Part 13
--C’est aimable à moi, n’est-ce pas? fit-elle, rieuse. Ne me remerciez pas. Vous savez que je viens dans un but intéressé... Mes compliments sur votre hall... Il est bien joliment installé!
Son regard errait, avec un plaisir presque physique, sur les tapisseries, les soieries pâlissantes, les précieux bibelots d’art qui décoraient la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient le jour... Çà et là, des sièges bas, de forme accueillante, et de grands fauteuils gothiques dont les bois, sculptés avec une science naïve, semblaient sortis de quelque cathédrale. Au fond du hall, dans toute la longueur du panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient des coussins, jetés capricieusement.
Et puis, partout, en des vases de toute sorte--cristaux opalins, grès flambés, Sèvres bleu de roi,...--il y avait des fleurs, comme Jacqueline aimait. Des roses en profusion, des iris d’un violet sombre, tigrés d’or; et encore, des œillets couleur de soufre; d’autres, pareils à des fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle. Et de tous les calices, montait une senteur pénétrante qui semblait distiller dans l’air une ivresse joyeuse et légère.
En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait plu davantage à Jacqueline que dans le cadre de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses instincts de petit être de luxe. Ravie, elle songeait qu’il ressemblait à ces hardis cavaliers qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à Venise. Il avait leur allure patricienne, leur belle barbe fauve; et, comme eux aussi, la bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux, le regard ardent.
C’était vraiment parfait d’être courtisée par un homme comme celui-là!... Mais elle ne trahit pas cette impression, et dit seulement d’un ton aimable de dame en visite:
--Vous m’avez l’air de posséder de très belles choses... Montrez-moi votre musée... Et puis... après... le costume de la princesse byzantine...
--Voulez-vous le voir tout de suite?
--Non... Ce sera le bouquet!...
Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de sa fantaisie, regardait, interrogeait, écoutant à peine les explications que Gérard lui donnait, déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant Venise et certaines visites chez elle, à Paris, elle s’était attendue à des audaces qui lui donneraient une exquise sensation de vertige... Et il la recevait avec une courtoisie respectueuse comme il eût reçu quelque archiduchesse, l’honorant de sa visite... Or, Jacqueline préférait de beaucoup être tout simplement traitée en femme, en jolie femme...
Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie; et s’arrêtant devant la fenêtre ouverte où le soleil filtrait en poussière d’or à travers le store, elle interrogea, les yeux rieurs:
--Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce pas, avec mes curiosités?... Vous aimeriez mieux que nous nous mettions à bavarder bien gentiment un petit moment avant de nous occuper du costume?
Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard était une caresse enveloppante:
--Je préfère ce que vous préférez... Je trouve si délicieux de vous savoir chez moi que j’en deviens superstitieux. Il me semble que si je vous murmure ma joie, vous allez disparaître, me laissant seulement votre parfum...
Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le sentait absolument possédé par elle, comme elle voulait.
--Vous l’aimez, mon parfum?... C’est moi qui l’ai fait faire, suivant certaines indications qui sont mon secret. Il tient en perfection sur la peau... Ne trouvez-vous pas?
Preste, elle se dégantait et approchait du visage de Gérard sa main où brillaient les bagues.
Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement, d’un long effleurement des lèvres. Puis, sa bouche monta jusqu’au poignet, atteignit le bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché, en maître, les agrafes qui la fermaient.
Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura, secouée d’un obscur frisson, très doux, envahie par une envie molle d’être blottie dans les bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler le visage:
--Quel enfantillage!... Voyons, laissez mon bras... Et occupons-nous du costume de la «princesse».
--Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi encore vos mains, vos chères petites mains... Comme elles fleurent la jeunesse!... Ah! leur caresse doit être incomparable... Elles sont délicates, tièdes comme le corps d’un oiseau... et merveilleusement vivantes!... C’est une ivresse de les sentir frémir sous ma bouche... Oh! petite Jacqueline, ne me les enlevez pas si vite!...
Ses lèvres ne se détachaient point de la peau parfumée, si fine qu’elle laissait transparaître le réseau des veines.
Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait attaché sur une lourde pivoine rose dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un tapis... Mais, tout à coup, d’un sursaut de volonté, elle retira sa main et répéta d’une voix un peu basse, dont le timbre était changé:
--Il est grand temps, je vous assure, de me montrer le costume... Je ne puis pourtant pas m’éterniser chez vous...
Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le long tiroir d’un bahut. Le costume apparut fait de drap d’or, de soie brodée par les fées, pailleté de pierreries; et, auprès, la coiffure emperlée comme celle d’une idole, arrachant à Jacqueline un cri d’admiration:
--Oh! ce costume est une merveille!... Mais jamais je n’oserai accepter que vous me le prêtiez... Il est beaucoup trop beau!
--Vous le prêter... Est-ce que vous ne me permettriez pas de vous l’offrir, très respectueusement, comme un souvenir de notre séjour à Venise...
Elle avait une mine d’enfant séduite par un joujou splendide qu’on lui offre et qu’elle sait ne pouvoir accepter... Mais elle secoua la tête, raidie contre la tentation.
--Me l’offrir!... Sûrement non!... Mais si... si vraiment... enfin, si vous ne craignez pas qu’il risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en avoir un aussi magnifique... Et cette coiffure doit être tellement seyante!...
--Jugez-en, voulez-vous? fit-il, la lui tendant.
Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva ses cheveux du geste qui lui était familier--que Pierre aimait tant--et, droite devant la glace, elle plaça l’étrange coiffure ourlée de perles.
Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté rare, ses traits charmants nimbés par l’or du bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes, l’éclair des yeux de sombre velours dont l’expression était étrange.
Elle eut conscience de cette beauté... Et une joie aiguë la bouleversa, en même temps qu’une reconnaissance pour l’homme qui lui donnait cette joie...
Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son visage, dont lui-même ne détachait plus les yeux.
--Est-ce bien ainsi? interrogea-t-elle avec l’accent d’une fillette qui veut être approuvée.
--Presque très bien... Voulez-vous permettre à votre costumier de vous coiffer? madame.
Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir. Avec un soin délicat, il arrangea, de ses doigts qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante dressée sur les beaux cheveux souples, odorants comme la peau elle-même.
Puis il s’écarta et dit:
--Regardez-vous maintenant!
Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il y avait une admiration telle qu’un élan passionné lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le remercier de la trouver si belle, elle avait envie de lui donner ses lèvres, d’être avec lui l’enfant câline et tendre qu’adorait son père, et aussi l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle...
--Cela me va bien, il me semble! s’exclama-t-elle, naïvement.
Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche.
--Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer en «princesse byzantine». Je ne sais comment vous remercier...
Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne remarqua pas, absorbée de nouveau dans la contemplation de sa triomphante image.
Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire:
--Je dois être bien ridicule, avouez-le, avec cette coiffure orientale et ma robe parisienne!
--Elle ferait mieux sûrement avec le costume... Il faudrait essayer.
Il semblait très calme. Mais une lueur flambait au fond de ses prunelles et le son de sa voix était altéré, imperceptiblement.
--L’essayer?... avec vous comme femme de chambre? n’est-il pas vrai?... lança-t-elle un peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient.
Il répéta hardiment:
--Avec moi, si vous voulez bien m’accorder ce très grand honneur... J’en serais si fier et si heureux...
--Vous êtes fou!
Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la coiffure princière. Ses doigts tremblaient... Elle avait la sensation que le regard de Gérard la brûlait... C’était exquis... Et un peu effrayant, tout de même! Mais elle n’eût pas voulu le voir autre...
--Jacqueline, dites que je vous aime comme un fou... Et vous le savez bien! Je vous l’ai avoué déjà à Torcello, à Chioggia... Line, il n’y a pas au monde de femme qui me paraisse comparable à vous! Depuis tant et tant de jours, Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos lèvres, de vos cheveux, de vous toute, mon amour... Laissez-vous adorer, petite Jacqueline chérie... Je vous en supplie... Je le veux!
D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait enlacée... Et sa bouche, avec une ardeur violente et douce, dévorait le visage, s’alourdissait sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient le baiser reçu...
Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui la pénétrait comme un bonheur, soumise avec délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni pensée, ni crainte; seulement le besoin de demeurer encore et encore dans les bras, sur la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de ses baisers... Elle murmura deux fois:
--Ah!... Ah!...
Puis, défaillante divinement, les paupières abaissées sur son regard voilé, sa volonté sombrée dans un océan où elle s’anéantissait, elle se laissa emporter comme une proie heureuse qui adore sa défaite...
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--Eh bien, nous avons fait quelque chose de beau! s’exclama-t-elle, une flamme rose aux joues, tandis que, revenue devant la glace, elle lissait de son mieux l’ondulation de ses cheveux, froissés par les mains impatientes de Gérard.
Elle se tournait vers lui, contrite un peu. Mais ses lèvres souriaient, toutes brûlantes.
Il mit un genou sur le fauteuil placé près d’elle et saisit la main qui tenait le menu peigne d’écaille.
--Mon amour, ne regrettez rien... Soyez généreuse, et pensez seulement que vous m’avez fait entrevoir le paradis.
--Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle, avec une moue gamine.
Mais en elle, aussi, une allégresse faisait tressaillir les sens satisfaits... Ah! oui, c’étaient des minutes de paradis qu’elle venait, comme lui, de passer.
Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps solitaire, frémissait d’une vie nouvelle, enchantée, dont la lumière l’éblouissait.
--Il doit y avoir un temps infini que je suis ici!... Que va penser votre domestique!
--Il est sorti... Je lui avais donné une course à faire...
--Oh! Gérard!... Gérard!... Vous... tu es un monstre de perversité... Maintenant, laissez-moi partir vite... vite... Gérard, tenez-vous tranquille!...
Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui remontaient prestement jusqu’à la bouche...
Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant sa houpette de poudre sur ses joues un peu trop roses, elle dit:
--Maintenant, c’est fini... Il faut être sage... Ah! Gérard, quand vous ne serez plus près de moi pour me troubler la tête, quelle honte je vais avoir... Si on savait!...
--Mais on ne saura pas!... C’est notre beau secret, Line adorée...
Il était trop fier de sa victoire pour en détruire l’effet en retenant Jacqueline jusqu’à la minute où la griserie se dissiperait... Il l’accompagna au seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa soif de la retenir encore, parce qu’elle était la tentation même, toute fraîche sous sa voilette, les yeux rieurs et tendres.
Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier. Et, aussitôt, il reprit son attitude correcte de diplomate de haute volée car, sur l’escalier, quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement, comme une visiteuse étrangère. Mais leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond des prunelles, le même éclair... Puis elle se détourna, ayant dans l’oreille le murmure de ses derniers mots:
--A demain, mon amour...
XVI
Ce fut seulement quand elle se trouva toute seule, dans la voiture qui la ramenait par les Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience d’elle-même.
Alors un tressaillement la secoua toute au souvenir de ce qui venait de se passer, dont elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis tant d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une petite salamandre. Comment celui-là avait-il été plus habile que les autres et su la prendre alors que, cependant, elle était si résolue à se garder pour un nouveau mariage qui lui assurerait la fortune dont elle ne pouvait se passer?
Machinalement, elle regardait autour d’elle dans l’avenue que la voiture traversait, comme si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement subit de sa vie. Le ciel se moirait de rose sous la lueur du couchant qui flamboyait derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient vers le Bois. Les piétons flânaient sous les têtes feuillues des marronniers, dans les Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits... C’était le décor familier à sa vue, le rayonnement des crépuscules d’été dont elle savait la lumière douce à sa jeune beauté.
Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait sa lèvre:
--Qu’est-ce que j’ai fait là!... Dans quelle équipée me suis-je lancée?
Elle était décidément très saisie de ce dénouement dont elle n’avait pas prévu la possibilité, saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans l’avoir voulu, descendue de son piédestal. Mais elle n’éprouvait nulle envie de pleurer, de s’irriter ou de se condamner, trop accoutumée à voir vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles aventures, pour prendre la sienne au tragique et considérer sa faiblesse comme une déchéance.
D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était demeurée honnête femme, au sens courant du mot; si, pour la première fois, en somme, malgré les apparences mises contre elle très souvent, elle venait de franchir le pas décisif, tant de flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans les sentiers de traverse, que la dernière étape franchie n’était point pour la troubler autrement...
Elle avait un amant, soit... Et sans l’avoir cherché, par une surprise que... eh bien, en toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du tout; car elle venait de passer des minutes charmantes... Gérard de Brye était beau garçon, très chic, très épris, et s’entendait en artiste à le lui prouver...
Elle-même s’estimait bien libre de disposer de sa précieuse personne, selon son propre agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue d’un gênant respect pour les préjugés et vieilles règles de la morale, et avaient fait d’elle une véritable Ève moderne, dominée par l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse--nullement prude--gourmande de sa propre jouissance, soucieuse par-dessus tout d’être adulée, choyée, adorée... Et Gérard avait si bien réussi à satisfaire ses instincts de petit animal féminin, dont la destinée semblait être d’affoler les hommes!...
Vraiment, de la scène qui venait de se passer, il ne lui restait qu’une lassitude délicieuse; aux lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans tout l’être, une soif de goûter largement à la vie qui s’ouvrait ainsi tout à coup devant elle.
Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne se le demandait même pas. L’enivrement de l’heure présente lui suffisait; et il lui avait paru tellement exquis de s’abandonner au tourbillon où l’emportait Gérard, qu’elle s’étonnait naïvement d’avoir, tant d’années, vécu insouciante d’une pareille volupté.
Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient fait le hasard, la volonté de Gérard et sa propre défaillance. Incapable de calcul, elle n’était pas effleurée par l’idée que, séduit au point où l’était Gérard, elle eût pu, peut-être, le conduire au mariage, avec un peu d’adresse et de diplomatie... Et, chose étrange, pas davantage, dans le désarroi de sa pensée, elle ne songeait à Chartrans... Comme en un trou sans fond, il semblait que son souvenir se fût soudain abîmé, la délivrant de tout souci et de tout remords à son égard.
Une sorte de songe intérieur la berçait, mais aussi la grisait, tel un parfum capiteux, et les paroles de Gérard bruissaient à son oreille en un chant dont elle demeurait tressaillante.
Avec la même impression de se mouvoir dans un rêve enchanté, elle s’habilla pour dîner en ville, causa, rit, fut très coquette. De son cœur en fête, un rayonnement s’épandait sur sa chair dorée, illuminait ses yeux, errait sur sa bouche, lui donnant une séduction troublante qui faisait graviter tous les hommes vers elle et lui valait, de la part des femmes, des regards sans bienveillance.
Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée par son père, elle aperçut, posée sur son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été remise quand elle partait de chez elle, et que sa femme de chambre avait sortie de sa poche, toujours close, mais froissée...
Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle frissonna. Soudain, le vertige se dissipait. Elle se trouvait face à face avec les faits.
Chartrans!... Ah! oui, Chartrans, qui la considérait comme sa fiancée... Qu’allait-elle faire avec lui! Heureusement qu’il était là-bas, en Chine.
Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour la première fois, depuis qu’elle avait quitté Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses doigts tourmentant l’enveloppe fermée. Avec une moue dépitée, elle mordillait ses lèvres et marmotta anxieuse:
--Comment vais-je m’en tirer avec lui?... Je ne peux pourtant pas lui dire la vérité... Et je ne veux pas... oh! non! je ne veux pas être sa femme...
Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant qu’elle était toute à Gérard, cela lui paraissait une invraisemblable histoire qu’elle eût dû épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne foi, elle pensait que, pour lui faire plaisir seulement, elle s’était, un moment, prêtée à son désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait, afin de lui adoucir l’amertume du départ, comme on promet une friandise aux enfants pour les envoyer loin... Mais, vraiment, elle avait été trop généreuse. C’eût été insensé un tel mariage... Insensé... Et impossible, après ce qui venait de se passer!...
Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant assez de délicatesse pour juger,--à cette heure, du moins,--qu’elle ne pouvait devenir la femme de Pierre Chartrans, à son retour, après que, pendant son absence, elle avait trouvé charmant de devenir la maîtresse de Gérard de Brye... Même à cette époque à venir, leur liaison fût-elle finie.
Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans, accepté par raison. Et tout de suite, sans hésitation, elle s’y décidait, avec la cruauté inconsciente de ceux qui n’aiment pas... Ainsi qu’une enfant capricieuse rejette un jouet qui ne l’amuse plus...
Le difficile seulement était de faire accepter cette rupture à Chartrans...
Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied nerveux:
--Comment vais-je m’y prendre avec lui?... Il avait l’air de tellement tenir à ce projet!... Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu deviner que j’étais sans enthousiasme... Que m’écrit-il encore?...
Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant à pénétrer le mystère de ces feuilles qu’elle redoutait de lire... Ah! pourquoi fallait-il qu’elle eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait voulu demeurer, ce soir, toute à Gérard, revivre l’heure inattendue et adorable qu’elle lui avait due!
D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe et lut:
«Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans lettre le dernier courrier parce que nous venons d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée, comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre...
Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand elle s’ennuyait trop fort, elle parcourait un journal, chapitre des faits divers ou feuilleton; et nul ne lui avait parlé de ces événements sur la frontière de Chine... Sans doute, ils s’étaient déroulés pendant qu’elle était en Italie... Elle continua:
«Les mineurs de la région toute voisine de notre ville étaient en pleine révolte contre les mandarins; et ils ont trouvé l’occasion bonne pour se ruer sur les établissements européens, que la police chinoise ne se mettait guère en peine de protéger. Des placards révolutionnaires avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes, tout au moins du peuple de vagabonds, de misérables, aux instincts de bandits, qui pullulent toujours dans les villes chinoises...
«Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins n’aient pas trouvé parfait de déverser sur nous le mouvement commencé contre eux... Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir que nous devions compter sur nous seuls pour nous défendre... Et nous nous sommes défendus... très crânement! Nous avons pu sauver à peu près la mission catholique, dont les membres étaient venus se joindre à nous pour repousser les assaillants qui ressemblaient fort à des bêtes déchaînées.
«Enfin, nous en avons été quittes pour quelques magasins pillés et incendiés, pour quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente d’une attaque; pour des coups de feu échangés, avec une rage égale, entre les deux partis, et qui, hélas! ont emporté trois d’entre nous et blessé plusieurs, plus ou moins grièvement...
«Ma Jacqueline chérie, tant chérie! si moi seul avais été en jeu, je ne regretterais pas ce brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même, à oublier un moment la déception qui m’avait encore une fois meurtri, parce qu’aucune lettre de France ne m’était venue de vous...
«Tous mes camarades, eux, en avaient de bonnes lettres!...
«Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines comme vous ont une existence très remplie... Mais vos occupations, mon amour, sont-elles à ce point absorbantes que vous ne puissiez en distraire un instant, pour me faire la charité de quelques lignes de souvenir à chaque courrier, comme vous feriez l’aumône à un misérable?...
«Que voulez-vous que j’imagine?... Quand on aime, est-ce que les frivoles distractions qui vous prennent toute existent même?... Est-ce qu’on trouve un plaisir comparable à celui de faire tressaillir de joie l’être qui est cher?
«Ne dites pas que je suis exigeant... Vous le savez bien que c’est vrai, ce que j’écris là!... Ah! vous seriez autre, si vous m’aimiez un peu... oui, un peu seulement, comme je vous aime, moi qui me ronge d’angoisse et de souffrance à la seule idée de tous les jours, de toutes les nuits surtout!... qu’il va me falloir encore passer, avant l’arrivée d’un autre courrier...
«Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée Jacqueline, il me reste un fragile respect de la parole donnée pour demeurer ici encore quelque temps, pour résister à la tentation de revenir tout de suite en France, près de vous, y défendre mon trésor qui me semble menacé!... Par quoi?... Par qui?... Ah! je n’ose y penser...
«Mais je suis à bout de résignation. Il me faut _vous_, mon bien précieux, mon espoir, ma joie... Le plus difficile de ma tâche est fait... Je vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander mon rappel. J’ai peiné, lutté, souffert, en mon âme, comme nul être au monde ne peut le savoir... J’ai droit au retour... Je _veux_ revenir!»
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