Part 10
A une année d’intervalle, en 1903, je refaisais en sens inverse cette route de Fort-Crampel à Fort-Sibut. Elle avait bien peu changé ! Partout la piste battue, misérable, serpente à travers la brousse, sans seulement une case en dehors des quelques gîtes d’étapes. Partout les indigènes réquisitionnés sans répit ni raison, comme porteurs ou pourvoyeurs de vivres, se sont enfoncés plus loin dans la brousse insondée.
Notre départ de Fort-Crampel pour Ndellé eut lieu le 27 novembre. Le début de la route fut singulièrement monotone sur ces grands plateaux gréseux couverts d’une brousse claire (bush) qu’interrompent pourtant, çà et là, les galeries de quelques rivières, comme la Koddo, ou des bois entiers de bambous. Nous arrivâmes au Kaga Mbra le 30, et le soir même nous assistâmes à un immense embrasement qui s’étendit sur tout le versant occidental de la colline. Des arbres entiers étaient consumés et, on entendait les crépitements de l’incendie à 3 kilomètres de distance et la lueur réfléchie par les roches blanches était aveuglante. Le kaga Mbra, comme les autres kagas des environs, fut jadis habité ; on y voit des grottes enfumées, on reconnaît des plantes naturalisées comme le ricin, le bananier, le cotonnier, l’euphorbe cactiforme, le _Cissus quadrangularis_, et peut-être le gratteron (_mucuna_), qui y est commun, fut-il introduit comme barricade par les troglodytes. Les fétichistes des plaines voisines se sont souvent réfugiés dans ces rochers pour échapper aux fauves ou aux razzias des Arabes. Ainsi nous trouvons près du petit poste où nous campons des Mbras ou Mbalas, des Ngapous qui sont venus chercher là protection contre Senoussi[39]. La sécurité de ces retraites n’est d’ailleurs point absolue en présence des grands chefs esclavagistes.
Nous devons signaler en cette localité la capture d’une famille d’une espèce de mammifère fort intéressante. Je veux parler d’une nidification de Prosimiens du genre Galago. Pendant que j’herborisais dans la brousse avoisinant le campement, des hommes s’étaient arrêtés au pied d’un _Prosopis_, gros arbre de la famille des mimosées, dont le tronc âgé présentait des anfractuosités. A cette époque de l’année les indigènes affamés explorent souvent les arbres creux qu’ils rencontrent. Ils y capturent parfois des rayons d’abeilles ou de mellipones, des oiseaux provenant des pontes printanières, ou simplement de petits mammifères. Ces animaux, quel que soit leur âge, sont de bonne prise pour des gens qui meurent de faim. Par le simple examen de l’écorce de l’arbre aux environs de l’ouverture de l’anfractuosité il est possible de voir si le réduit est habité. On obstrue ensuite les diverses ouvertures sauf une, pour empêcher les animaux de fuir et par le trou béant on enfonce une sagaie pour tuer les animaux ou les inviter à fuir. Pour les capturer vivants, il faut élargir l’ouverture afin d’y passer la main. Nos bandas retirèrent ainsi quatre jeunes _Galagos_ de l’anfractuosité du _Prosopis_. Ils étaient de la taille d’un tout petit chat et provenaient certainement d’une portée récente. Leur poil doux, très soyeux et très fourni leur donne un aspect particulier.
Deux de ces animaux avaient été tués pendant leur capture. Malgré les protestations de notre cuisinier nous en fîmes un ragoût que COURTET et moi trouvâmes excellent. Un troisième animal rapporté vivant dans notre case réussit à s’enfuir. Les galagos essentiellement nocturnes sont assez maladroits au jour, mais il n’est pas exact qu’ils se laissent prendre sans faire aucun mouvement. Je gardai le quatrième plusieurs jours en captivité en lui faisant prendre un peu de lait de conserve et de l’eau sucrée, puis une nuit il parvint à s’évader.
Les kagas Djé, qui dominent de loin la plaine environnante, présentent encore des traces de plantations, des débris de poteries ou des retranchements formés de blocs de granit, mais ces défenses n’ont pu préserver les Tambagos d’une extermination totale.
Deux jours de marche (4-6 décembre) nous rendirent de ces pitons au pays Balidja, à travers un immense plateau où affleure partout la roche ferrugineuse. L’aspect dominant est celui de la brousse claire incendiée annuellement, pourtant le bush est parfois interrompu par des plaines marécageuses. Le gibier abonde : j’ai vu aux abords du Bamingui[40] l’empreinte fraîchement laissée par un éléphant avec laquelle se confondaient les traces d’un buffle, d’une antilope et d’un petit carnassier. Par contre il n’y a aucune trace de culture, aucune habitation. Les bouquets de bois qui se dressent çà et là rendent l’horizon assez limité ; ce n’est qu’à 5 kilomètres de distance que nous apercevons les kagas de Balidja, dômes noirâtres d’un aspect assez imposant. Nous y campons dans un village qui, comme tous ceux de ce pays, est composé de captifs de Senoussi ; le chef lui-même est captif. Il doit, ainsi que les chefs des agglomérations voisines, fournir aux soldats de Senoussi tous les vivres dont ils ont besoin pour eux et leurs porteurs. Nous-mêmes, à titre d’amis du roi, nous recevons gratuitement tous les vivres nécessaires.
Nous nous sommes livré à une étude assez attentive de ces kagas si curieux comme relief et comme habitat. La roche constitutive est un beau granite à grands cristaux de feldspath rose, coupé de nombreux filonnets d’un autre granite à grain fin et d’aplite. Elle est creusée, comme aux Kagas Dyé, de cavités en chaudière dont l’eau est colorée en vert par les algues. Les mamelons ont souvent éclaté en couches concentriques, parfois minces, parfois ayant une grande épaisseur. COURTET et moi, nous fîmes l’ascension du Kaga Pongourou, le plus élevé (altitude : 607 mètres ; altitude du village, 531 mètres) de ces mamelons, qui, au nombre d’une quinzaine, délimitent un large cirque ouvert seulement au N.-O. vers une brousse illimitée. Au pied de ce kaga sourd un ruisselet limpide bordé d’une riche galerie où l’on remarque les _Landolphia owariensis_, les _Anthocleista_, les _Phœnix Dybowskii_ élevés de plus de 12 mètres. Sur les collines, la végétation arborescente est assez pauvre. Le baobab, le rônier, le fromager font défaut ; ce qui domine, ce sont les aloès, les _Sterculia tomentosa_, les _Bombax buonopozense_ (dondol) dont les troncs tordus sont actuellement chargés de larges fleurs écarlates. Ces rochers, sur lesquels planent sans cesse les oiseaux carnassiers, sont peuplés d’une quantité de pintades qui picorent les graines mûres des _Andropogon_, du peuple des singes qui a ses sentiers pour venir boire et ses repaires pour s’abriter la nuit. Pour l’homme aussi, c’est une station privilégiée que ces collines creusées d’anfractuosités où, derrière des blocs amoncelés, les femmes et les enfants ont moins à craindre d’une surprise imprévue que dans l’infini de la brousse. C’est un lieu de défense, et c’est peut-être aussi un point plus favorable à la vie normale. L’eau des hivernages se conserve comme en des citernes naturelles. La décomposition du granite a rendu assez fertile le cirque enserré par les kagas ; il est cultivé depuis longtemps, comme le prouve la couleur noire du sol. Aussi tout démontre l’antiquité de l’occupation par les hommes : innombrables débris de poterie qui jonchent les blocs les moins accessibles, épaisse couche de noir de fumée sur les parois de toutes les grottes. Maintenant que Senoussi a pacifié ces contrées, en les asservissant, ces refuges sont abandonnés pour des cases, les unes perchées au haut des kagas, les autres disséminées sur 5 ou 6 kilomètres carrés dans la plaine. C’est l’habitation des Bandas, à sommet pointu surmonté d’une tige ; les constructions sont réunies par groupes de cinq à six autour d’une cour où l’on fait la cuisine et les travaux journaliers. Les villages semblent prospères. On nous apporte en quantité de la farine fraîche de mil, des arachides, des patates, des haricots (_Vigna_). Il est vrai que nous sommes au moment de la récolte et que le mil livré a eu à peine le temps de sécher. Le _Penicillaria_ existe aussi, mais je n’ai pas vu d’_Eleusine_. Près de notre campement, je remarque, à l’ombre des tamariniers, le sésame, les légumes habituels, l’_Hibiscus esculentus_, l’_Hibiscus sabdariffa_, l’amarante, le ricin. Le coton se recueille en ce moment. Il est fourni par deux espèces : le _Gossypium barbadense_ et le _Gossypium punctatum_ plus rare[41]. Les habitants n’ont aucun bétail, ni poules, ni cabris.
Les kagas que nous rencontrâmes dans la journée du 9 décembre présentent toujours les mêmes caractères : ce sont des mamelons granitiques disséminés dans une immense plaine qu’ils dominent d’environ 60 mètres. Les villages, même établis au pied, puisent l’eau dans les cavités de la montagne[42].
Partout un air de prospérité, en ce moment on coupe le mil et le _Penicillaria_. Au kaga Batolo, les bouquets d’épis sont mis à sécher sur les rochers et on les recouvre de feuilles pour les préserver des tourterelles et des ramiers. On cultive les deux variétés de tabac et en outre le _Gossypium punctatum_ et une sorte d’Aubergine qui m’était inconnue.
Du kaga Batolo aux falaises qui dominent la cuvette de Ndellé, nous ne rencontrâmes que des ondulations insignifiantes. La brousse est interrompue de distance en distance par des plaines marécageuses, et par des ruisseaux asséchés avec ou sans galeries forestières. Le Bangoran lui-même, bien que large de 10 mètres, ne coule qu’avec une extrême lenteur ; sa profondeur n’est que de 0m,60 (9 décembre).
Le 11 décembre nous étions arrêtés pour le déjeuner au ruisseau asséché de Gongoubissi, quand nous vîmes arriver un courrier de M. GRECH, résident auprès du sultan Senoussi. M. GRECH me demandait l’heure probable de notre arrivée à Ndellé afin d’en prévenir le sultan. Le soir nous campions à Djigangou, village situé à 6 kilomètres environ de Ndellé.
Le 12 décembre nous arrivions à Ndellé à 8 h. 40 du matin. Senoussi avait envoyé au-devant de nous son fils aîné Adem, ainsi que l’un des deux ambassadeurs venus à Paris en 1898 avec M. GENTIL : El Hadj Tokeur.
L’accueil qu’on nous fit fut extrêmement cordial. En nous voyant arriver sans escorte dans un pays où la vie d’un homme compte pour si peu de chose, Senoussi et son entourage éprouvèrent un véritable étonnement. Le sultan nous manifesta hautement son attachement à la France et nous dit qu’il fallait considérer son pays comme le nôtre et que nous pourrions y circuler en toute liberté pour nous livrer à nos études. Toutefois, comme nous étions venus sans tirailleurs, il nous ferait accompagner par des soldats à lui chargés de veiller sur notre sécurité.
[Note 39 : Parmi ces Ngapous, nous rencontrons le chef de l’ancien village Kourou, situé auprès de la rivière Koukourou, Guéréwa — c’est son nom — se souvient fort bien du passage de DYBOWSKI dans son ancien village. Il n’eut pas connaissance d’un combat de ce voyageur avec des Arabes, et, en tout cas, ceux-ci ne pouvaient être que des gens de Senoussi qui déjà, à cette époque, venaient en pays npagou enlever les esclaves et l’ivoire.]
[Note 40 : Au point où nous l’avons traversé, il n’avait que 15 mètres de large et 1m,20 de profondeur. Le Koukourou était un peu plus important : 20 mètres et 1m,20. Pourtant les berges conservent une hauteur de 3 à 4 mètres.]
[Note 41 : J’ai vu au Kaga Mbra le _Gossypium herbaceum_.]
[Note 42 : Ces citernes naturelles ont parfois plusieurs mètres de profondeur. L’une d’elles, sur le kaga Batolo, passe pour insondable et habitée par de mauvais génies qui retiennent ceux qui s’en approchent de trop près.]
CHAPITRE IV
LES POPULATIONS DE LA FORÊT ET DES HAUTS-PLATEAUX
I. — LES SYLVATIQUES ET LES FERTITS
La plupart des peuples fétichistes chez lesquels nous avons séjourné pendant la première partie de la mission constituent la grande famille des Bandas. Ils ne sont toutefois pas seuls à occuper les territoires que nous avons décrits dans le chapitre précédent.
Au point de vue géographique, les races fétichistes de l’Oubangui et du haut et moyen Chari peuvent être réparties en deux grandes familles : les Sylvatiques et les Fertits.
_Les Sylvatiques._
Des _Sylvatiques_, qui vivent dans la forêt équatoriale, certains groupes s’avancent en divers endroits très boisés des affluents de l’Oubangui jusque près du 6e parallèle. Ceux que nous avons vus de plus près sont les Bondjos de Bangui. Nous devons encore mentionner les Nsakaras ou Niamniams, les Yacomas et les Sangos localisés entre Mobaye et le poste des Abiras. Peut-être faut-il ajouter à cette liste les Banziris de la Kémo et du Kouango. Tous ces peuples sont de mœurs brutales ; au point de vue moral ils sont tout au bas de l’échelle humaine ! Mais ils ont une civilisation plus élevée que les peuples suivants ; ils sont habiles dans le travail du fer, du bois, de la sparterie et de la poterie ; les habitations sont construites parfois avec confort et élégance ; les danses et les chants de tamtam témoignent d’une certaine intuition artistique ; enfin l’agriculture des Bondjos, comme nous l’avons vu, dispose de plus de 20 espèces végétales cultivées.
Le manioc et surtout la grosse banane qu’ils mangent ordinairement cuite, tiennent la première place dans leur alimentation. Près des fleuves ils font une assez grande consommation de poisson ; sous la forêt ils mangent beaucoup de chenilles, de larves de coléoptères, mais peu de gibier, rare sous cette latitude.
Tous sont passionnément anthropophages et ne s’en cachent pas. Grâce à la surveillance de notre administration qui commence à s’exercer sur le pays, les razzias de village à village deviennent plus rares, de sorte que les repas de viande humaine semblent aujourd’hui moins fréquents le long du fleuve. Cependant chez les Bondjos on rencontre encore parfois autour des cases des trophées de crânes humains bouillis dans la marmite ou rôtis sur la braise et les notables se parent encore d’élégants colliers de dents humaines pour aller saluer les Européens. Quelle est la véritable cause de l’anthropophagie congolaise ? Est-ce, comme le pensait STANLEY, le besoin de consommer de la viande dans un pays où les produits de chasse sont rares, et où l’élevage du bétail est actuellement impossible à cause de la présence de la mouche tsé tsé ? Ou bien est-ce comme chez les Bandas, dont nous parlerons plus loin, une sorte de fétichisme rituel qui pousse les vainqueurs à dévorer les vaincus dans l’espoir d’assimiler leur force et leurs qualité ?
Cette dernière hypothèse paraît la plus vraisemblable si l’on songe que les individus morts naturellement ne sont pas mangés, mais le plus souvent jetés dans l’Oubangui. Ce n’est que dans les cas de famine extrême que les Bondjos repêchent le corps des étrangers, charriés par la rivière : ils s’en repaissent, quel que soit l’état de décomposition du cadavre.
Les hommes s’enivrent fréquemment en buvant la sève fermentée de plusieurs espèces de palmiers. Le tabac est cultivé partout et fumé dans des pipes. Chez certaines peuplades de la forêt (les _Mangalas_ par exemple, au singulier Bangala), on fume aussi les feuilles de chanvre fermentées dans une grande pipe formée d’une gourde ornée de dépouilles diverses et munie sur le côté d’un petit fourneau où on introduit les feuilles sèches. On allume et les indigènes aspirent à tour de rôle une bouffée par le goulot de la gourde qui passe ainsi de main en main en faisant le tour du cercle.
Chez les sylvatiques, les hommes ont ordinairement le corps très déformé par des tatouages en relief, notamment sur le visage, sur la poitrine et dans le dos. Ils vivent presque complètement nus ou bien se vêtissent à l’aide de l’écorce battue d’un arbre du genre _Ficus_. Les femmes font des pagnes assez élégants avec les cordelettes coloriées composées de fibres de certains végétaux spontanés. Les individus de l’un et l’autre sexe s’oignent fréquemment le corps de graisse de fourmis blanches (termites) ou d’huile de palmier _Elæis_ qu’ils mélangent, dit-on, de graisse humaine, mais nous n’en avons jamais eu la preuve. Souvent ils s’enduisent soit tout le corps, soit seulement les jambes ou les pieds, ou une partie du visage avec une teinture rouge pourpre obtenue en pilant avec une substance grasse (c’est parfois de l’huile de ricin ou de l’huile de Pignon d’Inde) les morceaux d’un bois spécial qui est transporté en pirogues sur l’Oubangui et ses affluents et qui donne lieu à un commerce actif[43].
Les mères au lieu de porter leur enfant dans le dos comme en Afrique occidentale, le portent sur le côté gauche à l’aide d’une bretelle passée sur l’épaule droite et ramenée de l’autre côté. L’homme se tient rarement couché sur une natte comme le Soudanais quand il est désœuvré, mais il s’assoit ordinairement sur un petit banc en bois souvent artistement travaillé s’il appartient à une condition sociale élevée. Il transporte toute la journée son banc à la main et s’assoit n’importe où, dès qu’il en a la fantaisie ou dès qu’il a abordé quelqu’un.
Les habitations des Bondjos sont ordinairement formées de longues galeries rectangulaires couvertes d’un toit à deux versants symétriques comme chez nous. Elles ont parfois jusqu’à 50 mètres de long, mais seulement 1m,80 à 2 mètres de largeur. Les murs latéraux ont seulement 0m,80 de hauteur et l’élévation de la maison jusqu’au toit est seulement de 1m,80. A moins d’être au milieu il faut donc se tenir constamment accroupi. Les murs sont formés soit de planches de bois que les hommes savent débiter, soit de bandes d’écorces soigneusement cousues entre elles à l’aide de lanières de feuilles de palmiers, de manière à ne pas laisser d’interstices. La charpente du toit est formée de rachis de feuilles de _Raphia_ et la toiture est composée soit de feuilles de bananier sur lesquelles sont posés des morceaux d’écorces ou des tiges de maïs et de canne à sucre, soit de grandes feuilles de certaines espèces de Marantacées de la forêt élégamment assemblées. Ce sont ces feuilles que E. DE WILDEMAN nomme des _tuiles végétales_. L’intérieur de la maison est divisé en boxes dans chacune desquelles repose un individu pendant la nuit. Dans une case vivent les femmes du maître, dans une autre ses esclaves.
Ces galeries sont ordinairement disposées par trois, perpendiculaires entre elles, de manière à délimiter une grande cour carrée ouverte d’un côté. A un angle se trouve une case ronde surmontée d’un toit pointu, mieux construite et beaucoup mieux aménagée que les autres. Elle est occupée par le chef de famille qui l’habite avec sa femme préférée. Dans la cour on trouve un hangar-vérandah couvert d’un toit plat et sous lequel on peut s’abriter durant la journée contre les rayons du soleil. C’est là que l’on prépare les aliments ; pendant les nuits froides on fait aussi du feu dans les habitations. Au milieu de la cour se trouvent les trophées de chasse et de guerre, d’énormes ossements d’éléphants et des crânes humains sont entassés pêle-mêle ou à moitié enterrés. Il est facile de constater que ces débris humains, avant d’être ainsi exposés, ont eu l’honneur de passer par la table, la boîte crânienne a été défoncée pour permettre l’extraction de la cervelle. A l’entrée des cases on trouve parfois de ces têtes humaines disposées régulièrement en bordure comme ornement au même titre que, dans la banlieue parisienne, des rangées de coquilles Saint-Jacques à l’entrée d’un pavillon de campagne.
Ce n’est pas seulement par là que se révèle le sens artistique de ces cannibales. Chaque case est environnée de plantes ornementales qui semblent cultivées, non il est vrai, dans un but décoratif, mais plutôt comme plantes fétiches. Voici une variété de l’igname que j’ai nommée _Dioscorea anthropophagorum_, dont les tubercules aériens ne sont pas comestibles à cause de leur richesse en acide cyanhydrique, mais qui ont la propriété merveilleuse d’éloigner les voleurs. A côté se trouvent des touffes de scilles qui ont été plantées pour faire pondre les poules.
Puis on observe presque toujours deux ou trois touffes d’une grande euphorbe cactiforme plantée dans le but d’éloigner les ennemis du village. Ils mourraient s’ils passaient à côté des curieux massifs en candélabre de cette euphorbe (_Euphorbia Hermentiana_ Lemaire) cultivée aussi dans les villages bandas et mandjias, où elle est employée pour empoisonner, à l’aide de son latex, les armes de chasse et de guerre.
D’autres espèces de plantes sont entretenues autour des habitations parce que l’homme avant d’aller dans la forêt s’en frictionne le corps pour faire des chasses fructueuses.
Il existe enfin, plantée près de la porte de certains habitants, souvent à côté de débris humains, reliefs d’anciens repas de combats, une petite herbe qui jouit de propriétés encore plus merveilleuses, témoignant que la barbarie et la poésie peuvent parfois marcher de pair. Celui qui porte sur lui une feuille de cette plante — et je me demande où il peut la mettre puisque ces gens vont tout nus — _sera aimé de toutes les femmes qu’il rencontrera sur sa route et ces femmes n’iront pas avec un autre homme_. Je traduis littéralement ce que m’a dit l’interprète à l’aide duquel j’interrogeais le possesseur d’une si précieuse panacée.
Enfin, il existe encore dans chaque cour deux très beaux _Crinum_ (_C. Sanderianum_ et _C. Giganteum_) vivant à l’état sauvage le long des cours d’eau, mais transplantés autour des habitations. Le premier a de grandes fleurs comme des tulipes, à lobes du périanthe blancs rayés de rouge au milieu, le second a des grandes fleurs d’un blanc immaculé comme certains lis. Ces plantes bulbeuses ne sont pas cultivées à cause de leurs fleurs, mais parce qu’elles possèdent aussi quelque propriété fétiche que mon guide avait oubliée ou qu’il n’a pas voulu me révéler.
La floriculture dans notre vieille Europe et en Orient aurait-elle une pareille origine et les fleurs avant d’être cultivées pour leur beauté l’étaient-elles pour leurs _vertus merveilleuses_ ? Un grand nombre d’espèces alimentaires sont en outre cultivées dans chaque village, nous les avons énumérées dans le précédent chapitre, mais elles sont représentées par si peu d’exemplaires qu’elles n’empêchent pas les habitants de mourir de faim.
Je me garderai bien de porter un jugement sur les habitudes et sur la psychologie de ces peuples de la forêt congolaise. J’ai vécu trop peu de temps au milieu d’eux et il faut bien avouer que rien n’est plus difficile que de pénétrer les mœurs de ces êtres primitifs. Que de légendes répandues sur leur compte ! Ils sont tous anthropophages, c’est incontestable, mais de là à déclarer qu’ils tuent pour le plaisir de tuer, qu’ils engraissent leurs victimes, qu’ils les font mourir après d’atroces supplices dans un but de raffinement culinaire, il y a loin. Seuls quelques missionnaires et de nombreux miliciens sénégalais affirment avoir surpris des scènes de ce genre, mais de telles affirmations sont au moins suspectes. Comment ces peuplades vont-elles se comporter au contact des Européens ? Seraient-elles réfractaires à une administration prévoyante qui les protégerait et leur garantirait la jouissance de leurs cultures, ne leur imposerait point de corvées arbitraires, mais un impôt raisonnable ? Il est impossible de le dire aujourd’hui encore. Au moment où nous avons remonté l’Oubangui, les Bondjos, comme les Banziris et les Sangos devaient surtout connaître l’Européen et son collaborateur le milicien ou l’employé de commerce sénégalais, par les actes de réquisitions brutales et arbitraires qui ont été pendant quinze ans la règle dans ces contrées.