L'absence

Part 14

Chapter 143,760 wordsPublic domain

Jacqueline laissa tomber la lettre... A coups précipités, son cœur haletait dans sa poitrine, sous les dentelles de sa robe de soirée... Oh! non, il ne fallait pas que Chartrans revînt... Non!... Alors pour ne pas risquer de le voir reparaître, réclamant ses prétendus droits, il fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à la rupture, écrire de moins en moins, et des lettres qui lui feraient pressentir l’impossibilité du mariage projeté...

Elle pensa, et ses yeux devenaient humides, un vague remords agitait son âme de dentelle, comme disait Chartrans, car elle n’était pas méchante... seulement un petit être égoïste et frivole.

--Je crois qu’il tenait beaucoup à moi! C’est ennuyeux de lui faire de la peine... Mais, vraiment, je ne peux pas l’épouser... Il se consolera après le premier moment. Et, bien sûr, il rencontrera une autre femme qui lui conviendra bien mieux que moi... Tout s’arrangera ainsi!...

Comme elle le souhaitait beaucoup, elle n’hésitait pas à croire qu’elle voyait la vérité en la circonstance.

Mais, malgré son optimisme, elle demeurait hantée par le souvenir de Chartrans qui troublait le charme de son rêve imprévu.

La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée, fiévreusement désireuse de la présence de Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit lasse de pleurer, brisée d’émotion.

XVII

Le lendemain, qui était un dimanche, elle se réveilla tard. Sous les stores baissés filtrait un beau soleil d’été. Confusément, toute rose sous le désordre de ses cheveux dénoués, elle pensa que la journée allait être chaude et qu’elle pourrait fort bien mettre sa robe de broderie blanche...

Elle n’éprouvait plus de tristesse. Au contraire, l’impression flottait en elle d’avoir fait un rêve très agréable dont elle ne se souvenait pas bien. L’effort qu’elle tenta pour se rappeler la réveilla tout à fait... Non elle n’avait pas rêvé... Heureusement!... Oh! oui heureusement!...

Et elle laissa échapper un joyeux petit rire. Son prétendu rêve, c’était la réalité folle et charmante qui transformait lumineusement sa vie! Dans sa pensée apparut le visage de Gérard tel que, la veille, elle l’avait vu, tandis qu’il l’emportait... Elle eut le ressouvenir des caresses dont il l’avait fait frissonner et elle songea, ravie:

--Je n’aurai pas à attendre trop longtemps pour le revoir... Il sera à la messe de onze heures... Nous nous retrouverons, à la sortie, avant que j’aille déjeuner chez père.

Bien que Jacqueline eût été élevée au couvent, ses croyances religieuses étaient fort rudimentaires, volontiers frondeuses, plutôt négatives, quoique, bien entendu, jamais elle n’eût réfléchi, une seconde même, aux questions théologiques dont elle n’avait cure, toujours bien trop absorbée par le présent pour s’inquiéter des choses de l’éternité.

Seulement, elle savait qu’une femme du vrai monde se déconsidère en ne fréquentant pas l’église, chaque dimanche. Aussi, à moins qu’une veillée tardive ne l’eût vraiment rendue trop paresseuse, vers le milieu de la messe de onze heures, souvent plus tard, rarement plus tôt, elle apparaissait à Saint-Philippe du Roule, sa paroisse, habillée avec un soin coquet comme doit l’être une femme quand elle sait devoir soutenir, à la sortie de la messe, l’examen de nombreux regards connaisseurs.

Car elle rencontrait là une foule de personnes amies--féminines et masculines--avec lesquelles il était amusant de papoter un moment, à la sortie, sous le porche, tandis que les coups d’œil, les saluts, les potins, les flirts faisaient allégrement leur chemin, qu’une haie de beaux messieurs, rangés sur le trottoir, devant les marches, inspectaient le flot des pimpantes chrétiennes qui, pour la plupart, éveillaient en eux des sentiments fort païens.

Mais, ce matin-là, Jacqueline était si fortement aiguillonnée par le désir de retrouver Gérard, qu’elle fut à peine en retard.

Toute rosée d’avoir marché vite par cette chaude matinée de juin, elle entra dans l’église, fraîche comme une petite fille sous sa fameuse robe de broderie blanche et l’ombre rousse de sa capeline enguirlandée de capucines.

L’église était pleine, car le _Grand Prix_ n’avait pas encore accompli son œuvre de dispersion. Sous les hautes voûtes régnaient une chaude température et une senteur mêlée d’encens et de poudre de riz. La clarté qui trouait les pâles vitraux éclairait des nuques charmantes sous les chapeaux fleuris, de claires toilettes d’été qui étaient un régal pour les yeux, sur les jolis corps précieusement ornés.

Jacqueline passa, saluant en chemin force visages connus. L’affluence des fidèles rendait les chaises inoccupées un objet rare. Aussi eut-elle une moue, en se voyant menacée de rester debout. Mais dès qu’elle s’immobilisa, dépitée et indécise sur la conduite à tenir, un vieux monsieur très distingué s’empressa de lui offrir sa chaise. D’instinct, elle trouva, pour le remercier, un sourire coquet. Puis, très sage, ayant tout à fait un air de circonstance, elle s’assit et se mit à lire machinalement.

Mais ses yeux seuls parcouraient les prières rituelles dont le sens lui était tout à fait indifférent. Sa forme terrestre était bien là, dans cette église où quelques âmes priaient sincèrement; mais son esprit vagabondait, tout à Gérard, hanté agréablement par des souvenirs de la veille qui lui faisaient relever la tête pour tâcher de découvrir, dans l’assemblée des fidèles, la belle barbe fauve dont l’effleurement était si doux...

Et elle pensa, agacée de ne pas apercevoir Gérard:

--J’aurais dû lui dire de m’attendre à la porte pour qu’il se place près de moi!

La sonnette tintait éperdument. Elle s’agenouilla, comme tout le monde, songeant:

--Je le retrouverai seulement à la sortie, comme nous étions convenus. C’est long!...

Et elle pencha la tête, considérant le cuir pâle de son livre, pareil à un carnet de visite. Aucune prière ne s’élevait de son cœur que n’agitait ni crainte ni remords, car elle ne concevait pas du tout l’idée d’un Dieu sévère qui pourrait lui demander compte de l’usage donné à sa juvénile beauté.

De par la cérémonie du baptême, elle avait été faite chrétienne quand elle était un bébé inconscient. Mais d’action, de pensée, d’âme, elle n’était, devenue femme, qu’une petite païenne qui avait pour dieu son plaisir et reléguait candidement dans le même domaine les mystères de la religion et les histoires fabuleuses qui avaient jadis stupéfié sa cervelle de fillette.

La dernière partie de la messe lui sembla interminable; et, dès qu’elle vit quelques assistants se lever pour sortir, prestement, avec un semblant de signe de croix, comme une enfant ravie de recouvrer sa liberté, elle sortit une des premières.

Tout de suite, du haut des marches, au milieu d’un groupe masculin que dominait sa grande taille, elle aperçut Gérard dont le regard était arrêté sur les portes qu’ouvrait, larges, un invisible sacristain.

Il la vit aussitôt. Et une telle expression flamba dans ses yeux que, vraiment, si une forte éducation de femme du monde n’avait arrêté Jacqueline, d’un bond, elle eût été se jeter dans ses bras pour qu’il l’emportât comme la veille, ainsi qu’une précieuse petite chose...

Mais dressée par la civilisation, elle était incapable d’une conduite aussi folle. Très maîtresse d’elle-même, sans hâte, elle répondait aux saluts, serrait des mains amies, souriait en causant, sans perdre un des mouvements de Gérard qui louvoyait à travers la foule pour venir jusqu’à elle.

Non moins circonspect qu’elle-même, il dit, s’inclinant, avec un salut profond:

--Bonjour, chère madame. Vous allez bien, ce matin?

Sa main enveloppait les doigts qu’elle lui donnait. L’étreinte qu’elle sentait frémissante la fit tressaillir toute, avivant son souvenir... Ce fut comme une onde merveilleuse qui passait sur elle et colorait, une seconde, son visage rayonnant.

--Que vous est-il donc arrivé? ma petite. Vous avez la joie--ou l’amour--plein les yeux! lui lança la comtesse Haudry qui, étant sur le retour, supportait mal l’éclat des jeunes femmes.

Mais Jacqueline ne se laissait jamais désarçonner. Rieuse, elle riposta, audacieusement:

--Dites plutôt que je suis grisée de soleil. Il fait si beau! Jamais plus je n’ai trouvé qu’il peut être délicieux de vivre!

D’instinct, elle se détourna pour cacher la lumière trop vive de son regard; et ses prunelles étincelantes rencontrèrent les yeux de Gérard qui ne la quittaient point, remplis d’une allégresse orgueilleuse et passionnée.

Sans crainte d’être entendue, elle lui demanda tranquillement:

--Je vais déjeuner chez mon père, rue de Bourgogne, m’accompagnez-vous un peu par les Champs-Élysées?

--Oui, si je ne suis pas indiscret...

Taquine, elle fit:

--Vous craignez de l’être?... Alors, prudemment, laissez-moi aller seule...

--Je vais vous dire, en route, ce que je pense d’un pareil conseil...

Ils descendirent les marches, l’un près de l’autre. Le flot des fidèles s’écoulait. Rendus à eux-mêmes, ils s’engagèrent sous la voûte ombreuse des marronniers de l’avenue d’Antin.

Jamais plus ardemment, peut-être, Jacqueline n’avait joui de se savoir jolie et désirable comme le lui murmurait le regard de Gérard tandis que, la voix assourdie, il lui disait, en termes délicats et ardents, le bonheur qu’elle lui avait donné.

Elle l’écoutait, de nouveau enivrée par les mots d’amour, par la soif d’elle dont elle le sentait brûlé; et, à son tour, l’aimant de tout son être satisfait, tendre pour lui répondre...

Autour d’eux, dans les Champs-Élysées que midi faisait solitaires, s’épandait la splendeur de l’été qui dorait les branches, découpait l’ombre des marronniers sur le sable des allées et rosait le visage radieux de Jacqueline, si jeune dans la fraîcheur de sa robe blanche, sous son ombrelle claire.

--Line, je vous attendrai demain.

Elle secoua la tête, malicieusement; et sa bouche, libre de toute voilette, était si attirante qu’il eut une exclamation:

--Jacqueline, mon amour, soyez généreuse... Ne souriez pas ainsi... Sans quoi, je serai incapable de résister à la tentation de prendre vos lèvres, sans souci des passants, là, tout de suite... Si vous croyez que ce n’est pas un vrai supplice de vous avoir ainsi près de moi, comme une dame étrangère...

--Quand vous pensez un tas de choses... intimes, n’est-ce pas? Aussi bien, je vais vous dire adieu pour ne pas vous faire souffrir davantage!...

Au bord du trottoir, elle s’arrêtait. Elle lui tendait la main, car elle était presque devant la maison de son père et elle jugeait prudent de ne pas arriver sous l’escorte de Gérard. Un regret fou criait en elle de devoir lui dire adieu.

Tout à coup, il lui était devenu nécessaire comme l’air pour respirer...

Mais elle était trop coquette pour en rien témoigner.

Il insistait, une fièvre dans le regard.

--Line, je ne veux pas que vous partiez encore!

--Oh! si... Il est déjà tard!

--Line, petite adorée, dites-moi que vous viendrez demain...

Une indéfinissable moue, moqueuse et tendre, soulevait ses lèvres.

--Je ne sais pas... Je vous enverrai un bleu si je puis... Au revoir, mon ami.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour un invisible baiser. Puis, vive, elle se détourna et traversa la rue sans se retourner, si violente envie qu’elle en eût, très sûre d’offrir à celui qui la contemplait une exquise silhouette de Parisienne très chic.

Toutefois, au moment de s’engouffrer sous la porte cochère, elle eut un mouvement de tête en arrière, craignant qu’il ne fût parti déjà...

Mais non, comme elle l’espérait, il était resté sur le trottoir, pour la voir s’éloigner. Alors, elle lui sourit, lui envoya un joli petit signe de tête avec un regard d’amoureuse, et disparut sous la haute porte devant laquelle stationnait un concierge galonné qui la dévisagea sournoisement.

Ce matin-là, elle fut, pour présider le déjeuner dominical offert par son père à des amis intimes, une adorable maîtresse de maison, prévenante, rieuse, spirituelle, avec des audaces drôles de langage qui lui donnaient une telle saveur, que ses vieux convives masculins en étaient, à la fois, tout épanouis et troublés par l’obscur regret de leur jeunesse enfuie. Elle fleurait l’amour qui illuminait sa chair, son regard, son sourire. Dans l’allégresse de sentir Gérard tout à elle, de savoir que l’heure délicieuse de la veille ressusciterait dès qu’elle le voudrait, elle en oubliait totalement son inquiétude au sujet de Chartrans.

Elle eut un sursaut brusque quand, les hôtes du conseiller partis, il lui dit tout à coup, venant s’asseoir près du fauteuil où elle rêvassait, le regard perdu dans le bleu intense du ciel d’été:

--Jacqueline, ma chérie, puisque nous voilà seuls, il faut que nous causions un peu sérieusement.

Elle se redressa, saisie... Pourtant, il était impossible que son père sût...

--Que nous causions de quoi? père, interrogea-t-elle. Ses mains allongées sur le bras du fauteuil, elle se raidissait comme à l’approche d’un choc.

--De Chartrans. J’ai reçu une lettre de lui.

--Ah!...

Lui, non plus, Chartrans, ne pouvait pas savoir... Alors pourquoi écrivait-il à son père?... Et elle répéta, observant le conseiller qui avait l’air un peu soucieux:

--Chartrans t’a écrit... à quel propos? père.

--D’abord pour s’informer très longuement de toi qui, paraît-il, ne lui écris guère, ce dont il s’attriste et s’inquiète beaucoup.

--Je n’ai pas des loisirs comme lui, moi, fit-elle, impatiente.

--Cela, ma chérie, il n’en paraît pas du tout convaincu!... Bref, il voudrait hâter votre mariage; et, dans ce but, il me prie, instamment, de faire au ministère certaines démarches qu’il m’indique dans le but d’avancer sa nomination très probable au Japon... Jacqueline, veux-tu vraiment ce mariage?...

La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, elle resta un instant silencieuse, effrayée peut-être des mots qu’elle allait dire. Puis, lentement, elle articula:

--Non, en somme, je n’y tiens pas. Je ne veux pas m’expatrier.

Le conseiller la considéra d’un œil attentif, étonné de cette déclaration très nette, toute différente de celle que la jeune femme lui avait fait entendre quelques semaines plus tôt... Mais, en définitive, une telle résolution répondait trop bien à son propre désir pour qu’il la combattît.

--Je crois, Line, que tu as raison. Évidemment, Chartrans est un garçon de valeur, et il s’est très bien conduit pendant les derniers troubles sur la frontière de Chine... Tu as lu ça dans les journaux?

--Non, je ne regarde jamais les nouvelles exotiques... Chartrans m’a écrit, en effet, qu’il avait dû batailler contre des Chinois. Je n’en savais rien...

--Soit... Enfin, cela c’est maintenant le passé. Il faut nous occuper du présent. Pour ma part, je trouve que les avantages présentés par ce mariage ne peuvent vraiment contrebalancer l’inconvénient de perpétuels séjours au loin qui seraient inévitables. Seulement...

--Seulement?... répéta-t-elle avec le même regard qui ne voyait rien autour d’elle. Un sentiment de délivrance la pénétrait en même temps qu’un regret de devoir être sans pitié pour Chartrans.

--Seulement, si tu es tout à fait décidée, mieux vaudrait, par délicatesse,--et par charité,--avertir ce garçon, qui m’a l’air d’avoir pris tout à fait au sérieux votre vague projet.

S’il le prenait au sérieux!... Jacqueline ôta et remit une de ses bagues, d’un geste nerveux.

--Bien entendu, père, il l’a pris au sérieux! C’est pourquoi je ne peux pas, brusquement, lui dire que nous avions, c’est vrai, ébauché un projet irréalisable. Si je lui écrivais cela, il serait capable de laisser aussitôt son poste et de revenir par le premier paquebot... Et je ne saurais plus qu’en faire, alors... Il me supplierait... Je perdrais la tête et je serais capable de me laisser marier pour lui faire plaisir... ce qui serait une sottise que je n’aurais pas ensuite assez de jours pour regretter. Non, non, il ne faut pas lui envoyer tout de suite un refus bien clair. Je vais le préparer de mon mieux, bien gentiment, lui laisser entendre que j’hésite, etc... Comme cela, le temps passera, et j’aurai le loisir de m’arranger pour son retour.

--Pauvre diable! fit le conseiller, d’autant plus compatissant qu’il était certain de n’avoir plus à redouter Chartrans. Il avait l’air de t’aimer sincèrement... Tâche de ne pas le faire trop souffrir. C’est dommage qu’il n’ait pas un poste à Paris... Alors, votre mariage aurait été possible.

Jacqueline ne répondit pas. L’idée d’appartenir à Pierre Chartrans lui paraissait maintenant monstrueuse. Pour elle, il n’était que l’étranger indifférent. Toute, elle était à l’autre qui avait su éveiller en elle l’amoureuse endormie...

Toujours nonchalamment allongée dans son fauteuil, elle songeait, respirant les roses couleur de sang qui se fanaient à son corsage, aux paroles qu’elle écrirait à Chartrans, en des lettres de plus en plus rares, qui dénoueraient, sans éclat, le lien qu’elle avait stupidement laissé attacher entre eux...

XVIII

«Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce pas? Vous êtes mienne toujours. Télégraphiez réponse. Je suis fou.»

Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils soudain froncés, mordant ses lèvres avec colère.

Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé une telle dépêche, fou de s’obstiner à ne pas vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois mois, de ses mots si brefs et si espacés, puis de son silence...

Le télégramme venait de lui être remis au moment où elle ôtait son chapeau, rentrant de faire quelques courses. Et maintenant, avec la grande épingle qu’elle tenait à la main, elle déchiquetait rageusement le papier, frémissante, irritée.

Ah! quand donc enfin serait-elle délivrée de cet amoureux obsédant, qui ne voulait pas admettre la vérité!... Cependant, elle s’était bien appliquée à la lui faire entrevoir dans les rares billets envoyés depuis sa liaison avec Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait accepté la mission de lui écrire, pour préparer l’annonce définitive de la rupture.

Parce qu’elle avait changé, il lui semblait que Chartrans devait, nécessairement, avoir subi une semblable évolution; et elle ne lui pardonnait pas de demeurer attaché, avec cette immuable constance, à un projet qui lui était odieux à elle-même.

Et pourtant... pourtant, ainsi qu’elle le voulait, il avait dû pressentir la vérité, car ses lettres, implorant les nouvelles qu’elle ne lui envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières affolées et suppliantes, bien qu’alors la lettre de M. Sourdis ne lui fût pas encore parvenue.

Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura, la bouche volontaire et méchante:

--Décidément, il faut en finir, tant pis! Je suis à bout de ménagements. D’ailleurs, sa mission va être terminée. Je ne peux pas le laisser revenir sans qu’il sache que tout est rompu entre nous. Je lui écrirai demain matin.

Demain... Pas le soir même, parce que Gérard dînait avec elle! C’était pour lui qu’elle était de passage à Paris, pendant cette première quinzaine de septembre où, leurs relations absentes, ils pouvaient se voir librement, sans avoir à redouter, de plus, la perspicacité du conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de Croissy, qui était en son château de Lorraine, pour les chasses.

Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner à un amour qui l’enivrait comme un philtre. Vraiment, Gérard en était venu à tenir en son cœur une place que nul autre n’avait encore possédée. Éprise de lui, presque autant que d’elle-même, elle l’aimait pour la passion qu’elle lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses, la fougue de son amour qu’elle savait supérieurement entretenir.

Car elle était bien la savoureuse maîtresse qu’il avait pressentie à Venise, caressante, coquette, avec des lubies dont les retours étaient délicieux; gardant une discrète et fine élégance de femme du monde, même en ses abandons, lui offrant un corps adorable, des grâces de petite chatte câline et un esprit fantasque, drôle, riche d’imprévu.

Consciente de sa puissance, elle en usait avec un art incomparable, peu à peu envahie par l’éblouissante vision d’un mariage possible avec lui où elle pourrait bien l’amener, si elle savait l’enlacer suffisamment dans ces liens de la chair que l’ambitieuse volonté de l’homme ne pourrait plus rompre.

Et réellement, elle était en très bonne voie. La petite fugue où il l’avait entraînée en Hollande les avait singulièrement rapprochés. Exaspéré de la voir très mal, dans la grande foire de Trouville, où une légion de regards les observait, il avait supplié:

--Venez passer quelques jours dans un endroit où nous serons seuls un moment. Laissez-vous emmener, mon amour.

Et, sans grande hésitation, elle avait cédé, insouciante de l’imprudence d’une pareille équipée qui était une tentation bien trop forte pour sa sagesse.

Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux, mêlant leurs deux vies dans une intimité que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont elle voyait Gérard dévoré, en ne prodiguant pas le don de sa précieuse petite personne, plus souvent espéré qu’accordé.

Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans les lettres où il la suppliait de revenir quelques jours à Paris, elle l’avait senti tellement possédé par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur brève rencontre, qui allait ressusciter un instant les jours charmants de Delft et de Harlem. Et voilà que la dépêche de Chartrans venait culbuter sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne pouvait se détacher...

Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche froissée:

--Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe et lui répondre tout de suite. Ce sera plus simple qu’une lettre.

Les joues en feu, la main tremblante, elle piqua dans son chapeau l’épingle qui venait de déchirer le papier... Humble chiffon qui, à travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré d’un pauvre homme trahi.

Au passage, elle jeta à la femme de chambre, qui travaillait dans son cabinet de toilette, un rapide:

--Je reviens dans un moment.

Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite nuée d’orage qui détenait la foudre.

Elle répétait, résolue et exaspérée:

--Il faut en finir... Il faut...

Cependant, entrée dans la salle maussade où, derrière les guichets, les employés accueillaient, sans empressement, les demandes du public, elle s’effara, au moment de rédiger la phrase précise qui ne laisserait plus de doutes à Chartrans... Comme si Pierre, recevant le mot qui lui ôtait tout espoir, allait aussitôt apparaître, réclamant en maître les droits qu’il se jugeait sur elle.

Et, lâchement, elle télégraphia:

«Soyez calme. Lettre suit.»

Elle fut si enchantée de cette rédaction vague que, brusquement, sa fièvre tomba et, allégée, elle se sentit toute joyeuse.

C’était parfait cette phrase qui lui faisait gagner du temps et n’expliquait rien...

Elle tendit le papier à l’employé avec un si charmant sourire qu’il en prit l’air aimable et eut des manières d’homme du monde pour lui rendre la monnaie. Elle le remercia d’un joli signe de tête et, les nerfs calmés, elle laissa retomber derrière elle, la lourde porte du bureau. Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher dans la rue que l’été faisait calme, comme une rue de province; reprise toute par la pensée de Gérard qui la faisait frémir d’une attente heureuse.

Elle ne songeait même pas à la dépêche qui s’en allait très loin briser un cœur. Tout au plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on pense à une corvée:

--Demain matin, il ne faut pas que j’oublie d’écrire à Chartrans cette malheureuse lettre!... Je lui annoncerai la chose bien doucement car, en définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu à moi. Mais, tout de même, il était devenu ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée.

Elle sonna chez elle.

--M. de Brye est au salon qui attend madame.

Aussi rapidement qu’un souffle de tempête balaye des feuilles mortes, les mots chassèrent de son esprit toute pensée étrangère à l’aimé.