L'Afrique centrale française

Part 15

Chapter 153,903 wordsPublic domain

Tous ces conseillers entrent un à un, viennent saluer leur suzerain assis dans un fauteuil, en mettant les genoux à terre et en prenant entre leurs deux mains étendues la main droite du sultan qu’ils baisent. On lui demande en même temps s’il a bien passé la nuit, s’il s’est bien levé. Senoussi, comme tous les grands chefs arabes, est très sensible aux honneurs. Il expédie immédiatement les affaires les plus urgentes et fait accomplir les formalités habituelles ; c’est ainsi que chaque matin deux des principaux conseillers, El Hadj Tokeur et El Hadj Abdoul, sont envoyés chez M. Grech pour lui apporter les saluts du sultan et lui dire qu’il a bien passé la nuit. Depuis 18 mois qu’il y a un résident français à Ndellé, ils n’ont pas dérogé une seule fois à cette habitude. Ils font d’ailleurs monter en même temps les vivres destinés au personnel indigène de la résidence.

Enfin les réceptions terminées, ceux des conseillers qui ont des fonctions à remplir au dehors se retirent avec la permission du maître, mais ils se retrouveront au moment du premier repas. Ceux qui restent avec le sultan, l’entretiennent des affaires courantes, lui apprennent ce qu’ils ont entendu ou vu dans la ville. La venue d’un étranger, d’une caravane est commentée. Il paraît que pendant les deux mois qui ont précédé notre arrivée à Ndellé, notre voyage que j’avais fait annoncer au sultan a été l’objet de rapports quotidiens. Le sultan s’entretient parfois à part avec un homme de confiance, soit Allah Djabou, soit El Hadj Tokeur, de ses affaires personnelles, de ses relations avec les princes voisins. Cela se poursuit jusqu’à 10 heures. Les jeunes domestiques apportent alors dans des calebasses la nourriture préparée par les femmes dans l’intérieur du palais, ainsi que des petits récipients d’eau. Le tout est servi sur de longues nattes qu’on étend sur le sol. Le repas du matin commence et se poursuit dans le plus grand calme. Les convives se réunissent par groupes de quatre ou cinq en s’éloignant plus ou moins du maître suivant le rang qu’ils occupent ; Senoussi lui-même place près de lui deux ou trois des plus intimes qui mangent au même plat. Habituellement tout le conseil, tous les chefs qui dépendent du sultan assistent au repas du matin ainsi qu’au repas du soir. C’est ce qui explique qu’on consomme autant de vivres au Tata.

L’après-midi, le sultan fait la sieste jusqu’à 2 ou 3 heures. Resté seul, il rentre au harem où seul El Hadj Abdoul, sorte de vizir et d’intendant, a le droit de pénétrer avec lui. A part cette exception, nul homme ne peut pénétrer dans cette partie secrète du palais, et comme conséquence de cette interdiction, on n’a pas cru devoir recourir à la surveillance d’eunuques. Si nul, hors les concubines, leurs suivantes et leurs enfants ne loge au tata, il n’en est pas moins occupé par toute la tribu. Un tirailleur qui y allait souvent jadis m’a affirmé y avoir vu 50 ou 60 concubines de Senoussi, non comprises les femmes hors d’âge. Les enfants sont aussi fort nombreux.

Adem, l’aîné de ses fils, a 26 ans. Trois autres ayant de 15 à 22 ans, portent les armes aux revues de tabour et caracolent à la fin de ces solennités. Enfin six ou huit autres, âgés de 12 à 16 ans, assistent en armes au tabour, mais ne montent pas à cheval. Senoussi aurait enfin cinq ou six enfants tout petits. Personne, sauf les mères, ne s’occupe de ces enfants. D’ailleurs, dès leur puberté, les fils quittent le Tata pour aller habiter une soukala à eux. Il marie ses filles à ses meilleurs favoris sans tenir compte de l’âge de ces derniers.

Les femmes ne sont pas absolument cloîtrées. Souvent nous en voyons passer dans le village montées sur des bourriquets et suivies d’un certain nombre de captives qui les accompagnent aux cases de cultures où elles vont de temps en temps se rendre compte de l’état des récoltes ou faire préparer de la farine. Elles se contentent de se mettre sur la tête une sorte de grand voile en guinée bleue légère qui leur drape presque complètement le corps, selon l’usage des femmes maures du Sénégal. Les jeunes femmes, surtout celles que n’a point encore possédées le Sultan, ne sortent jamais du Tata. Elles peuvent d’ailleurs y recevoir des visites d’étrangères, par exemple les « épouses » arabes des Européens.

III. — SA PUISSANCE MILITAIRE

L’armée régulière de Senoussi comprend environ 2000 à 2500 fantassins (bazinguers), armés de fusils ou de mousquetons. L’artillerie n’est représentée que par une seule pièce de 4 de montagne donnée par BRETONNET en 1899. On tire le canon dans les grandes circonstances ; ainsi une salve a été tirée pendant le Tabour à l’arrivée du Sultan. Senoussi n’a pas de cavalerie et la raison en est dans la rareté des chevaux. Le Sultan seul en possède quelques-uns, son fils Adem a un étalon, ainsi que quelques chefs membres du conseil ; mais aucun d’eux ne paraît à cheval à la revue, pas même Senoussi[82].

L’infanterie de Senoussi comprend 6 compagnies ayant chacune 400 hommes environ. Chaque compagnie est commandée par un chef auprès duquel marchent un ou plusieurs lieutenants assisté d’un sous-ordre par groupe de 15 à 20 hommes ; elle possède plusieurs étendards portant généralement des inscriptions arabes, une fanfare de 4 à 12 instruments (clairons trompes, fifres, tambours).

La première compagnie est celle du Sultan lui-même ; elle est commandée par Allah-Djabou, général en chef de l’armée du Dar Banda. C’est un ancien esclave de Senoussi, qui, au dire des Arabes, n’a reculé devant aucune bassesse pour arriver à la situation qu’il occupe. Près de lui marche Aba-Azo, le premier ministre, dont l’allure froide et réservée contraste avec la physionomie de polichinelle d’Allah Djabou coiffé d’une sorte de chapeau de gendarme chamarré de dorures en papier. Cette compagnie est précédée de 5 étendards, dont l’un en soie verte portant un verset du Coran et en haut de la hampe une lance en cuivre, venue d’on ne sait où, c’est la bannière personnelle de Senoussi. Par derrière viennent une cinquantaine de notables mieux vêtus que les autres bazinguers et généralement armés de fusils à tir rapide.

La 2e compagnie est commandée par Adem, fils de Senoussi. Il marche en tête précédé de sa bannière, grand oriflamme en soie bleue avec un carré rouge au milieu duquel se détache une inscription arabe. Enfin à quelques rangs derrière sont placés ses six ou huit frères, coiffés d’un turban de batiste blanche et enveloppés dans une gandoura en même étoffe, ils se font remarquer au milieu des jeunes soldats qui les encadrent par leur costume plus soigné et leur figure plus intelligente. S’ils combattent dans le rang, ils n’en sont pas moins l’objet d’attentions spéciales et ils occupent dans la compagnie commandée par leur frère la place due à leur naissance. Adem lui-même a une réelle importance, et, seul de tous les guerriers, il porte à la fois un sabre, un revolver et un fusil à tir rapide. Si l’étiquette arabe veut qu’au moment du conseil il se tienne à l’écart par respect pour son père, il n’en est pas moins honoré comme l’héritier présomptif du sultanat.

_L’armement._ — Les chefs sont ordinairement munis de fusils à tir rapide ; la plupart ont en outre soit un sabre, soit un pistolet. Rien n’est plus varié que l’armement des bazinguers. Toutes les marques de fusils français, anglais, allemands s’y rencontrent : Kropatchek, Albini, Remington, Winchester, Gras ; à côté des fusils de chasse à deux coups et des fusils à pierre[83]. Tous les combattants portent une cartouchière avec patte de cuir se rabattant et cachant les munitions. Il est donc impossible de se rendre compte de ce que ces hommes ont sur eux comme cartouches ou comme poudre. Enfin tous les soldats du sultan ont à l’avant-bras gauche un bracelet en cuir qui soutient extérieurement l’étui d’un couteau dont la lame a rarement plus de 15 centimètres de long[84].

_L’habillement des soldats._ — Si l’armement des guerriers de Senoussi est disparate, leur costume l’est bien davantage ; ils sont couverts de haillons, quand ils sont vêtus ! Tel guerrier s’accommode d’un carré d’étoffe grand comme la main et porte fièrement sa ceinture cartouchière sur la peau, tel autre se contente d’un lambeau de guinée bleue autour des reins ; la plupart ont néanmoins une culotte courte et une sorte de veste étroite faites avec des bandes de coton du pays, de couleur blanche, car ici on ne connaît pas l’usage de la teinture comme au Soudan. Il en est qui vont nu-tête, quelques Arabes portent des turbans, d’autres ont des chéchias rouges données par nous et j’en ai vu un se parer d’un chapeau de feutre mou.

Les chefs eux-mêmes ont un accoutrement grotesque et misérable.

_La discipline._ — La plupart des sultans soudanais sont loin d’exercer sur leurs soldats l’autorité sanguinaire que l’on croit. Ils pèchent au contraire plutôt par faiblesse. J’ai constaté que les bazinguers de Senoussi, qui nous escortaient dans le voyage de Gribingui à Ndellé, étaient loin d’être aussi assouplis à la discipline que nos miliciens. Au défilé du 15 décembre j’ai vu des soldats ne pas obéir immédiatement aux ordres de leurs chefs et Senoussi se lever pour aller les bousculer sans qu’ils en parussent bien effrayés. D’ailleurs l’instruction militaire qu’ils reçoivent est des plus rudimentaires ou plutôt ils n’en reçoivent pas. A mesure que le sultan a un fusil de disponible il en arme un nouvel esclave et peu à peu en voyant les autres celui-ci apprend à s’en servir. Les seules peines disciplinaires des sultanats sont la flagellation et la prison et on les applique assez rarement.

_Le Tabour._ — Le lendemain de la réception que nous offrîmes à Senoussi et à sa suite, le sultan nous fit dire que le jour suivant il donnerait un grand tabour en l’honneur de notre arrivée. On appelle tabour chez les princes de l’Afrique centrale une sorte de mobilisation de toutes les troupes ou plutôt une parade militaire comparable à nos grandes revues d’Europe.

Ce matin donc (15 décembre) à 8 heures, les tambours et clairons du sultan ont résonné. Nous avons vu aussitôt déboucher de tous les quartiers de Ndellé des bazinguers qui se réunirent sur la place d’armes située à mi-distance entre le Tata du sultan et le poste où est la Résidence.

Bientôt arrivèrent nos deux amis, les hadj fellatas El Hadj Mahmadou Tokeur et El Hadj Abdoul. Le sultan les envoyait pour nous prendre et nous conduire à la revue où il s’était déjà rendu. Il était en grande tenue, assis sous un petit dais offert autrefois par TOUSSAINT MERCURI. Chaussé de souliers vernis, et vêtu, par dessus sa gandoura blanche, d’un manteau de pourpre ; il avait la tête enveloppée d’un immense turban d’une blancheur éclatante. Loin d’être grotesque comme ses chefs sous ce costume d’apparat, c’est avec la meilleure grâce qu’il s’est levé et est venu au-devant de nous. Il nous a fait asseoir à sa gauche sur des sièges disposés sous un second dais. A sa droite, accroupis sur le sable, se trouvent les marabouts et en particulier le chef, Faki Haïssa (ou Faki ben Haïssa), enfin tous les notables non combattants. Peu après, y prennent place aussi deux ambassadeurs arrivés la veille du Ouadaï qui, introduits par Mahmadou Tokeur, remplissant aussi les fonctions de grand maître des cérémonies, ont salué le sultan en mettant les deux genoux à terre. A la gauche sont les gens de la résidence, nos miliciens, les hommes de M. JACQUIER[85]. Devant nous les troupes sont disposées sur quatre rangs et s’étendent sur une longueur de 500 mètres environ. (COURTET a compté dans le défilé 1416 guerriers). Derrière nous sont les gardes du sultan tous munis de fusils à tir rapide, enfin en arrière éparpillés de tous côtés des esclaves armés de lances. A l’extrême gauche de la troupe, près de nous, se trouve la première compagnie, avec la bannière verte du sultan.

La musique, composée d’une douzaine d’exécutants, joue une marche pas trop assourdissante (malgré la présence de deux ou trois immenses cornes en ivoire). Puis le défilé commence ; il s’effectue sur deux, puis sur quatre rangs et se renouvelle quatre fois de suite. La première fois les hommes portent l’arme sur l’épaule droite, la deuxième fois ils tiennent, l’arme inclinée presque horizontalement en la tenant de la main gauche, appuyée sur l’avant-bras étendu ; la troisième fois ils défilent au port d’arme, enfin au dernier tour l’arme est placée sur l’épaule gauche. Les tambours et clairons marquent la cadence, aussi les hommes marchent assez régulièrement en passant devant nous, mais presque tous font à chaque pas un mouvement du corps et de la tête des moins harmonieux. D’ailleurs dès qu’ils se sont éloignés, la confusion s’introduit dans les rangs et l’on voit au loin des compagnies entières courir en désordre pour rattraper leur place. Seules la première section de la compagnie du sultan commandée par Aba-Azo, drapé d’un manteau noir, et la section d’Adem où se trouvent les fils du sultan sont passables. Le défilé a duré environ une heure, il s’est terminé par des fantasias, des tirs et des sonneries exécutées par les fanfares de chaque compagnie. Ces dernières emploient des clairons donnés autrefois par M. GENTIL, des tambours indigènes, des trompes gigantesques formées de défenses d’éléphants, enfin des fifres. A côté du sultan se trouve en outre un immense tamtam creusé dans un tronc d’arbre séculaire sur lequel un homme frappe à coups redoublés. Tout cet ensemble produit un bruit assourdissant.

_Le salut des armes._ — Après le second défilé il s’est passé une cérémonie que je n’attendais point : El Hadj Tokeur s’est levé, a pris le pistolet du sultan et le tenant de la main droite, l’a présenté aux deux ambassadeurs ouadaïens et à tous les notables groupés autour du sultan. En même temps il levait le canon en l’air et l’inclinait devant chaque personne. Celle-ci répondait en saluant à son tour de l’arme ou de la main. Puis le maître des cérémonies s’est placé ensuite devant le défilé et a salué de même chaque chef à mesure qu’il passait. En dernier lieu il est entré au milieu du cercle formé par les soldats et lorsque la bannière du sultan est passée à proximité, il a tiré un coup de pistolet en l’air : le porte-drapeau a aussitôt incliné l’étendard.

_Les ambassadeurs ouadaïens._ — Pendant toute la cérémonie, les envoyés du Ouadaï se sont tenus à l’écart, mais tout près du sultan, suivant attentivement le défilé. Pour les impressionner davantage, Senoussi nous avait demandé d’apporter notre gramophone et de donner une audition de nos sonneries militaires françaises. Il n’est pas besoin de dire qu’elles ont eu un succès énorme. Le sultan a fait approcher tous les chefs de son armée et tous les clairons pour qu’ils entendissent mieux. Lui-même a quitté son siège d’apparat, est venu se placer devant l’instrument et s’est introduit les tubes acoustiques dans les oreilles. Sa large face épanouie témoignait une satisfaction profonde. Il nous a promis d’envoyer au camp ses clairons pour que nous puissions enregistrer leur sonnerie du Tabour.

_Conclusion._ — En faisant cette démonstration militaire, le sultan Senoussi a voulu, j’en suis convaincu, nous donner une idée de sa force. Elle n’est point, en effet, quantité négligeable et en cas de conflit avec lui, nos postes du Haut-Oubangui et du Haut-Chari seraient à sa merci et il pourrait pendant quelque temps razzier à son aise les populations fétichistes que nous protégeons sur la rive gauche du Bamingui. D’autre part le jour où nous serions disposés à occuper le Ouadaï, il pourrait nous fournir un précieux concours comme le fit il y a trois ans le sultan Gaourang.

Il ne faut pas toutefois exagérer l’importance de cette armée, qui n’est en somme qu’une troupe de nègres un peu mieux armés que ceux contre lesquels nous avons lutté victorieusement tant de fois au Soudan.

Notre caporal milicien, un brave tirailleur, qui s’est battu courageusement en 1899, contre Rabah à Kouno et à Koussri, en revenant de cette revue sensationnelle exprimait parfaitement la vérité quand il disait dans sa langue imagée : _Çà, mon commandant, y a soldats pour rire ; si moi y avait gagné quatre sections sénégalaises et tous fusils, moi commencer bataille 10 heures matin, fini casser la g..... à tous 5 heures du soir_. Je crois que ce brave Yoro se trompait même de quelques heures, car il me semble qu’il faudrait moins de temps à une compagnie de tirailleurs pour mettre en déroute ce troupeau d’esclaves armés.

Nous sommes allés remercier le sultan pour le Tabour. Senoussi nous a dit qu’il avait donné le Tabour pour nous seuls parce que nous étions les envoyés du gouvernement français. Il ajouta que tout ce qu’il avait était à la France et qu’en particulier ses soldats étaient au service de notre pays. Nous étions entrés chez lui sans cérémonie et sans nous faire annoncer, en revenant d’une excursion botanique. Il a demandé à voir nos récoltes et nous a donné le nom banda des plantes qui s’y trouvaient. A propos du Lili (_Ficus Rokko_) il nous a raconté que cet arbre était rare dans les environs de Ndellé et qu’il n’en existait que de jeunes sujets. Par contre il est cultivé chez les Golos, les Kreichs, les Azendés. J’ai rencontré dans l’entourage un arabe du nom de Minguéré qui avait vécu longtemps à la cour de Ziber Pacha. Étant enfant, il y avait vu un blanc qui y faisait comme moi sécher des plantes et écrivait beaucoup. Il avait été bien accueilli par Ziber et tout le monde l’avait aidé. J’ai dit à ces hommes que je connaissais ce blanc, il se nommait SCHWEINFURTH. Il avait vieilli, mais il vivait toujours et était entouré d’un grand respect dans tous les pays des blancs en raison de l’expérience qu’il avait acquise dans ses voyages. Il avait raconté dans ses livres comment Ziber l’avait accueilli et les chrétiens instruits en avaient su gré à ce sultan.

Ces paroles ont vivement touché les assistants et Senoussi lui-même. Il m’a fait savoir que je trouverais près de lui l’aide que SCHWEINFURTH avait trouvé chez Ziber et que je pourrais, comme mon devancier, aller voir toutes les montagnes, toutes les rivières de ses états.

IV. — COMMENT LE SULTAN EXPLOITE LE PAYS

Pour entretenir son entourage, son harem, ses conseillers, surtout pour équiper et armer ces bazinguers qui font sa force, Senoussi a besoin de ressources relativement considérables, et en denrées et en argent. Maître de Dar Kouti par la guerre, il y vit, il en vit comme aux temps les plus sombres du Moyen Age, tel baron de proie parmi ses paysans. Cet état qu’il a créé d’un amalgame de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs est sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires.

Un fait indiquera la nature de cette exploitation du pays par le conquérant. Les villages du Dar Kouti ne possèdent pour ainsi dire pas de bétail. Pourquoi ? en partie parce que Senoussi s’est réservé le monopole de l’élevage et qu’il a voulu être le seul boucher de ses états.

Seul il a un troupeau de bœufs composé d’une centaine de bêtes. Il tue trois fois par semaine et se réapprovisionne au Dar Sila. Une partie des animaux qu’il tue ou que ses chasseurs lui procurent est consommée par lui et son entourage, l’excédent est vendu. La viande est très chère à Ndellé ; un poulet coûte une brasse d’étoffe ; une livre de viande est cédée aux Arabes de Ndellé pour plusieurs paniers de farine de mil. Seul aussi, ou à peu près, le sultan possède des chevaux, dont l’élevage se développe d’ailleurs sur les incitations du capitaine JULIEN. Il y avait quarante juments à Ndellé en 1900, la plupart ayant un poulain.

_Les opérations commerciales de Senoussi._ — Boucher et éleveur, le sultan est aussi le commerçant le plus considérable de ses états. Nous verrons que le trafic se fait presque exclusivement avec les caravanes venues du Nord. Or Senoussi s’est réservé les relations avec ces convois ; seul il peut acheter leurs produits. Une partie passe aussitôt à ses conseillers, à ses lieutenants en échange de leurs services. Le reste est vendu à ses sujets contre des esclaves, du mil, des volailles, des moutons. Les seuls acheteurs sont d’ailleurs une cinquantaine de familles islamisées ; les autres habitants de Ndellé, libres ou esclaves, étant trop pauvres. Il n’y a point de marché dans cette ville ; les denrées (légumes, mil, farine) s’achètent dans les cases par échange ou contre des perles. Le pipi, bière obtenue par la fermentation du mil pilé, est le seul produit qui se vende sur la place publique et il n’est guère acheté que par les Bazinguers.

Le thaler, à l’effigie de Marie-Thérèse, d’une valeur moyenne de 3 francs, a encore cours chez Senoussi. Il est très recherché, non seulement pour payer les marchandises apportées par les caravanes du Ouadaï, mais encore pour en faire des bracelets, des bagues, des ornements pour la sellerie, etc. Comme unité de compte, mentionnons encore la mekta, pièce d’étoffe légère, et surtout l’esclave. De plus nous verrons qu’il y a un rapport défini entre le prix d’un esclave et celui d’un bœuf ou d’une vache, et que le captif forme pour Senoussi l’un des principaux objets d’échange.

Quels sont les achats de Senoussi ? Le pays manquant presque complètement de bétail, il en achète dans les pays du Nord. Les bœufs dont il débite la viande à ses sujets viennent du Dar Sila et du Salamat. Le Dar-Four n’en fournit plus en raison de la grande consommation anglo-égyptienne et d’autre part les espèces d’Europe n’ont pu s’acclimater ; aussi les bœufs qui valaient il y a 2 ans 2 thalers au Dar Sila (4 thalers les vaches) coûtent aujourd’hui de 20 à 33 thalers à El Facher et le double à Khartoum. La moitié du bétail expédié à Ndellé est perdu par suite des fatigues et des piqûres de la mouche tsé tsé en passant dans les plaines de l’Aouk-Boungoul.

On lui amène aussi des chevaux du Dar Sila : c’est une race solide, de petite taille, couleur bai et assez analogue au Mbayor du Sénégal. Il achète beaucoup d’étoffes, de fabrication européenne ou soudanaise. Voici les principales sortes : La mekta est une pièce d’étoffe légère, de 12 coudées environ, 2 mekta valent un toub[86], ou grande pièce de compte des Européens. Le tchaka est une bande étroite de coton indigène tissée dans le pays, large de 12 centimètres, et longue de 32 coudées. La toukia (tokkuya de Nachtigal) est un tissu analogue au tchaka, large de 24 centimètres et longue de 16 à 17 coudées. Les tissus européens apportés par les caravanes sont les suivants (noms arabes) : Demmour ou Bacha Kaoua (étoffe lustrée), Massria bleu (étoffe venant du Caire), Ferka (grand pagne coloré), Chah (turban en mousseline, voile de musulman), Kafalarous (cotonnade très légère blanc-jaunâtre), Tagnia (petite calotte blanche des Arabes, qui, au Ouadaï et à Ndellé, ne portent guère que cette coiffure).

Le sel est un des principaux produits d’importation ; viennent ensuite les perles, le sucre, le thé, le savon de Marseille, la poudre, les capsules et les fusils ; on comprend, sans qu’il soit besoin d’insister, l’importance de cette introduction d’armes, que Senoussi cherche d’ailleurs à nous faire ignorer. En résumé, nous croyons que les besoins annuels du pays peuvent être évalués à 15,000 mètres de cotonnade légère européenne coûtant rendus à Ndellé 20,000 francs ; 12 tonnes de sel, soit 25,000 francs ; 1 tonne et demie de perles, valant chez le sultan 5,000 francs. L’ensemble représente environ 50,000 francs ; on considère que ce chiffre, valeur des produits rendus au Kouti, peut être triplé pour obtenir le prix de vente. C’est donc à environ 150,000 francs seulement que l’on peut estimer la puissance d’achat du sultanat. L’on voit à quoi se réduisent les importations de ces régions.