Part 6
Rien que ces deux mots, tout secs. Pourquoi insister? Je voulais en rester là, mais l’espoir de vaincre a la vie si dure! Vite, je prépare une nouvelle phrase, presque la même, en somme, que l’autre jour, et qui, cependant, est plus directe. La réponse pourrait être un aveu. Je le regarde avec soin, je ne perds pas des yeux la mauvaise figure de celui qui me soigne et par lequel j’ai décidé de me laisser soigner. Allons-y!...
Observez la politesse du «s’il vous plaît.»
«Dites-moi, s’il vous plaît, l’adresse du docteur Jérôme Devilliers.»
Un temps... un doute passager dans le regard, puis une réponse impassible, car il s’est repris.
«Le docteur Jérôme Devilliers habite au 18 de la rue de Courcelles, tout près d’ici.»
Il ment comme un laquais, cet homme sans foi! cet arracheur de dents! Il ment et ne sourcille même pas! Il ment avec art! Il sait s’y prendre!... N’est-ce pas à vomir? «18, rue de Courcelles... tout près d’ici...»
Tu te trompes, crapule! cet homme a son gîte plus près encore, beaucoup plus près: 12, rue de la Baume!...
Je ne dirai pas un mot de la journée!... Bouche close!... Bouche cadenassée!...
Ah! «le chemin de la guérison»: l’odieuse phrase professionnelle! Vraiment, elle manquait au bouquet!
Il est sorti, enfin, tout tranquillement!
Par un effort de ma bouche, de ma langue, n’aurais-je pu former et lui lancer un crachat?...
XVIII
Il fait grand vent. Je l’ai entendu souffler très tôt; il souffle encore, il siffle même. En certains coins de France, il doit hurler, mais ici, rue de la Baume, il perd de sa noblesse tragique et se satisfait d’ennuyer un pauvre malade immobile, par des bruits inharmonieux. Ce vent opiniâtre, insistant, se donne du mal, il m’agace, il me tape sur les nerfs.
A Paris, le vent n’a rien de romantique. Sans lui, la matinée serait plaisante. On se promènerait volontiers! Je vois du soleil; le ciel doit se rapprocher du bleu, du bleu pâle de Paris, se parer d’ailes d’anges, à peine sales, presque blanches... Un beau ciel, quoi!
Cependant, afin de m’agréer, le vent me conduit à rêver de beaux voyages, de longues traversées, (je suis bon marin), d’aventures lointaines, ou, simplement, il me rappelle des coups de mistral en Provence, où les platanes ont l’air si malheureux, où la couleur de la Méditerranée change, où le ciel (le seul qui soit), se dévêt de tout ornement floconneux et se montre nu.
Madeleine aimait le vent. Certains jours je devinais son adorable corps sous l’étoffe plaquée; elle riait avec le vent, elle chantait dans le vent, le vent jouait avec elle.
A quoi sert d’y songer, ce matin, puisque Madeleine est absente?
* * * * *
Le médecin passe; il fait ses petites simagrées coutumières, puis il part. J’avais juré de ne pas souffler mot: je n’ai donc pas soufflé mot. Il en paraissait mécontent, gêné. Sa figure montrait même un peu d’inquiétude... Ah! tant mieux!
Ensuite: visite de l’infirmière. Celle-là ne me cause aucun tracas: elle entre, elle sort... Une grosse femme qui parle avec un léger accent de l’est, (alsacien?) Elle se montre empressée, habile, et s’excuse quand il m’arrive de crier; polie, en outre. Elle m’est parfaitement indifférente.
Et me voilà seul, de nouveau. Ce vent m’agace de plus en plus. Puisque je pensais à des voyages, d’ailleurs inutiles, pourquoi m’a-t-on privé du paravent chinois, de mon paravent? Il fut d’abord ouvert au pied de mon lit, puis on le plia contre le mur, puis il disparut définitivement. Il m’eût, aujourd’hui, permis de petites courses faciles, variées, sans surprises, les sites m’étant bien connus, mais agréables, au lieu que je dois m’intéresser au paysage imposé, qui ne change guère, d’un balcon au milieu duquel une fenêtre donne chez moi. Le divertissement est maigre...
Ah! je me souviens! mon paravent laissait passer le soleil, à certaines heures, n’étant pas assez haut, et le jour me gênait. Il resta très peu contre le mur, enfin on l’exila pour ne pas s’y accrocher les pieds. C’est une attention du personnel de la clinique, une attention touchante, en vérité, (j’allais dire émouvante). Cette clinique est de beaucoup la meilleure de Paris, j’y passe des journées exquises, des nuits sans pareilles, malgré son numéro 13. Mes yeux vont se remplir de larmes...
Si le vent se met à faire chanter les vitres!...
Il s’y met bien...
Je vais donc m’absenter, un moment, sur le balcon déjà cité.
* * * * *
Le balcon d’en face est vide, comme tous les jours. Je reconnais le dessin de la balustrade à cause d’une courbe de la fonte où je passais les pieds pour me pencher, ce qui épouvantait Madeleine et lui donnait, disait-elle «mal au cœur».
Attention! la fenêtre, là-bas, vient de s’ouvrir: sans doute, une cliente qui veut se rafraîchir un peu. Jérôme doit surchauffer la pièce qui lui sert de salon d’attente. La personne sort. Serait-ce Lucie que je n’ai jamais vue de si près? Non: Lucie paraissait un peu plus grasse. Celle-ci a mis tout autour de son visage un voile dont le violet semble assez beau. Elle le tient sous son menton, à cause de ce vent maudit. Quelqu’un a refermé la fenêtre derrière elle. Pourquoi? Elle s’appuie à la balustrade, regarde... Elle attend peut-être une voiture ou bien avait-elle simplement trop chaud, comme je le supposais d’abord. Elle fait quelques pas, puis s’accoude de nouveau...
Une jolie ligne, cette femme, une jolie ligne, vraiment. Cela doit avoir du galbe, de l’élégance, du chic. Notez d’ailleurs que ces qualités sont tout imaginaires. Comment voulez-vous distinguer, malgré le temps clair, la tournure, même séduisante, d’une femme, de l’un à l’autre côté d’une rue?
Oh! ce vent!
«Chère Madame! vous êtes de la dernière imprudence! Mettez-vous donc à l’abri tout de suite! Rentrez chez l’illustre chirurgien. Il manque à tous ses devoirs! Laisser une jeune femme qui daigne lui rendre visite exposée à de si fortes intempéries!»
Et, changeant d’interlocuteur, je m’adresse à Jérôme lui-même:
«Allons, Jérôme! tu n’y penses pas! Elle va prendre froid. Fais-la rentrer, espèce d’animal! et plus vite que ça!»
Tout bien réfléchi, je lui ai parlé comme s’il se trouvait à deux pas. Oui, j’avoue avoir gardé beaucoup d’amitié pour ce gros garçon oublieux, dont la conduite est difficile à définir, mais qui me l’expliquerait en quelques mots et détient des excuses qu’il n’ose pas me fournir.
Cette fois, les fenêtres ont bien craqué. Oh! quelle tempête! La pauvre femme n’en demeure pas moins accoudée. Elle a du mérite.
Être allongé dans un lit, lorsque je voudrais tant savoir la teinte de ses yeux, le ton exact de sa robe, de son voile, la couleur de ses bottines et le nom de sa couturière! Il y a des gens qui n’ont pas de chance!
C’est de pire en pire! Voici qu’en tentant de faire encore quelques pas, la jeune femme, attaquée par le vent, rabat brusquement ses jupes des deux mains. Elle a dû pousser un cri et, au même moment, son voile se défait. Ses cheveux sans chapeau s’ébouriffent. Elle se jette vers la fenêtre, frappe aux vitres elle se retourne pour saisir le bout du voile, elle se penche à la balustrade, mais la gaze violette s’envole dans la rue, elle se retourne encore, elle va rentrer...
Elle est rentrée, mais je l’ai vue!
Ce fut un instant très court, mais je l’ai vue! J’en suis certain! Je le jure devant Dieu!
C’était elle! C’était Madeleine!
* * * * *
Ah! je pénétrerai dans cette maison!
Je fais d’abord un grand effort de mes deux bras et me redresse un peu. Je parviens à m’asseoir sur mon lit. J’ai peur que le cœur ne me manque. Non: je suis bientôt debout!
Alors, je hurle, je hurle à plein gosier! Je ne savais pas que l’on pût souffrir à ce point.
J’entends l’infirmière qui accourt de la pièce voisine. Je la repousse avec brutalité...
Ah! que j’ai mal!...
Je tâche d’ouvrir la porte... Saurai-je atteindre la rue? Trois étages! Le sang me monte à la tête. Je vais perdre connaissance...
Oui, je tombe, mais je retiens encore son cher nom sur mes lèvres, afin de le garder toujours.
XIX
Qu’il me soit arrivé quelque chose de très sérieux, de vraiment grave, une façon d’accident, je m’en rends compte, car ces derniers jours ont été mis entre parenthèses. Furent-ils nombreux? Comment savoir?... mais, aujourd’hui, je le crois du moins, je puis continuer la phrase coupée.
Je me rappelle quelques gestes. Certainement, j’ai voulu sauter de mon lit. Sauter?... J’étais donc bien agile! Sans doute, me suis-je cassé la jambe, car j’ai entendu, il y a quelques instants, dire: «Puisque la fracture est simple!»... En tous cas, je me sens plus immobile que jamais!
Pourquoi cette fantaisie acrobatique?
Eh oui! le clown a tenté plus qu’il ne pouvait faire; une chute s’en est suivie. Les spectateurs ont poussé des cris, quelques enfants ont rigolé, les pauvres petits! pensant que cela participait au jeu normal et que le programme détenu par Maman le mentionnait, mais moi je me demande pourquoi le clown, si prudent d’ordinaire, a tenté un exercice trop difficile et quelle fut la cause précise de sa déconfiture.
L’orchestre jouait-il faux à ce moment?
Un clown peut avoir l’oreille juste et se troubler pour une défaillance de clarinette.
La porte des écuries avait-elle battu, par hasard?
La figure d’un des jeunes admirateurs du clown, d’une de ses admiratrices lui déplut-elle soudain?
Tiens... j’y suis peut-être!
Procédons sans hâte: le sort de ce pauvre garçon me désespère.
Ou plutôt cette figure féminine l’a-t-elle, tout à coup, trop charmé? charmé jusqu’à lui faire perdre l’équilibre? médusé? ravi vers les étoiles?... Les étoiles obligent, quand on tâche de les atteindre, à des bonds déraisonnables. Cette figure encadrée d’une chevelure blonde lui a-t-elle subitement inspiré de l’amour? (pensons au coup de foudre!) un amour où l’être entier se perd, devant lequel rien n’existe, un amour du genre de celui...
Oui, c’était bien ça! je le sais! je le vois!
Elle voulait rattraper son fichu qui se perdait dans la rue (un fichu violet, j’en suis sûr); elle s’est ensuite redressée, elle s’est tournée vers moi... et j’ai reconnu Madeleine! Alors le clown renommé pour sa prudence a risqué le saut vers les étoiles... S’est-il cassé les reins, la patte? Les gazettes sportives nous le diront: je m’arrangerai pour qu’on me les procure.
Et voilà Messieurs et Dames, fillettes et petits garçons, le récit de l’accident. Partez! la représentation est finie. Les quelques numéros marqués à la suite du programme ne valaient pas la peine que l’on restât: Je m’en porte garant...
Mon numéro à moi était le numéro 13.
* * * * *
La journée fut longue. J’ai certainement une forte fièvre. Il me faut prendre beaucoup sur moi pour, si j’ose dire, me remettre d’aplomb et raisonner un peu.
Mon pauvre clown, tu es mal fichu, mais, promets-le-moi, ne tente plus jamais de cabriole stellaire. Imagine seulement que tu te prends la tête dans les mains (cela aide beaucoup), tâche de comprendre et demande à ton cerveau ce que tu demandais à tes muscles. Pour t’aider, je vais me mettre à ta place.
Quoi?... J’ai vu Madeleine chez elle. J’ai simplement éprouvé le grand désir de l’embrasser, de la tenir dans mes bras. Rien d’étonnant, n’est-il pas vrai? Tout homme épris sentirait de même, à coup sûr!...
Du calme, Michel Duroy! du calme, mon vieux clown!...
Néanmoins, «Michel», comme nom de clown, ça sonne mal: ça fait plus mal encore sur l’affiche. (Question à étudier.)
Allons! voilà que je m’échappe! Rentrons dans ma coquille.
Madeleine est chez elle et n’est pas venue me voir. Elle a ses raisons. Je connais bien Madeleine; son cœur est d’une autre qualité que les cœurs du commun: le sang qui coule dans ce cœur, qui le fait battre, est plus pur. Elle m’attend comme je l’attends, mais des raisons majeures s’interposent, empêchent la rencontre. Elle doit le juger ainsi: nous jugions si souvent de même!
Mais... mais Jérôme ne va-t-il pas la voir? Oui, son amitié pour nous l’y oblige. Il s’en voudrait d’agir autrement. Fort attaché à Madeleine, il lui rend visite chez elle, en face... pas très souvent... Je déraille! Très souvent au contraire, puisque je le croyais installé chez lui (dans mes meubles!) C’est Madeleine qui n’est jamais chez elle. Je n’ai vu Madeleine qu’une seule fois, en face, et j’ai de multiples raisons de m’en souvenir!
Je me résume: quel attrait engage mon ami Jérôme à se rendre si fréquemment chez Madeleine?
Là! ma question est posée!
Dites! avez-vous senti cela: une idée qui se cache dans votre cervelle et refuse de se laisser dénicher? Quand, par hasard, on l’entrevoit, elle a changé de sens, elle s’est, exprès, mal accoutrée, ou trop bien travestie. Comment, dès lors, la définir? Une femme de théâtre que l’on a toujours vue en paniers et en perruque blanche, devient, un instant, étrangère lorsqu’elle paraît devant la rampe, vêtue de haillons, voire en Scaramouche, en Arlequin, la batte aux doigts.
Viens donc! idée qui m’obsède et qui m’échappe tout ensemble! Viens donc! je te l’ordonne! Idée hésitante, tremblante (de peur, je pense), idée grelottante, vilaine idée, idée mauvaise, ignoble idée!...
Enfin, je t’ai trouvée!
* * * * *
Madeleine me trompe, Madeleine, ma femme, couche avec Jérôme, mon ami, là, bien en face, chez moi!
Certes, ils prennent leurs précautions, mais un malade peut avoir bonne vue, n’être pas tout à fait imbécile!
Madeleine et Jérôme!
Je croyais si fermement à l’amour de ma femme! Je me forçais tant à croire, malgré certaines apparences, à la sûreté, à la fidélité de mon ami!
Or Jérôme est l’amant de Madeleine et ces deux êtres me narguent, me sachant indisponible. Aucun danger: ils peuvent se donner du plaisir. Ils se payent ma tête à bon marché et, sortant du lit qui nous appartenait jadis, où, Madeleine et moi, nous couchions! il leur arrive, chauds encore d’une étreinte, d’aller à pas de loup vers la fenêtre (celle-là!), vêtus de kimonos, (la pudeur est une vertu), pour jeter un coup d’œil sur le compère étendu entre ses draps, au troisième étage, bien surveillé d’en bas par le numéro 13 qui lui sert de concierge.
Afin de faire durer leurs délices, cet excellent compère, s’est, de nouveau, cassé je ne sais quoi, par délicatesse...
Voilà un homme charmant, un vrai galant homme!
XX
Je préfère mon tourment d’aujourd’hui!
La colère se laisse mieux surveiller que la peur panique dont il faut subir l’appel hallucinant et qui m’entraîne, sans que je puisse même ébaucher une défense. La colère me mord, me griffe, me harcèle; ses dents pointues se plantent dans ma chair, ses ongles la déchirent et des lambeaux pendent autour de moi, lambeaux de peau qui saignent et se collent ensuite, après avoir réussi leur petit effet. Il n’en reste pas moins que je suis dessous, bien vivant, et que ma tête n’est chaude que de rage aiguë.
Vous dirai-je qu’ils font des progrès étonnants?
Je ne les savais si bien entraînés, ni l’un ni l’autre! Ils me dispensent même de les surveiller: un coup d’œil, à certains moments du jour, me renseigne abondamment, l’évidence étant aisée à deviner.
Non content de m’avoir pris ma femme, Jérôme se délecte en l’amusant à sa manière. N’importe-t-il pas de soutenir le courage d’une épouse que les dures circonstances de la vie séparent de son époux? Jérôme s’est chargé de cette tâche et s’en acquitte le mieux du monde, avec conscience.
Madeleine et Jérôme sont toujours sortis: ils rentrent peut-être à l’aube, quand je dors, mais je n’ai pas besoin de rêver pour savoir quel fut le programme de leur nuit, car il suffit, comme je le disais plus haut, de me rendre à l’évidence.
Jadis, Madeleine était toujours joyeuse: le plaisir de vivre se lisait dans ses yeux. Les journées passées à la campagne, dans les bois, s’émaillaient de fleurs fraîches, quand elle riait, et ce rire faisait naître de beaux reflets, lorsque nous allions en barque jusqu’aux îles.
* * * * *
Je lui faisais cependant un reproche... Ce reproche, Jérôme l’aurait-il surpris? Ma femme n’aimait pas le monde; les dîners en ville lui étaient insupportables et les soirées aussi. L’autre la changerait-il plus que je ne pus le faire? Cette nuit, où il nous mena souper dans je ne sais quelle nouvelle boîte de Montmartre que l’on disait inégalable, au lieu de la divertir, l’attrista. Voir des gens se morfondre en riant, se donner soif en buvant et se réjouir du spectacle sinistre qu’ils fournissaient eux-mêmes, tout cela rendait Madeleine morose. Oh! ces danses ébauchées entre des tables et des chaises!...
Je l’entends qui me parle, cette nuit-là:
«Danser avec des femmes louées pour avoir l’air de se divertir, le pourrais-tu, Michel?
«De la place! il me faut de la place pour danser et tu m’as dit que je dansais bien! Notre salon en Provence, où l’on ouvre les fenêtres, au printemps, où l’on ne sent pas le tabac, mais les fleurs du jardin qui nous livrent leurs parfums, où l’on entend le souffle des brises, la voix du vent, le beau bruit de la mer, où la décoration n’est pas faite par de mauvais peintres, mais par des corolles encore tout épanouies, des branches de laurier et d’olivier!... Là, j’aimais danser jusqu’à l’aube. Les danseuses ni les cavaliers ne manquaient: Toulon n’était pas loin, et ceux-ci ne paraissaient pas s’exhiber, et celles-là ne bourraient pas leurs réticules avec des billets gagnés à la sueur de leur corps!»
Voilà ce que disait Madeleine.
Jérôme écoutait et souriait de plaisir.
Comment s’y est-il pris pour gâter à ce point son caractère? Il ne manque pas de savoir faire, mais la tâche était dure! Il a donc habitué sa maîtresse aux sorties fréquentes, aux boissons des bars, à la basse noce. Il se garderait bien de danser lui-même, ayant peur de se rendre ridicule. Vous le voyez, n’est-ce pas? de taille plus que normale (1 m. 87) large des épaules, épais et tenant dans ses bras cette femme mince, racée, une nymphe des temps modernes?
Plus tard, Montmartre ne les a plus satisfaits: Madeleine mordait à l’appât. Il lui a fallu des bouges. On en trouvait, jadis; on en trouve encore, facilement, où le semblant de joie s’avilit, où les femmes n’ont plus nom de femmes, avec leur fard d’un vilain rouge, leur peau graisseuse, leurs mains prenantes. Jérôme l’accoutume à ce nouveau plaisir et Madeleine oublie le parfum de ses violettes, la poudre d’or de ses mimosas, la chanson du flot qu’un grincement de phonographe étoufferait et l’haleine méditerranéenne que viendrait gâter ce gros cigare, mal tenu par une bouche grasse et lippue.
Je l’ai vu, ce spectacle de sa déchéance, je le vois, je l’ai casé dans ma mémoire. Madeleine ne rit plus; elle rigole et Jérôme prend un air de brute, de mastodonte (on l’appelait ainsi), de mastodonte en goguette!...
Mais à quoi mènerait une rage chaude sans effet? Je mets la mienne en glacière, dans la glacière d’un des bars de nuit où ils passent. Elle se réchauffera, au jour que je choisirai, à cette heure qui sonnera, qui ne sonne pas encore...
Eh bien, j’attends.
* * * * *
Vous dites que j’exagère, que je me plais à rêver le pire? Donnez-vous donc la peine de la regarder! Ce geste n’est pas un geste de Madeleine, c’est celui d’une garce, de la fille de bas étage que Madeleine, ma femme, est devenue.
Peut-être imaginez-vous que j’aspire à la réclame que me feront les journaux:
«Michel Duroy tue sa femme, Madeleine Duroy, dans un lieu de plaisir que la police surveillait.»
Ah! mes pauvres amis! (s’il m’en reste!) vous êtes loin de compte! Certes j’abattrai Jérôme, cela importe peu! mais je reprendrai Madeleine, je la modèlerai de mes doigts, j’effacerai la bave des baisers de l’autre, je tuerai, une seconde fois, l’amant qui l’a salie; je le tuerai en elle, et Madeleine, mon ancien amour, me reviendra purifiée, après sa longue absence.
Amis qui me restez, amis qui vous cachez, amis que j’ignore ou que j’imagine, pensez-vous que je déraisonne? C’est alors, amis indifférents, que vous ne savez pas aimer.
XXI
J’étais résolu à me laisser soigner. L’homme au nez pointu en profite pour me faire, chaque matin, une piqûre qui doit, à son avis, me rendre des forces. Il me parle, tâche d’entrer en conversation, mais ne parvient qu’à parler tout seul.
J’entends bien, j’écoute et, malgré ma faiblesse très réelle, je vous assure, (il me semble être un chiffon mouillé,) j’arrive à garder le plus obstiné silence et me moque intérieurement de ce très savant docteur en médecine qui perdrait moins son temps s’il causait avec une pendule; au lieu que je dis «bonjour, merci, le temps s’améliore, quelles nouvelles donnent les journaux?» à la grosse infirmière dont il convient de me louer, jusqu’à nouvel ordre.
Mes rapports avec le médecin m’amusent, je l’avoue! il me faut quelques petites distractions de ce genre, succinctes, il est vrai: ça fait passer le temps, et je ne saurais constamment réfléchir: ça fatigue. D’ailleurs, je pense moins à Madeleine, j’écarte son image. Parfois, elle force la porte et reparaît. Ce sont là des visites dont je me passerais volontiers et, pour qu’elle ne traîne pas, je lui fais tout simplement les cornes. Le moyen a réussi: il me fut enseigné par une servante italienne, lorsque j’étais enfant.
A un autre point de vue, je me suis manqué de parole. Mon premier devoir, puisque je veux guérir, ne serait-il pas de me soigner moi-même? Or j’avais découvert un sûr moyen de fuir les visions qui m’ensorcellent. Pourquoi ne plus l’employer? De colère, de honte ou de douleur, ces visions me rendent fou... Je les abandonne pour retourner à mon art.
L’art ne m’a jamais trompé ni trahi, même aux pires jours. Il m’advint de douter de lui, quand il semblait se refuser, quand je restais devant ma toile toute prête, comme un crétin des Pyrénées devant un hiéroglyphe, comme un charcutier de village à qui le bâton servant à décrocher les saucisses est plus utile que la palette et le pinceau dont il n’a que faire, comme moi-même, hélas! entre les mains de qui l’on mettrait un saxophone pour exprimer l’émouvante beauté des hanches de mon modèle. Cette stupeur durait quelque temps; je tâchais de m’en distraire par un essai de dessin à la mine de plomb, à la sanguine... Le panier à papier ne tardait pas à se remplir d’esquisses déchirées que l’on eût dites l’œuvre d’un enfant hydrocéphale.
«Je ne suis qu’un barbouilleur! pensais-je, un gâcheur imbécile! Que l’on m’offre de ripoliner à neuf en orange, le vieux bois de la kouanine chinoise de mon salon! Que l’on me charge de peindre les murs d’une étable avec la bouse répandue. Voilà qui est de mon ressort!»
Je me désolais de ces crises, car il n’est pas indifférent de s’apercevoir que l’on n’est qu’un raté.
* * * * *
Un matin de beau soleil, à Hyères, au jardin, je prenais la vie au tragique, me sentant la tête vide et les yeux brumeux. Le vent d’est agitait les oliviers dans le feuillage desquels couraient de souples ondes d’argent... Rendre cela!... La main lourde, abruti par la touffeur de l’air, je n’arrivais à rien et la variation du baromètre n’était pas en cause, puisque ce supplice durait depuis quinze jours. Or, soudain, la nymphe du jardin vint à moi.
La Provence est toute peuplée de nymphes, pour qui sait les voir. Celle-ci avait posé le long de son corps une grande branche de glycine abondamment fleurie.
«La lumière est bonne, me dit la nymphe inattendue; je t’offre cette glycine à peindre, avec moi qui la tiendrai.»
L’art me revenait, me consolait, me rendait l’usage de mes mains, de mes yeux. Je me repris à peindre, et la nymphe sourit avant de disparaître.
Restons-en là, je vous prie! Restons-en là!
Eh non! Ce que je viens de dire est tout à fait imaginaire: une gentille histoire, sans plus, et je suppose que la toile demeura blanche. Assurément, il m’arrive de rêver des sottises! Revenons à la vie réelle, celle qu’il est si bon de vivre.
* * * * *