L'Afrique centrale française

Part 14

Chapter 143,736 wordsPublic domain

Par un pur hasard, l’expédition de LUPTON, au lieu de s’avancer du Dar Four directement vers l’O. où vivait Senoussi, se dirigea vers le S.-O. pour atteindre le Haut-Oubangui. Les trafiquants du Dar Kouti échappèrent à la répression. Bientôt la révolution mahdiste balayait tout le pays, qui pendant 15 années, resta complètement fermé, jusqu’au jour où les expéditions LIOTARD et MARCHAND pénétrèrent de nouveau dans le Bahr-el-Ghazal. Ces 15 années ont été mises à profit par Senoussi pour se reconstituer un Etat. De petit trafiquant il est devenu fondateur d’un véritable empire au moment même où toutes les puissances du centre africain s’écroulèrent ou s’émiettèrent. Chose curieuse, ce n’est point avec les débris d’autres sultanats qu’il a formé le sien, mais il l’a constitué de toutes pièces dans un pays presque neuf, je veux dire où aucun chef musulman n’avait encore asservi les arborigènes.

Il est intéressant de voir comment Senoussi sut s’associer à la fortune de Rabah, en acceptant une position toute subordonnée, jusqu’au moment où il crut possible de se séparer de lui et nécessaire de ne point l’imiter dans la lutte contre les Européens. Vers 1888 Rabah, avec une petite armée constituée aux dépens des dernières troupes du Suliman-Bey, envahit le Dar Rounga et le Kouti. Il n’agissait, ni au nom de Ziber, toujours retenu en Égypte, ni au nom du Madhi avec lequel il n’avait point de rapports. Il venait simplement chercher fortune pour son propre compte et tenter de se créer un Empire africain comme l’avait fait quinze ans plus tôt son maître Ziber. A cette époque Abou-Bakar venait de mourir et son fils, MOHAMMED SENOUSSI, âgé d’une trentaine d’années, avait pris sa place comme chef de zériba. On a dit que Senoussi avait fui à l’arrivée de Rabah au Kouti[62]. C’est de cette arrivée, au contraire, que date sa fortune. Il était alors de condition modeste, mais trafiquant habile il sut gagner les bonnes grâces du conquérant en lui procurant de la poudre et des capsules que Rabah n’avait pu obtenir directement du Ouadaï.

Le chef le plus important du pays résidait à Kalé (ou Kalia) au centre du Kouti. C’était le fils de Mohammed Koubeur, originaire lui aussi du Baguirmi et apparenté avec Senoussi et Gaourang. On le regardait communément comme sultan du Dar Kouti. Son père, Gouni, avait pour père (de même que la mère d’Abou-Bakar) Naïm, le neveu du sultan Abd-el- Kader, selon le récit que le petit-fils de Koubeur écrivit pour nous :

Abd El Mountaleb En Roungaoui, fils de Mohammed Koubeur, possédait le Kouti et tous les Tambagos ; tous les Mbagas, les Routos lui étaient soumis. Les commerçants Baguirmiens, les Rounga, Chéré, Toudjeur, Mangélé lui obéissaient. Rabah arrive, il arrête le descendant de Koubeur, lui met les grosses chaînes, lui prend toutes ses armes, environ trois cents fusils. De chagrin il meurt et Senoussi qui était avec Rabah comme El Hadj Tokeur est aujourd’hui avec Senoussi, intrigue pour avoir la direction de la contrée. Rabah consent et se retire vers l’O. Senoussi lui paie l’impôt ; il lui fournit de la poudre qu’il reçoit du Ouadaï. Rabah lui envoie de l’ivoire et des esclaves qu’il écoule et Senoussi lui procure par le Ouadaï des capsules, de la poudre, des étoffes, du sel, etc.[63].

D’autres renseignements nous ont confirmé ce récit :

Rabah séjournait alors au Kouti et avait établi son quartier général à Chah où il fit construire une zériba. De là il rayonnait dans tous les pays environnants, subjuguant les populations fétichistes. Senoussi, était devenu un de ses lieutenants (chef de _birek_). Il commandait environ 200 fusils. Il avait su gagner la confiance du maître en réussissant les expéditions qui lui étaient confiées, chez les Saras de l’E. et chez les Goulfés. Il était à Ombellina chez les Saras à 3 jours de Kalé, lorsque Rabah, mécontent du Sultan du Kouti, le fit arrêter et emprisonner en désignant son parent Senoussi pour prendre possession du pouvoir. En même temps, pour bien lui marquer son estime, il mariait son fils Fadel-Allah avec la fille aînée de Senoussi.

Mohammed Senoussi vint en compagnie de deux autres chefs rabistes, Abeschaoui et Aïd, occuper la zériba de Chah, tandis que Rabah poursuivait ses conquêtes aventureuses vers l’O. du Chari. (1890).

Tout en envoyant à Rabah, en guise de tribut, de la poudre, des capsules, du sel, des étoffes, Senoussi aspirait à s’affranchir de cette suzeraineté. Ce qui lui manquait, c’étaient des fusils modernes en nombre suffisant. L’assassinat de la mission CRAMPEL devait lui fournir ces armes, dont la possession est la condition essentielle de la création d’un Etat arabe en pays fétichiste.

La fin tragique de la mission CRAMPEL est restée longtemps mystérieuse malgré les renseignements rapportés en 1892 par M. DYBOWSKI. A mon arrivée à Ndellé, j’avais eu le désir d’interroger le sultan sur les circonstances de la mort de CRAMPEL et de ses compagnons. Je n’avais nullement la pensée de m’immiscer dans les affaires politiques, n’ayant pas à m’occuper de ces questions. Il y avait à Ndellé un interprète militaire, M. GRECH, remplissant les fonctions de résident de France : c’était à lui qu’il appartenait d’intervenir s’il le jugeait utile. On pouvait du reste considérer le débat comme terminé puisque Senoussi, une première fois, en se mettant sous le protectorat de la France (janvier 1898) avait affirmé à GENTIL « que Rabah seul était responsable, car il avait ordonné le massacre de nos compatriotes pour s’emparer des fusils ». Plus tard, à la demande de DESTENAVE, Senoussi avait encore juré sept fois sur le Coran qu’il n’était point coupable. Les deux commissaires du Gouvernement avaient accepté ces explications et pardonné au nom de la France : personne n’avait donc à y revenir. Cependant les détails du massacre n’en restaient pas moins très obscurs. Les bruits les plus outrageants pour la mémoire de CRAMPEL étaient répandus par beaucoup de Congolais qui l’avaient connu. Je voyais là un fait historique à éclaircir et j’avais aussi le vague espoir de recouvrer les papiers ayant appartenu à la mission.

En d’autres circonstances assez analogues, NACHTIGAL, pendant son séjour au Ouadaï, avait demandé au roi Ali des explications sur les circonstances de la mort de l’explorateur EDOUARD VOGEL, assassiné traîtreusement à Abeschr en 1856 et il n’avait pas été inquiété pour cela. L’essentiel était de conduire les négociations avec habileté et prudence. J’en parlai à M. GRECH qui me conseilla vivement de ne jamais amener devant le sultan la conversation sur ce sujet par crainte de l’indisposer contre nous. Senoussi était extrêmement susceptible et ce serait folie de raviver ses souvenirs sur Crampel. Il me promit par contre de rechercher d’autres sources d’informations sans éveiller l’attention de l’entourage de Senoussi qui, à son avis, était véritablement responsable du meurtre.

Par l’intermédiaire de M. GRECH, je pus interroger à diverses reprises deux indigènes qui, sans avoir été témoins du drame, disaient en connaître les péripéties, car ils vivaient au Kouti au moment de la fin tragique de la mission. L’un d’eux était Tom, ancien soldat rabiste devenu garde de milice à notre service, l’autre un jeune Baguirmien, d’une trentaine d’années, petit-fils de Koubeur. Son père, le prédécesseur de Senoussi, comme sultan du Kouti, était mort en prison quinze jours après CRAMPEL et comme le jeune homme avait encore quelques partisans à cette époque on l’avait tenu au courant des événements. Leurs versions concordaient presque complètement : d’après eux, la mission fut d’abord bien accueillie au Kouti. Elle y séjourna quelque temps. Crampel voulait aller au Dar Rounga. Senoussi reculait le départ de jour en jour. Enfin il lui procura des porteurs et la mission se mit en marche. Le jour même de son départ, après s’être arrêté à midi sur les bords du Djangara, près de Chah, CRAMPEL fut assassiné sur l’ordre de Senoussi. L’assassin nommé Abou Chemam[64] aurait été dévoré en 1902 par un lion et les indigènes y voyaient une manifestation de la justice divine.

Ce récit un peu bref ne me satisfaisait point et je cherchai à me renseigner auprès de témoins mêmes du drame. Ce fut longtemps en vain, Niarinze qui, après la mort du fils aîné de Rabah, était tombée entre nos mains, habitait Libreville. Mais elle a oublié tout le passé ; personne n’a jamais pu lui arracher un renseignement. Heureusement au moment où j’allais quitter le Chari, en novembre 1903, pendant que je me trouvais au poste de Mandjafa, le hasard mit sur ma route un témoin fort bien informé. C’était une femme ouadda nommée Ndasou. Rencontrée par la mission CRAMPEL sur les bords de l’Oubangui, elle était devenue la compagne de l’arabe Mohamed et l’amie de Niarinze. Après le meurtre on l’avait mariée à un des Sénégalais envoyés au camp de Rabah. Tous les deux avaient vécu dans l’armée du conquérant pendant dix années. Le Sénégalais avait été tué à la bataille de Koussri et elle s’était réfugiée chez nous. A la suite de plusieurs entretiens avec elle, je réussis à constituer la version suivante.

Après avoir traversé le pays des Ngapous et la région du kaga Mbra, CRAMPEL était arrivé au Kouti à Khia, où était alors Senoussi (avril ou mai 1891). Senoussi hébergea dans une des cases la mission que la mort de M. LAUZIÈRE contraignit à un séjour d’une semaine. Après l’échange des cadeaux habituels, les palabres commencèrent. CRAMPEL manifesta son désir de se rendre auprès de Rabah ; mais cette démarche allait accentuer la subordination de Senoussi vis-à-vis de son ancien maître et il montra la plus grande mauvaise volonté. Pendant que les relations se tendaient, CRAMPEL était trahi par cet Ischekkad auquel il avait toujours témoigné une confiance si aveugle[65]. Il me paraît hors de doute que cet aventurier fanatique représenta notre compatriote comme l’ennemi acharné de l’Islamisme. Peut-être aussi montra-t-il à Senoussi le rôle politique qu’il pourrait jouer une fois maître des 325 fusils de la mission[66]. Dès lors l’assassinat fut décidé.

Il fait annoncer à Crampel qu’il allait lui permettre de partir chez Rabah. L’explorateur voulait faire une marche rapide. Il n’emmena donc que Ndasou et son mari Saïd, un caporal, un cuisinier sénégalais et Niarinze. A part quatre caisses, il laissa ses bagages à Khia sous la garde d’Ischekkad et donna ordre à ses douze tirailleurs de retourner vers M. BISCARRAT pour ramener le convoi attardé. Son départ eut lieu assez tard dans la matinée. Allah Djabou, déjà chef de guerre, l’accompagnait avec une troupe assez nombreuse à laquelle se joignirent encore de temps à autre des bazinguers. Au sortir du Khia, CRAMPEL se serait aperçu qu’on le conduisait vers le Ouadaï et non chez Rabah : on l’entendit du camp faire de vifs reproches à Allah Djabou. Pourtant il continua sa route. Vers midi, il s’arrêta au bord du Djangara. Le caporal sénégalais partit alors à la chasse avec quelques bazinguers. Pendant ce temps CRAMPEL déjeunait avec Saïd et Niarinze, puis il s’étendit pour la sieste. Ce fut alors qu’une troupe de soldats choisis parmi les plus solides l’assassinèrent[67]. On dit qu’Allah Djabou lui porta lui-même le coup de grâce avec une de ces lances à grandes lames qui servent à chasser l’éléphant. Simultanément on se débarrassait de Saïd ; puis, quand le caporal revint de la chasse, ses compagnons lui cherchèrent querelle et quelques-uns des assassins le saisirent traîtreusement, le ligotèrent et le transpercèrent de leurs sagaies.

Dès le lendemain de cette affaire, une troupe de soldats partit vers le S.-O., guidée par Ischekkad, pour s’emparer du convoi resté en arrière qui comprenait la moitié du bagage. A sa vue, les Sénégalais tirèrent, mais on leur fit comprendre qu’une plus longue résistance[68] était inutile ; ils déposèrent leurs armes et M. BISCARRAT fut assassiné.

A qui allait appartenir ce butin ? Ischekkad réclama aussitôt le prix de sa trahison : les six ou sept femmes emmenées par la mission. Mais Senoussi, se jouant de lui, feignit de les consulter, et comme elles repoussaient avec indignation l’idée de devenir les femmes de l’assassin de CRAMPEL[69], il lui dit : « Tu vois, elles ne veulent pas de toi. » Puis, comme le traître frappait Ndasou qui pleurait, Senoussi aurait ajouté : « Attention ! ces femmes ne sont pas à vous, mais à Rabah, le maître du pays. »

L’autorité de Rabah, qu’il invoquait pour réprimer la convoitise d’Ischekkad, ne laissait pas que de l’inquiéter. Il lui écrivit : « Des Blancs sont venus dans le Kouti. Ils voulaient se rendre au Ouadaï ; je me suis souvenu qu’ils avaient fait tuer ton frère, le fils de Ziber- Pacha, et qu’ils t’ont fait la guerre, aussi je les ai fait tuer. » Rabah s’emporta, ou feignit de s’emporter, jusqu’à traiter Senoussi d’assassin. Redoutait-il une intervention française au moment où sa puissance n’était pas encore assurée ? Entrevoyait-il dans l’acte de son lieutenant le désir inquiétant de jouer un rôle personnel ? Ou plutôt craignait-il l’énorme accroissement de puissance politique et militaire qu’assurait au Soudan la possession de plus de 300 fusils ? Toujours est-il qu’il lui dépêcha un de ses hommes de confiance, Hassein, pour procéder à une enquête, et surtout pour lui faire rendre gorge. Hassein ne lui laissa que deux Sénégalais[70], quelques femmes, un petit nombre de fusils et de caisses. Rabah reçut de nombreux fusils, la plus grande partie des munitions et des approvisionnements ; il fit ses esclaves des quinze Sénégalais, des femmes et des boys[71]. Ainsi ce fut Rabah qui eut le principal bénéfice du massacre dont Senoussi, malgré ses dénégations, doit être considéré comme l’auteur responsable. Il a bien prétendu que CRAMPEL fut tué sur l’ordre formel de Rabah. Or à cette époque l’ancien lieutenant de Ziber se trouvait à Ndam chez les Toummoks, c’est-à-dire à une vingtaine de jours du Kouti. Il est donc fort douteux qu’il ait pu donner assez rapidement l’ordre de commettre l’attentat.

La mission dirigée par M. J. DYBOWSKI arriva dans le Dar Banda six mois plus tard. Le 23 novembre 1891, en pays ngapou, elle surprit à l’improviste une bande de bazinguers de Senoussi venus pour acheter de l’ivoire et sans doute aussi pour razzier le pays selon leur habitude. Plusieurs furent tués et l’un d’eux, tombé entre les mains de la mission, fut fusillé, mais il est peu probable que ces soldats eussent participé de quelque manière au meurtre de CRAMPEL, de BISCARRAT, de Saïd et du caporal sénégalais. Cette dernière affaire n’eut d’ailleurs aucun retentissement. Senoussi la dissimula sans doute soigneusement. Tom, dont les parents habitaient alors la Kouti, m’a raconté qu’on connut en effet l’arrivée de Blancs chez les Ngapous, mais avant, qu’on eût eu le temps de s’émouvoir, on apprit le départ de la mission DYBOWSKI. De cette surprise Senoussi se vengea en envoyant razzier le village ngapou de Yabanda qui avait renseigné les voyageurs français : toutes les femmes furent emmenées en esclavage.

Désormais la fortune du meurtrier de CRAMPEL était assurée ; Rabah s’était taillé la part du lion, mais il lui restait encore assez d’armes et de munitions pour faire des razzias répétées chez les fétichistes et, par là, accroître sa richesse et sa puissance.

Un seul rival sérieux s’opposa à ses projets, l’aguid des Salamats, Cherf ed Dine qui l’attaqua en 1895 et l’obligea à se réfugier au kaga Banga, puis au Kaga Yagoua chez les Mbrés où il séjourna une année. Senoussi passa ensuite quelque temps à Ara, puis au kaga Toulou.

Enfin las de cette vie aventureuse il vint s’établir à Ndellé qui n’était auparavant qu’un simple village de Bandas commandés par un chef nommé Bangoua. Il s’installa dans un tata en terre solidement défendu, véritable donjon perché comme un nid d’aigle au milieu des rochers. Son entourage de musulmans et d’esclaves s’accrut rapidement et dès 1899 la ville de Ndellé avait déjà acquis l’importance que nous lui avons vue en 1902.

Depuis l’attaque inopinée de DYBOWSKI contre ses bazinguers, Senoussi avait appris à respecter l’Européen. Lorsque l’année suivante la mission MAISTRE arriva au Gribingui, il se garda bien de l’inquiéter. De même un ou deux ans plus tard, lorsque le lieutenant belge HANOLET[72] se rendit chez le roi Kreich Mbélé, il passa au village de Rifogo, tout près de la résidence du sultan du Kouti qui séjournait alors au kaga Toulou. Il ne fut pas inquiété, au contraire des cadeaux furent échangés[73]. Puis en 1897, pendant que la première mission GENTIL lançait le _Léon-Blot_ sur le Chari, El Hadj Tokeur fut envoyé par le sultan en ambassade au Gribingui pour savoir quelles étaient les intentions de la mission. Quelques mois plus tard PRINS se rendit dans le Chari oriental avec deux Sénégalais et fut reçu par Senoussi lui-même dans son camp au village d’Ara. Enfin en janvier 1898 une entente était conclue entre GENTIL et Senoussi. Deux de ses notables, El Hadj Tokeur et Azreg accompagnèrent GENTIL en France et le sultan du Kouti écrivit que « Baguirmien d’origine, il détestait Rabah, il était tout disposé à se grouper avec ses compatriotes sous notre protectorat et que quant à CRAMPEL, c’était Rabah qui en avait ordonné le meurtre pour s’emparer de ses fusils. » Le sultan promit de ne point s’opposer à l’expansion française, de reconnaître notre suzeraineté, de recevoir un résident, de payer un tribut. Moyennant quoi, il obtint l’absolution pour un passé assez chargé et put espérer notre indulgence pour ses conquêtes futures. GENTIL lui fit même cadeau de 400 fusils à tir rapide.

Le premier résident fut le capitaine E. F. P. JULIEN qui est resté environ 18 mois à Ndellé, jusqu’en décembre 1902. Par sa connaissance de l’arabe et ses voyages précédents dans les sultanats de l’Oubangui, au Bas-Chari, cet officier était à même de s’employer utilement à l’étude du pays où il résidait[74]. Malheureusement le capitaine JULIEN, avant de quitter le Chari, a cru devoir faire disparaître toute trace de ses travaux scientifiques et politiques, et pas plus à Ndellé qu’à Fort- Crampel nous n’avons rien trouvé de lui. Il a été remplacé par un interprète militaire, M. GRECH.

Les Européens purent désormais venir à Ndellé. En janvier 1899, TOUSSAINT MERCURI[75], agissant pour le compte de la _Mission commerciale du Chari_, installe une factorerie européenne. Au mois de mai, BRETONNET, POURET et le maréchal des logis MARTIN y séjournèrent avant d’aller se faire tuer aux rochers des Niellims.

Quelques mois plus tard CHARLES PIERRE allait du Mbomou au Chari et passait quelques jours dans la nouvelle capitale. Enfin le 19 mai 1901, à la demande du lieutenant-colonel DESTENAVE, le sultan Senoussi arriva à Fort-Crampel « avec 600 soldats armés de fusils de différents modèles, 300 lanciers et un nombre considérable de porteurs, d’esclaves et de femmes ; il séjourna une semaine au poste, et après six grandes audiences un arrangement fut conclu. Le sultan jura d’être un fidèle vassal[76]. »

Devenu notre protégé plutôt que notre sujet, armé par nos mains, Senoussi se crut en droit d’étendre ses ambitions. Il désire conquérir le Dar Rounga, le Dar Sila et c’est dans ce but qu’il cherche à se procurer le plus possible de fusils[77]. Les dissensions perpétuelles dans les Etats du centre Africain et le contre-coup de la grande mêlée des peuples qui les a ensanglantés dans les dernières décades ne fournissent à Senoussi que trop de prétextes d’intervention. C’est ainsi que des Derwiches vinrent au Dar Rounga (en novembre 1901) et en chassèrent le sultan Achem qui se réfugia à Ndellé chez son beau-frère Senoussi[78]. Ces derviches étaient commandés par le chef Arabi. Senoussi, avec notre autorisation, alla leur faire la guerre, emmenant 750 bazinguers et les défit complètement dans le pays des Goullas. Il reste encore quelques derviches dispersés dans le Ouadaï, sans aucune cohésion. Le Ouadaï a envoyé Djema Taleb pour remplacer Achem au Dar Rounga.

II. — SA PERSONNALITÉ. SA VIE A NDELLÉ

Senoussi[79] est âgé d’une cinquantaine d’années. D’une constitution robuste, et d’une belle taille, il est resté très vigoureux malgré son âge. Par ses traits et par sa peau très noire, il appartient beaucoup plus au type nègre qu’au type arabe ; malgré cela la physionomie est intelligente et d’aspect sympathique. Sous son turban, les cheveux sont coupés courts comme chez les musulmans. Il porte une barbe courte, fournie et grisonnante : son regard est fin et vif, sa démarche généralement solennelle.

La résidence de Senoussi est un tata tout à fait semblable à ceux du Soudan occidental, mais beaucoup plus modeste que ceux de Ségou ou de Sikasso que nous avons vus dans nos voyages antérieurs. La surface irrégulière où sont groupées les constructions comprend à peine un hectare d’étendue ; elle est entourée par un mur en terre, épais de 0m,80, haut de 4 à 5 mètres, dont le sommet est muni de bambous aiguisés ou de fers de flèches. L’intérieur comprend des magasins, des hangars, des claies sur lesquelles sont disposées des rangées de fusils, à côté de la pièce de montagne donnée en 1899 par BRETONNET. Au milieu de tout cela, s’élève l’habitation principale, dont les murs (10 à 15 mètres de long sur 10 mètres de large) sont formés de moellons liés avec de l’argile.

Elle n’a été construite que tout récemment sur les conseils de notre résident. Il y a 6 mois, nous a-t-on affirmé, il n’y avait dans toute l’étendue du tata que des cases provisoires en paille.

Quoi qu’il en soit, même le nouveau palais du sultan est fort peu luxueux. C’est une simple maison à rez-de-chaussée, construite sur le type de Djenné, mais sans les motifs de décoration ni la solidité de l’architecture songrhaï. Quant à l’intérieur, nous ne pouvons rien en dire, aucun Européen n’y ayant pénétré.

Senoussi se lève à 4 heures du matin pour aller faire sa prière matinale (fedjeur) à la petite mosquée qui est auprès du tata. Ses dévotions terminées, il rentre, se recouche au harem, et ne se lève définitivement qu’à 6 heures. Il fait alors sa toilette, entouré de quelques-unes de ses femmes qui l’aident à se vêtir. Cela prend environ une heure.

A 7 heures, il est paré et le conseil va commencer. Déjà dans la cour du tata se sont rassemblés les conseillers venus des divers quartiers de la ville.

L’entourage du sultan comprend : un Fellata, un Haoussa, un ou deux Zanzibarites, plusieurs Foriens, de nombreux Ouadaïens (dont plusieurs presque blancs sont des Arabes pur sang), des Baguirmiens, plusieurs Tripolitains ou Fezzanais, des Bornouans. A tous on donne le nom d’Arabes. Mais à part les Tripolitains, ce sont des nègres, par tous leurs caractères anthropologiques qui n’ont rien de commun avec les races berbère ou arabe. C’est tout au plus si chez quelques-uns un peu de sang arabe a affiné les traits et éclairci le teint[80].

Ce sont d’ailleurs des musulmans fort tièdes, presque tous profondément ignorants[81]. D’après M. GRECH, personne dans l’entourage du sultan n’appartient à la confrérie des Senoussia, dont fait partie Gaourang, le sultan du Baguirmi. Les Senoussistes s’abstiennent de fumer, de jouer, de chanter, en somme de tout divertissement. Ils s’interdisent le café et Cheik Senoussi lui-même conseille de boire du thé.