L'absence et le retour

Part 4

Chapter 43,869 wordsPublic domain

Il serait là, devant cette fenêtre, que je reconnaîtrais l’Ennui! Comment, ne l’apercevant pas à la guerre, bien qu’il y fût, ai-je pu faire mes pauvres besognes? J’oublie que le major m’aidait.

Non! j’en ai assez! Interrompons, je vous en supplie! Ce serait tout le temps la même chose. Oui, c’est entendu, j’ai fait la guerre entière, sans une égratignure, jusqu’en novembre 1918, mais de quelle façon! Promené de droite et de gauche, pendant deux mois il m’arrivait de me croire valide et je reprenais mon rôle actif d’artilleur, sans trop de maladresse, j’espère. Puis, cela s’interrompait. Nulle maladie grave: rien que des tracas de santé qui me remettaient au repos, quelques jours. A ce propos, je dois de la reconnaissance au médecin-major Devilliers qui, plus tard, devint mon cher Jérôme...

Ne parlons pas trop de lui: certains faits demeurent obscurs... Ils s’éclaireront peut-être, mais je ne sais de quelle lumière.

La véritable lumière, celle qui réchauffe, comme le soleil aux beaux jours, me venait des lettres que m’écrivait une jeune fille. A leur arrivée, l’homme gris mourait-il pour quelques heures? Je le suppose. Dans mes réponses, je tâchais de passer sous silence tout ce qui pouvait laisser comprendre à leur destinataire le rôle de valet de comédie que je jouais, à ma honte, parmi des hommes qui perdaient leur sang, un bras, une jambe, un morceau de tête, ou se faisaient tuer sur le coup.

En février 1918, mon colonel a demandé pour moi la croix de guerre, par charité, assurément, ou bien à cause de Devilliers poussé par un élan d’amitié charitable. Les autres n’avaient nul besoin de charité, que je sache! Un jour prochain, car cette guerre ne va pas tarder à finir, (est-elle finie? Je ne sais plus!) aurai-je le front de me présenter chez quelqu’un, le veston fleuri d’un ruban?...

Elle demeure depuis fort longtemps chez sa mère, Mme Cernaux, une vieille dame à beaux cheveux blancs, aimable et spirituelle que je n’ai fait qu’entrevoir à Paris et qui s’est retirée, durant la tourmente, dans sa propriété, aux environs d’Hyères. J’ai reçu de là-bas quelques cartes postales, de nombreuses lettres et des paquets au savoureux contenu.

De même que mes camarades (si j’ose les nommer ainsi!) j’ai eu des permissions... mais comment les utiliser? Je rentrais à Paris, j’entendais de loin la mélodieuse voix d’Isidore, je mangeais les omelettes d’Angèle, je m’ennuyais...

* * * * *

Hyères est un chef-lieu de canton situé dans le département du Var, à 949 kilomètres, par chemin de fer, de Paris.

X

La guerre se termine par une victoire, une victoire que mes camarades seuls ont gagnée. Sans effort, je prends ma part de leur joie, je me l’assimile de grand cœur, en tâchant néanmoins d’être modeste... Me voyez-vous plastronnant d’un air avantageux et croyant avoir servi la patrie par de glorieuses coliques hépatiques?... Je le répète, si vous le voulez bien, n’insistons pas.

Je suis rentré à Paris et, bien que le voyage eût lieu de nuit, je voyais déjà le soleil, ce soleil qui se voilait toujours de brume épaisse ou sur lequel l’ennui posait un éteignoir. Il m’aveugle aujourd’hui.

Le lendemain même de mon arrivée, je vais chez M. Cernaux, rentré lui aussi, blessé au bras à Salonique, déjà mieux portant, près d’être guéri, me dit-il. Puis il ajoute avec une simplicité qui m’effare:

«Écoutez, Duroy: j’ai comme une idée que vous verriez sans déplaisir ma sœur Madeleine... Vous la trouverez dans la pièce voisine. Elle vous attend.»

Madeleine!... Je pousse la porte...

«Je vous salue, Mademoiselle. Ah! quelle joie d’être enfin ici! Depuis si longtemps...»

Elle m’interrompt:

«Vous m’avez vraiment allégé la guerre, Monsieur Duroy. Malgré l’inquiétude que nous donnait mon frère, si lointain, quand je rentrais du petit hôpital qui m’occupait, en Provence, vos lettres me rendaient un peu de courage, et je vous en remercie. D’ailleurs, je les ai gardées. Un reproche, pourtant: quelle mauvaise mine vous me rapportez!... Voici mon frère:

«Édouard, regarde-le! Tu ne lui trouves pas la figure d’un malade?

--Madeleine a raison: votre tête ne me revient guère, Duroy. Il faut la remettre au point, et sans tarder!... Je comprends bien: vous avez fait une guerre pénible, ennuyeuse, austère, une guerre qui ne rendait rien: même pas la joie d’agir, mon pauvre garçon, et d’achever ce que vous aviez entrepris! Toujours à demi malade!... Je crains que certaine demoiselle qui ne vous est pas tout à fait inconnue, non contente de lire vos lettres entre les lignes, se montrait encore indiscrète en écrivant de France à Salonique.

--Tais-toi donc, imbécile!

--Au lieu d’injurier votre frère, interjetai-je, avouez donc, Mademoiselle, que vous exagériez... Ou bien est-ce moi qui me suis mal fait entendre?

--Vos lettres étaient pourtant fort claires!

--En tout cas, vous voyez en ce moment la tête d’un homme heureux... Je vous le jure!

--Heureux et surmené, dit Cernaux. Ne tâchez pas de vous contraindre, Duroy: comme chacun de nous, vous avez besoin de repos... et il me vient soudain une idée lumineuse! Usant de mon droit de directeur de banque, je vous accorde, je vous impose un congé. Madeleine et moi avons le projet de rejoindre notre mère dans sa villa, près d’Hyères. Nous vous emmenons. Là-bas, devant les oliviers et les pins, au centre d’un jardin fleuri, vous aurez tout le loisir d’oublier.»

Puis il m’a serré la main et Madeleine a souri.

Comme cette conversation m’est restée présente!... Se passait-elle en plein soleil? Enfin, avez-vous su donner son juste prix à la radieuse récompense que l’on m’octroyait?

Madeleine... Je puis prononcer le nom de Madeleine! Sans doute, en m’adressant à elle, j’emploie le vocable de cérémonie: Mademoiselle, mais lorsque je lui parle en secret, dans mon cœur, Madeleine, le nom de la jeune fille à qui toute ma vie est vouée, Madeleine s’offre à mes lèvres pour se laisser prononcer en silence.

Non, je n’ai plus besoin de banderole ni de mur crépi! ce sont des soins superflus que de peindre ou d’inscrire le nom bien aimé! Pourquoi ne puis-je, cependant, le murmurer, le prononcer de vive voix, le crier?... Ah! ne gâchons pas notre bonheur! Je le murmure, ce nom, je le prononce, je le crie en moi-même... Cela suffit.

Veuillez ne pas me regarder, un moment. Détournez les yeux, je vous prie, du malade qui veut se reprendre...

Madeleine auréolée d’or. Madeleine aux nobles gestes, Madeleine aux douces mains, Madeleine dont le seul regard, lumineux et gris, fait revivre...

Je m’évanouis de bonheur!

* * * * *

Sans doute, la nuit a-t-elle été mauvaise. Je me réveille avec un violent mal de tête, mais on m’a posé sur le front, sous la nuque, des compresses très froides qui m’aident à penser, à jouir de mes pensées ensoleillées.

Tiens! j’oubliais!... Qu’est-ce donc?... Voyons, Michel Duroy, tu dérailles! Ce sont les gens d’en face avec qui tu prétends être lié: l’un d’eux. Ils devaient te rendre service et te distraire, or je ne veux plus être distrait.

... Distrait à l’heure où j’ai tout compris, où je suis certain que mon chef, M. Cernaux, m’approuve et qu’il a depuis longtemps deviné l’amour de Madeleine? Que ferais-je d’une importune distraction?

Regardons, un instant par simple curiosité, comme le flâneur jette un coup d’œil, en passant, sur les boutiques.

Les gens d’en face?... Maxime est seul. Il a relevé les stores. La pièce est éclairée; il y marche de long en large.

Regardons bien, au contraire! Maxime, je veux dire (ah! me serais-je trompé?) ce gros homme de très haute taille qui fait les cent pas, qui se promène comme une bête en cage... Ah! mon Dieu! ce n’est pas Maxime! Maxime était un être inventé à plaisir; Maxime était un personnage de rêve, de cauchemar plutôt que de rêve. Je le vois très clairement: il allume une cigarette à son briquet, d’un geste que j’ai mainte fois remarqué...

C’est Jérôme!... Je vous jure que l’homme qui loge dans l’appartement de l’autre côté de la rue porte le nom de Jérôme Devilliers et qu’il passe pour un chirurgien très réputé!

Lui!... Quel hasard l’a mené là? Il ne sait donc pas que je me trouve à quelques mètres, qu’une rue seulement nous sépare? Certaines camaraderies en qui l’on avait foi se défont vite.

«Aussitôt rentrés à Paris, disait-il, quelle bonne amitié sera la nôtre! et tu n’auras plus à rendre aseptique ma table d’opération.»

Il me traitait comme un égal, comme un ami. Ce temps est passé.

Un pareil abandon me dégoûte un peu: j’en ressens de la peine, trop de peine. Je ferme les yeux et veux retourner là-bas. Là-bas, à 949 kilomètres, par chemin de fer... Quand j’y serai, je ne penserai plus à Jérôme.

XI

C’est un endroit de prix, une villa exquise, entourée de pins et d’oliviers et dont le jardin est planté de belles fleurs. On aperçoit la mer, tout au loin, qui présente, au delà des pins, une tache heureuse. Chaque matin, en ouvrant ma fenêtre, elle me réjouit le cœur. Le temps est ce qu’il doit être: heureux aussi. L’après-midi, nous faisons souvent de longues promenades: Mme Cernaux, sa fille Madeleine, son fils Édouard et moi. Mme Cernaux ne nous accompagne pas toujours, ses jambes étant douloureuses, assure-t-elle. Édouard Cernaux qui ne souffre pas de rhumatismes, que je sache, prétend avoir de secrètes besognes dont il ne peut s’occuper que dans la solitude, des lettres importantes à écrire (n’étais-je pas son secrétaire à Paris?) tout cela afin de nous laisser seuls.

Courses sous bois avec Madeleine, causeries prolongées, sauf quand il fallait du silence ou quelque rêverie solitaire...

Chers souvenirs! chères soirées dans le petit salon d’un rose passé où, parfois, on fait flamber deux ou trois bûches pour ajouter encore une touche de tiède intimité.

Cernaux m’avait prié d’emporter des toiles, du papier, mes pinceaux, mes couleurs, mes crayons.

«Il ne faut pas vous ennuyer chez nous, ni trouver le temps long.»

M’ennuyer!

Madeleine me montre les points de vue, les détails du paysage qui lui agréent plus particulièrement. J’en fais pour elle des esquisses que, plus tard, je reprendrai ou des dessins plus poussés que je saurai, j’espère, graver, un jour, et qui deviendront des eaux-fortes.

Ce matin, lumineux et faste entre tous les matins, nous avons visité ensemble une petite église provençale, toute proche, rustique et d’un style assez pur. Des souvenirs d’enfance la lui rendent chère. Nous sommes entrés. Je voulais la bien connaître.

En sortant, Madeleine m’a dit, tout bas:

«Je rêverais que cette petite église fût décorée par vous, à votre idée, librement, sans contrainte... Elle me plairait plus encore, je la chérirais davantage.»

Un silence s’interposa où j’attendais que ses lèvres me dissent autre chose.

«Car je vous aime aussi, Monsieur Duroy; j’aime en vous l’homme et l’artiste... Michel, je vous aime d’un très tendre amour.»

Nous retournâmes à la villa; nos mains jointes tremblaient et nos lèvres, bientôt, se connurent.

* * * * *

L’après-midi de ce même jour, comme un vent d’est assez oppressant se levait, déconseillant la promenade habituelle, Cernaux voulut causer avec moi, seul à seul.

«Parlons franc, Duroy. Je me doute, depuis assez longtemps, que vous êtes épris de Madeleine. Cette union ne me désobligerait en rien. Vous m’êtes très sympathique, mon ami, et je sais, d’autre part, que les fatigues de la guerre passeront avec quelque repos. Avant peu, je reverrai le jeune homme vigoureux et fin, au regard direct, à la poigne solide, que j’ai connu. Votre regard, vous l’avez toujours, mais ça n’empêche que vous semblez fort démoli. Nous y mettrons bon ordre. La question santé devant être liquidée à bref délai, je ne puis vous cacher qu’il me plaira beaucoup de vous appeler mon beau-frère. Le projet convient tout à fait à maman et puisque vous tenez à lui demander, ce soir même, la main de sa fille, (encore une indiscrétion de Madeleine!) il se peut qu’elle vous l’accorde... Il se peut, car les femmes changent parfois d’avis... Débrouillez-vous!

«Quant à Madeleine... quant à Madeleine... la question se présente tout autrement...

«Ne pâlissez pas! n’ayez pas l’air agité! Sacrebleu! on a meilleure tenue, dans la banque! Une mauvaise note à votre passif, mon cher Duroy!... Quant à Madeleine, disais-je, cette folle prétend qu’elle vous aime. Je le savais aussi. Néanmoins, elle a pris l’inutile soin de me l’affirmer avec une malséante violence. Nous avons même commencé, avant-hier, à ce sujet, une petite discussion qui tournait à l’aigre, dès le début. Cette jeune personne me devrait, pourtant, un peu de respect: elle est de quinze ans ma cadette!

«Je comptais, en rentrant à Paris, vous proposer une assez belle situation dans la banque, mais qui vous obligerait à passer un an, tout seul, en Chine, en Indo-Chine et au Japon, afin de visiter de près nos succursales, de m’en rapporter des nouvelles précises, de vive voix et par un rapport détaillé... Après quoi vous auriez eu le loisir de vous marier, si, cher Monsieur, vos intentions étaient... stabilisées.

«Fureur de Madeleine qui répond tout net, tout cru, avec une autorité que je ne lui connaissais pas. (Comme on se leurre!) Elle doit la réserver pour les grandes occasions. Donc, Madeleine, ma sœur, toujours très obéissante à mes moindres suggestions, m’affirme que ces projets sont absurdes, que je ne vaux pas la corde pour me pendre, que je désire son malheur, que votre temps de guerre, par suite des méfaits de la tondeuse, a déjà changé l’onde (vous entendez?) de votre chevelure, enfin que la solution la plus simple est de vous épouser ici-même, à Hyères, dans cette petite église qu’elle aime tant. Un voyage en Extrême-Orient serait un magnifique voyage de noces, suivi d’un idéal séjour... et ma sœur, au cas où je me permettrais une opinion différente, s’est remise à dire des bêtises, un peu plus fortes, cette fois, et que je n’ose répéter.

«Il s’en est suivi, mon cher Duroy... que j’ai cédé à ses aimables fureurs. Veuillez saluer respectueusement votre futur beau-frère; allez embrasser maman, ma houleuse sœur Madeleine... et soyez heureux.»

* * * * *

Ma tête bat! j’ai la fièvre! je souffre de nouveau!

Où donc est Madeleine, Madeleine, ma femme? Madeleine! où donc es-tu?...

Je roule dans une ombre épaisse, puis, soudain, il me semble que j’entends pleurer... Ce sanglot me fait mal... Ce sanglot me fait plus mal encore!...

Une idée nouvelle surgit... Ah! surtout pas cette idée-là, ou je perdrai la tête pour de bon!...

Mais qui se permet de sangloter si près de mon chevet?

XII

Étrange apaisement...

J’ouvre les yeux assez tard: la pendulette m’a bientôt renseigné. Je me sens vite calme, ma tête est libre... 32 multiplié par 26, cela fait... 832. Je vais en profiter pour élucider un peu le problème d’hier. J’éviterai, si possible, de m’émouvoir. Je jouerai le rôle du monsieur que la question n’intéresse pas, qui cherche la solution comme celle d’un mot croisé lu à la fin de son journal.

En somme, je garderai mon sang-froid; c’est la meilleure défense, car il m’en faut une, effective, facile à manier, si je veux vaincre l’ennemi bien armé, vigilant, qui me surveille et qui, pour avoir l’air de me soigner, se fait représenter par ce petit homme mince, au nez chevauché d’un lorgnon. Voilà l’ennemi.

Si malade, apparemment, il se peut que je délire, que je parle dans mon sommeil... L’ennemi en profitera pour me garder plus longtemps au lit, pour faire durer la comédie (lui seul, au demeurant, la trouve drôle,) et préparer son succès.

Résumons... Et d’abord, il est certain que l’on me cache Madeleine, Madeleine, ma femme. Voyez comme je me dis cela d’un air paisible: l’air de celui qui va se venger, mais dont le masque, bien sculpté, bien peint, a l’expression de la douceur!

Madeleine serait-elle encore chez sa mère, là-bas, près de la petite église où nous nous sommes mariés, en partant pour la Chine, l’église provençale dont elle m’a confié la décoration? L’hypothèse n’est pas déraisonnable, mais cruelle, atroce par sa cruauté!

Ce matin, je verrais si bien Madeleine tout auprès de mon lit, causant à voix basse, après m’avoir réveillé par un baiser! Jadis, ma femme et moi ne nous quittions guère. Je vais vous en donner tout de suite un exemple.

* * * * *

Après la longue traversée de Marseille à Saïgon, suivie de traversées plus courtes, pour visiter les succursales de la banque, où il me fallait accomplir ma charge d’inspecteur, il nous avait plu, partant de Hong-Kong, de retrouver en des voyages à cheval une liberté entière. Seule notre curiosité ou notre fantaisie dessinait la route à suivre.

Madeleine monte bien à cheval: elle le sait et faisait avec moi de rudes randonnées. Peu lui importait de coucher sous la tente, de manger dans une auberge de hasard. Nous chevauchions des journées entières, botte à botte, nourris de beaux paysages et en espérant pour le lendemain de plus beaux encore. A ce pays, nous demandions la pâture d’un quotidien conte de fées... Il ne nous le refusait pas.

Voulions-nous retourner en France, par hasard? Un coup d’aile nous transportait au pied de la petite église où, certain jour, Madeleine m’avait paru si belle.

Je vous ai dit, n’est-ce pas? que notre mariage s’était fait en famille, sans autres invités que ce Jérôme Devilliers dont il fut déjà question (Édouard Cernaux et lui nous servaient de témoins) et trois cousines venues de Marseille, assez gentilles mais un peu sages...

On ne peut pas chevaucher sans fin, si fort que l’on s’y plaise. Il y eut un long séjour à Pékin, où je me suis remis à mon travail de peintre, un voyage en divers lieux du Japon, après quoi nous rentrâmes en France, au bout de dix-huit mois.

Je ne regrette pas une heure de ce voyage: toutes furent belles, surprenantes, variées et chacune apportait sa griserie, son harmonie, son baume...

Aujourd’hui, seulement, quelque chose paraît avoir manqué.

* * * * *

Traverser la Chine comme nous le fîmes, ne rien rencontrer de ce qui hante les routes, les temples, les bois, l’empire entier et ne s’en douter que plus tard!...

Cet après-midi, couché dans mon lit, en France, des apparitions me sont révélées que nous avons dû croiser sans les voir. Je sais qu’elles étaient là et, sur le moment, nous n’y prenions point garde.

L’immense dragon tout en or, aux yeux d’émeraude, qui s’amusait, semblait-il, à prendre nos deux chevaux dans les lacets de sa mouvante queue...

L’oiseau couleur de perle, aux longues ailes, qui s’envola sous le nez de nos bêtes, vira lentement dans l’air, frôla d’une de ses molles plumes le visage de Madeleine, se perdit au sein de la brise qui soufflait, mais, avant de disparaître, laissa choir de sa griffe précieuse, baguée de rubis, une fleur faite d’aube qui, soudain, tomba en poudre dès, que sautant à terre, je l’eusse recueillie au bord de la piste que nous suivions.

Nous n’avons rien vu de ces spectacles et rien même de l’image vivante des dieux enclos dans les statues de pierre que nous regardions, l’un et l’autre, en nous extasiant...

Ne le regrettons pas: il se peut que Madeleine s’en fût effrayée.

* * * * *

Trois semaines à Hyères nous servirent à prendre l’air de notre pays, à savoir le respirer... mais, à ce moment, il me semble que j’ai perdu la mémoire. Je me souviens d’avoir revu ma belle-mère, se portant bien, mon beau-frère Édouard, venu de Paris en notre honneur. Je me retrouve moi-même, juché sur une haute échelle, pour étudier sur place les possibilités de ma future décoration de la petite église...

Tout en haut... sur l’avant-dernier échelon... Oui, j’en suis certain. Je regardais à droite, puis, dans ma main, un croquis rapide pris en Chine, sur mon album... (Je tiens mon sujet depuis longtemps!)

Madeleine, près de la porte grande ouverte de l’église m’indiquait du doigt les pans de mur, et me rappelle mes projets...

Je suis au sommet d’une échelle... Je parle à ma femme éclairée par un beau soleil, au seuil de l’église. Madeleine est vêtue de blanc; elle porte un chapeau de paille... La couleur du ruban de ce chapeau se présente à mes yeux: un vert vif, un vert de sauterelle (aucun doute!) Quelle splendide lumière! Je tourne un peu la tête pour mieux l’admirer...

Tout cela ne m’explique pas le moins du monde pourquoi on m’a séparé de ma femme, mais puisque, ce matin, je me sens assez calme, si j’essayais de faire une allusion à l’Ennemi qui, je pense, arrivera dans une demi-heure environ, une allusion lointaine qui lui laisserait deviner, sauf s’il est une bête, que toute sa stratégie ne vaut plus rien, du moment qu’elle est contrariée par la mienne?

Mieux encore: je vais lui prouver mon bon sens en posant une question banale. Il y répondra certainement, grâce à cette banalité même. Cherchons la question que je devrai poser...

Ceci, je crois, pourrait convenir. Je viens de voir apparaître, en face, Maxi... je veux dire Jérôme; or vous n’ignorez pas qu’à Paris, les médecins du même quartier se connaissent et Jérôme jouit d’une grande réputation; on me l’a cité comme un chirurgien hors de pair.

Bon Dieu! je ne pensais pas que Jérôme s’ingénierait à me rendre service, une fois de plus!

Je puis parler. Je parlerai doucement, tranquillement, comme si je demandais: «Docteur, faites changer, je vous prie, cette ampoule électrique qui me gêne, le soir,» ou bien: «Docteur, à quel jour de la semaine sommes-nous?» afin qu’il s’imagine que je ne puis voir le calendrier, près de mon lit.

Je me répéterai d’abord la phrase, je la préparerai, à la façon d’un enfant bègue qui se force à bien prononcer, puis...

XIII

Ah! j’entends une porte qui s’ouvre à l’étage en dessous: c’est l’Ennemi dont je connais les habitudes, le docteur au nez pointu! Dans cinq minutes, il entrera. S’il m’était possible de lui tendre la main, peut-être poserais-je mieux la question... Non, ce serait donner prise à l’Ennemi. D’ailleurs tout essai de geste est une torture: je souffre trop. Je me contenterai donc de parler... Attendons.

Le voici! Il me tâte le pouls, se penche sur moi, se redresse, me considère avec attention.

C’est l’instant propice, et je dis, d’une voix égale, en tournant les yeux vers la fenêtre:

«Docteur Devilliers, n’est-ce pas?»

Un sourire, d’abord...

Je n’imaginais pas que l’Ennemi saurait courber ses lèvres de manière à sourire sans apparence d’artifice (Méfions-nous du traquenard!) puis le sourire s’éteint et je lis sur ce visage faux une expression d’inquiétude. Il est découvert et s’en doute, mais il a néanmoins murmuré:

«Oui, le docteur Devilliers... Ne vous agitez pas, mon ami!...»

Et n’a plus soufflé mot.

Moi! son ami!

Il n’en est pas moins vrai que j’avais deviné juste. Alors, puisque Jérôme Devilliers demeure en face, pourquoi ne me soigne-t-il pas? pourquoi n’a-t-il jamais mis les pieds ici? Devilliers est chirurgien, direz-vous. Bast! Il me connaît mieux qu’aucun médecin et ne me l’a-t-on pas vanté pour sa science en médecine générale... Par conséquent...

J’avoue que ses paroles m’inquiètent... Ne se serait-il pas aperçu que je regardais la fenêtre? Il m’en bouchait presque la vue. Sa phrase n’était-elle qu’une phrase d’apaisement, le baume spirituel offert à l’agité? Je lui parlais d’un homme très connu; il a répondu: «Oui, le docteur Devilliers,» afin que je me taise, pour couper court. J’aurais nommé le président du Conseil ou l’ambassadeur d’Italie que la réplique eût été de même ordre: «Oui, Monsieur Untel.» C’est ainsi que l’on traite les enfants, lorsqu’ils inventent des mots biscornus et veulent qu’on les leur explique. On répond n’importe quoi.

Pour soutenir le bon renom de sa clinique, l’homme au nez pointu tient peut-être à ce que ma fièvre ait baissé, ce soir, mais il se moque bien de la question que je lui posais avec angoisse.