Part 3
Vous ai-je dit que l’homme au lorgnon m’a relevé la tête en haussant de ses mains mon oreiller sur un autre? Cela se fit hier soir. Reposer à plat devient vite insupportable et le paravent chinois, (pourquoi mon œuvre se trouve-t-elle ici?... question à classer), étant toujours replié contre le mur, afin de m’interdire les voyages à bon marché en Extrême-Orient, mon champ d’horizon est augmenté vers le fond, dans cette pièce étroite et longue.
La chambre où je souffre doit être au troisième étage, sinon plus haut. Je n’aperçois rien de la rue, néanmoins je vois la maison d’en face et un appartement à mon plan. Les vitres ont des stores, mais, de temps à autre, si la lumière est allumée, là-bas, avant qu’on ne ferme les persiennes, de vagues formes m’apparaissent, des formes humaines qui se déplacent.
Allons! voilà qui est décidé: je vais m’intéresser à ces êtres, je me mêlerai à leur vie et si je ne puis les distinguer suffisamment, je suppléerai en inventant. Surtout n’essayez pas de me défendre les quelques plaisirs innocents que je tente de m’octroyer. Ne collez pas sur les vitres du papier noir!
Ces gens seront mes amis. Chaque fois que je sentirai ma tête et mes yeux trop pleins de l’image que vous savez, je rendrai visite à mes voisins, vis-à-vis. Ils sont deux, en ce moment: un homme assez gros, assez grand, (je le déduis de la mesure probable des fenêtres,) une femme, plus petite et qui paraît mince.
Je vous suivrai, Monsieur, Madame...
Au fait, avez-vous des enfants? Peut-être ne sont-ils pas rentrés encore de l’école, quoiqu’il soit bien tard, ou se livrent-ils à quelque fameuse partie, dans le fond de l’appartement.
Décision primordiale:
Monsieur Madame, je vais tout de suite vous baptiser.
Comment parler à des gens anonymes? Parle-t-on à un mur sans décoration? Nommés par moi, mes amis, dès demain, vivront davantage.
Chère Madame, je vous appellerai dorénavant Lucie, du nom de la petite paysanne qui fut mon premier modèle, qui me fit passer pour un criminel notoire et, par ailleurs, me rendit service. C’est donc là, déjà, un témoignage d’affection réelle, très respectueuse, que je vous prie d’agréer.
Vous, cher Monsieur, serez baptisé Maxime, d’après le deuxième prénom, à vrai dire, peu usité, de mon meilleur ami, Jérôme Devilliers que j’ai en quelque sorte perdu de vue.
Votre embonpoint, deviné à travers le treillis des stores, a suscité l’image de ce bon compagnon. Il faudra, d’ailleurs, que je parle bientôt de Jérôme, je n’y manquerai pas, mais il me semble, aujourd’hui, que Maxime vous convient admirablement. Serrez la main que je vous tends et, de grâce, ne vous éloignez pas trop des fenêtres.
Lucie... Maxime...
Cette petite conversation de début m’a rafraîchi la tête. Je puis m’occuper, quelque temps, d’autre chose. Chut! n’intervenez pas: je saurai m’arrêter quand il faudra.
* * * * *
Mon stage à la banque me procure un certain agrément. J’y fais de nombreuses connaissances. M. Édouard Cernaux, _le patron_, se montre toujours cordial à mon égard. Peut-être ne conserve-t-il pas de sa cousine Valérie Duroy un souvenir enchanteur et veut-il me le faire sentir. Les travaux dont je suis chargé n’ont rien qui m’enthousiasment ou m’enivrent, mais je m’y plie sans difficulté manifeste. La comptabilité ne me rebute pas et la nécessaire connaissance de l’anglais m’est d’une acquisition facile, car les langues vivantes étaient les seules parties du programme où je montrais, jadis, un certain zèle. Le père Verdier avait presque l’air de s’en offenser, car il les tenait, ces études, pour secondaires, sinon superflues, et les enseignait mollement, au lieu que le professeur du collège d’où je fus renvoyé se servait d’une méthode habile qui donna de bons résultats. Je me plais en outre à causer en anglais avec le caissier-adjoint de la banque, un gentil garçon, anglais lui-même.
J’en rougis, mais je dois vous confesser tout de suite que je viens d’être lâche. J’habite encore l’appartement de ma tante: un bail fort long me le permet. Cet appartement où logent de tristes, de gris, de mauvais souvenirs, n’a changé ni par son atmosphère, ni par ses teintes. S’il m’arrive de m’en moquer, c’est de mauvaise grâce. D’ailleurs, j’ai conclu avec Angèle, la cuisinière, dont les services me restent assurés, un pacte à ma convenance. Elle garde, dans une pièce de débarras, donnant sur l’escalier de service, les deux chats et le perroquet.
«Mademoiselle les aimait tant!»
Isidore, Paul, ni Virginie ne semblent se plaindre de ce coup d’état: la bonne Angèle les soigne par piété, par devoir, par dévouement à la mémoire de sa maîtresse disparue, bien que, de celle-ci, elle eut souvent à se plaindre... Sentiment complexe. Je ne mets jamais les pieds dans l’antre réservé à ces trois bêtes, jamais, je vous le jure, et les miaulements non plus que les jacassements ne franchissent le seuil de mon domicile particulier.
Oui, j’habite encore ma chambre à coucher à laquelle j’ai adjoint une petite pièce voisine, ancien cabinet de toilette devenu mon bureau. J’ai changé le papier des murs, les rideaux, la plupart des meubles, certain tapis d’un vilain jaune. Je possède aussi quelques planches fixées au mur; elles me servent de bibliothèque.
Sans doute avez-vous déjà compris que seules les dispositions testamentaires de ma tante me permettent ces luxes divers, bien qu’elle ait fait des largesses à l’abbé Verdier et légué de nombreux souvenirs, (clairement désignés, afin que l’on ne se trompe point), à de vieilles dames dont le nom m’était connu mais qui me paraissent toutes du même modèle, aussi bien par le costume, la voix, le geste, que par l’expression.
Souvenirs de ma tante Valérie! J’ai prié le photographe du coin de la rue de les immortaliser. «Touchante attention» s’est écrié je ne sais quel cousin. Ceux qui m’appartiennent sont réunis sur une table Louis-Philippe et je rêve déjà de peindre d’après eux, plus tard, une nature morte, ou d’en faire une pointe-sèche vigoureuse... Un jour, j’exposerai cela dans un cadre d’ébène:
MICHEL DUROY
_Le Goût de Tante Valérie_
Il me semble que je deviens inutilement méchant, mais ne vous ai-je pas dit que mon ancien maître de dessin tenait de pauvres essais de caricature pour offensants? Je crains qu’ils ne fussent surtout maladroits.
M. Cernaux, mon patron, est aussi devenu mon tuteur. Je n’ai qu’à m’en louer: il ne me gêne guère et me laisse la bride sur le cou. Je vais souvent dîner chez lui, nos causeries se prolongent...
Parfois, nous ne sommes pas seuls.
VIII
Non content de les avoir baptisés d’office, l’un et l’autre, je viens d’unir en justes noces Maxime et Lucie. Il m’eût été désagréable de fréquenter un couple irrégulier, et quels reproches me seraient venus d’outre-tombe, par un message de tante Valérie!
«Dans notre monde, mon cher neveu, cela ne se fait pas.»
Il m’est donc possible, depuis onze heures un quart, de fréquenter sans honte ces amis de date récente: une pendulette, posée tout au bord de ma vision, près de la tête de mon lit, me permet d’affirmer l’heure exacte du mariage, béni de loin, d’ailleurs, par un portrait du pape, laissé au mur par quelque ancien malade.
Maxime et Lucie reçoivent des visites que je ne connais pas. Des ombres, des profils nuageux, des masses grises entrent, prennent un siège (puisque la silhouette incertaine se raccourcit), puis s’en vont. A la réflexion, cela me semble tout naturel: sans doute, vient-on féliciter les nouveaux époux que, par discrétion, je laisse à leur bonheur.
Parlons plutôt, si vous le voulez bien, des soirées que je passe chez M. Cernaux et sa femme, personne d’un agrément tout différent, un peu popotte à l’avis des mauvaises langues, mais fort agréable et bonne musicienne.
D’abord, je me rendis chez eux à cause de certains convives étrangers, de commerce agréable, et qui bavardaient librement, de façon intéressante. Puis... j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Aux instants où je me trouvais en tête à tête avec mon chef, il me montrait souvent les dernières acquisitions qu’il avait faites, en vue d’augmenter sa collection de gravures: une marotte, avouait-il. Elle en valait la peine.
Je crois bien que c’est grâce à lui que je me suis laissé tenter par ce métier de l’eau-forte.
La chambre où je couche est mal éclairée, au lieu que la petite pièce voisine reçoit une très bonne lumière. Mon atelier y est installé. Une table de taille moyenne, quelques livres de références, quelques bouteilles et cuvettes, pour les acides, des plaques de cuivre et de zinc, deux pots où je mets les vernis, une boîte pour les outils de mon métier: pointes, polissoirs, grattoirs, roulettes, burins, etc. et, dans un coin, deux grands cartons pleins de papiers divers (M. Cernaux m’a procuré du vieux japon de qualité).
Rien d’autre.
Le tapissier a installé devant la fenêtre, à l’extérieur, un store mobile qui permet de régler la lumière, de la tamiser, quand le soleil me gêne.
Et le reste de l’appartement de ma tante, qu’est-il devenu? sa chambre? son salon?
* * * * *
Nous en revenons à mon aveu de lâcheté: vous me mettez au pied du mur...
Eh oui! je n’ai pas osé y toucher. Les meubles sont enveloppés de leurs housses, les tiroirs du bureau sont fermés à clef, les bibelots (si ose les nommer ainsi) gardent leur place ancienne, indiquée par la cuisinière, Angèle: sa mémoire est infaillible; enfin, un certain nombre d’œuvres d’art de tendance religieuse, devant lesquelles il me prend des envies de pleurer d’ennui, et des fleurs peintes, sans plus de fraîcheur.
Assurément, il m’a fallu trier, examiner tout cela, sous les yeux de M. Cernaux, exécuteur testamentaire, peu de jours après la mort de ma tante, mais je n’ai pas fait appel au marchand de bric à brac. Plus tard, le courage m’a manqué de mettre le nez dans ce fouillis ordonné. Je me suis contenté de fermer les portes et de confier les nombreuses clefs à Angèle.
Il est certaines habitudes d’ordre dont la seule apparence donne froid dans le dos. Celles de ma tante étaient de ce genre. Classement rigoureux et bizarre tout ensemble: on découvrait des objets qu’elle jugeait précieux, je pense, remisés en des endroits étranges, des coins poussiéreux, une cachette saugrenue, bien enveloppés, néanmoins, étiquetés et même numérotés. Les numéros se retrouvaient dans un répertoire, suivis d’indications en abrégé d’un déchiffrement difficile auquel je ne m’attardai pas.
Mais la plus belle découverte fut celle d’un coffret en bois des îles d’un superbe amarante fort bien travaillé, qui contenait trois enveloppes bordées d’or, sur lesquelles on lisait ces suscriptions... j’allais dire ces adresses, à l’encre rouge:
_Pour Paul, félin valeureux._
_Pour ma très douce Virginie._
_Pour mon Isidore, en reconnaissance de vingt ans d’amour. (Lundi de Pâques.)_
Dans les enveloppes quelques feuilles proprement pliées, où se lisaient les dates de l’achat des trois bêtes, avec les prix, plus le récit, divisé en paragraphes, des événements heureux ou malheureux les concernant.
Par exemple:
_Mardi, 12 juillet. Isidore s’est blessé la patte sur une coquille de noix. Le vétérinaire, mandé en hâte, me donne de l’espoir. Il promet de revenir Vendredi, mais, pour plus de sûreté, j’ai porté un cierge à l’église._
_Vendredi, 15 juillet. Tout va bien! Dieu soit loué!_
Il était aussi question, dans une enveloppe rose, des amours de ses chats, ce qui dénotait, chez ma bonne tante, une érudition érotico-féline vraiment remarquable. D’où provenait-elle? Cette enveloppe rose révéla des descriptions assez surprenantes par leur précision, par leurs détails, et toutes datées, bien entendu, très scrupuleusement.
Je ne puis dire que ces memoranda fussent libertins, l’auteur ayant mis trop de conscience, trop d’application à les rédiger. Dans chaque enveloppe, quelques fleurs séchées finissaient de tomber en poussière.
Ces papiers reposent dans le tiroir d’où je les avais tirés, un jour, un jour que j’étais encore vêtu de noir.
Je ne décrirai pas d’autres objets hétéroclites, inattendus, surprenants, bons tout au plus à jeter: tasses ébréchées, morceaux de dentelle inutilisables, tirelires, peignes édentés, débris divers auxquels se rattachait peut-être un souvenir, bien rangés dans un placard. On les y retrouverait. Je ne portai chez moi que le coffret d’amarante où je garde quelques objets qui me sont chers. Les trois enveloppes dorées, l’enveloppe rose et son ancien contenu, furent ficelées avec les papiers personnels (quatre fortes liasses) de ma tante.
Angèle, qui distribuait jadis la progéniture de Paul et de Virginie dans le quartier, a trouvé le moyen de caser aussi les parents, bien que j’eusse d’abord le projet de les lui laisser... L’un d’eux avait fait ses ordures sur une eau-forte, une épreuve d’essai. Angèle se consolera, je l’espère, en soignant Isidore que j’entends rarement. De plus, ma cuisinière surveille l’appartement, s’efforce à ce que rien n’y soit déplacé, charge sa nièce de l’aider un peu, et prend une fille de ménage pour nettoyer, de temps à autre, selon ses idées, les pièces qui furent condamnées par moi, le maître. Surtout, elle suit pas à pas, et de quel regard de gendarme! le plombier qui vient aveugler une fuite d’eau ou le serrurier qui raccommode une serrure faussée par mes soins.
* * * * *
Lorsqu’il lui arrive de nommer ma tante ou qu’il rappelle ses manies, M. Cernaux se permet parfois de sourire non sans malice.
Un soir, quelqu’un (vous savez qui) l’a interrompu d’un air presque mécontent pour dire:
«Tu racontes cela très drôlement, Ned, (c’est le petit nom qu’elle donne à son frère), mais je n’arrive pas à rire: je songe à la triste vie que menait M. Duroy...»
Je ne sais plus ce que mon chef a répondu.
Ah! vous avez entendu! Je viens de parler d’elle! Il est vrai que je ne l’ai pas encore nommée, cependant je me rapproche de son prénom; je ne cherche plus tant de subterfuges. Comprenez-vous l’importance de l’événement? Sa sœur m’a défendu, comme si j’étais un ami, presque un intime.
Je sais bien que M. Cernaux, surchargé récemment de besogne, m’a pris comme secrétaire suppléant, mais on ne traite pas un employé de banque de cette façon! Je n’avais déjà d’yeux que pour elle. S’en est-elle aperçu, la veille du jour où j’allais quitter Paris, en vue de mon service militaire, ce même soir, ce soir fameux où je lui présentai mes hommages de départ?
Elle m’a dit, tout simplement, sans avoir l’air de me combler de joie et d’espérance:
«Dix mois sont vite passés, mais ne manquez pas de m’écrire. Vous me raconterez votre vie: je me sens très ignorante, n’ayant jamais été artilleur. Dites-moi surtout si l’ordinaire est bon et si vous trouvez des camarades à votre gré. Au revoir, Monsieur Duroy!»
Partir pour Belfort avec un si doux viatique! On s’en irait, le cœur léger, en Patagonie!
* * * * *
Mes débuts au régiment furent heureux, malgré les petits ennuis du métier. Je pus lui écrire; elle me répondit. Je lui racontais mes pauvres plaisirs, mes pauvres peines; elle me répondait par des lettres où je l’entendais me parler, où je la voyais aussi, la tête penchée sur la feuille de papier, ou levée de temps à autre, ses beaux yeux gris tournés... vers Belfort... Je veux que ce soit vers Belfort!
«Cher Monsieur Duroy.»
Le texte m’était bien connu, mais je m’obstinais à contempler la main active, inscrivant d’un mouvement vif des phrases pensées pour moi. Cette petite main aux longs doigts, aux ongles brillants, une main tout ensemble intelligente et belle qui trace des caractères élancés, avec une encre d’un joli bleu, sur du papier dont le gris est comme un rappel du gris luisant de ses yeux.
La page paraît couverte... pourtant, voici quelques lignes en travers, dans la marge de gauche:
«Tâchez de ne pas trop vous ennuyer!
«Sans adieu, cher Monsieur Duroy.
«Votre amie:
«.........»
Il m’est interdit de déchiffrer, aujourd’hui, ces points de suspension, si claire que soit l’écriture qu’ils remplacent. Mon souvenir se couvrirait de brume, puis d’ombre, et finirait par s’évanouir.
La lettre précieuse, glissée dans mon portefeuille, je mets celui-ci dans la poche de mon uniforme et m’enjoins de voiler, quelque temps, les idées qui m’obsèdent.
IX
Il court des bruits singuliers à la caserne. Ils se groupent, s’amplifient, se laissent vite entendre. Nous pourrions avoir la guerre... la guerre nous menace... la guerre est déclarée, la France envahie.
Ce temps, je me le rappelle trop bien pour vous en parler longuement et les détails que je pourrais donner n’intéresseraient guère, cependant, les tout premiers jours, je me permis de rêver de gloire, comme un gosse exalté par ses soldats de plomb. Je me voyais rentrant à Paris, cette guerre ayant été heureuse et courte, serrant la main de M. Cernaux, félicité par lui, puis, aussitôt, invité à passer la soirée, en petit comité, dans une maison du boulevard Haussmann dont il était oiseux de me fournir le numéro.
Mon épopée personnelle fut, je dois l’avouer, très différente.
Je partis, souffrant d’une foulure gagnée à la caserne de Belfort et mal guérie. Elle me fit boiter pendant deux semaines, après quoi je retrouvai ma vigueur coutumière et pus me préparer à cette action nouvelle dont je ne savais pas grand’chose. Jadis, je passais pour un homme bien entraîné, pour un bon cavalier, ce dont tante Valérie avait été flattée, enfin pour un bon marcheur. Je n’ai point dit que mes études à la campagne ne m’eussent été d’aucun avantage, ni que je fusse un gringalet. Le travail, à la guerre, commençait à m’intéresser, lorsqu’il m’advint, causant avec des camarades, de me plier en deux par une secousse brusque et de ne pouvoir retenir un cri de douleur. L’aide-major consulté m’annonça que je souffrais de coliques hépatiques et cet agréable début, d’allure bien militaire, n’est-ce pas? me valut quelque repos sur place. Ensuite, je parus très en forme et me réjouis d’être envoyé au front.
Pendant près de trois mois, je passai inaperçu. J’entendis le canon allemand, je vis couler du sang, j’obéis à des ordres, comme faisaient les autres, jusqu’au jour où, chargé de porter un renseignement à l’un de mes officiers, je crus devoir ajouter au message un trait de comédie déjà jouée en me pliant à la manière d’un objet que l’on ferme d’un coup sec. Cette fois, du moins, mes fantaisies hépatiques me menèrent à connaître le major Jérôme Devilliers qui désira que mon cas fût «suivi», quelques jours. Le major, je l’appréciai avant peu; il nous arriva de causer et ce chirurgien de Paris dont le nom était, m’assurait-on, très réputé, fit de son mieux pour me remettre rapidement sur pied.
J’ai dit (Maxime lui ressemble) que je vous parlerais de ce Jérôme qui devint mon ami... pendant combien de temps?
Je voudrais vous le faire voir. Ses compagnons le blaguaient volontiers, à cause d’une corpulence extrême que rendait plus imposante une taille dépassant de beaucoup la moyenne. A ces plaisanteries il répondait d’ailleurs avec verve. On l’appelait «le Mastodonte», mais cette masse de chair, dominée par une figure d’enfant joufflu, recélait une âme dévouée, sûre et forte, de belle qualité, (l’adoration des hommes qu’il soignait en donnait la preuve quotidienne), et un esprit des plus fins.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, certain jour de répit où il disposait d’un peu de son temps, un propos de hasard, un de ces propos desquels on n’attend rien qu’un propos de réponse tout semblable, aussi passager et vain, m’apprit que le médecin-major Jérôme Devilliers connaissait mon chef, M. Cernaux!
«Mais oui, Duroy, nous étions ensemble au lycée et sommes restés liés depuis lors. Je l’ai même soigné, quand il se cassa la jambe dans un très vilain accident d’automobile. Vous savez qu’il conduit comme un fou (je dis: à tombeau ouvert). A propos, boite-t-il encore? Il est rhumatisant et ses crises lui rappellent son ancienne fracture, douloureuse par temps humide.»
Je n’avais rien remarqué...
«Et sa sœur, l’avez-vous jamais rencontrée? Quels yeux! quelle chevelure! Elle est charmante!»
Je sentis que le «oui» de ma réponse n’était pas aimable, plutôt sec. Il provoqua chez le major un regard étonné. Je me reprochai ce regard.
Le lendemain, il me parlait de son fils, tout jeune étudiant en médecine et qui vivait à Paris.
«Il rêve de s’occuper plus tard de neurologie, le sacripant! C’est son idée fixe, mais, pour le moment, il se rend utile dans les hôpitaux. Un brave garçon, mon petit Adrien... Je vais vous montrer sa photographie. Même sans être très perspicace, vous saurez reconnaître, Duroy, qu’il ressemble surtout à sa pauvre mère, morte quand il avait trois ans. Elle était mince, fine, presque fluette... Adrien ne tient pas de moi: le voici.»
Un visage anguleux d’adolescent, au nez pointu, déjà chaussé de lunettes. Ce visage ne fait-il pas naître en moi un souvenir? Non, pas le moindre. Je m’en étonne aujourd’hui... Bast! les souvenirs surgissent ou se refusent de façon si bizarre! et, ce jour-là, tout en paraissant m’intéresser vivement à la photographie, pour effacer le «oui» malencontreux, je crois bien que je pensai à autre chose.
Néanmoins, pourquoi cet excellent homme ne fait-il plus mention de M. Cernaux, son ami, ni de la personne aux cheveux d’or, aux yeux d’un gris qui ne s’oublie pas, et si charmante, à son avis?... Je m’en doute, peut-être.
Moi, je rêvais d’elle tous les jours et même tout le long de ces jours: la guerre ne m’empêche pas de songer à ses chères lettres qui m’apportent leur singulier enchantement. Elle m’écrit souvent, très souvent. Je sais par elle que M. Cernaux va partir pour Salonique et sa sœur s’en montre très inquiète.
Si le major Devilliers l’ignore, ne devrais-je pas le lui dire?
Souffrant de nouveau, je ne sais au juste de quoi, je ne pose plus pour le jeune athlète et le bon soldat. Je viens d’être requis par le major, afin de l’aider dans son travail, très modestement: je lave la table d’opération, je nettoie les cuvettes... Joli métier!
Oui, certainement, je vais lui parler.
«Votre ami, M. Cernaux, va être envoyé à Salonique.
--Tiens! il vous l’a donc écrit? Merci, Duroy, mais je le savais d’hier. Il regrettera son ancien poste. Dans ma lettre d’il y a trois jours, je lui parlais de vous et de notre rencontre inattendue... Mon cher Duroy, ne manquez pas de veiller à ce que ma provision d’ouate hydrophile soit renouvelée...
--Pensez-vous que je pourrai bientôt?...
--C’est promis, vous dis-je. Dès le début de la semaine prochaine, vous recommencerez à tirer le canon avec vos camarades, puisque ce divertissement a pour vous tant de charmes!»
Faire autre chose! L’ennui, un lourd ennui m’accable, dès que je me trouve condamné à l’inaction ou bien à des besognes que n’importe qui ferait tout aussi proprement que moi.
Le major tâche de me consoler, mais il n’y arrive pas, il n’aurait pu y arriver, ignorant ce qu’alors j’ignorais moi aussi et que je sais bien, aujourd’hui.
* * * * *
L’ennui me suivait pas à pas, en personne, «en personne», je l’affirme! Je ne le voyais pas. Je le vois à présent, dans mon souvenir. Étais-je à ce point aveugle?
Cet homme maigre ne portait pas notre uniforme, mais un sarrau gris, sanglé... Son crâne à cheveux gris, assez longs, tombant sur la nuque, était coiffé d’une calotte grise. Des mains très osseuses, démesurées, me semble-t-il, et toujours gantées de gris, oui, je dis bien, gantées. Sarrau, cheveux, calotte et gants étaient du même gris sans reflets: un gris mort.
Il me suivait partout, il se plantait devant moi quand je nettoyais les instruments du major... ou ne faisais rien. J’en suis certain, maintenant, et il me paraît étrange qu’à l’époque je ne m’en fusse pas douté. Jamais je ne pensais à l’homme gris, silencieux et maigre qui ne me quittait pas. J’avais donc la berlue?
Mais, aujourd’hui, comme je me le rappelle avec précision!