L'absence et le retour

Part 8

Chapter 82,673 wordsPublic domain

«Ah! dit-il, que je vous plains, cher monsieur, et quelle secousse vous a donnée l’accident de cette nuit!»

Il sait donc, celui que je nommais l’homme au nez pointu et que je détestais si fort, bien qu’il eût la figure d’un brave garçon? D’autre part, s’il ne sait pas, de quoi me plaint-il?

«Ce fut une nuit agitée comme bien d’autres. Nous nous efforçons d’être prudents avec vous, dans l’emploi des drogues qui devraient vous calmer: elles ne vous calment pas, ou si peu!

--Qu’est-il donc arrivé, docteur?

--Ah! la bonne voix que vous avez ce matin! Elle me tranquillise... Ce qui vous est arrivé? Vous avez sans doute fait un faux mouvement, au cours d’un de vos cauchemars, vous vous êtes soulevé dans votre lit que, d’ailleurs, nous avions dû éloigner du mur, pour mieux vous maintenir pendant votre délire, puis brusquement, ayant dépassé vos forces, vous êtes retombé contre la barre de cuivre où s’appuient vos oreillers. Le choc s’est produit à l’endroit précis de la nuque, endommagé par votre premier accident. Souffrez-vous beaucoup?

--Ma tête entière me fait très mal, docteur.

--Ne parlez pas trop, Monsieur Duroy. Je vais changer vos pansements avec l’aide de Mlle Blancheney votre garde. Ne m’en veuillez pas si je vous couvre le visage. C’est... c’est pour nous rendre la tâche plus aisée.

--Mademoiselle Blancheney, venez,» ajouta-t-il d’une voix très posée.

Il entre quelqu’un et, à ce moment, je suis sûr d’avoir entendu une autre voix d’homme, dans la pièce voisine, qui disait tout bas:

«D’ailleurs, sa femme en est bouleversée.»

Sa femme... La femme de qui?... Voyons! je ne suis pas le seul malade que l’on soigne dans cette clinique! N’exagérons pas!... et, cependant, il faut m’en assurer.

Je me hâte d’interjeter quelques mots:

«Docteur! un moment, je vous prie! Je voulais vous parler de Madeleine, ma femme...

--Tout va bien, Monsieur Duroy, et je vous promets qu’après un léger repos, vous serez autorisé, cet après-midi même, à recevoir une visite. Sitôt votre pansement fini, je vous donnerai une potion calmante, la seule que vous supportiez bien; peut-être ferez-vous une sieste, je l’espère, et vous vous sentirez beaucoup plus calme, la tête moins douloureuse. Comme je ne manque jamais à ma parole, vous pouvez être certain d’en profiter pour causer ensuite librement.

--Merci, Mademoiselle Blancheney, tout semble prêt: aidez-moi.»

Je suis certain que tous les deux me cachent quelque chose. Madeleine est «bouleversée». Encore une parole de médecin! Si «bouleversée» qu’elle fût, rien, dans le temps, ne l’aurait éloignée de moi!

«Monsieur Duroy, de grâce, ne vous agitez pas. Songez que, cet après-midi...»

«Bouleversée!»

XXV

Il me faut prendre une drogue de plus!... Prenons-la sans protester, puisque, dit-on, j’ai besoin de repos. Mlle Blancheney (j’ignorais son nom), me la prépare studieusement dans un coin de ma chambre, puis elle vient me l’offrir avec un de ces gestes avenants, arrondis, comme on tâche d’en avoir pour que le gâteau offert à l’enfant lui paraisse meilleur.

J’avale et ne dis mot.

N’ayant aucune envie de dormir, je réfléchis un peu. Ces paroles touchant Madeleine m’inquiètent, car il s’agit assurément de Madeleine. «D’ailleurs, sa femme en est bouleversée...» cela ne signifie-t-il pas qu’elle est malade, ma pauvre chérie, et que seule cette maladie l’empêche de venir? Je l’imagine chez nous, dans notre lit, souffrant de son éloignement, fiévreuse, agitée... Une rue nous sépare, mais quand on est brisé par de fortes températures, recru de fatigue et la tête brouillée, une rue, c’est large! c’est très large!

J’ai la terreur d’apprendre que sa maladie est grave, qu’elle a pris froid, qu’elle souffre d’une bronchite, d’une congestion pulmonaire, d’une pleurésie... Que sais-je? Ou bien n’a-t-elle pas, durant un séjour chez sa mère, fait l’imprudence de manger à Toulon, des coquillages?...

La fièvre typhoïde!

Mon cher Jérôme s’est vu alité pendant plusieurs semaines parce qu’il avait cédé à sa gourmandise habituelle et succombé (lui, un médecin!) aux charmes d’un étalage de moules apportées par certain pêcheur dont on pouvait être «parfaitement sûr»!

Sans faire une sottise pareille, Madeleine se sera laissé tenter par les coquillages qu’elle aime, servis à une table d’amis. On affirme que ces moules furent pêchées tout au loin, sur des roches saines, par les soins du fils de la maison, qui jamais ne commettrait une imprudence. Le résultat est le même, néanmoins.

Madeleine m’appelle, et c’est moi qui ne viens pas! Durant que j’étais malade, elle l’était davantage et n’a pas voulu m’inquiéter. Il n’y a nul autre mystère et toute son absence en est expliquée. Je sais bien que Jérôme est auprès d’elle, qu’il la soigne, qu’il ne la quitte guère! Cet homme surchargé de besogne, s’est encore une fois sacrifié: la femme de son ami le plus intime passe avant tout! Je le reconnais bien! L’un de nous lui demanderait d’aller décrocher la lune avec ses dents (ses dents sont excellentes), qu’il se procurerait sans tarder une échelle et grimperait dessus, jusqu’au dernier échelon.

«Jérôme! fais attention!...»

J’ai cru que Jérôme allait tomber!

* * * * *

Mais pourquoi cette escalade vers la lune rappelle-t-elle le souvenir d’une autre escalade plus modeste, contre le mur de la petite église d’Hyères. Étais-je attiré aussi par quelque lune, moins haute et rouge à son coucher?... ah! le beau rouge de cette lune imaginaire!

Ayant atteint l’avant-dernier échelon, je m’installe de mon mieux. Le soleil entre par les portes grandes ouvertes de l’église. Madeleine, debout sous le porche, me parle d’en bas; la lumière joue dans ses cheveux d’or. Je tiens des papiers à la main et tâche de mettre en place, d’après ces esquisses au crayon, l’un des panneaux de la décoration que je peindrai selon le vœu de Madeleine. Je baisse la tête, pour mieux voir, et me voilà soudain pris de vertige: l’église entière se met à tourner autour de moi... et je tombe. Depuis lors, je ne me souviens de rien, sauf de cris de douleur, de réveils lourds suivant des sommeils abrutissants, de séances sur une table d’opération.

J’avais dû me mettre en bouillie et c’est encore à Jérôme, je le parie, qu’est échu l’agréable devoir de me rendre une forme humaine. Où ça?... A Hyères, probablement: sur place. Enfin, je me suis trouvé ici, mis à la torture, chaque jour, de façons très diverses, mais j’ai trop souffert de la tête pour me rappeler autre chose que des abominations. Suis-je devenu fou? je ne le crois pas, me sentant, aujourd’hui, raisonnable, mais cela prouve-t-il grand’chose?... Attendons: on me le dira plus tard.

Je crois que si je fermais, un instant, les yeux, je me laisserais encore prendre par le sommeil. Eh non! j’ai trop envie de penser à Madeleine.

Elle est chez nous, le visage rouge, le regard brillant, en pleine crise de fièvre. Elle s’agite, des pensées absurdes lui dansent dans la cervelle, elle s’imagine de folles aventures, elle voit des paysages qui ne tiennent pas debout et se sent assourdie par ce bourdonnement continuel qui fait croire que la chambre est pleine de frelons.

Jérôme ou le fils de Jérôme lui a peut-être donné un soporifique... Je n’avais pas encore pensé au fils de Jérôme dont la photographie me fut montrée pendant la guerre. Il est, à coup sûr, interne maintenant... Une gentille petite frimousse au petit nez... Je me la rappelle...

Ce soporifique... Ah! qu’il serait doux de dormir en même temps que Madeleine et de rêver que nous dormons tous deux!

XXVI

Si je dormais, je descendrais l’escalier de la clinique ou, plutôt, mes jambes étant faibles, je prendrais l’ascenseur. Ensuite, je traverserais la rue de la Baume, j’irais demander des nouvelles de Madeleine, chez nous.

Va-t-elle s’endormir? Si bien soignée qu’elle soit, on ne sait jamais ce qui peut arriver quand on a très, très envie de dormir. On a l’air de sommeiller, et puis...

J’ai traversé la rue; j’aperçois la porte de ma maison. Quelle porte sinistre! Ces draperies noires et les deux initiales M. D. Madeleine Duroy! C’est cela: je ne me trompais pas ou, plutôt, j’avais bien deviné: elle est morte; Madeleine est morte... Vous l’aviez compris, je pense.

J’entre chez la concierge:

«Madame Lebrun, ma femme est-elle morte?

--Eh oui, mon pauvre monsieur! mais vous pouvez aller la voir, la chère dame! Je viens de faire une petite prière au pied de son lit.»

Je monte par l’ascenseur qui est très lent. J’ouvre avec mon passe américain: Madeleine a la manie (faut-il dire: avait la manie?) des serrures très modernes. Les deux bonnes sont en deuil; elles pleurent et se tamponnent les yeux. Quelques phrases, puis on me conduit chez Madeleine.

Madeleine est morte, toute blanche, contre l’oreiller, plus belle, plus divinement belle que jamais. Une main hostile, osseuse me serre le cœur et, dans ce cœur, le sang s’arrête.

Morte... mais elle est restée les yeux grands ouverts. L’ami qui a recueilli son dernier soupir a voulu me laisser son dernier regard, à moi qui l’aimais.

Je m’agenouille auprès d’elle.

«Madeleine, tu étais toute ma vie, le meilleur de mon âme, le parfum de ma pensée! Ta chevelure semblait faite d’un reflet de soleil sur un beau vase d’or.

«Viens, Madeleine, mon épouse chérie: ne reste pas couchée dans notre chambre! Des gens voudront s’approcher de toi, te coucher au fond d’un cercueil, le poser sur un corbillard, pour enfin t’emporter!

«Laisse-moi t’emporter moi-même, dans mes bras. Je te chercherai la plus belle sépulture, la plus douce à ton beau corps. Nous la choisirons ensemble... Le veux-tu, mon amour?»

Et Madeleine, afin de me dire que son désir était le mien, ferma doucement ses yeux gris d’ardoise et m’offrit ses lèvres, entr’ouvertes par un souffle que je sus recueillir, un souffle embaumé de bonheur.

* * * * *

Alors je l’enlaçai, sûrement, avec vigueur, avec confiance, et nous partîmes, aspirés au dehors par le vent d’une ardente et tendre musique, dont les arpèges nous aidaient en notre envol, nous entraînaient suivant le rythme de l’air et nous ravissaient vers d’autres cieux.

J’avais pressenti sa secrète pensée: nous allions, tous deux, là-bas, vers sa Provence aimée. C’était là-bas qu’elle voulait sommeiller pour toujours.

Ah! que ne pouvait-elle entendre ce que les beaux oiseaux chantaient, quand nous passions, ni respirer les fleurs aériennes qui lui présentaient leurs parfums, ni voir les magnifiques jeux de lumière dont le soleil, en son honneur, se plaisait à orner la nuée rose et grise qui nous soutenait! Enfin, perçus de très haut, ce furent les flots de la mer, les vagues, les roches rouges, l’écume et les reflets de la Méditerranée, si chère à Madeleine, et nous fûmes posés, l’un et l’autre, dans un beau jardin que, l’un et l’autre, nous connaissions.

Où lui choisir, dans ce jardin, le lieu de son repos? J’errais, la portant toujours et ne sachant me décider, quand j’aperçus, à quelques pas, trois hommes appuyés sur des bêches et qui me faisaient signe.

«Ici, me dirent-ils d’une même voix sereine, d’une voix de légende qui vivrait encore; ici, Madeleine dormira son dernier sommeil en béatitude et en paix. Nous avons creusé nous-mêmes sa tombe non loin de son église, et la terre qui la couvrira lui sera légère comme un duvet: nous vous le promettons tous les trois.»

Chacun des trois vint baiser pieusement la main de Madeleine et chacun, ayant baisé la noble main, si fine, si longue, si belle en son geste immobilisé, offrit à Madeleine un présent.

Melchior lui offrit une médaille en électron qui portait à son avers le profil de Vénus et à son revers une branche de laurier.

Balthazar lui offrit une toile d’araignée en or, par où filtrait un peu de clair de lune.

Gaspard lui offrit un oiseau bleu d’azur qui se percha sur mon épaule et se mit à chanter pour Madeleine un chant que les mortes peuvent entendre et dont le son leur rappelle toujours la voix de l’homme qu’elles ont aimé...

Après quoi, les trois Mages me la prirent des bras et, doucement, comme ils eussent mis un enfant au berceau, la déposèrent dans sa tombe.

Puis les rois mages appelèrent, en notes claires, une brise qu’ils avaient conviée et la brise couvrit d’une poudre impalpable, en pollen de mimosas, le corps de ma bien-aimée, puis ne cessa de souffler de l’or que la fosse n’eût été comblée.

Alors la brise et les trois rois s’en furent, afin de me laisser pleurer.

XXVII

Je me réveille, paraît-il, les yeux pleins de larmes. Si Mlle Blancheney, ma garde, savait ce que je viens de rêver, elle s’en étonnerait moins. Elle revient quelques instants plus tard et m’annonce une visite.

On pourrait bien me laisser tranquille! Mon rêve de cette nuit n’était que la transposition de l’angoisse qui me crevait le cœur.

Ah! pleurer tout seul! me souvenir d’elle et sentir, sans témoins, la torture que sa perte me vaut! une torture qui ne fera qu’augmenter, s’amplifier, s’étendre... se creuser aussi! J’avais perdu la mémoire; elle me revient et chaque souvenir nouveau sera plus cruel que le précédent...

Tâchons de réagir. Je recevrai l’intrus s’il ne prolonge pas trop ses condoléances...

Pleurer tout seul!

«Faites entrer, Mademoiselle, mais dites d’abord que je souffre d’une forte migraine.

--Oui, Monsieur.»

La porte s’ouvre. J’entends une voix d’homme.

«Qu’il ait encore très mal à la tête, c’est tout naturel, Mademoiselle Blancheney.»

Le voici: un homme de haute taille, très corpulent, très solide. Il parle tout de suite:

«Cher vieux Michel! enfin la convalescence et, bientôt j’espère, nous te verrons sur tes pattes!»

C’est Jérôme Devilliers, l’ami Jérôme. Il sait, mais il a peur de le laisser paraître.

Je reste calme.

«Je te reconnais, Jérôme, mon ami Jérôme. Parle-moi d’elle, d’elle seulement. Je ne suis plus malade: ne te gêne pas. Je saurai me tenir si tu ne restes pas trop longtemps. Comment est-elle morte, et de quoi?

--Morte! qui ça?

--Oh! de grâce, Jérôme, dispense-toi de phrases vaines!... Madeleine a dû mourir cette nuit, n’est-ce pas? peut-être hier? A-t-elle beaucoup souffert?»

La grosse voix s’attendrit:

«Madeleine est à deux pas, dans le salon d’attente. Elle va venir t’embrasser. J’entrais d’abord, pour m’assurer de ton état. N’importe! au diable les précautions!

--Madeleine est...

--Elle est même derrière la porte, cette porte-ci... Madeleine! votre mari désire vous voir!»

Et le grand rêve aérien qui m’enveloppait encore se déchire.

* * * * *

Madeleine est ici, près de moi, Madeleine en personne, Madeleine toute entière!

«Ah! Michel, mon chéri!»

Les mêmes yeux gris, le même front couronné d’or, les mêmes mains de princesse, la même voix qui m’enchante, les mêmes lèvres... Merci, mon Dieu! les mêmes lèvres sur les miennes!

«Madeleine, tu m’es revenue!

--Mon amour, je ne t’ai jamais quitté! pas un jour! Je rôdais autour de toi, mais il ne fallait pas que l’on me vît: tu délirais tout aussitôt! Non, ne parle pas: je t’expliquerai. Tu délirais, mon chéri, tu me disais des horreurs! Tu détestais aussi Jérôme qui te soignait depuis le lendemain de l’accident.

--Misérable! en as-tu déblatéré des infamies!» dit la grosse voix tâchant de s’adoucir.

Attention! ce sont les méchants enfants qui pleurent, et les désespérés. Écoutons!

«Michel, mon amour! tu m’aimes encore? comme avant? comme toujours?...

--Oh! tais-toi, Madeleine!

--Et mon fils, reprit Jérôme, l’avais-tu assez pris en grippe, à cause de son nez pointu! Il est vrai qu’il te présentait un visage inconnu... et cependant, une nuit, tu as parlé de sa photographie!

--Jérôme, tu lui diras pardon de ma part... Madeleine, laisse-moi mieux te voir, mieux t’admirer!

--Allons! dit Jérôme, je n’ai plus rien à faire ici! Je reviendrai, plus tard, dans la journée.

--Cette attente, Michel! Savoir qu’une seule rue nous séparait! Souvent, je craignais de m’être trop approchée de la fenêtre. Jérôme me donnait constamment des nouvelles, mais je ne pouvais même plus passer mon temps dans la chambre d’à côté: il semblait que cela t’agitait davantage, que je fusse proche de toi, mais je passais toutes mes nuits dans cette chambre.

--Madeleine, je te croyais partie pour jamais!

--Michel, je suis auprès de toi. Donne ta douce main!

--Madeleine, je t’ai vue morte! je t’ai vue mise au tombeau!

--Michel, je suis là, bien vivante, et toi, toi, mon cher amour, tu es guéri!

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 28 AVRIL 1928 PAR L’IMPRIMERIE FLOCH, A MAYENNE (FRANCE).