Part 15
Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant d’impatience.
--Enfin! Line adorée, vous voilà!
Elle rejeta la porte derrière elle; et, avec un cri d’allégresse, elle courut à lui:
--O mon Gérard, comme c’est délicieux de nous retrouver!
XIX
Mais après la capiteuse soirée, après la nuit calmante durant laquelle Jacqueline avait dormi d’un sommeil de fillette innocente, était venu le matin, l’heure où il fallait écrire... Et, sa toilette finie, toute fraîche et parfumée dans sa longue robe de maison, elle avait dû venir s’asseoir devant le bureau où elle avait griffonné tant de billets hâtifs au fiancé parti au loin, pour l’amour d’elle.
Si elle avait ouvert l’un de ses tiroirs, elle y eût encore retrouvé le portrait plébéien de Chartrans, et les pauvres lettres qui ne la touchaient pas parce que, pour un autre seulement, elle avait un cœur d’amante...
«Jacqueline, mon trésor, je ne vous sens plus mienne, qu’y a-t-il?... Si je vous ai offensée, sans le savoir, en quelque chose, dites-le-moi et, avec tout mon amour, je vous supplierai de me pardonner et d’oublier... Pourquoi des lettres si froides et si courtes?...
«Ah! quel supplice de ne pas savoir! Vous n’êtes pas méchante pourtant... Vous n’aimeriez pas faire souffrir... Je voudrais tant espérer que votre vie mondaine est la seule coupable... Mais je ne m’en convaincs pas... Le cœur de ceux qui aiment n’a pas de ces négligences, et sacrifie tout pour éviter une peine à l’aimé...»
Et encore:
«J’ai maintenant sans cesse, Jacqueline, l’horrible pensée que vous vous êtes reprise... Ah! je sais bien que beaucoup d’autres étaient, bien plus que moi, dignes de vous, que je ne suis qu’une espèce de sauvage auprès d’une exquise créature comme vous... Mais ce sauvage vous adore tant que vous n’auriez pu être malheureuse près de lui!»
Et ceci:
«Jacqueline, plus une lettre... Que se passe-t-il?... Oh! cette torture d’être loin, de ne pouvoir partir, être près de vous pour tenter de vous reconquérir!... Il me prend des terreurs folles que vous soyez malade, des rages de penser à toutes ces lieues qui nous séparent et tendent un impénétrable voile pour m’empêcher de t’apercevoir, mon amour unique...
«Jacqueline, vous m’avez promis, souvenez-vous, que, pendant l’absence, vous resteriez ma fiancée fidèle... A travers l’espace, entendez, je vous en supplie, mon cœur douloureux qui vous crie: «Par pitié, Line, écrivez!...»
Jacqueline n’ouvrit nul tiroir, ne chercha aucune lettre. Les coudes appuyés sur le cuir fauve du bureau, elle mordillait son porte-plume, la mine embarrassée, contemplant les nuées floconneuses qui erraient dans le ciel de septembre.
Il faisait un temps délicatement gris, et l’air était lourd qui entrait par la fenêtre et errait sur les bras, nus sous la dentelle des manches, arrêtées au coude.
Si frivole fût-elle, tout à coup, il lui venait le sentiment très net que sa lettre allait faire mal. Et comme elle détestait l’idée même de la souffrance d’autrui, elle s’effarait de devoir l’écrire et cherchait à en retarder encore l’instant.
Elle avait pris, machinalement, parmi les papiers empilés en désordre sur le petit bureau, un échantillon de soie, moirée d’or pâle et de rose. Elle l’examinait, l’œil distrait par les cassures satinées de l’étoffe. Puis, les doigts impatients, elle rejeta le chiffon et, lentement, commença à écrire, hésitant sur les mots à dire...--et pourtant si résolue!
«Mon ami,
«J’espérais que, avec les jours qui passent et nous permettent de mieux juger des choses, vous comprendriez, comme moi, que nous avions tous deux rêvé l’impossible, l’hiver dernier, en espérant mêler nos deux vies. A quoi bon tenter de nous illusionner davantage? Je ne suis pas du tout la femme qui vous rendrait heureux, je le sais bien maintenant... Comme je sais aussi que votre amour dévoué ne me donnerait pas le bonheur...
«En vérité, mon ami, nous sommes trop différents l’un de l’autre pour que nous puissions atteindre à l’unisson indispensable pour que l’union soit une joie.
«Souvent, dans vos lettres, j’ai deviné que vous me trouviez bien «papillon», un papillon qui adore la lumière des salons et ne peut s’en passer, c’est la vérité. Et je sentais aussi que vous étiez trop sage, trop sérieux pour ma frivolité. Mieux vaut, ne pensez-vous pas, que nous ayons fait ces mutuelles découvertes avant que nous soyons irrévocablement liés l’un à l’autre, peut-être pour nous faire souffrir... Restons simplement amis, voulez-vous?... Et ne me regrettez pas. Je vous assure que je n’en vaux pas la peine!»
Elle s’arrêta, et eut un rire joyeux.
--Oh! ça, ce n’est pas vrai! Gérard protesterait ferme si je lui disais une chose pareille!
Dans son souvenir se dressait la vision patricienne de son amant, et un frisson de plaisir la fit tressaillir toute.
D’une voix tendre, elle murmura:
--O Gérard, mon Gérard, quel bonheur que vous m’ayez fait perdre la tête cet été!
Un instant encore, elle rêva, le menton appuyé sur ses deux mains jointes, le regard perdu dans le gris très doux du ciel lourd d’orage. La brise détacha quelques pétales d’une rose qui se mourait dans un vase de Venise, souvenir de Murano. Leur vol parfumé effleura les doigts de Jacqueline qui sortit brusquement de sa songerie.
--Ah! ma lettre que j’oublie!... Il faut l’achever... Elle est assez longue... Que dire de plus, d’ailleurs?...
Elle lut, relut, rêva encore, indécise, énervée; puis elle pensa tout haut:
--Allons, maintenant, quelques phrases affectueuses, car vraiment Chartrans est un excellent garçon qui m’était bien attaché!... Mais je ne peux pourtant pas l’épouser, seulement pour lui faire plaisir!
Elle se pencha sur le bureau, et recommença à écrire:
«Je n’oublierai jamais, mon cher ami, tout ce que vous avez voulu être pour moi, afin de me rendre la vie très bonne et je vous en remercie de toute mon âme, mon âme de dentelle, comme vous disiez, un peu dédaigneusement, avouez-le. Je vous souhaite près d’une autre, mieux créée pour vous, tout le bonheur que je n’aurais pu, moi, vous donner, ayez-en, pour être sans regret, la certitude comme je l’ai moi-même; et, avec mon adieu très mélancolique, recevez mon plus affectueux souvenir d’amie.
«Jacqueline NOZALES.»
--Là! c’est fini!...
Elle eut un soupir de satisfaction, tressaillante d’aise, ne songeant plus du tout que sa lettre était un message de douleur, tant elle était contente de l’avoir achevée. Elle s’en fût désolée... Mais elle l’eût envoyée tout de même... D’ailleurs, il le fallait bien!
Rapidement, pour la dernière fois, elle écrivit l’adresse, puis scella de son cachet, s’appliquant à faire un joli chiffre. Ensuite, elle sonna sa femme de chambre.
--Descendez cette lettre à la poste; c’est pressé!
Et la fille disparue, son âme de dentelle allégée du pesant souci, elle eût volontiers sauté de joie, comme une écolière délivrée d’un devoir ennuyeux...
XX
Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver de novembre finissant, aux jours brefs, aux gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs.
Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous sa veste de fourrure, eut un tressaillement d’aise en songeant à son clair salon, où il allait faire bon sous la lueur amie des lampes, voilées de rose, devant la flambée du foyer, Gérard près d’elle... Gérard qui, ne pouvant se résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint son poste à Vienne... Gérard qu’elle avait si étroitement enserré du lien de ses caresses, que séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité, il en oubliait ses orgueilleux projets d’avenir et rêvait de lui donner son nom, en dépit de l’opposition de sa famille.
Ah! le beau songe! Et comme elle s’appliquait à le rendre réalisable en affolant la volonté de Gérard, tout en se montrant, aux yeux du monde, d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à tort, il lui avait été déjà octroyé tant d’amants, qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye passait, en dépit des médisances, pour n’être pas plus vrai que les autres.
Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches de l’escalier, jouissant de la chaude atmosphère du vestibule qui la faisait toute rose dans ses fourrures, rose comme les œillets attachés sur le duvet sombre de la veste.
--Il n’est venu personne? demanda-t-elle à la femme de chambre qui lui ouvrait.
Elle pensait à Gérard...
--Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici. Elle voulait parler à madame, et a laissé un journal en disant que madame voie un article qu’elle a marqué d’une croix.
--Un article? répéta Jacqueline étonnée. Où est ce journal?
--Je l’ai mis sur la petite table du salon, avec le courrier de madame.
Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et ses yeux aperçurent le décor dont la vision avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à travers le crépuscule glacial... Une pièce coquette, fleurie, discrètement éclairée; dans la cheminée, un feu clair d’où jaillissaient de hautes flammes capricieuses... L’air embaumé de la senteur pénétrante des mimosas et des violettes...
Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire accueillant de son _home_.
Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle:
--A quel propos Anne peut-elle m’apporter un journal à lire?
Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un fauteuil, elle prenait le journal, les lettres...
Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute, lui faisant oublier Mme de Croissy, et l’article, et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture de Chartrans...
Avec stupeur, elle contemplait les caractères si connus. Chartrans lui écrivait... Encore!... Pourquoi?... Pourtant, il avait reçu sa lettre de rupture, partie depuis plus de deux mois... Qu’est-ce que cela signifiait?... Elle n’était donc pas délivrée de lui?...
D’un geste inconscient, elle passa la main sur son front, avec l’impression que sa pensée s’égarait. Ses prunelles dilatées ne quittaient pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée d’une appréhension folle...
Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout à coup, elle s’était décidée, ses doigts tremblants déchirèrent le papier. Haletante, elle lut:
19 octobre.
«En regardant les dates, je vois que depuis hier seulement, j’ai votre lettre, votre impitoyable lettre, madame... Il me semble pourtant qu’il y a un siècle déjà qu’elle est venue me retrancher du monde de ceux qui espèrent... C’est que, probablement, les heures d’agonie comptent double, triple, que sais-je? A coup sûr, elles enlèvent la notion du temps...
«Je m’avoue maintenant que, depuis bien des semaines, ma foi était morte en un avenir dont j’avais fait mon unique raison d’être... Et cependant, contre toute évidence, j’espérais encore, je voulais espérer. J’étais insensé, n’est-ce pas?
«Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement, sans hésitation ni battement de cœur, comme on congédie un importun, avec des phrases polies et menteuses, vous m’avez écarté, vous qui étiez mon amour, ma pensée, mon âme... Et je me suis rappelé mon rêve, celui où vous me disiez adieu avec un sourire distrait d’étrangère...
«Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai fait, cette nuit, dans les minutes où je souffrais par trop, où mon impuissance me broyait... Maintenant, c’est fini...
«Vous m’avez fait tant de mal que personne au monde ne pourrait m’en faire davantage... D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer à souffrir.
«De toute ma volonté, je _veux_ faire mon cœur insensible à jamais. Vous disparue de mon existence, c’est un vide tellement effroyable que je me demande pourquoi je le supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition, ni désirs, ni espoir, rien que le néant... La Jacqueline que j’ai adorée est morte et son souvenir est le seul trésor qui me reste... Cette Jacqueline qui, il n’y a pas même un an, me disait adieu, avec des larmes plein les yeux et le serment d’être fidèle!
«C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je l’ai fait pour vous, pour vous seule...
«Peut-être, vous m’avez trahi... A quoi bon chercher à le savoir?... Je n’étais qu’un pauvre à qui vous avez accordé un semblant d’aumône... Mais ce semblant lui a paru divin un moment...
«Je viens de mettre sous pli scellé, à votre adresse, vos lettres; pas vos portraits, je les ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous les autres... Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra, quand moi-même je disparaîtrai.
«Adieu, madame... Vous souvenez-vous que, dans une de mes premières lettres, je vous ai écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur qu’un moment vous aviez apporté dans mon existence de solitaire, toujours, je devrais vous être reconnaissant... Alors je vous remercie, madame, et je vous pardonne, en baisant une dernière fois vos tièdes petites mains dont le seul effleurement me fut une ivresse... Et je dis tout bas, comme l’on parle aux très chers, perdus à jamais, adieu, vous qui avez été ma vie même.»
«Pierre CHARTRANS.»
Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des larmes, de grosses larmes, ruisselaient sur ses joues, tombaient sur le papier...
Éperdument, elle répétait tout bas:
--Oh! pourquoi m’écrit-il des choses si cruelles?... Je ne pensais pas qu’il aurait tant de chagrin!... Qu’il me fait mal!... oh! qu’il me fait mal!
Et l’impression jetée en elle par l’adieu de Chartrans lui était tellement intolérable que, sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce qu’une minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses genoux. Un trait de crayon bleu soulignait un passage:
_Dépêches de Chine._
_Des troubles ont encore une fois éclaté dans le Yunnan. Ils ont été fort sérieux; et, malheureusement, nous avons à déplorer la mort d’un des nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans, qui, après avoir lutté en héros pour la protection de nos nationaux, a succombé avec quelques braves._
Jacqueline se dressa avec un cri.
--Il est mort!... Oh!!!
Et une certitude entra en elle, terrible:
--Il s’est fait tuer!... Ah! c’est épouvantable... Je ne savais pas... Oh! non, je ne savais pas qu’il serait capable de cela!...
Écrasée d’horreur, elle restait les mains jointes sur le journal dont elle relisait désespérément les lignes... Elle comprenait bien que Anne, qui avait tout deviné, lui avait ainsi apporté le châtiment d’une trahison qu’elle ne pardonnait pas... Ah! qu’elle était sévère, Anne, sans pitié--comme elle-même l’avait été.--Et que c’était affreux, Chartrans mort, mort à cause d’elle!... Maintenant, son visage caché dans ses mains, elle sanglotait, le cœur bouleversé de chagrin, de remords, de terreur devant la responsabilité entrevue...
Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle tressaillit. C’était Gérard! Ah! il ne fallait pas qu’il vît la lettre, qu’il sût... Elle lui dirait seulement qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un ami d’enfance... Fiévreusement, elle glissait le papier dans son corsage, essuyait les larmes qui lui brûlaient le visage... Il entrait... Alors, un cri lui jaillit des lèvres:
--O Gérard, mon aimé, console-moi... J’ai tant de chagrin!...
Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre entre ses bras.