Part 2
Mais Isidore vient d’interrompre tante Valérie. Brusquement, il s’est envolé, une chaînette pendue à la patte gauche. Il plane, soutenu par des ailes immenses, et parle d’une voix que je ne lui connais pas: la voix d’un ange évadé de son vitrail.
«L’abbé Verdier, dit Isidore, est un vieil imbécile qui ne sait que raser Michel. Paul et Virginie sont des chats galeux ou le seront, un jour. Tante Valérie est une pécore mal coiffée, mal habillée, mal chaussée et moins gentille pour son prochain qu’Angèle, sa cuisinière.
«Dors, mon petit Michel! dors! Je t’éventerai de mes ailes et te donnerai de beaux rêves.»
IV
Je vous ai dit que j’entendais jacasser Isidore et miauler les chats de ma tante. Il se passe, aujourd’hui, quelque chose de tout différent.
Je regarde la cascade qui rejaillit sur une dalle noire et, durant que je contemple ces jeux d’eau, je me sens interrompu, en quelque sorte, par une voix toute proche de moi, tout à côté de mon lit (puisque je suis couché), la voix de l’homme au lorgnon.
Les autres bruits étaient des souvenirs de bruits, ce faible murmure semble d’une qualité différente: il appartient à l’instant présent. J’écoute et me dépêche de retenir la phrase nouvelle, si précieuse...
«Certainement, il va mieux, mais il parle encore beaucoup. On pourra, néanmoins, lui donner quelques libertés, avec prudence.»
Sa voix a baissé; je n’entends plus rien. N’importe! J’ai fermé les yeux et, contre mes paupières, j’ai inscrit la phrase sur un mur crépi à la chaux, en grandes lettres majuscules, bien noires. Ainsi je pourrai la relire à ma guise.
Une heure plus tard, je suppose, j’ai entendu des pas feutrés, j’ai vu des ombres qui bougeaient autour de moi, pendant que je m’exposais un problème très compliqué, très grave, et tâchais de lui établir une solution raisonnable... Mais comme ces travaux sont malaisés!
Je sais que je suis malade: mes douleurs de tête me le rappellent. Je sais que je suis en Chine: les quatre paysages que je vois me sont trop connus. Pourquoi donc ne m’a-t-on pas renvoyé en France, là-bas, où j’avais accoutumé de vivre?... Je ne trouve rien, je m’y perds!
Oh! que se passe-t-il? La cascade se déplace; je ne la vois soudain que de biais, et la masure n’a pas du tout le même aspect. Quoi! se peut-il qu’elle résiste, si branlante, à un tel déplacement? Aussitôt après, le bosquet de bambous s’en va et la courbe du fleuve se détord pour s’enfuir à la manière des serpents.
Un magicien a dû passer, un magicien de Chine, car tout a disparu.
* * * * *
Il faut que je réfléchisse, sans me troubler... Comment faire?
«Je t’ai prié, Michel Duroy, de bien réfléchir, sans te troubler!»
J’ai si grand peur, que je dois me donner des ordres, pour m’affermir.
«Posez-le contre le mur», dit une autre voix... La mienne? la voix du magicien? Non: celle de l’homme au lorgnon.
Du gris, du gris assez lumineux... je n’aperçois rien que cela, aux alentours. Plus de feuillage, ni de jonque, ni d’eau bourbeuse ou vaporisée; rien, vous dis-je, sauf ce gris lumineux, coupé, dans le bas, par une longue barre de cuivre, surmontée à chaque bout par des boules du même cuivre... Mais... mais ne les avais-je pas déjà entrevues? Il me semble... sans que je puisse l’affirmer, cependant.
Tout à coup, les souvenirs accourent de nouveau, se bousculent: je retrouve tante Valérie sous ses aspects les plus charmants, escortée de l’abbé Verdier, de ses deux chats et d’Isidore. Ils font de leur mieux pour m’exaspérer, sans rien inventer de nouveau, car ils manquent d’imagination, mais cette répétition me fatigue plus encore que de méchantes fantaisies.
Pourtant, Isidore ne m’a-t-il pas éventé, un soir, de ses grandes ailes? Oh! ce souvenir je veux le garder, sans jamais y faire allusion.
Maintenant, on parle de tout autre chose.
«Mon petit! je crois que Virginie vient de s’oublier, la pauvrette! sous la bergère brodée. Prends un torchon à l’office et ne manque pas de bien essuyer. Surtout, aucun reproche à la chère bestiole: il faut la traiter avec douceur!»
«Mon petit Michel! Isidore réclame son goûter. Ne dérange pas les bonnes. Va vite! Pourquoi un perroquet comme celui-là serait-il privé de friandises, lorsque nous nous les permettons?»
J’obéissais toujours, sans grâce, il est vrai, sans me montrer flatté de l’honneur que me faisait ma tante... mais j’obéissais.
Je n’étais qu’un jeune imbécile! Refuser n’eût servi de rien, néanmoins il y a des moyens de se venger qui ne sont pas dépourvus d’un certain agrément. Je n’y songeais pas! Aurais-je, moi aussi, manqué d’imagination, de fantaisie? Puisque je rêvais, la nuit, des quelques lectures furtives que je pouvais faire, pourquoi ne pas en faire usage? Ah! les gosses sont bien peu dégourdis!
Tu ne peux supporter ta tante, ton professeur en soutane, Paul, Virginie et Isidore?... Moque-toi d’eux! Invente une mascarade où ils joueront les rôles qu’il te plaira de leur imposer. Transforme tante Valérie en vieille sorcière! La voilà qui perd ses dents; ses cheveux sont pleins de poux, une araignée lui pend au nez et le jour où elle reçoit l’évêque en tournée pastorale, au moment où elle lui fait sa révérence, je ne sais par quel accident sa jupe est tombée, son jupon a suivi, un vent-coulis venu de la cheminée relève sa chemise et l’évêque, très myope, se penche par courtoisie et met son lorgnon, afin de mieux voir.
Pendant ce temps, Paul et Virginie font des horreurs sur les pieds épiscopaux et le cher Isidore pris d’une crise de pudeur, grimpe le long des jambes de ma tante et ouvre ses deux ailes pour cacher le paysage... ses deux ailes d’ange?
Alors tu entres, tu sauves tout, tu rabats les jupes de ta tante, tu tords le cou aux deux chats, tu donnes Isidore à l’évêque qui s’engage à le garder toujours et qui sort chaussé de soulier crottés.
Pour l’abbé Verdier que nous oublions, on trouvera autre chose, mais je te suggère, mon enfant, de le faire surprendre par ta tante, en train de violer la cuisinière sur son fourneau tout rouge, ce qui répandrait une insupportable odeur de roussi.
Oui... mais je n’y songeais pas! non plus qu’à recevoir en cachette quelques amis de mon choix...
Ouvre leur la fenêtre! appelle-les discrètement! Ils ne tarderont pas à venir. Tu les connais d’après les livres, (interdits ou permis par ta tante,) mais ils vivent et tu pourras leur parler.
En voici un qui a couru le monde. Il te contera de belles histoires du Pacifique où les îles sont des lieux d’enchantement dont jamais on ne se lasse. Les femmes s’y promènent vêtues de pagnes, portant des fleurs dans leurs lourds cheveux...
Va te perdre ensuite dans la forêt où les singes se balancent aux lianes, à bout de bras, où le tigre miaule, où la gazelle fuit, où, sur le bord d’un fleuve, de grands sauriens mouillés claquent des mâchoires, où l’orchidée pousse en plein air, sans être garée par des vitres, où le paon blanc étale sa roue magnifiquement, comme pour une cérémonie...
Descends vers le bord de la mer... Les sirènes du flot, assises sur des rocs, se divertissent et jouent avec l’écume. On dirait qu’elles font elles-mêmes des bulles en baisant la crête des vagues et, chaque fois que la bulle crève, il en jaillit un chant, à tel point séducteur, que le roi d’Ithaque, voguant aux alentours, doit faire boucher à la cire les oreilles de ses compagnons.
Te plairait-il d’extraire l’or d’une mine?... C’est un peu plus loin. Ton ami te conduira, mais attends quelques jours, car voici une fée qui vient d’entrer et se froisserait à coup sûr si tu ne l’admirais dans sa danse, au lieu que, si tu parviens à gagner ses bonnes grâces, je crois qu’elle daignera sauter à la corde avec toi.
Puisque tu t’ennuies dans ton lit, Michel, ne perds pas ton temps!
V
Non, ça ne marche pas du tout avec l’abbé Verdier. Tante Valérie s’en lamente, un jour sur deux; elle prend à témoins de ma très honteuse indignité ses chats qui n’en peuvent mais et le chauve Isidore qui ne sait compatir qu’en jacassant sur un ton plus aigre. On va donc tenter une expérience: m’envoyer dans un collège pseudo laïc, mais bien pensant, à la campagne, jusqu’à mon baccalauréat. On s’est même arrangé pour que cette institution de tout repos me garde durant les mois de vacances.
J’ai, paraît-il, enfin bien travaillé. Trois ans, j’ai fait honneur à ma famille (telle est la formule), puis est venu l’affreux accident.
Mes maîtres m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Les beaux-arts... ces mots me forcent à m’interrompre.
Tout à l’heure, je vous parlais d’un paysage qui s’en allait en morceaux. Je comprends pourquoi! Le paysage était simplement un paravent à quatre feuilles que l’on ouvrait devant la fenêtre. Il m’enchantait si fort que j’avais à peine remarqué la barre de cuivre de mon lit et ses deux boules.
Ce paravent, je l’avais peint moi-même, là-bas, en Chine. Mais je ne suis donc plus en Chine, aujourd’hui? Je suis peut-être à Paris! Ah! que de choses m’assiègent! Ne m’en veuillez pas: je me sens plus instable. Excusez... Je retourne en arrière.
Mes maîtres, dis-je, m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Combien ai-je dessiné de roses, de pots en grès, de chaises, de bustes en plâtre, jusqu’à satiété, jusqu’au découragement! mais je m’en consolais, étant autorisé à fouiller dans la bibliothèque du collège, bien fournie...
Et puis est survenu l’affreux accident.
Un jour d’été, jour de vacances où l’on me laisse un peu de liberté, je me suis rendu au village, emportant de quoi dessiner, pour mon plaisir, cette fois. Ayant fait connaissance, dans un bosquet, d’une gentille paysanne de mon âge (quatorze ans), je causai avec elle et, comme nous pensions être à l’abri des indiscrets, je la suppliai honnêtement de se dévêtir, afin de faire un croquis de son corps que je supposais agréable à voir, surtout pas en plâtre. Le temps était chaud; elle consentit et je commençai ma première œuvre d’après le modèle vivant.
A peine ai-je indiqué l’attache délicate de l’épaule qu’un de mes professeurs survient, l’un des moins tendres. Il pousse un cri d’horreur, il lève les bras au ciel et, ne trouvant plus les mots qu’il faudrait dire, il prend la fuite.
Lucette, la gentille jeune paysanne, se rhabille, sans hâte apparente, et ne peut s’empêcher de rire. Je ne lui donne pas tort. De quel crime sommes-nous coupables? Certes, je l’ai un peu caressée, en manière de remerciement, et j’ai même baisé sa jolie nuque, mais le détournement de mineure ne s’est pas autrement accompli.
«Moi, dit-elle, je retourne chez nous. Tout ça: des histoires qui ne regardent personne, et papa se méfie des messieurs du collège qui nous ont joué de vilains tours. Au revoir! vous finirez le dessin une autre fois.»
Je montrai, je l’avoue, moins de désinvolture et m’en fus, ayant accompagné Lucette jusqu’à la porte de son logis, l’oreille basse quand il fallut entrer dans le préau du collège.
Ah! ce fut un scandale sans nom! D’abord eut lieu une façon de jugement, devant le directeur et les maîtres, qui me rappela le sort de maintes nobles figures de l’histoire (avec leurs dates), condamnées aux flammes ou à la roue, pour avoir suivi les ordres de leur démon intérieur (en somme, j’étais peut-être la graine d’un peintre illustre...). Puis, ce fut le cachot, qui ne laissa pas de m’humilier, cette punition étant réservée d’ordinaire aux petits. Mettre au cachot un garçon de quatorze ans passés montrait chez mes maîtres un esprit bien rétrograde! Cette peine afflictive dura trois jours, le temps de correspondre avec Paris; on n’osa pas envoyer une dépêche, bien que le cas en valût la peine. Enfin, je fus conduit sous bonne escorte à la gare, mais mon amie Lucette, mon modèle, veillait, qui me salua au passage par des rires et même par l’envoi d’un baiser. Chère fille! ses jambes étaient d’un galbe délicieux. L’un des répétiteurs du collège devait m’accompagner et remettre son prisonnier entre les mains de Mlle Valérie dûment instruite de mon crime.
Tant que le voyage dura, je songeai aux jambes de Lucette et pas un moment aux jambes de ma tante. Son accueil fut à vrai dire assez frais.
Le silence, le silence absolu; un visage immobile qui ne s’émouvait plus aux caresses des chats, ni même aux proclamations d’Isidore. L’épreuve du cachot continuait. Pour achever cette belle journée, il me fallut subir un discours du père Verdier.
Oui, je comprends que cet homme vénérable se fût trouvé, jadis, un talent d’orateur sacré. Je l’imaginai me parlant du haut d’une chaire... Très éloquent, il me démontra ma honte et mon ignominie par des phrases de grand style, lourdes de sens, vigoureuses, animées par une indignation sincère et coupées seulement, de temps à autre, par des appels lancés par Isidore, se rapportant à un sujet qui l’intéressait davantage: son prochain repas.
«Pour me résumer en quelques mots, il convient que vous commenciez une longue et sérieuse pénitence, afin d’alléger un peu le poids accablant qui pèse, par votre faute, sur les épaules de votre sainte et bonne grand’tante, car, songez-y courageusement, sans faiblir ni discuter avec vous-même, vous qui ne vous êtes assurément pas signalé par vos études, mais en qui je voyais une conscience pure, vous, Michel Duroy, nous avez trompés, entendez-vous? trompés!
--Carotte! Carotte!» s’écria Isidore qui, du moins, montrait de la suite dans les idées.
Et je ne pus, hélas! étouffer l’éclat de rire qui surgit dans ma gorge...
«Ah! Dieu soit loué! prononça une voix tout près de ma couche. Il me semble bien qu’il vient de rire!»
Mais oui, j’ai ri... Pourquoi s’en étonne-t-on?
VI
Le scandale au collège ayant passé toute mesure et ma tante Valérie ne pouvant supporter l’idée que son petit-neveu fût un dévoyé, les décisions à mon sujet ne tardèrent pas. Je fus mis avant peu dans un four à bachot. Ma tante exigea le compte-rendu minutieux de l’emploi de mon temps: Paris est si mal fréquenté, si plein de pièges! Par ailleurs, elle voulut affecter une façon d’indifférence hautaine à mon sujet ou même d’éloignement pour «cet enfant qui s’est déshonoré.»
L’enfant sans honneur ne s’en porta pas plus mal et ne parut guère s’apercevoir de sa déchéance. Il se fit, à l’institution Ménandre, quelques camarades et, bien que le travail fût assez dur, se plaça dans les compositions de manière décente.
Des camarades? n’en avais-je donc pas à la pension récemment quittée? à ce collège dont le recrutement était à tout point de vue surveillé?
Non. Là-bas, Michel Duroy passait pour bizarre, parce qu’il ne détestait pas la solitude; pour un mauvais esprit, parce qu’il se complaisait peu à gagner les bonnes grâces de ces Messieurs par des courbettes et le choix déférant de son langage, enfin, vis-à-vis des autres élèves, pour un faux bonhomme (on employait des termes plus nobles ou plus familiers), non point à cause de son aventure avec Lucette, dont il ne s’était pas encore rendu coupable, mais parce qu’il crayonnait volontiers, sur des feuilles glissées dans ses cahiers, subrepticement, (le bandit s’y montrait assez expert), des caricatures de ses maîtres, de ses camarades, de tout le personnel de la maison, caricatures peu charitables, grotesques, voire même offensantes.
Ce dernier reproche était mérité, mais eussé-je fait la même espèce de charge d’un ami, si j’en avais eu?
L’institution Ménandre, choisie cependant pour sa rigueur, le haut niveau de ses études et sa bonne tenue, me sembla plus douce et, durant les deux années que j’y fus, je passai fort honorablement mes deux baccalauréats.
A coup sûr, ces lauriers laïcs ne suscitèrent aucun enthousiasme chez ma tante qui eût sans doute préféré me voir entrer au séminaire... la vocation importait peu. Néanmoins, elle daigna me sourire. Je me le rappelle, ce sourire! Que n’ai-je un crayon entre les doigts! J’en fixerais la réserve et la difficile amabilité.
Puis, j’entre dans une nouvelle période de ma vie... et quelque chose, déjà, m’inquiète. Je vais bientôt y arriver...
Ah! je me sens tout agité par l’approche de ce quelque chose plein de mystère. Je sais qu’il y a, dans un lieu de la terre pas très loin de moi, du... comment dirais-je?... du soleil, peut-être... mais il est voilé. Je le devine sans l’apercevoir.
Oui, oui, je me rappelle des faits d’ordre courant, banal. Ils entourent ce que je ne vois pas.
J’entre dans une banque, dirigée par un très lointain cousin par alliance de ma tante, et ce sont là de bons jours. Je jouis d’une liberté relative qui me semble complète, bien qu’il faille rentrer, le soir, à la maison. Alors, j’ai connu un peu de la vie de Paris, j’ai eu quelques aventures (flatteuses, bien entendu, mais toutes diurnes). Je me rappelle leurs agréables détails.
Autre événement: on m’accorda une bourse personnelle: je vais avoir vingt et un ans dans six mois! mais il me faut subvenir, pour ma part, aux frais de la famille... Subvenir aux frais de Paul, de Virginie et d’Isidore, cela me dégoûte un peu. Qu’importe? puisque les bons jours se suivent. D’ailleurs, je triture dans ma tête un projet gros de conséquences. Il s’agit de quitter ma chère tante Valérie et de m’engager au plus tôt, pour couper les ponts. Il me semble qu’elle et moi, sommes en quelque sorte quittes.
Souvenirs d’enfance, de jeunesse... En sortirons-nous, un jour?
* * * * *
Voilà que l’on m’appelle au téléphone de la banque. C’est la cuisinière de tante Valérie qui a couru jusqu’à la poste en face de chez nous et me supplie d’arriver en toute hâte, Mademoiselle étant très malade!
Cette brave Angèle, très supérieure à Isidore et qui me montrait, quand j’étais gosse, une certaine affection, paraît toute bouleversée.
Et moi qui viens de parler de bons jours!...
Je saute dans un taxi.
Angèle disait vrai. Tante Valérie est très malade. Brusquement saisie par une attaque, elle n’y survivra pas, dit le docteur Vergnault. Tout espoir est perdu.
J’ai veillé ma tante, jusqu’au matin. J’entends que je suis resté assis près de son lit en tâchant de ne pas dormir. Le médecin, le prêtre et la femme de chambre étaient dans la pièce à côté. Je me rendais utile quand l’occasion se présentait...
A l’aube, elle est morte, sans trop souffrir, semble-t-il, mais, avant l’extrême-onction, elle a balbutié quelques paroles, disant qu’elle voulait embrasser Isidore.
Les bons jours se sont retrouvés ensuite, assez vite.
Le dimanche après l’enterrement, je me suis rendu chez mon directeur, M. Édouard Cernaux, non à la banque, mais à son domicile, boulevard Haussmann. M. Cernaux m’a reçu tout de suite et m’a parlé sur un ton presque affectueux. Il me dit que si je travaille bien, je pourrai devenir un employé utile. Tant mieux.
Ah! voici que j’y vois plus clair... Je devine où se trouve le soleil.
Attendez! ne m’embrouillez pas!
M. Cernaux me présente ensuite à une jeune fille:
«Michel Duroy; ma sœur Madeleine.»
Il a dit: «Ma sœur Madeleine?»
Il ajoute:
«J’espère que, plus tard, quand votre chagrin sera moins grand, vous viendrez chez nous; on vous y verra avec plaisir.»
Madeleine...
Tout à coup, je suis ici, près du paravent replié contre le mur, dans cette atmosphère lumineuse et grise, tout seul. L’homme au lorgnon a disparu.
Madeleine... elle avait des yeux clairs...
Alors, de nouveau, je me pris très volontairement à hurler: clameurs excessives que j’animais de toute ma force renaissante. Madeleine! Il me fallait revoir Madeleine, ma femme! Où était ma femme?
La bouche grande ouverte, les bras tendus, tous les muscles raidis, je beuglais comme une bête mon désir désespéré. Dans cette convulsion bruyante, je ressentais une sorte de joie à m’entendre moi-même, à me dépasser, à crier plus haut encore, d’une voix plus forte ou plus aiguë.
Soudain, je me tus, perdant le souffle, ma poitrine manquant d’air. Mon mal s’accroissait d’un affreux hoquet. Je sombrais dans une onde gluante qui se serrait autour de moi. Lentement, difficilement, mais sans recours, je coulais à pic; l’eau poisseuse toucha mes lèvres, enfin je perdis connaissance, à la façon, me semblait-il, dont on meurt.
VII
Chacun fait bien attention à ce que ma chambre soit silencieuse, mais on oublie qu’aujourd’hui j’ai l’oreille fine. Ces gens qui m’entourent finiront par se laisser prendre. Ah! ils veulent jouer au plus malin! soit. Les misérables! ils ne se doutent pas de ma découverte. Si malade que je fusse, tout ce qui me forçait jadis à gémir avait surtout forme d’effroi. De cet effroi, je suis guéri et, depuis hier, je ne souffre plus que d’un mal que je soignerai tout seul: le désespoir.
La peur me donnait du délire, sans aucun doute, me chavirait la cervelle, ne m’accordait qu’une mémoire fragmentée, hallucinée, où mille souvenirs se brouillaient, mêlés à des images fausses. De mon désespoir, je serai maître, un jour, et, ce jour-là, je me vengerai.
Maintenant, je me souviens de tout et vous le dirai, peu à peu. Pour l’instant, la tâche importante est de vivre avec ma douleur, de la comprendre, de clairement la définir, en attendant l’heure où mes forces physiques permettront...
Ma cervelle est saine (je puis faire de tête des multiplications et des divisions assez difficiles.) Je suis donc sûr de vaincre. En outre, je possède un baume merveilleux dont je compte me servir comme d’une potion. Il me suffira de me rappeler ma vie avec Celle que vous savez.
... Non, non, je ne la nomme pas autrement, car je retomberais dans la peur. Si je la nommais, elle apparaîtrait aussitôt, elle me prendrait la main, elle se pencherait peut-être, pour me donner un baiser et je vous assure que la savoir auprès de moi me brouillerait l’esprit, sans retard. Il me faut donc garder mon esprit au repos, pour elle du moins.
Tenez! faisons un traité d’alliance: décidons que, toutes les fois que je parlerai d’elle, vous ajouterez le nom de quatre syllabes, et je ferai de mon mieux pour ne le voir ni l’entendre...
Marché conclu?
* * * * *
Pour le moment, je vais travailler à mon pensum quotidien. Ce matin, on a parlé près de mon lit; j’ai retenu la phrase prononcée; maintenant, il s’agit de l’inscrire sur une longue banderole de couleur attrayante, que je livrerai au vent. Parfois, les derniers mots disparaîtront dans un pli de l’étoffe, mais je saurai compléter ce qui manque; parfois, tout sera visible.
On a dit:
«Au sujet de sa femme, il faudra être prudent.»
Je cite, naturellement, de mémoire. Laissez-moi peindre les neuf paroles, sur fond vert clair. Le travail sera vite fait.
La banderole s’est remise à flotter au vent, mais je ne veux pas lire l’inscription. Le vent ne tombe pas, elle restera donc visible, quelque temps. D’ailleurs, à la première occasion propice, je tâcherai de porter mon attention à tout autre chose, car la banderole m’inquiéterait par le mystère qu’elle implique. On n’affirme pas ainsi sans donner de raison: ce serait me traiter comme un enfant à qui ses parents interdisent, par prudence, les chocolats à la crème dont, à l’occasion, il se régale si volontiers.
Rencontre singulière: l’occasion propice que je réclamais pour dériver mon esprit, pour me distraire, en somme, se présente toute seule.
Où suis-je, au juste, à l’instant présent? je ne le sais pas encore; peut-être, dans une maison de repos, une clinique, un hôpital privé. Cette personne qui vient de passer au pied de mon lit, grasse, entre deux âges, la chevelure maintenue par un diadème triangulaire en toile, semble coiffée à la façon des infirmières, mais plus qu’elle, c’est la fenêtre qui m’intéresse et me propose l’occasion.