Part 11
En tout cas, il ne faut pas juger les riverains de l’Oubangui comme des brutes sous prétexte que plusieurs fois certains villages ont massacré ou voulu massacrer des Européens, qu’ils ont souvent tué des sénégalais envoyés au milieu d’eux comme garde-pavillons ou pour y faire des répressions. Ces « actes de sauvagerie » n’ont été le plus souvent que des actes de représailles provoqués par les brutalités, les vols ou les réquisitions dont ils avaient auparavant été victimes. Je ne crois pas en vérité qu’il soit possible de gouverner ces êtres dégradés autrement que par la force, mais même un tel procédé peut se concilier avec justice et humanité.
Les peuples de la forêt sont-ils appelés à disparaître (ce qui arrivera fatalement s’il ne modifient pas leur genre de vie) ou peuvent-ils évoluer vers la civilisation des peuples noirs plus avancés ? Cela aussi est impossible à prévoir, car ils trouvent dans la forêt une des plus grandes entraves à leur évolution et cependant ils sont nombreux et peuvent résister longtemps à toutes les calamités qui déciment d’autres peuples.
_Les Fertit._
Les marchands d’esclaves du Soudan égyptien et du pays de Senoussi donnent le nom de _Fertit_ à tous les peuples anthropophages chez lesquels ils viennent s’approvisionner de bétail humain. Nous donnerons à ce mot un sens plus restreint en l’appliquant seulement aux peuplades vivant en dehors de la grande forêt. Ils se rencontrent dans les pays de galeries forestières et de brousse épaisse compris en Afrique centrale du quatrième au huitième parallèle. Quelques fractions s’étendent jusqu’au neuvième degré. Les villages sont éparpillés dans la brousse à proximité des rivières. Ils se déplacent lorsque les terres sont épuisées ou à la suite d’une guerre, mais s’établissent toujours dans un rayon restreint. Quelques groupements sont encore troglodytes et établissent leurs cases sur le haut des rochers (_Kagas_). D’autres, récemment encore, vivaient dans de véritables cavernes, mais ils ont été anéantis par Senoussi. De mœurs un peu moins grossières que les sylvatiques, à la guerre ils mangent encore leurs semblables, mais il ne paraît pas que ce soit dans ce but qu’ils entrent en conflit les uns avec les autres. Les expéditions des trafiquants d’esclaves islamisés les ont décimés, mais nulle part ils ne se sont convertis. Même ceux qui sont emmenés comme esclaves dans les pays musulmans et de viennent libres ensuite, se font très rarement musulmans pratiquants.
Les deux grands peuples de ce groupe vivant dans le Haut-Oubangui et dans le bassin du Chari sont les _Bandas_ et les _Mandjias_. Chacun de ces deux peuples est divisé en une infinité de fractions. Aux Mandjias se rapportent sans doute les Baïsou Bayas du Haut-Bahr-Sara et du Haut- Logone. Quant aux Sabangas et aux Langouassis ils constituent probablement un troisième groupe de Fertit pénétré toutefois d’éléments Banda.
II. — LES BANDAS
=Origine.= — Le plateau de grès horizontaux qui s’étend à la limite des bassins du Chari, du Congo et du Nil, avec ses tables déchiquetées en falaises, creusées de grottes et de cavernes qui ont servi d’abri aux primitifs, fut probablement le berceau des Bandas. Ils y vivaient en troglodytes soit par origine, soit par nécessité. Ils trouvaient en effet dans les rochers des moyens plus faciles de protection contre l’ennemi. Cependant les razzias des Arabes se répètent au point de déterminer les premiers exodes qui se portèrent vers l’Ouest.
Puis ce furent les colonnes de Rabah qui mirent le pays à feu et à sang. Puis vint Senoussi. En quelques générations, des tribus entières disparurent ou furent réduites en esclavage. Ainsi les anciens habitants des kagas Djé et Toulou sont actuellement tous captifs de Senoussi ou ont été vendus par lui. Les Mbatas du kaga Bongolo sont prisonniers du sultan ou remis par lui dans une demi-liberté.
D’autre part l’exode devant le conquérant acheva de briser l’unité banda. Les Ngaos qui vivent à l’Ouest du Gribingui ont la même origine que les Ngaos des sources du Bangoran. A vrai dire, cette unité n’avait jamais été bien forte. Même avant l’invasion musulmane, les tribus étaient désunies, et souvent en guerre. Encore maintenant, les Bandas proprement dits, esclaves de Senoussi, détestent les Ngaos d’Ara, bien qu’ils soient soumis au même maître.
=Gouvernement.= — La race banda n’a pas d’unité sociale. Un seul mot abbréviatif _nda_ sert à désigner la tribu (_kanda_), le village (_maranda_), la maison (_ndenda_). Ces divisions n’existent en effet que dans des concepts affaiblis. Les chefs de tribus n’ont jamais eu de réelle autorité, sauf deux, Pombolo, chef des Ungourras et Ouangandji, chef des Ngaos.
Les villages ont plus de cohésion et pourtant les chefs n’ont encore qu’une autorité très relative. M. GENTIL n’en a trouvé que deux _Griminton_ chez les Ungourras qui n’avait qu’un très petit commandement et _Ouangandji_, chez les Ngaos. Le chef de village ne prend de décision importante qu’après un palabre où prennent part tous les hommes à partir de 14 ou 15 ans. La discussion n’y commence qu’après le tamtam et l’absorption de bière obligatoires. Avant l’arrivée des blancs ces réunions se tenaient une ou deux fois par lune, aujourd’hui elles sont plus rares.
C’est le chef qui rend la sentence en matière criminelle. Les punitions sont : l’amende dans les cas de vol avec restitution immédiate, d’un adultère sans témoins, avoué par la femme dénonçant son amant[44] ; — le prix du sang pour un meurtre[45] ; — les fers[46] pour vol sans gravité, ou dans l’attente du paiement ; — la flagellation pour vol grave ou si l’on cherche à provoquer des aveux ; — l’empoisonnement[47] si l’accusé menace la sécurité publique ou s’il a violé le secret de la naissance ; — la mort par les armes, adultère (flagrant délit), refus du paiement (adultère), refus du prix du sang.
Le père du coupable exécute les sentences, sauf celles de mort. Pour celles-ci, c’est un homme désigné par le chef qui fait l’office de bourreau. Aucune peine n’est rachetable.
A la mort d’un chef, la transmission des pouvoirs se fait, après de copieuses libations, suivant un ordre de succession ainsi fixé : en première ligne, le frère du défunt, en seconde, un de ses fils, en troisième, un de ses confidents.
=La vie des Bandas.= — _Mariage._ — Le jeune Banda choisit une femme de son village ou de villages voisins. Achetée par l’intermédiaire du père ou d’un ami, la femme est un capital qu’on garde jalousement[48]. La polygamie est limitée par la fortune du maître, dont le harem ne dépasse jamais 10 à 15 femmes. La première femme mariée en devient la maîtresse, et elle reste au village quand tout le monde part en guerre ?[49].
Le mari peut répudier sa femme quand elle dilapide ses biens ; dans ce cas, il a le droit d’exiger la dot qu’il lui a donnée.
_Naissance._ — Quand le moment de la délivrance se fait sentir, la mère se retire dans la brousse avec deux voisines. Pendant toute cette période le mari seul peut l’approcher et si un autre que lui violait cet usage on l’empoisonnerait avec du pipi. Cette coutume s’observe également chez les Sangos et les Banziris.
Quand l’enfant est né, la mère revient au village et l’on procède à sa purification, ainsi qu’à celle de l’enfant. L’un et l’autre sont lavés et puis oints de graisse ; le petit est enduit d’une couleur rouge tirée du _foro_. On ne fait généralement pas tamtam, mais on boit le pipi. Trois jours après l’enfant reçoit un nom que lui donne la mère.
La _Circoncision._ — Se pratique par le représentant de chaque sexe le plus ancien du village. Cependant tous les villages n’ont pas de praticien, il faut parfois faire 4 ou 5 jours de marche pour en trouver. Chez l’homme l’opération se fait à 16 ou 17 ans, longtemps après le début de la puberté, alors qu’il connaît généralement la femme. Pendant l’opération on danse, on chante, on boit et quand tout le monde est ivre, le vieillard prend son couteau d’une main et le bouclier de l’autre, on en frappe le patient qui s’allonge à terre et on l’en recouvre ; il se relève aussitôt et l’opération est faite dès qu’il est debout. L’hémorragie est arrêtée avec de l’eau froide. L’excision de la femme est entourée de mystère. Nul homme n’y assiste. L’excision ne se pratique qu’au moment des fiançailles et la consécration du mariage ne peut s’effectuer que 3 lunes après la cérémonie. L’opération est faite avec un couteau courbe spécial.
_Mort._ — Tous les parents et amis se lamentent bruyamment, célèbrent les louanges du trépassé. Le cadavre nu est lavé et oint de graisse. Deux jours après au son des tamtams il est enterré suivant le rituel.
La succession tout entière est dévolue à la femme qui vend les armes, les perles, les étoffes pour se nourrir ; si le défunt n’a point laissé de femme, ses biens passent tous à un frère ou à une sœur ; à défaut à son père ou à sa mère ; à un beau-frère ou à une belle-sœur ; enfin, dans l’absence de toute famille, au chef de village.
_Cannibalisme._ — La genèse de cette habitude chez les Bandas est réellement le besoin. Les Bandas ne mangent que les morts et les prisonniers de guerre, ils ne font point commerce de chair humaine. Ils ne mangent les hommes étrangers à leur tribu que quand ils les trouvent morts et abandonnés, et encore est-il défendu de se livrer à ce sujet à aucune réjouissance publique qui serait un cas de guerre formel. En aucune circonstance ils ne touchent aux morts de leur tribu.
Chez les Ungourras et Mbaggas, les femmes mangent aussi la chair humaine ; les femmes Oudios ne peuvent y goûter ; les femmes Moroubas et Ngaos peuvent être autorisées à en manger par le chef du village. Les enfants mâles sont également exclus de ces festins jusque vers 13 ou 14 ans ; à cette époque ils ont droit à une part de viande. Il n’est pas besoin, comme dans certaines autres peuplades, qu’ils soient circoncis. Si le père, pour une raison ou pour une autre, n’en mange pas, les fils ne doivent pas en manger.
La façon de débiter la précieuse nourriture est simple. On nettoie sommairement le cadavre, et il en a besoin, s’il a séjourné quatre ou cinq jours en terre. On coupe la cuisse, souvent toute une jambe, qui est le morceau réservé au chef du village. Toutes les autres parties sont coupées en parties égales et distribuées aux assistants.
_Chants et danses._ — Les chants peu nombreux, simples comme motifs, sont très compliqués comme mélodie et comme exécution. Les Bandas affectionnent les vocalises, mais chaque exécutant en modifiant le ton et souvent la teneur, ils sont intraduisibles avec notre notation musicale. Tout chant se compose d’un « leit-motiv », d’une phrase répétée pendant toute la durée du tamtam. Il est accompagné d’une sorte de récitatif sous forme de chœur. Il n’y a guère que un ou deux chants de guerre, les chants de la circoncision et de l’excision, deux ou trois tamtams et des chants de circonstance, couplets du jour si on peut dire.
En chantant on danse. Ce sont des danses simples sans grand caractère. Elles consistent en flexion de jambes et battement de mains cadencés, tantôt sans bouger, tantôt en tournant en cercle, les hommes et les femmes étant pêle-mêle, coude à coude. « Il y a cependant une sorte de tamtam qui est plutôt un jeu qu’une danse. Étant en cercle et frappant les mains en cadence, un danseur quelconque se détache et se rend en faisant les mouvements qui lui plaisent devant un autre à un point quelconque de la circonférence. Il le désigne par un geste du doigt ou du coude, un double appel des pieds, une inclinaison de la tête. Le danseur désigné va trouver un troisième danseur qui, lui-même, continue la mimique. Quand le jeu est bien lancé, on le fait en partie double, triple, quadruple. Il s’agit de ne pas s’embrouiller dans le manège. Quand on appelle une femme, on y joint un mouvement général du corps qui ne laisse aucun doute sur le genre de désir qu’il veut exprimer. »
_Instruments de musique._ — Le _tamtam_ est un tronc d’arbre évidé, avec peau de bœuf tendue ; on la frappe avec les mains, rarement avec des baguettes. Le _Balafon_. Les touches n’en sont pas posées sur une monture. Ils reposent sur un trou en terre assez profond qui sert de caisse sonore. Le _Cora_ est une sorte de guitare. La caisse sonore est formée d’une peau hexagonale tendue sur une écorce. D’un bout part une tige en demi-cercle terminée par cinq chevilles. Les cordes, faites de lianes, vont de ces chevilles au milieu de la caisse sonore. Les _Castagnettes_ sont formées de deux petits fruits ronds de 3 centimètres de diamètre (_Oncoba spinosa_), vidés et remplis à moitié de perles, sont joints par une filière de perles. Les femmes surtout agitent cet instrument en cadence pendant des heures entières.
_Mythologie._ — Les Bandas, d’après M. TOQUÉ, n’ont pas de fétiches. Les Arabes les ont traités comme des brutes incapables de comprendre et d’embrasser l’islamisme. M. TOQUÉ pense aussi que les Bandas ne sont pas assez développés intellectuellement pour concevoir un dogme abstrait. Ils croient pourtant en un certain Dieu _Youvrou_ qui fait la pluie, le tonnerre, les éclairs.
LA CRÉATION. — Youvrou, maître de l’univers, descendit du ciel pour créer l’espèce humaine. Il fit un homme (?) qu’il nomma _Amba_ et une femme qu’il appela _Téré_. Il créa ensuite tout ce qui devait servir à leur existence. « Probablement satisfait de son œuvre, il fit six Mbrés (trois hommes et trois femmes), puis six Moroubas et six Ngaos. Il les accoupla et leur apprit le grand geste d’Amour qu’il leur fit répéter trois fois pour s’assurer qu’ils l’avaient bien compris. Enfin il leur montra dans la nature les plantes et les animaux, tout ce qui était bon et tout ce qui était mauvais. Cela fait il remonta au ciel et laissa les mortels à leur triste sort. »
LES COROCOUMBO. — Ce sont les âmes des trépassés qui reviennent tracasser les vivants la nuit, sous la forme de nains habitant les montagnes (le kaga Bandéro par exemple). Les vieillards seuls peuvent les voir sans danger. Pour les autres ils sont tous plus ou moins dangereux. Certains donnent la mort par le regard. D’autres grisent l’homme qu’ils rencontrent avec du pipi et l’emportent ensuite. D’autres encore offrent la nuit au passant de la viande. Si le passant refuse, l’esprit s’en va, dans le cas contraire, l’esprit le tourmente. Quand un homme meurt, pour apaiser les esprits, on porte sur la montagne des cabris, des poules, des œufs et surtout du manioc, du pipi et des chiens, en un mot tout ce qu’il faut pour assouvir la faim de ces nains.
LE JUGEMENT DES AMES. — Les Corocoumba ne comprennent parmi les âmes des trépassés que celles des élus. Le jugement est rendu aussitôt après la mort par tous les esprits qui ont connu le trépassé. S’il est favorable (et il suffit pour cela de n’avoir point tué), l’âme vit parmi les esprits des montagnes. Dans le cas contraire, le méchant est entraîné vers une route barrée par une fosse recouverte de fagots. Il y tombe et le feu s’allume aussitôt. Les plus grands criminels ont leur âme incarnée dans un lion (inna) qui est condamné toute sa vie à chasser les antilopes et à les apporter aux Corocoumba.
La vie des bons esprits est l’idéal de bonheur pour le nègre. On se réunit à l’ombre de l’_Okourou_, on danse, on boit le pipi et on mange les victuailles apportées en abondance par les vivants. Le royaume des trépassés est organisé comme celui des vivants. Les esprits vivent par agglomérations ayant chacune un chef. Ce dernier est choisi parmi ceux qui ont été enlevés par les esprits et de préférence parmi les enfants qui ne connaissent pas le mal. Il y a un chef suprême sur lequel les Bandas n’ont pas donné de renseignements à M. TOQUÉ.
Un esprit peut mettre sous la protection des autres esprits un vivant qui lui est cher, son fils par exemple. On peut aussi demander aux Corocoumbo des guérisons. On prend une poule blanche et on se rend à la montagne. Quand on croit que les hommes de la montagne ont eu le temps d’approcher, on jette la poule et on s’enfuit à toutes jambes, si l’offrande plaît aux Corocoumbo, ils guérissent le malade.
LES ESPRITS JUSTICIERS. — La victime d’un assassinat peut entraîner, dans le délai d’un jour, son meurtrier dans la fosse enflammée réservée aux méchants ; il lui suffit de revenir sur terre et de fixer du regard son ennemi. Les Corocoumbo châtient parfois les méchants en leur envoyant les _lagpa_ et les _mokoubiri_.
Le lagpa a la tête et les pieds de l’antilope, le ventre et les épaules de l’homme. Il vient demander du _foro_ (bois rouge), de la farine, des œufs et demande parfois de la graisse pour oindre. Malheur à celui qui l’éconduit ; il reçoit un sort et meurt quelques heures après. Si on le satisfait, le lagpa s’éloigne. Le Mokoubiri est un homme qui s’adresse aux brigands pour leur demander des poules, des œufs ; ces mets une fois apportés, il les refuse. Il demande alors du chien... et des excréments humains. Quand il les a reçus, il fixe le criminel et s’éloigne. Deux jours après ce dernier meurt, ordinairement après un long supplice. Les Corocoumba viennent faire tamtam autour du moribond et le jugent quand il expire. Les Mbrés ont modifié la conception du _inna_. Ce _lion esprit_ est non seulement condamné à chasser l’antilope pour les Corocoumbo, mais il peut être l’exécuteur des hautes œuvres. Dès qu’un homme a vu le inna, il se sauve et généralement toute sa famille le suit.
PRÉDICTIONS. — Le destin n’est consulté que quand la mort guette un parent ou un ami et l’épreuve a pour but de savoir si le patient va mourir dans la journée. On a le choix de trois moyens : la _zounga_, le _doudou_ et le _foro_.
Dans le premier cas on plante légèrement en terre un bâton nommé Zounga, on se place à 10 ou 12 pas et on lance des cailloux (_badia_) sur la zounga, en prononçant la phrase suivante : _Sé Kiou caï sé Youccou_. S’il va mourir tombe ! Quand on a lancé 3 ou 4 pierres, si le bâton est resté debout, le malade est sûr de vivre 24 heures au moins.
Le _doudou_ est une sagaie que l’on place en équilibre, horizontalement, sur la face bombée d’une calebasse renversée. On prend les côtés entre le pouce et l’index et brusquement on laisse retomber. Si la sagaie roule par terre, le malade est sauvé pour 24 heures.
Le _foro_ (le _mbio_ des Sangos) est le bois couleur garance. On en prend un morceau qu’on met en terre. Si pendant une minute aucune fourmi ne fait son apparition dans un cercle de 0m,25 autour du foro l’horoscope est favorable ; dans le cas contraire le malade doit mourir.
IDÉES SUR LES BLANCS. — Pour ceux qui ne vivent pas constamment à notre contact, les Blancs sont les fils de Youvrou ; ils descendent du ciel. « Ils ne meurent pas, ils se dépouillent seulement de leur enveloppe terrestre et remontent au ciel. »
Voici la légende que rapporte M. Toqué :
Un jour Youvrou s’émut des malheurs des Bandas chassés de leur pays par les Arabes. Il fit venir les Blancs et leur dit :
— Les Bandas ont beaucoup de misère. Les Arabes leur font la guerre. Va vers eux pour faire cesser le palabre.
— Avec quoi battrai-je les Arabes ? dit le Blanc ?
Alors Youvrou :
— Voilà un morceau de mon tonnerre, et il donna au Blanc le fusil !
— Et comment, continua le Blanc, montrerai-je aux Bandas que je suis leur frère ?
— Tiens, fit Youvrou dans un élan de générosité, voilà des étoffes et des perles. Les Bandas te reconnaîtront à ce signe, et le Blanc partit.
Les Blancs ont-ils des femmes ? Oui, disent les uns, puisqu’ils sacrifient à la chair comme nous. Non, disent les autres, puisqu’ils descendent du ciel. Ici seulement ils ont un corps et satisfont à ses exigences. Pourquoi ont-ils des habits ? Tous le savent ou à peu près, mais dans les débuts aucun d’eux ne s’en doutait. Les plus malins avaient résolu la question : « c’est pour ne pas se brûler quand ils sont près du feu. »
Le Dr DECORSE, d’un autre côté, a donné sur les Bandas des renseignements que nous reproduisons ici[50] :
=Village Banda.= — Décrire un village comme Krébedjé, c’est décrire tous les villages Banda. Krébedjé a néanmoins l’apparence de la propreté et de l’aisance. Comme partout les cases sont groupées par quatre ou cinq, formant de petites communautés familiales. Au centre de chaque groupe, ou à peu près, un petit tertre : c’est la place, le forum ; on y a planté une rangée de pieux espacés, ou un arbre mort auquel on a laissé les branches : c’est là que les visiteurs accrochent leur fourniment : fusils, sagaies, sacoches. Comme ce vestiaire fonctionne sans ouvreuses, c’est à lui-même qu’on offre de menus cadeaux ; on y suspend de temps en temps quelque épi de mil ou de maïs, afin qu’il se montre gardien plus fidèle.
Dès le matin, le propriétaire de céans y fait apporter ses armes, surtout s’il peut en tirer vanité.
Il installe à côté un lit de repos, quelques bibelots, sa pipe et passe ainsi la journée à se chauffer le ventre au soleil, dans une attitude de mollesse béate, qui fait du nègre le modèle du traditionnel épicurien. Non loin de là, sur la place, un peu en contre-bas, s’élève le grenier, ou plutôt le séchoir, construction provisoire, en paille, dont les murs prennent des airs penchés, ou tendent le ventre comme si la case était trop pleine. Un toit s’ajuste sur le tout, tant bien que mal ; à l’intérieur, s’étagent quelques claies en branchages où s’étalent les épis non décortiqués.
Ce grenier ne sert pas longtemps. Une fois vide, le propriétaire en fait un abri pour la sieste. Mais il se garde bien d’y faire la moindre réparation qui l’empêcherait de tomber en ruines.
Il se réfugie alors dans la case aux palabres. Beaucoup de groupes en possèdent. A Krébedjé, elles m’ont paru construites avec plus de soin qu’ailleurs. Ce sont de petits kiosques, dont un côté seulement est fermé par une natte, qui le protège contre le soleil, lorsqu’il baisse à l’horizon. Sous ces abris traînent toutes sortes d’objets, mortiers, pierres à moudre, grès à repasser, dont l’usage est commun.
Autour de la place, les habitations sont rangées sans ordre, sans symétrie, mais toujours soigneusement espacées, dans la crainte du feu sans doute.
Comme chez les autres Banda, ce sont des cases rondes, à toiture sphéro- conique en paille tendue sur une carcasse en bois. L’aire intérieure est creusée en cuvette, dont les déblais servent à construire un mur circulaire haut d’environ 70 centimètres. Ce mur est percé d’une porte étroite protégée par un auvent cintré. Sur le seuil, un fétiche. La toiture touche presque le sol. Le pignon est formé d’un bouchon de paille, qui cache la ligature des chevrons, joints au sommet, sans l’appui d’un mât central.
Toutes les cases sont construites sur le même modèle. Dans un retrait, cependant, nous en apercevons une petite, qui a plutôt l’air d’un abri de fortune, c’est le hangar aux tamtams ; j’en compte trois : un grand et deux petits.
Le vieux Krébedjé est tout heureux de me dire qu’il les a volés chez les Mbagas un jour que ses hommes furent les plus forts ; sans quoi les Ndis n’en auraient probablement pas d’aussi beaux, car ils ne savent pas les faire.
Tout autour des cases on a défriché quelques arpents de brousse pour planter du maïs, du mil et des patates. Quelques bananiers se dressent çà et là, poussés au gré du hasard. Deux ou trois poules, grosses comme le poing, errent à l’aventure, fort affairées, car elles pourvoient seules a tous leurs besoins.