Part 5
Cherchons néanmoins un semblant d’excuse à l’Ennemi: tâchons de nous montrer juste. Je crois qu’il m’a floué, qu’il a gagné la première manche, par des moyens malhonnêtes, en évitant le danger, mais, en outre, craignait-il la rivalité d’un confrère plus estimé que lui?
Je dis des sottises, puisque Jérôme ne s’y prêtait pas, n’ayant jamais paru. Avouons que l’homme au nez pointu s’est simplement montré plus malin que moi et qu’il m’a déloyalement mystifié.
Voilà Jérôme Devilliers qui rentre chez lui. Je le reconnais toujours par l’importante place que sa silhouette prend sur la fenêtre. Il est accompagné d’une femme, celle, sans doute, que j’ai baptisée Lucie. Je la distingue mal. Elle ne paraît d’ailleurs que rarement. Ce ménage serait-il désuni?... Pauvre Jérôme!... Allons donc! Je fais un roman: cette personne est simplement une cliente qu’il emmènera bientôt dans son cabinet de consultation.
Que vous disais-je? Elle sort de la pièce et je lui dis:
«Au revoir, Madame Lucie!»
Cet adieu manque de ferveur: Lucie m’intéresse moins depuis que Maxime a repris son vrai nom.
* * * * *
La journée passe, tant bien que mal. Pour être honnête, je devrais insister sur le bien, car j’ai découvert, tout seul, un moyen de me procurer à volonté des moments supportables.
Je ferme les yeux et m’imagine travaillant à ma décoration. Il y a, quelque part dans le vaste monde, un cartable plein de croquis, d’esquisses, de plans, pour la mise en place de cette œuvre future qui demeurera, hélas! dans ma tête, mais qu’il me plaît de composer d’avance, derrière mes paupières closes.
Vous ai-je parlé du sujet?
L’église n’a que trois murs dont on puisse se servir utilement. Je voudrais les décorer par une représentation peinte des rois Mages.
Gaspard et Balthazar, en marche, tiennent la gauche et la droite. Le panneau du centre, au fond, nous présente Melchior, parvenu au terme de sa queste mystique, devant la crèche où sont la Mère et l’Enfant.
Mon idée serait de traiter les panneaux latéraux en clair obscur: Gaspard et Balthazar voyagent dans une nuit finissante, au lieu que, sur le panneau du centre, se lève une aurore d’orient où paraît encore, tout en haut, l’étoile qui servit de guide aux rois Mages, un peu pâlie par le jour naissant.
Le panneau du milieu, plus grand que les deux autres, me permet d’y grouper les trois bergers, l’âne et le bœuf, aux côtés de la Sainte Famille.
J’éprouve un très réel repos à préparer ma tâche. Parfois, un détail s’offre à moi; je cherche à le bien situer, et parfois, ce sont des questions de lumière qui m’inquiètent.
Où donc est ce cartable, plein de dessins et d’indications qui me seraient précieuses?... Je le feuilleterais joyeusement... Patience! Je le ferais feuilleter par une main charitable qui me présenterait mes croquis dans un bon jour. Même ainsi, je crois qu’ils me deviendraient vite familiers, comme jadis, mais sans attendre, il me faut admettre que le geste de Gaspard est maladroit: il conviendra de l’étudier de nouveau, avec un modèle bien choisi.
XIV
Je viens d’ouvrir les yeux... Que se passe-t-il?
Je me réveille tout à fait...
Les persiennes, les fenêtres de Jérôme sont ouvertes. Je découvre de mon lit une large bande de son appartement, quelques meubles couverts de housses, d’autres nus. De temps en temps, deux femmes en tablier passent tenant un balai, un plumeau, un torchon, époussetant, balayant, essuyant, avec grand zèle, me semble-t-il, un zèle méritoire.
On dirait que l’on achève un sérieux nettoyage matinal. Comment n’ai-je pas entendu, plus tôt (il est à peine neuf heures) battre ces petits tapis qui restent pliés sur la balustrade du balcon? L’une des deux femmes vient d’enlever encore la housse d’un fauteuil qu’elle a roulé devant la fenêtre. Il est rayé de jaune et de rouge... Ce jaune, ce rouge... où donc ai-je vu une étoffe, un fauteuil tout pareils?
* * * * *
Faisons une inspection de ma mémoire. D’abord, je m’y retrouve moi-même, errant dans des rues de l’autre côté de l’eau, sans but précis, mais avec l’espoir de dénicher peut-être quelque gravure pas trop chère qui serait d’un plaisant effet, pendue au mur de ma chambre, ma chambre à moi, dans l’ancien domaine de tante Valérie. Aucune gravure ne se présente, mais j’aperçois un fauteuil rayé de rouge et de jaune (c’est bien le même!) N’aurais-je pas besoin d’un fauteuil convenable, voire élégant, pour recevoir, non plus les reliefs des repas d’Isidore, puisqu’il est relégué à la cuisine, mais certains peintres amis et peut-être de renom, venus afin de jeter un coup d’œil sur mes eaux-fortes, sur mes toiles?
J’entre dans la boutique, j’interroge le marchand: ce meuble est d’un prix raisonnable. Aussitôt, je renonce à la gravure (désirais-je vraiment en trouver une?) et me décide, non sans fastueuse vanité, pour le fauteuil.
Il m’appartint, il fut chez moi; je n’ai pu le donner à Jérôme que je ne connaissais pas, à cette époque. Comment expliquer qu’il se trouve, aujourd’hui, dans son appartement? Par hasard?... non, c’est trop improbable. Les meubles auraient-ils des sosies que seul un petit détail distinguerait?... N’insistons pas: ce fauteuil ressemble au mien; voilà tout le mystère.
Si je m’obstine pourtant à penser à lui, c’est qu’il réveille un autre souvenir.
* * * * *
Douces heures que nous passâmes à Paris, Madeleine et moi, à la recherche d’un appartement, pour notre retour de Chine! Un troisième étage, rue de la Baume, nous tentait beaucoup. Nous étions mariés depuis quinze jours et campions à l’hôtel. J’emmenai ma femme visiter mes chambres de garçon. Elle pourrait ainsi me dire ce qu’il lui plairait de conserver de mon pauvre mobilier... Rien, surtout, qui rappelât tante Valérie!
«Ce dessin anglais au joli cadre, me dit-elle en sortant, les quelques objets qui te sont chers, ta table de travail, fort jolie, quoi que tu en dises, et le fauteuil jaune et rouge, une trouvaille! Rien d’autre: tu as été trop malheureux dans ce logis sinistre pour que j’étende mon choix... Quant au précieux Isidore dont la santé, vient de me dire Angèle, est bien chancelante, je ne puis me décider à l’aimer, fût-ce comme le témoin de ta jeunesse. Qu’il crève! D’ailleurs, il semble s’y résoudre. Ne m’en veuille pas, Michel: je deviendrais folle, rien qu’à l’entendre et, une fois embarqués à Marseille, son jacassement nous poursuivrait et gâterait le chant des sirènes qui, sans faute, devra nous ravir.»
La première fois qu’elle l’aperçut, le fauteuil plut à Madeleine. N’est-ce donc pas le même fauteuil, si absurde que paraisse l’hypothèse?...
On s’occupa, quelques jours plus tard, de cet appartement, rue de la Baume, qui agréait à Madeleine et nous fut loué, mais je jurerais que le fauteuil trouva sa place dans une chambre de débarras, en attendant notre installation.
Je ferme les yeux et tâche de voir le panneau de gauche, à l’angle duquel je voudrais planter un arbre aux larges feuilles étalées, d’un vert sombre, mais le ciel se raye tout soudain de jaune et de vert et l’une des branches de l’arbre, une branche en bois ancien, reste nue, se courbe et prend l’apparence d’un bras de fauteuil.
Cela est affreux! On me gâte le paysage. Mon roi Gaspard veut s’asseoir! Mon roi Gaspard veut s’asseoir dans le fauteuil de Jérôme qui fut le mien.
Mon panneau sera ridicule!
* * * * *
Ce n’est pas l’homme au nez pointu qui peut me jouer d’aussi vilains tours: si méchant qu’il paraisse. Il en est bien incapable! Il m’a mystifié, je l’accorde, mais là s’arrête son talent. D’autres ennemis, plus experts, savent entrer dans ma tête... seulement, je ne les connais pas.
Je me suis souvent aperçu de l’hostilité d’un visage, néanmoins, je ne m’en souciais guère. J’étais un gars costaud, agile et musclé (quelques succès remportés jadis au foot-ball, à l’escrime, en feraient foi). Je passais donc, sans daigner hausser les épaules, au lieu qu’aujourd’hui, ces gens qui m’en veulent m’attaquent dans mon lit. Ils ont la partie belle, puisque j’y demeure immobile, dans ce lit que mon poids a durci de façon désagréable.
XV
Aujourd’hui, je ne m’occuperai pas de la petite coalition qui s’est formée pour me rendre la vie plus cruelle et qui veut ma perte... ou ma folie. Depuis quelque temps, j’ai retrouvé le contrôle normal de ma volonté; j’en profiterai donc pour garder le calme, malgré mon cauchemar de la nuit dernière.
Oui, la nuit dernière, un cauchemar m’a rendu visite, pas très horrible, en somme, supportable et de qualité assez ordinaire. Des camarades m’en contèrent du même genre, et plus d’une fois.
Je me promenais dans un grand hôtel moderne, un palace tout neuf, tout blanc, et me trouvais à son dernier étage, accompagné de Madeleine. Tout à coup, il me prit l’envie de descendre au rez-de-chaussée par le «lift». (Nous avions, je crois, donné rendez-vous à une amie dans le salon de thé.) Je ne sais par quelle maladresse, j’entrai dans la cage de l’ascenseur, sa porte étant restée ouverte, et je tombai... je tombai... comme si c’était pour toujours. Madeleine n’avait rien vu et me cherchait dans les longs corridors blancs de l’hôtel. Moi, pendant ce temps, je tombais et l’apercevais, parfois, me cherchant encore. Enfin, je me trouvai assis, tout en bas, bien installé sur les coussins de la cabine.
La chute, c’est évident, ne fut pas agréable, mais la partie la plus pénible du cauchemar n’avait pas commencé, car il me fallut, ensuite, joindre Madeleine, qui errait de ci de là, pauvre chérie! et s’impatientait de mon absence. Je mobilisai les domestiques, je l’appelai d’abord inutilement et la découvris, après combien d’heures? dans sa chambre, se poudrant le bout du nez et s’imaginant que j’étais allé refaire ma provision de cigarettes!
«Et cette pauvre dame, dit-elle, qui nous attend pour prendre le thé!»
Puis, avec un sourire:
«Suis-je à ton goût, Michel, dans cette robe?»
Simple cauchemar, mais je me souviens d’en avoir eu plusieurs, au cours de cette semaine, où je dégringolais d’un toit en y posant des tuiles, ces jolies tuiles roses et moussues, si communes en Provence...
* * * * *
Pour effacer les moindres traces de mon aventure nocturne, voyons un peu ce que fait Jérôme...
Il n’est pas chez lui; les fenêtres sont encore toutes ouvertes. Je crois que l’on remet en place les tapis mobiles et les meubles aussi. Le jour est assez clair... Si j’allais faire un petit tour dans cette pièce? Jérôme avait bon goût; d’un peu plus près, je pourrais juger de son installation et me plaire à cette visite, à moins que Madame n’adore le Louis-Philippe, les soies capitonnées, les poufs et que l’esthétique de Jérôme ne s’y accoutume.
Pour dire le vrai, j’ai gardé de l’affection pour Jérôme, si fort que m’ait peiné son éloignement, et, s’il ouvrait la porte, en ce moment, si son gros et grand corps venait encombrer ma chambre, peut-être ressentirais-je un certain plaisir, car on s’expliquerait... Je lui dirais ma façon de penser, il me dirait la sienne, ouvertement, brutalement, et l’on n’en parlerait plus.
Les bonnes ont débarrassé un piano de petits objets que je ne distingue pas bien. Il s’agit maintenant d’y poser une étoffe que l’on déplie avec soin, que l’on inspecte de près, comme pour y découvrir des traces de mites ou des brûlures de cendre: ces fumeurs de cigarettes sont des gens odieux! Le vieux fumeur que j’étais en sait quelque chose...
Pour continuer leur examen minutieux de l’étoffe, les deux femmes s’approchent de la fenêtre. Tiens! c’est un châle de Manille... quel beau châle! Vert, d’un vert acide, avec, au centre, une guirlande blanche faite de roses, je pense. On dirait le châle que nous avons rapporté de Chine: une pièce ancienne en parfait état. Même là-bas, les amateurs les plus raffinés l’admiraient beaucoup pour sa rareté, ses broderies, sa couleur et surtout sa frange, une frange très longue, très souple, tombant bien et qui permettait d’admirables arrangements décoratifs. Ce châle vert ravissait Madeleine.
Ah! que j’aimerais le voir de tout près... celui d’en face! Il ressemble tant au nôtre! Madeleine aussi voulait le mettre sur le piano... Décidément, Jérôme a eu de la chance.
Les deux bonnes sont des femmes méchantes: encore des ennemies! Depuis que le châle a retrouvé sa vraie place et que les petits objets ont été placés comme avant...
Non ce ne sont pas les bonnes qui ont disposé ces objets, mais une personne qui vient d’entrer et a fait fermer les fenêtres.
Depuis lors le châle a disparu: demain matin, si l’on ouvre, il ne sera qu’une vague tache verte au fond de la pièce, même quand les lumières seront allumées.
Mais qui viendra me dire si le châle fut bien drapé?
Triste après-midi... Ce grand carré vert acide, avec sa guirlande blanche, me hantait. Je le voyais couvrant les épaules de Madeleine qui en ramenait deux pointes sur sa poitrine, tandis qu’une autre retombait sur sa robe, dans le dos. Je ne puis penser qu’à la démarche de Madeleine que les danseuses d’Espagne, les princesses d’extrême-orient et le collège des fées s’unissent à rendre souple, singulière, légère... et je souffre de savoir Madeleine absente.
On allume les lampes, chez Jérôme, on n’a pas encore fermé les persiennes, je regarde de tout mon regard, je tâche de raccorder, de rassembler, de classer certains détails, de forcer ma mémoire à mieux se souvenir; je mets ma cervelle au travail, ce qui me fait battre la tête... J’entrevois, je devine à moitié l’ahurissante solution à laquelle je ne veux pas croire, qui s’affirme pourtant, qui va, bientôt, hélas! devenir trop précise...
J’ai compris! je sais!
XVI
Le fauteuil était bien mon fauteuil, le remplaçant d’une gravure; le châle vert était bien celui que j’offris à Madeleine. J’ai compris et je sais encore que cet appartement en face est le nôtre (était, peut-être...) J’ai reconnu le salon auquel il nous suffisait de mettre la dernière main et de l’orner en détail à notre goût. Là, dans le coin de gauche que je ne puis voir, doivent être pendues diverses toiles d’amis dont me plaisaient le dessin, la composition, la couleur. Je ne trouve pas non plus deux tableaux que j’avais peints à son intention, avant de gagner le midi, pour la dernière fois... Admettons qu’ils me soient cachés, admettons plutôt qu’on les ait pendus dans l’antichambre, à Hyères, et que Madeleine vienne de les regarder, sans sourire, en passant, à cet instant même où je suis couché dans un lit de clinique, rue de la Baume, à Paris (949 kilomètres), un lit duquel j’aperçois tous les jours le numéro 12 où nous devions vivre, où loge apparemment un chirurgien célèbre qui fut mon toubib à la guerre et a chassé ma femme de chez elle.
Rue de la Baume... Par hasard je me souviens d’une remarque de Madeleine. Nous avions observé que la maison, droit devant nous, portant le numéro 13, était une clinique. «Mauvaise réclame pour les clients!» dit Madeleine.
Eh bien, l’un des clients, c’est moi! Il me faut devenir superstitieux, car ni Madeleine, ni son frère Édouard, ni Jérôme, l’ami de son mari ne sont venus me dire bonjour. De plus, j’ai oublié l’ancienne adresse de Jérôme. Ces temps derniers, voulant changer de logis, il en cherchait un dans le huitième arrondissement, près de nous.
Il l’a trouvé! Il l’a vite trouvé!
* * * * *
Voici que j’ai besoin de vous.
Expliquez! expliquez, vous dis-je! ne restez pas debout, les bras ballants et la figure fermée, comme celle de mes pires ennemis!
Qu’a-t-il fait de Madeleine?
Le petit imbécile au nez pointu vous sert de façon utile, je pense. Sans doute le payez-vous bien. Je le vois supprimant mon courrier, car Madeleine pourrait m’écrire, si sa mère est très malade, là-bas. C’est lui, c’est vous, je le sais, qui me faites si mal au dos, si mal à la nuque, si mal aux jambes... Bagatelles! mais il se peut aussi qu’il ouvre les lettres de ma femme, qu’il les lise, qu’il se plaise à les lire, qu’il s’en délecte!...
Oh! martyrisez-moi physiquement à votre gré; je le préfère: le martyre est presque doux, au lieu que ça!...
Non, je ne connais pas la raison qui empêche Madeleine d’habiter chez elle et de venir me voir, ou bien me serais-je trompé. Il suffisait d’un peu réfléchir. Je n’ai pas su. La vraie raison, la voici, celle qui a empêché ma femme d’habiter chez nous et de venir me voir.
Notre appartement est plein d’objets, de souvenirs rapportés d’extrême-orient. Aucune pièce importante, sauf une kouanine d’un fort beau style. Or sachez que les bibelots même gardent leur caractère, leur accent. Je vous ai dit que les dragons, les chimères, les monstres qui parfois animent l’art chinois, mais dont la signification réelle, l’apparence vraie, nous échappa, en quelque sorte, lorsque nous parcourions la campagne et visitions les temples, se révélèrent à moi depuis lors.
Il est sans doute arrivé à Madeleine une toute pareille aventure. La maladie m’a donné des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, jusqu’au fond du souvenir. Madeleine, au milieu de cet entourage d’objets hantés, a dû se transformer de façon semblable.
* * * * *
La voyez-vous, ma pauvre chérie, livrée aux bêtes d’une ménagerie exotique et, un soir qu’elle se reposait sur sa chaise-longue, un journal ou quelque livre entre les mains, distraite, tout à coup, par un bruit dans la cheminée?
La grille est soulevée par une griffe habile; un soupir rauque se fait entendre et la tête du dragon paraît, cornue, baveuse, ornée d’escarboucles. Il entre dans le salon en livrant passage à des oiseaux étranges, à de petits lézards tortillards qui parfois perdent leur queue. Les oiseaux ont bien grotesque tournure, avec leur bec de ton cinabre, leurs pattes grêles, leur plumage de cendre, mais voici d’épais crapauds pustuleux, glaireux, qui vont pondre des œufs glauques dans une coupe de jade posée sur un guéridon, tout près de Madeleine. Et la ménagerie a l’air de se hâter; elle ne garde pas le silence, loin de là. Les soupirs du dragon se multiplient; il y a des gloussements, des sifflets minces, des piaulements, des grognements, l’aboi d’un chien minuscule devant lequel est posé un manchon de dame, je le crois en zibeline... Un canard sauvage bat furieusement des ailes sous le piano et la volée des papillons hiératiques, surchargés de poudre décorative, ne laisse pas de gêner Madeleine et l’empêche d’y voir clair.
Elle est attaquée, mon cher amour, par cela même qu’en Chine nous n’avions pas aperçu. Les bêtes chinoises se vengent et semblent y prendre plaisir.
Madeleine s’inquiète, Madeleine a tout à fait peur, Madeleine s’épouvante, car la grande kouanine de bois vient, par un geste magique, de lui jeter des sorts... (lesquels?) La déesse lui parle aussi, exigeant d’être libérée de son bois, en usant d’un langage inconnu dont le sens exact n’échappe pourtant point à Madeleine.
Que peut faire ma femme? Ce ne sont pas des rêveries de malade: elle jouit, grâce à Dieu, d’une santé robuste, mais se trouver, soudain, logée dans une maison hantée, et de quelle façon! cela dépasse peut-être ses forces. Quel parti prendre? Parlez sincèrement: donnez votre avis... Fuir, sans aucun doute, n’est-ce pas? fuir vers le midi où sa mère l’attend?
Elle se lève de sa chaise-longue, évite de son mieux les reptiles qui la pourchassent, ferme la porte à clef, boucle une valise dans sa chambre libre encore d’esprits bestiaux, gloutons et lubriques... (ne voulaient-ils pas la frôler, la toucher, la caresser, baver sur ses mains?...)
Ah! c’est abominable!
Elle téléphone à la gare pour retenir une couchette, fait appeler un taxi, met son manteau de voyage...
Je la vois sur le trottoir, devant notre porte... Oui, c’est bien le 12 de la rue de la Baume qu’elle délaisse avec une si fiévreuse hâte: j’ai regardé le numéro.
«A la gare de Lyon! en vitesse! j’ai peur de manquer le train.»
La voilà sauvée!...
J’avais aussi jeté un coup d’œil sur le numéro 13. Ma mémoire me disait vrai: une clinique, en effet, cette même clinique où je l’attends, où je l’attendrai.
Presque tout s’élucide, puisque Madeleine est hors de danger.
XVII
Aujourd’hui, journée ennuyeuse, pleine de rumeurs, de murmures échangés que je n’écoute même pas. A quoi bon?
Le soir, on me fait boire un breuvage salé qui laisse dans la bouche un goût détestable. Comme je veux n’y plus penser, je pars pour Hyères afin de rejoindre Madeleine. A l’instant où je m’envole, le docteur, en réponse à ma plainte: «C’est mauvais», me répond: «Oui, cher Monsieur, mais cette boisson un peu répugnante vous vaudra une bonne nuit.»
L’imbécile!... Je file dans les airs... Je suis arrivé!
Nous allons, Madeleine et moi, visiter notre petite église, pour mieux composer le panneau de gauche.
Cette déclivité du sol me choque. Gaspard serait mieux sur terrain plat. Maintenant, vous apercevrez tout le pays pierreux parsemé d’arbustes malingres. A droite, quelques plantes grasses dont j’exagère assurément la taille, forment un bosquet dont le vert, l’éclairage aidant, est assez spécial. La lune n’est pas couchée: nous touchons au crépuscule du matin...
Un souvenir passe.
«_L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient._»
Le roi nègre doit marcher encore longtemps pour atteindre la Crèche. Il est au second plan, mais on le distingue nettement, suivi de nombreux serviteurs, très déférants, qui se tiennent à bonne distance. Ils sont tous vêtus de blanc: j’avais besoin de ces touches claires. Quant aux plantes grasses, trop rapidement dessinées, il me faudra découvrir, dans un jardin botanique, ce curieux arbuste et l’étudier de près.
Madeleine m’écoute, tandis que je lui explique, devant un mur, le paysage que je garde achevé dans ma tête, du moins je me l’imagine, mais dont je livre à qui de droit divers croquis... Où se trouvent-ils?... Elle me comprend, elle me fait déjà des objections. Les termes employés ne sont pas toujours justes, elle s’exprime à la manière d’un musicien qui parlerait de peinture, mais, en prêtant attention, en tâchant de comprendre sa pensée, j’obtiens d’elle des indications précieuses, si je me donne la peine de les traduire.
Peut-être, en effet, la suite de Gaspard est-elle trop groupée devant les hautes plantes grasses que le roi Mage a dépassées. Je voudrais me rendre compte de l’effet produit par une dispersion des touches claires. Les plantes, si singulières, d’un dessin si baroque, à nos yeux d’occidentaux, seraient mises en valeur, et je puis me permettre, n’est-ce pas? un peu de pittoresque dans le panneau représentant un Mage à la peau sombre, accompagné d’une escorte de même race que lui.
Je n’avais pas encore remarqué que mon Gaspard boitait d’une jambe... Mauvais dessin? Il me semble pourtant que non! Et les nègres de la suite boitent aussi!...
Non, non, je me trompais: ces pauvres gens sont simplement très las: ils n’en peuvent plus, à cette heure. Malgré l’aurore qui change déjà la couleur du ciel, leurs yeux se ferment, ils poussent de profonds soupirs, ils trébuchent. La Crèche est trop loin!... Demain, ils repartiront, mais c’est aujourd’hui qu’ils eussent désiré marcher encore, devancer l’étoile, au besoin, et atteindre le but de leur rêve.
Maintenant, ils gisent sur le terrain pierreux, couchés au hasard. Ils dorment.
J’ai bien sommeil aussi!...
L’imbécile disait vrai: la nuit fut bonne et sans rêves. Il est revenu, ce matin, la bouche en cœur.
«Salut, cher Monsieur! Vous avez dû dormir paisiblement. Pas la moindre température; votre visage est tout reposé; la garde en est ravie. Encore un progrès et bientôt...
--Merci.»
Il veut achever sa phrase:
«... Vous en ferez d’autres: c’est le chemin qui mène à une complète guérison.
--Merci.»