L'absence et le retour

Part 7

Chapter 73,992 wordsPublic domain

En effet, je me trouvais à Hyères; je m’y trouve encore.

Attendez! J’ai des crampes dans les doigts: je ne pourrai pas me défendre de Madeleine... Tant pis!... J’entends sa voix derrière les oliviers:

«Ça m’amusera, mon gros loup. On se fera du bon sang!

--A ton aise, ma poule!»

Ils paraissent tous les deux et s’adressant à moi, Madeleine ajoute:

«Viens aussi: tu n’es pas gênant!»

Où me mèneront-ils?

Nous sortons tous les trois du jardin, prenons une allée, à gauche, traversons une petite place et dans une ruelle, à droite, faisons halte.

Non, je ne me suis pas étonné, sauf de la banalité même du spectacle qui devait s’offrir.

Jérôme a frappé à la porte (la lanterne suspendue ne manquait pas!) et nous sommes entrés. Le salon où ces dames attendent et se font les ongles est tendu de soie jaune et rouge, les fauteuils, les canapés, les chaises, les tabourets pareillement, mais, à côté de cette soie que j’ai vue quelque part, les bas de ces dames semblent d’un ton de mandarine bien hasardeux.

La tunique de Madeleine est toute simple, de style grec, dirait-on. Elle porte sur l’épaule un bouquet de glycines lié par un brin de paille. Jérôme, toujours aussi énorme, s’est costumé en marin, comme un enfant sur la plage: culottes et jersey, béret bleu, chaussettes claires, sandales de paille... Jérôme est tout plein gentil. On le dirait mignon s’il ne tenait tant de place. Sa bonne figure grasse n’a pas changé. En ce moment, il suce un sucre d’orge.

Un éléphant court vêtu...

Madeleine ne cesse de bavarder:

«Ma petite Rosa! Quel plaisir de te revoir! Eh! ta poitrine tient encore bien, malgré le métier! Mes compliments!

«Et toi, Nanette, ma gosse! ça t’excite toujours, les nègres? Permets que je te farde un peu mieux les yeux...

«Oh! pardon Madame! je ne vous avais pas vue. La maison marche comme vous voulez? Bonne affaire!

«Voyons, Jérôme! à quoi penses-tu? Ne te fourre pas les doigts dans le nez: nous sommes en compagnie! Maintenant, on va danser!

Mais... celui-là... vous ne le connaissez pas! Mon mari; Mesdames! Il sait que je couche avec Jérôme et ça lui fait plaisir. S’il vous plaît d’en tâter, à votre tour, ne vous gênez pas!»

Durant ce temps, j’écarte les chaises et me mets au piano. Il me reste dans la tête quelques airs de danse qui conviendront, j’espère. Mon ami Jérôme se refuse à danser, mais il fouette avec ardeur une toupie obèse, peinte en jaune et rouge, tout en poussant de gentils petits cris.

Je vais plaquer le premier accord, lorsque j’aperçois, devant moi, un cadre au mur, un dessin. Je n’ignore pas que les œuvres d’art, en ce genre de lieu, sont de qualité inférieure... Comme on se trompe! Une fort jolie sanguine, en vérité: simplement une main de femme, longue, délicate, que l’on voudrait toucher, entre les doigts de laquelle une fleur est éclose...

Une œuvre d’art... je n’y pensais plus! L’art vient encore une fois à mon secours!... Je m’interromps de jouer.

Qu’arrive-t-il? Les fauteuils s’éventrent, les femmes s’enfuient, rappelées sans doute par de pressants devoirs. Jérôme baise sa toupie bariolée et le piano s’ouvre tout entier, puis, comme un paravent, se replie contre le mur.

Je prends Madeleine par la taille et nous sortons.

«Allons voir, lui dis-je, le panneau du milieu, celui du bon roi Melchior. M’accompagneras-tu, ma chérie?

--De grand cœur, Michel!»

Et Madeleine me tend ses lèvres.

XXII

A peine avons-nous marché un quart d’heure que nous arrivons à l’église. L’instant est vraiment exquis.

«Mais laissez-moi donc tranquille! Je n’ai nul besoin que l’on me rende des forces! Allez-vous-en, docteur, vous m’ennuyez! Je me promène avec ma femme!»

Oui, l’instant est vraiment exquis: l’aube a presque paru, elle fait pressentir une radieuse aurore. Je retrouverai la lumière élue pour ma décoration. Le ciel me donne un avertissement sévère. Voilà les tons qu’il me faudra considérer souvent, avec scrupule, avec patience, si je veux en transposer les finesses et l’éclat à demi-voilé.

«Je compte sur ton aide, Madeleine. Il t’arrive parfois de me blaguer parce que je dors, dis-tu, comme un paysan. Eh bien, à toi de m’en empêcher désormais! Tu me tireras, chaque jour, du sommeil, quelque temps avant le début de ce glorieux spectacle. Je t’offrirai même un réveil-matin, à cet effet. Mais dépêchons-nous! Allons voir le roi Melchior qui va s’agenouiller devant la crèche. Il a précédé les deux autres Mages... Non! regarde d’abord la splendeur du ciel. Tâche de comprendre ce que je devrai suggérer... Ce ne sera pas facile, avoue-le!

--C’est entendu, Michel! Nous viendrons ici tous les matins: les couleurs du ciel se poseront d’elles-mêmes sur ta palette ou s’offriront à ton choix!... Ah! le beau peintre à qui, je le sais, il suffit de tremper le bout de son pinceau dans un rayon, dans un reflet, dans une buée, pour trouver le ton juste qu’il cherchait!»

Elle me parle, je ne sais pourquoi, tout bas, tout près de l’oreille, et sa voix est la plus douce des musiques.

«Entrons à l’église, ma chérie, puisque ton ami, le curé t’a confié un double de la clef.»

Nous ouvrons les deux portes toutes grandes. Voilà le panneau central qui m’occupera, aujourd’hui: le plus important, de beaucoup. La Vierge, l’Enfant, saint Joseph, le bœuf et l’âne, Gaspard et Balthazar, le groupe des bergers, sont en place, bien qu’à peine indiqués, mais il suffit que je me les représente. Seul, Melchior me donnera encore grand mal, à cause toujours de l’éclairage. En prenant au dehors des esquisses nombreuses, je finirai sans doute par y parvenir!

Voici le roi: il entre à notre suite. Je pense qu’il désire reprendre la pose que nous avions déjà décidée. Il la retrouvera tout de suite.

«Salut, roi Melchior, lui dis-je, votre attention me touche beaucoup; vous êtes, sans contredit, le plus gracieux des rois et votre aimable visite va faciliter mon travail.

--Tu devrais avoir honte, Michel, dit Madeleine: prends-tu ce bon roi pour un paresseux de ton espèce? Lui, se lève tôt et trouve tout naturel de t’aider ainsi à mieux peindre!

--Non, mes amis, répondit Melchior, vous me remerciez sans raison! Vous étiez mécontent, Michel, des vitraux de notre église, qui sont assurément fort laids: du vilain Saint-Sulpice, tout au plus! Mais, avant qu’on ne les remplace, les anges assez piteux qui s’y trouvent représentés, se sont offerts à chanter une dernière fois. Ils exécuteront un petit concert, ce matin même. Oh! je sais, ma chère Madeleine, que vous détestez la musique en vase clos! De la place! de l’air! voilà qui vous convient! Nous irons donc sur le parvis: le paysage que l’on y découvre est beau. En levant le nez, nous pourrons admirer, quelques instants, les couleurs que le ciel nous gardera et le chœur choisi par les anges: ce chœur d’Ambroise Thomas, s’il vous plaît! (hélas! tous les goûts sont dans la nature) saura bien nous ravir par les portes ouvertes... Venez, mes enfants!»

Cette petite place de l’église, encore tout aérée par la brise matinale, quelles délices elle dispensait!

«Et surtout, Michel, reprit-il, je voulais vous dire que, décidément, je refuse de participer à ce panneau: j’entends, d’y faire figure. Le voisinage du bœuf et de l’âne me déplaît par trop, n’est pas digne de ma personne, et puis... et puis, j’en veux aux deux autres Mages qui ont dû prendre une auto en cours de route pour arriver avant moi, une auto de complaisance! C’est pas de jeu, mes amis! N’ayez pas l’air furieux, Michel: ça n’en vaut pas la peine!... et, maintenant, petits anges des vitraux, chantez!»

Ils chantèrent, nous les entendions bien... Que chantaient-ils? De l’Ambroise Thomas? Allons donc! Un air, un air qui m’est connu; j’ai l’impression de plaquer son premier accord sur les touches d’un piano. (Je ne joue de l’orgue, ni d’aucun instrument céleste!) C’est tout juste si je tapote... Ils chantent! Ils chantent!...

Et voilà que Gaspard relève les pans de son grand manteau de cour et se met à danser, sans souci des dalles, dures et sévères à ses bottes, du parvis. Il danse d’une façon qui me déplaît. Dans les temps très anciens cette danse eût été dénommée chahut. Il danse, il fait des entrechats. Il me rappelle certaine affiche de Lautrec pour le Moulin-Rouge.

Ah! ceci est pire: l’esquisse que je méditais m’échappe: l’aurore s’est muée en jour; les tons de la robe du roi Mage ont changé... Jamais je ne peindrai le panneau du centre! Ce Mage qui fait le pitre me donne le frisson! Madeleine supportera-t-elle un pareil spectacle? Elle se gêne! Madeleine rigole! Madeleine va danser aussi. Elle pointe un pied en l’air, pousse des cris, excite le danseur à se dépouiller de son manteau, à s’arracher la barbe, à semer ses bijoux, à jeter surtout cette noble tiare dont j’espérais tirer un beau parti, à ne plus se ressembler du tout! Et les anges des mauvais vitraux s’en donnent à cœur joie, ils ne chantent plus, ils gueulent leur chanson d’une voix éraillée. On se dirait dans un café-concert de bas-étage, en province! A la sortie, on leur donnera tout au plus cent sous.

* * * * *

C’est fini: le roi Mage s’est calmé; Madeleine de même. Alors ma femme s’approche de Melchior et son altesse, qui a dû vendre des sucreries sur les quais, lui dit d’une petite voix doucereuse, pateline, où passe un accent d’orient:

«Ma chère, je tiens à vous offrir un petit cadeau, un cadeau de rien du tout, un simple souvenir... Vos façons d’agir sont depuis quelque temps ridicules: il les faut réformer. Je sais que la cocaïne vous est chère, que vous en usez tous les jours, mais, croyez-moi, ne vous piquez plus! Ce moyen, d’ailleurs mauvais, est passé de mode et vos deux cuisses, ma bonne Madelon, sont dans un état!

«Prenez cette mignonne boîte en argent, qui contient une poudre blanche, mais ne la montrez pas à votre médecin, à moins que vous ne soyez son amie intime; en ce cas, il vous fournirait de quoi la remplir. Au fait, ne se nomme-t-il pas Jérôme Devilliers?...

«Une pincée seulement: vous la humerez comme un parfum, et toute piqûre sera inutile. Vous preniez même le soin de stériliser la seringue! Quelle sottise et que de temps perdu! Retournez, vous dis-je, aux habitudes de votre défunte aïeule qui prisait tout simplement du tabac. Ce tabac blanc est plus joli, meilleur aussi. Glissez la boîte dans votre petit sac et veuillez agréer mes hommages.

«Quant à vous, Michel, je vous le répète: cette grande machine décorative m’ennuie. Je m’arrangerai avec le curé de la paroisse pour la faire ôter, une fois en place. Balthazar est tout à fait de mon avis, quant à Gaspard, quelle importance peut avoir le jugement artistique d’un nègre?

«Au revoir ou, plutôt adieu! Je vous ai assez vus, l’un et l’autre... Cependant, merci pour la danse!»

Madeleine est à jamais perdue! l’art me dédaigne pour toujours! Madeleine et mon art sont tous deux avilis...

Alors... que me reste-t-il?

XXIII

Que me reste-t-il?...

Une aide qui, certes, ne se refusera pas: celle de la Camarde.

Il faut crever, mais encore crever rapidement, sans nul délai, en vitesse et loin de tout secours. Voyez-vous si quelqu’un s’ingéniait à me rendre la vie, cette vie d’aujourd’hui?... Ah! j’aime mieux pas!

Je dois m’abattre de manière aussi sûre que j’eusse abattu l’autre. Maintenant, Jérôme peut vivre; je lui en offre le loisir, mais avec une arrière-pensée.

Jadis, il ne manquait pas de conscience; je l’ai connu scrupuleux. Pourvu que ces beaux sentiments lui reviennent! Je lui souhaite, le mois prochain, une conscience bien armée, prête au combat et qui, très patiemment, lui inflige un joli tourment aussi gros que son ventre, aussi solide que ses épaules, plus aigu, si possible, que son esprit... Le voilà pourvu.

D’elle, je ne parlerai pas. Si je ferme les yeux, c’est pour ne plus la voir.

* * * * *

Le plus commode serait, en somme, de finir ici même. J’ai remarqué que mes forces reviennent, que je n’ai plus de fièvre. A la rigueur, je pourrais me lever. On s’en est aperçu; il y a quelques instants, le médecin parlait de fauteuil roulant, de béquilles, de je ne sais quoi!

Néanmoins il y a des inconvénients.

Dans la pièce voisine, je trouverais facilement du poison. J’entends souvent ouvrir une petite armoire. On en tire des flacons étiquetés de rouge dont quelques gouttes me sont offertes, avec parcimonie, dans le fond d’un verre d’eau. Cependant, il y a des femmes qui font la garde. On les appelle des gardes: le terme est juste. Elles interviendraient, pousseraient des cris, m’arracheraient des mains la drogue espérée... «Michel Duroy livré aux bacchantes»: beau sujet de tragédie!

Me jeter dans la rue? Un troisième étage suffit... Même obstacle: mon poste de police serait alerté, avant même que je n’aie ouvert la fenêtre.

Une lame d’acier?... Je me charcuterais inutilement.

Un revolver?... Où le trouver? et il y aurait toutes les chances pour qu’il ne fût pas chargé. Nous sommes ici dans une clinique où je parie que l’on se suicide peu.

Me pendre?... Je ne vois ni corde, ni ficelle solide.

Quel ennui!

Cherchons ailleurs... Vous m’aiderez, n’est-ce pas? Ne m’abandonnez pas méchamment et je vous promets que nous réussirons bientôt.

Les autos, les autobus, je les écarte tout de suite. Un de mes plus chers amis a glissé, un soir où il pleuvait, sous une camionnette militaire et s’en est tiré avec une écorchure au genou: quinze jours de lit. Je ne veux pas souffrir.

On vous repêche de la Seine. On vous surveille, en haut de la tour Eiffel: les balustrades y sont hautes et ne croyez pas que je puisse encore faire de l’acrobatie... Pourtant, une acrobatie modeste, en m’efforçant beaucoup... Essayons de la tour Eiffel.

Me voici devant le guichet. J’allais passer, quand une vieille femme, à genoux, couverte d’un châle en loques (il fait froid, aujourd’hui) me tend la main. Son bras gauche me barre l’entrée. Je lui donne vingt sous. Elle ne veut pas partir. Quel étrange regard, suppliant et malsain, tout ensemble! Non, ce bras de mendiante m’arrête; de plus, il y a trop de monde: un dimanche? un jour férié?...

Ah! j’ai fait une trouvaille! Le chemin de fer de ceinture... Je m’arrangerai: mon projet est assez malin. Un train a passé; j’attends l’autre. Je me couche sur les rails, la tête posée de façon à ce que l’accident se produise bien, et presque sans douleur. J’entends le second train. Je compterai jusqu’à 55, un gentil chiffre qui me donne de l’espoir...

Quelqu’un me tire par le bras. Suis-je découvert?... Ah! la vieille mendiante! Est-elle si vieille? Son regard m’hallucine! Je me relève et fais le geste de lui donner vingt sous. Elle dit: «Merci, Monsieur!» Le train a profité de ce court instant pour passer, sans nul dommage. Mon aumône était stupide.

La Seine encore, mais, cette fois, avec des précautions... Je suis sur le Pont-Neuf. Personne, alentour, que des ouvriers occupés à leur besogne: ils dépavent, en vue de futurs travaux. Ils ne feront nulle attention: dépaver un pont leur suffit. Je prends donc, un à un, des pavés et les fourre dans mes poches. Mon veston s’alourdit, mon gilet pèse et c’est à peine si je puis empêcher mon pantalon de me tomber sur les pieds.

J’ai placé douze pavés; je dois ressembler à l’image d’un journal communiste, représentant un financier cousu d’or... Moi, je suis cousu de pierres, de pierres très précieuses. Quels reproches me ferait mon tailleur! «Du tissu anglais, Monsieur Duroy!»

Maintenant, il reste à enjamber le parapet. Vous n’ignorez pas que je nage bien, mais le meilleur nageur coulerait, portant une surcharge de douze pavés; par conséquent... Personne n’a même tourné la tête. La veine, enfin! je touche au but. Je lève un pied facilement. Mon pantalon est moins lourd que je ne pensais, mon gilet et mon veston de même. L’étoffe anglaise aurait-elle craqué? Non, quelqu’un vient de me délester habilement de mes pierres. C’est encore elle, la mendiante qui me tend la main. Je me trompais tout à fait: elle n’est pas vieille, mais son visage semble ravagé et, toujours, ses yeux m’épouvantent. Elle a dû même être belle... Oh! ces yeux!

«Partez! lui dis-je.

--Oui, Monsieur, tout de suite, mais je vous demande une petite aumône. J’ai faim, mon bon Monsieur! ne me renvoyez pas ainsi!»

Que voulez-vous! je me laisse faire: je lui donne vingt sous.

* * * * *

Voyez! à Paris nous n’aurons que des échecs. Allons plus loin, dans un pays dont je connais les ressources: Hyères, par exemple. Je vous jure que là...

Et puis, une idée surgit...

Chut! je ne vous dirai rien encore. Attendons d’être là-bas, sur place et je vous garantis que nous y serons débarrassés de toute mendiante. Le voyage, même en troisième classe, est assez cher. On ne mendie pas à Paris pour aller ensuite faire le même métier sur la Côte d’Azur, à Nice, peut-être, ou Monte-Carlo, à la sortie du casino. Non, je n’y ai jamais vu de mendiants et cette femme-là, toute déguenillée qu’elle soit, attire trop l’attention. Le Prince viendrait en personne la prier de repasser la frontière.

Entrez dans le jardin. Vous pouvez encore beaucoup m’aider. Je sors à l’instant de la boutique d’un marchand de la ville, un vieil ami, qui m’a vendu une bonne corde, souple, solide, facile à nouer, car je suis revenu à l’un de mes anciens projets auquel je n’ai fait qu’ajouter un peu de poésie... Exactement ce qu’il faut... Il ne reste plus qu’à choisir un pin convenablement fourchu, bien robuste...

Je n’ose pas vous avouer mon idée poétique... Bast! puisque vous m’avez accompagné, mes chers amis, dans un instant, je divulgue le secret.

Ce pin, je le connais; il est vieux, sans doute, mais résistant. Il n’a rien perdu de sa vigueur. Il est fourchu; sa maîtresse branche quitte le tronc assez haut et s’en écarte. On dirait qu’il fut créé pour le but même que je poursuis... Mais je n’ai pas tout dit!

Courage! quelques mots encore: écoutez bien! je ne résiste plus: vous vous êtes montrés trop gentils!

* * * * *

Eh bien, ce pin, ce pin sauveur, est placé devant la fenêtre de Madeleine, la jeune personne qui fut mon épouse et qui l’est, peut-être, à cette heure. Affaire d’habitude! Ce matin même, elle se promenait en face de la clinique, rue de la Baume, sur son balcon, et tenait un mouchoir serré contre son nez, car le froid augmente. Or je savais que, dans ce mouchoir, elle cachait une mignonne petite boîte en argent (un cadeau?...) où elle venait de prendre une pincée de poudre blanche. C’est tout naturel! Madeleine a bien le droit de se promener sur son balcon lorsqu’il fait froid.

Ah! vous êtes vraiment complaisants: vous avez jeté la corde par-dessus la grosse branche... Préparez le nœud, je vous prie: mes doigts sont un peu gourds.

Et, lorsque ma chère Madeleine sera venue rendre ses devoirs à madame sa mère (demain, peut-être!) en ouvrant ses persiennes, un beau matin comme celui-ci, elle verra monsieur Michel Duroy assez congestionné, les jambes tordues, le sang aux yeux et, pour tout dire, pendu, pendu haut et court, et se balançant poussé par la brise...

Mais je conserverai, sur ma bouche gonflée, une façon de sourire un peu narquois, dont elle se souviendra.

Oui, c’est parfait, ainsi. J’abuse de votre amabilité. Je passe le nœud coulant à mon cou, je le serre, sans qu’il me gêne cependant, et vais monter sur vos épaules. Ce sera dur!... Pas tant que cela? J’y monte. Le sport eut le bénéfice de me maintenir un poids normal pour mon âge et pour ma taille. Attendez! Je ne vous gêne pas trop? Merci... Au moment où cet oiseau bleu se sera posé...

Quoi? Elle encore!

«Non ma bonne dame, vous arrivez trop tard! Soit: je me pendrai sous vos yeux, sous vos terribles yeux!...»

Ah! je déraisonne! je deviens fou! ce sont les yeux de Madeleine! la bouche de Madeleine, son corps! C’est Madeleine devenue mendiante! Ce châle râpé, c’était son châle vert de Manille, semé de roses!

«Vous êtes venue, mon ancien amour, sans que je vous appelle. Quand je vous appelais vous ne paraissiez pas! Eh bien, vous entrez dans la salle pour les trois coups: le rideau va se lever. Comme dernier adieu, je vous offre la seule pièce de vingt sous qui reste en mon gousset!... Prenez! c’est une aumône... Quand ce bel oiseau bleu qui vole au-dessus de nos têtes se sera posé... Il se rapproche... Il est tout près... Il se posera sur mon épaule!... Il s’y pose!...

«Attention! Je vais sauter... Je saute!

«Ah! c’est fini!»

XXIV

Je ne puis dire avec certitude ce qui s’est passé. Je ne suis sûr que de l’extrême dureté de mon lit. On a donc glissé des planches sous le matelas?

L’oiseau bleu venait de se poser sur mon épaule. J’ai sauté, la corde au cou, (pas de bien haut, il est vrai), pour me pendre. J’ai senti une terrible secousse à la nuque... et me voilà, de nouveau!

Si Madeleine était, par malice, montée dans le pin fourchu, pour couper l’autre bout de la corde, je serais tombé par terre maladroitement en me faisant très mal aux jambes, car je m’aperçois qu’elles sont toutes deux bandées, mais cela n’expliquerait pas ma douleur à la nuque.

Aurais-je sauté en rêve? Quel divertissement!

Peut-être un trop violent effort?... Non, non, la vérité est tout près de moi; elle rôde dans mes alentours et ne veut pas se laisser voir.

Cependant, l’oiseau bleu s’est posé sur mon épaule; je vous en décrirais le vol et l’approche avec minutie; j’ai même senti son poids, un instant, mais, bien entendu, il s’est envolé aussitôt, avec un grand bruit d’ailes.

Quant à Madeleine...

Soit: parlons un peu de Madeleine: il me semble qu’à son propos j’ai commis de grossières erreurs. Cette pauvre intoxiquée, vieillie, sordidement vêtue, et qui s’obstinait à me poursuivre, pour mon bien, pour ce qu’elle imaginait être mon bien, ne me représente pas, en dépit de ses velléités charitables, ne saurait me représenter Madeleine.

J’ai dû rêver: encore un de ces affreux cauchemars qui me mettent la tête à l’envers. Ah! cela doit être facile de me soigner! Les pauvres gens! Dès que le médecin viendra, je tâcherai de causer avec lui, ou plutôt l’écouterai-je, s’il me parle de son plein gré.

Toutes ces abominations seraient donc fausses? inexistantes? inventées... et par moi?

Douce joie qui m’exalte, qui me livre à l’autre torture d’où je ne sortais plus et que m’infligeait l’absence de ma femme! Car Madeleine, à l’heure qu’il est, me paraît aussi belle, aussi tendre, aussi bonne... Elle a ces mêmes yeux gris au tout puissant regard, ces mêmes mains fraîches qu’elle posait sur mon front, quand je souffrais d’une migraine.

Il me semble que, ce matin, très tôt, avant que je m’éveille, elle faisait ainsi, son adorable corps penché vers moi et... Oui! elle s’est penchée davantage, la main toujours posée sur mon front, et m’a baisé la bouche!

Concevez comme c’est terrible de ne pouvoir ainsi démêler le vrai du faux et d’en arriver à me refuser un exquis souvenir parce que d’autres souvenirs, hélas, trop véridiques! s’y rattachent toujours.

J’accepterais volontiers, je savourerais ma torture avec reconnaissance, si Madeleine était venue, ce matin, me rafraîchir le front, me baiser la bouche, et si je ne pouvais en douter!

J’arrive à nier l’évidence pour que ce geste adorable devienne vrai.

* * * * *

J’étais à Hyères, je suis à Paris. Pourquoi et comment? Qu’il y ait un intervalle entre ces deux séjours, je l’explique: il me paraît court, il a dû être assez long.

Pensez donc! transporter d’Hyères à Paris un bonhomme à demi pendu, mal pendu, pendu de travers, cela ne se fait pas en un instant! Je n’ai plus, du temps qui passe, une idée juste.

Mais me suis-je pendu? D’ailleurs ne m’a-t-on pas sorti de mon lit pour me panser, ce matin? J’ai le sentiment de m’être presque réveillé et que l’on m’a fait une piqûre...

Ce serait donc cette piqûre ou les précédentes qui m’engageaient à échafauder ce roman infâme où j’admettais la déchéance d’une femme adorée?

J’entends le médecin et lui parlerai sans délai.