Part 6
Une brèche, dans une des rives, donnait issue à un affluent du fleuve, gelé comme lui en cette saison. Si Jeanne avait eu sa connaissance, c’est de ce côté qu’elle eût commandé au chien-loup de se diriger. Le flair de Kazan lui servit de guide.
Dix minutes après, il éclatait en un joyeux aboi, auquel répondirent ceux d’une demi-douzaine de chiens de traîneau. Une cabane de bûches était là, au bord de la rivière, dans une petite crique dominée par un bois de sapins, et de son toit une fumée montait. C’était cette fumée dont l’odeur était venue jusqu’à lui.
Le rivage s’élevait en pente rude et unie vers la cabane, Kazan rassembla toutes ses forces et hissa le traîneau, avec son fardeau, jusqu’à la porte. Après quoi, il s’assit à côté de Jeanne inanimée, leva le nez vers le ciel obscur, et hurla.
Presque aussitôt, la porte s’ouvrit et un homme sortit de la cabane.
De ses yeux rougis par le froid et le vent, Kazan vit l’homme, poussant une exclamation de surprise, se pencher vers Jeanne, sur le traîneau. En même temps, on entendit sortir de la masse des fourrures la voix pleurnichante et à demi étouffée du bébé.
Kazan était exténué. Sa belle force s’en était allée. Ses pattes étaient écorchées et saignaient. Mais la voix de l’enfant l’emplit de joie et il se coucha tranquillement, dans son harnais, tandis que l’homme emportait mère et poupon dans la vivifiante chaleur de la cabane.
Puis l’homme reparut. Il n’était point vieux comme Pierre Radisson.
Il s’approcha de Kazan et, le regardant:
--Alors c’est toi, juste ciel! qui, tout seul, me l’as ramenée... Mes compliments, camarade!
Il se pencha sur lui, sans crainte, et déliant les harnais, l’invita à entrer à son tour.
Kazan parut hésiter. A ce moment précis, il lui avait semblé, dans la fureur du vent qui ne s’était pas apaisé, entendre la voix de Louve Grise. Il détourna la tête, puis se décida pourtant à entrer.
La porte de la cabane se referma sur lui. Il alla se coucher dans un coin obscur, tandis que l’homme préparait pour Jeanne, sur le poêle, des aliments chauds.
La jeune femme, que l’homme avait étendue sur une couchette, ne revint pas immédiatement à elle. Mais, de son coin, Kazan, qui somnolait, l’entendit soudain qui sanglotait et, ayant levé le nez, il la vit qui mangeait peu après, en compagnie de l’inconnu.
Kazan, en rampant, se glissa sous le lit. Ensuite, la nuit étant complètement venue, tout, dans la cabane, retomba dans le silence.
Le lendemain, au point du jour, dès que l’homme entr’ouvrit la porte, Kazan en profita pour se glisser dehors et filer rapidement dans la plaine. Il ne tarda pas à trouver la piste de Louve Grise et l’appela. Sa réponse lui parvint, du fleuve glacé, et il courut vers elle.
Un boqueteau de sapins leur servit d’abri et tous deux s’y dissimulèrent. Mais vainement Louve Grise tenta de persuader à Kazan de fuir avec lui, en de plus sûres retraites, loin de la cabane et de l’odeur de l’homme.
Un peu plus tard, Kazan, toujours aux aguets, aperçut l’homme de la cabane qui harnachait ses chiens et installait Jeanne sur le traîneau, l’emmitouflant de fourrures, elle et l’enfant, comme eût pu le faire le vieux Pierre. Puis, le traîneau s’étant mis en route, Kazan emboîta sa piste et, toute la journée le suivit, à quelque distance en arrière, suivi lui-même par Louve Grise, qui glissait sur ses pas, comme une ombre.
Le voyage se continua jusqu’à la nuit. Le vent était tombé. Sous les étoiles brillantes et sous la lune calme, l’homme pressait l’attelage. Ce ne fut qu’à une heure avancée que le traîneau atteignit une seconde cabane, à la porte de laquelle l’homme vint cogner.
De l’ombre épaisse où il se tenait, Kazan vit une lumière apparaître et la porte s’ouvrir. Il entendit la voix joyeuse d’un autre homme, à laquelle répondit celle de Jeanne et de son compagnon. Alors, il s’en alla rejoindre Louve Grise.
Trois jours après, le mari de Jeanne s’en retourna chercher le cadavre gelé de Pierre Radisson. Kazan profita de son absence pour revenir à la cabane, vers la jeune femme et vers la caresse de sa main.
Durant les jours et les semaines qui suivirent, il partagea son temps entre cette cabane et Louve Grise. Il tolérait près de Jeanne la présence de l’homme plus jeune qui vivait avec elle et avec l’enfant, comme il avait toléré celle de Pierre Radisson. Il comprenait que c’était pour elle un être cher et que tous deux aimaient le bébé d’un égal amour.
A un demi-mille de distance, au faîte d’une énorme masse rocheuse que les Indiens appelaient le Sun Rock[16], lui et Louve Grise avaient, de leur côté, trouvé leur «home» dans une crevasse propice. Ils y avaient établi leur tanière, d’où ils descendaient chacun dans la plaine, pour y chasser. Souvent montait jusqu’à eux la voix de la jeune femme, qui appelait:
[16] Le Roc du Soleil.
--Kazan! Kazan! Kazan!
Ainsi s’écoula le long hiver de la Terre du Nord, Kazan allant et venant du Sun Rock à la cabane, et le mari de Jeanne occupant son temps à aller poser, puis relever ses trappes, où il capturait les animaux à fourrure, petits et grands, hermines, martres, visons, renards de variétés diverses, qui étaient nombreux dans la région.
Puis revint le printemps et, avec lui, le Grand Changement.
X
LE GRAND CHANGEMENT
Partout la nature se réveillait dans le Wilderness. Le soleil, plus haut au ciel, éclairait d’un éclat merveilleux les rochers et les sites des montagnes. Dans les vallées, les bourgeons des peupliers étaient prêts à éclater. Le parfum des baudriers et des sapins se faisait chaque jour plus pénétrant. Dans les plaines comme dans les forêts, on entendait sans trêve le clapotant murmure des eaux, provenant de la fonte des neiges, qui inondaient le sol et se frayaient un chemin jusque vers la Baie d’Hudson[17].
[17] La Baie d’Hudson est une vaste mer intérieure, qui s’enfonce profondément dans le territoire canadien et ne mesure pas moins de mille kilomètres du nord au sud. Elle communique avec l’Atlantique par le Détroit d’Hudson et, à son extrémité septentrionale, avec la Mer de Baffin et l’Océan Arctique par le Canal de Fox, qui se trouve sous le Cercle Arctique.
Dans l’immense baie, les champs de glace craquaient et s’écroulaient sans trêve, avec un bruit pareil aux roulements du tonnerre, et les vagues clapoteuses se précipitaient vers l’Océan Arctique, au Roes Welcome[18]. Le violent courant d’air qui en résultait faisait encore, par moments, passer dans le vent d’avril la froide piqûre de l’hiver.
[18] La «Bienvenue des Chevreuils», porte d’entrée du Canal de Fox.
Le Sun Rock s’élevait d’un seul jet, dominant le faîte des sapins qui l’entouraient. Sa tête chauve recevait les premiers rayons du soleil levant et les dernières lueurs du couchant s’y accrochaient encore. Sur ce sommet ensoleillé, la tanière de Kazan était bien abritée contre les mauvais vents, à l’opposé desquels elle s’ouvrait, et il s’y reposait délicieusement des six terribles mois d’hiver écoulés.
Presque tout le jour il dormait, avec Louve Grise couchée près de lui, à plat ventre, les pattes étendues, les narines sans cesse alertées de l’odeur de l’homme, qui était proche.
Elle ne cessait de fixer Kazan avec anxiété, tandis qu’il dormait et rêvait. Elle grognait, en découvrant ses crocs, et ses propres poils se hérissaient, lorsqu’elle voyait ceux de son compagnon se dresser sur son échine. Parfois aussi, une simple contraction des muscles des pattes et un plissement du museau indiquaient seuls qu’il était sous l’effet du rêve.
Alors il arrivait souvent que, répondant à la pensée du chien-loup, une voix s’élevait et venait jusqu’au Sun Rock, tandis que sur le seuil de sa cabane une jeune femme aux yeux bleus apparaissait.
--Kazan! Kazan! Kazan! disait la voix.
Louve Grise dressait ses oreilles, tandis que Kazan s’éveillait et, l’instant d’après, se mettait sur ses pattes. Il bondissait vers la pointe la plus haute du rocher et se prenait à gémir, tandis que la voix renouvelait son appel. Louve Grise, qui l’avait doucement suivi, posait son museau sur son épaule. Elle savait ce que signifiait cet appel et, plus encore que le bruit et l’odeur de l’homme, elle le redoutait.
Depuis qu’elle avait abandonné la horde de ses frères et vivait avec Kazan, la Voix était devenue la pire ennemie de Louve Grise et elle la haïssait. Car elle lui prenait Kazan et, partout où la Voix était, il allait aussi. Chaque fois qu’il lui plaisait, elle lui volait son compagnon, qui la laissait seule rôder, toute la nuit, sous la lune et sous les étoiles. Quand ainsi la Voix la faisait veuve, elle restait fidèle cependant et, sans répondre aux cris d’appel de ses frères sauvages, attendait le retour de Kazan. Parfois, lorsque Kazan prêtait l’oreille à la Voix, elle le mordillait légèrement, pour lui témoigner son déplaisir, et grognait vers la Voix.
Or, ce jour-là, comme la Voix retentissait pour la troisième fois, Louve Grise, au lieu de s’attacher à Kazan et de tenter de le retenir, lui tourna soudain le dos et se tapit au fond de sa tanière.
Elle s’y coucha, et Kazan ne vit plus, dans l’obscurité, que ses deux yeux qui flamboyaient, farouches.
Il grimpa vers la pointe extrême du Sun Rock, par la piste étroite, usée sous ses griffes, et demeura indécis. Depuis la veille, un certain trouble, qu’il ne pouvait s’expliquer, était en lui. Il y avait du nouveau qui rôdait sur le Sun Rock. Il ne le voyait point, mais le sentait.
Il redescendit vers Louve Grise et passa sa tête à l’entrée de la tanière. Il fut accueilli, non par la plainte caressante coutumière, mais par un grondement menaçant, qui fit retrousser sur ses crocs les lèvres de la louve.
Pour la quatrième fois, la Voix se fit entendre et Louve Grise claqua farouchement des mâchoires. Kazan, après avoir encore hésité, se décida à descendre du Sun Rock et fila dans la direction de la cabane.
Par l’instinct de défiance du Wild, qui était en lui, il ne prévenait jamais de son arrivée, par aucun aboi. Il apparut si soudainement, et sans crier gare, que Jeanne, qui tenait son bébé dans ses bras, sursauta, en apercevant dans la porte la tête broussailleuse et les larges épaules de Kazan. Mais, nullement effrayé, l’enfant s’agita et se contorsionna de plaisir, et tendit vers le chien-loup ses deux menottes, en émettant à son adresse un gentil baragouin.
--Kazan! s’écria Jeanne doucement, avec un geste de bienvenue. Viens ici, Kazan!
La lueur sauvage, ardente comme du feu, qui luisait dans les prunelles de Kazan, tomba. Il s’était arrêté, une patte sur le seuil de la cabane, et semblait répugner à avancer. Puis, tout à coup, abaissant le panache de sa queue, il s’écrasa sur le sol et entra, en rampant sur son ventre, comme un chien pris en faute.
Il affectionnait les créatures qui vivaient dans la cabane. Mais la cabane elle-même, il la haïssait. Car toute cabane sentait le gourdin, le fouet et la servitude. Pour lui-même, et comme tous les chiens de traîneau, il préférait, pour dormir, aux parois d’une niche bien close, le sol couvert de neige et le toit du ciel ou des sapins.
Sous la caresse de la main de Jeanne, Kazan éprouva ce délicieux petit frisson coutumier, qui était sa récompense, lorsqu’il quittait pour la cabane Louve Grise et le Wild. Lentement il leva la tête, jusqu’à ce que son museau noir vînt se poser sur les genoux de la jeune femme. Puis il ferma béatement les yeux, tandis que la mystérieuse petite créature qu’était bébé Jeanne l’asticotait, à coups de pieds mignons, et, de ses mains menues, lui tirait ses poils rudes. Plus encore que la caresse de la jeune femme, ces jeux enfantins dont il était l’objet faisaient son bonheur.
Immobile et concentré sur lui-même, comme un sphinx, et comme pétrifié, Kazan demeurait là sans bouger, respirant à peine. Le mari de Jeanne n’aimait point à le voir ainsi et s’inquiétait toujours, en ce cas, de ce que pouvait ruminer le cerveau mystérieux du chien-loup. Mais la jeune femme était plus confiante en Kazan et le savait incapable d’une trahison.
--Bon vieux Kazan, disait-elle, je te remercie d’être venu à mon appel. Bébé et moi nous serons seuls cette nuit. Le papa du petit est parti au Poste le plus proche et nous comptons sur toi pour nous garder.
Elle lui chatouillait le museau, du bout de la longue tresse soyeuse de ses cheveux. Ce qui, quel que fût son désir de n’en point broncher, faisait souffler et éternuer Kazan, à la grande joie du marmot.
Puis Jeanne, s’étant levée, s’occupa, durant le reste de la journée, à empaqueter toutes sortes d’objets qui se trouvaient dans la cabane, Kazan, qui l’observait, fut fort étonné de ce manège énigmatique. Quelque chose qu’il pressentait, mais ne pouvait comprendre, se préparait sans nul doute.
Le soir venu, après l’avoir beaucoup caressé, Jeanne lui dit:
--N’est-ce pas, Kazan, que tu nous défendrais cette nuit, si un danger nous menaçait? Maintenant je vais verrouiller la porte, car tu dois demeurer avec nous jusqu’à demain matin.
Elle se remit à caresser le chien-loup, avec émotion. Sa main tremblait nerveusement.
--Bientôt, sais-tu, reprit-elle, nous allons partir, nous en retourner chez nous. Notre récolte de fourrures est terminée. Oui, nous repartons tout là-bas, là où vivent les parents de mon mari, là où il y a des villes, avec de grandes églises, des théâtres et des concerts de musique, et un tas d’autres des plus belles choses qui sont en ce monde. Et nous t’emmènerons avec nous, Kazan!
Kazan ne comprenait pas ce que lui disait Jeanne, mais il agitait sa queue, tout heureux de voir que la jeune femme lui parlait. Il en oubliait Louve Grise et sa rancune contre la cabane, et il alla se coucher tranquillement dans un coin.
Mais, lorsque Jeanne et l’enfant se furent endormis, quand le silence fut retombé dans la nuit, son malaise le reprit. Il se mit sur ses pattes et tourna furtivement tout autour de la chambre, reniflant les murs, la porte, et tous les objets empaquetés par Jeanne.
Il gémit. La jeune femme, à demi réveillée, l’entendit et murmura:
--Tiens-toi tranquille, Kazan! Va dormir... Va dormir...
Alors il ne bougea plus et demeura immobile au milieu de la chambre, inquiet et écoutant.
Et, à travers les murs de bûches de la cabane, il entendit une plainte lointaine qui venait faiblement jusqu’à lui. C’était le cri de Louve Grise. Ce cri différait toutefois de celui qu’il avait coutume d’ouïr. Ce n’était pas un appel de solitude. C’était tout autre chose.
Il courut vivement vers la porte close et se reprit à gémir. Mais Jeanne et l’enfant dormaient profondément et ne l’entendirent point.
Une fois encore le cri retentit et tout se tut à nouveau. Kazan s’étala devant la porte et y passa le reste de la nuit.
C’est là que Jeanne le trouva, tout alerté, lorsque le lendemain matin, de bonne heure, elle s’éveilla. Elle entr’ouvrit la porte et, en une seconde, il fut dehors. A toute volée, il s’élança vers le Sun Rock, dont le soleil levant teintait le faîte d’une lueur d’or.
Il y grimpa rapidement, par la piste étroite et raboteuse, et ne trouva point que Louve Grise fût venue au-devant de lui.
Il atteignit la tanière et huma l’air, le dos hérissé et les pattes raides. Quelque chose de nouveau flottait dans l’air et ce quelque chose était de la vie. Il se glissa dans la fente pratiquée entre deux rochers et, avançant la tête, se trouva nez à nez avec Louve Grise, qui n’était pas seule.
Louve Grise poussa un gémissement plaintif. Les poils s’aplatirent sur le dos de Kazan et il répondit par un grognement attendri. Puis lentement il recula et, dans la lumière de l’aurore, il se coucha devant l’entrée de la tanière, faisant à la louve, de son corps, comme un bouclier.
Louve Grise était mère.
XI
LA TRAGÉDIE SUR LE SUN ROCK
Toute cette journée, Kazan demeura sur le Sun Rock. Le sentiment de sa paternité nouvelle était plus fort que l’appel de la cabane.
Au crépuscule, Louve Grise se releva de sa couche et tous deux allèrent faire ensemble un tour sous les sapins. La louve, avec de petits grognements, mordillait gentiment le cou hirsute de Kazan. Et Kazan, selon le vieil instinct de ses pères, répondait en caressant de sa langue la gueule de Louve Grise. Celle-ci témoigna de sa satisfaction par une série de halètements saccadés, qui étaient sa manière de rire.
Puis, soudain, elle perçut un cri menu et plaintif qui venait jusqu’à elle. Elle se hâta de quitter Kazan et de regrimper vers la tanière, où l’un de ses trois petits l’appelait.
Kazan comprit que Louve Grise ne devait plus quitter, à cette heure, le sommet du Sun Rock et qu’il devait, seul, se livrer à la chasse, afin de pourvoir à la nourriture de sa compagne et à celle de sa couvée. Dès que la lune fut levée, il se mit donc en quête d’un gibier et, vers l’aube, il revint au gîte, en apportant dans sa mâchoire un gros lapin blanc. Louve Grise s’en reput gloutonnement. Et Kazan sut, dès lors, que chaque nuit il devait désormais agir de même.
Le jour suivant, ni celui d’après, il n’alla point vers la cabane, quoi qu’il entendît la voix de Jeanne et celle de son mari, qui l’appelaient. Le quatrième jour seulement, il reparut et Jeanne lui fit grande fête, ainsi que le poupon qui, en babillant, lui envoya force coups de pieds, qu’il sentait à peine au travers de son épaisse fourrure.
--J’espère, dit le mari de Jeanne, que nous ne nous repentirons pas un jour de l’avoir emmené avec nous et que son instinct sauvage ne reprendra jamais le dessus. Mais je me demande comment tu t’habitueras, vieux diable à notre existence de là-bas. Cela va te changer fort des forêts où tu as toujours vécu.
--Je ne les regretterai pas moins, mes forêts, répondit Jeanne. Avec mon pauvre papa, j’y ai, moi aussi, si longtemps vécu! C’est pour cela, sans doute, que j’aime tant mon bon vieux Kazan. Après toi et le bébé, c’est lui, je crois, que j’affectionne le plus sur la terre.
Quant à Kazan, plus encore qu’il ne l’avait déjà éprouvé, il sentit qu’un événement inconnu se préparait dans la cabane. Ce n’était, sur le sol, que paquets et ballots.
Toute la semaine, il en fut de même. Kazan en était à ce point agité que le mari de Jeanne ne put s’empêcher de remarquer, un soir:
--Je crois qu’il sait réellement. Il a compris que nous préparions notre départ. Mais quand pourrons-nous partir? Le fleuve a recommencé hier à déborder et il est, pour l’instant, impossible d’y naviguer. Si l’inondation continue, nous serons encore ici dans huit jours, peut-être plus longtemps.
Quelques jours s’écoulèrent encore et le moment arriva où, durant la nuit, la pleine lune éclaira de son éblouissante clarté le sommet du Sun Rock. Louve Grise en profita pour effectuer, avec ses trois petits, tout titubants derrière elle, sa première sortie hors de la tanière.
Les trois petites boules velues tombaient et trébuchaient à chaque pas, et se tassaient contre elle, aussi empotées de leurs mouvements que le bébé de la cabane. Kazan les observait avec curiosité. Il les entendait émettre les mêmes sons inarticulés et doux, les mêmes pleurnichements, et il les regardait comme faisait l’enfant de Jeanne sur ses deux petites jambes, s’en aller tout de travers sur leurs quatre pattes molles. Spectacle qui le remplissait d’une joie infinie.
Lorsque la lune fut au zénith et que la nuit fut presque devenue l’égale du jour, Kazan s’arracha à la contemplation de sa progéniture et, dégringolant du rocher, partit en chasse.
Il rencontra, dès l’abord, un gros lapin blanc, qui se sauva entre ses pattes. Durant un demi-mille, il le poursuivit sans pouvoir le rejoindre. Il comprit qu’il était plus sage d’abandonner la partie. Il aurait, en effet, lassé à la course un renne ou un caribou, qui vont devant eux en ouvrant une large piste, facile à suivre. Il n’en est pas de même pour le petit gibier, qui se glisse sous les taillis et parmi les fourrés, et qu’un simple renard est plus apte à atteindre qu’un loup.
Il continua donc à battre la forêt, en furetant silencieusement, à pas de velours, et il eut la chance de tomber à l’improviste sur un autre lapin blanc, qui ne l’avait pas entendu. Un bond rapide, puis un second mirent dans sa gueule le souper escompté de Louve Grise.
Kazan s’en revint en trottinant, tout tranquillement, déposant de temps à autre sur le soi, pour se reposer les mâchoires, le lapin botté de neige[19] qui pesait bien sept livres.
[19] Surnom donné couramment, au Canada, aux lapins blancs.
Parvenu au pied du Sun Rock et à la piste étroite qui s’élevait vers le sommet, il s’arrêta net. Il y avait sur cette piste l’odeur, tiède encore, de pas étrangers.
Du coup, le lapin lui en tomba des mâchoires. Une étincelle électrique courut soudain sur chaque poil de son corps. L’odeur qu’il flairait n’était point celle d’un lapin, d’une martre ou d’un porc-épic. C’étaient des griffes acérées qui avaient marqué leur empreinte sur le sol et escaladé le rocher.
En ce moment lui parvinrent des bruits effrayants et confus, qui lui firent grimper, d’un seul trait, avec un hurlement terrible, l’abrupt sentier.
Un peu au-dessous du sommet, dans la blanche clarté lunaire, sur une étroite plate-forme pratiquée dans le roc et qui surplombait le vide, Louve Grise était engagée dans une lutte à mort avec un énorme lynx gris. Elle était tombée sous son adversaire, et poussait des cris aigus et désespérés.
Après être, un instant, demeuré comme cloué sur place, Kazan, tel un trait de flèche, se rua à la bataille. Ce fut l’assaut muet et rapide du loup, combiné avec la stratégie plus savante du husky.
Un autre animal aurait succombé dès la première attaque. Mais le lynx est la créature la plus souple et la plus alerte de Wilderness. Aussi les Indiens l’appellent-ils «le Rapide». Kazan avait visé la veine jugulaire et avait compté que ses crocs longs d’un pouce, s’y agripperaient profondément. Le lynx, en une fraction infinitésimale de seconde, s’était rejeté en arrière et les crocs de Kazan ne saisirent que la masse cotonneuse et touffue des poils de son cou.
L’adversaire avec lequel il avait à lutter, et qui avait abandonné Louve Grise, était autrement redoutable qu’un loup ou un husky. Une fois déjà, il s’était trouvé aux prises avec un lynx, tombé dans une trappe, et il avait tiré du combat des leçons utiles.
Il savait qu’il ne convient pas de s’efforcer à renverser le lynx sur le dos, comme on doit le faire avec un autre adversaire. Car le gros chat du Wild se bat des griffes plus encore que des crocs. Et ces griffes, coupantes comme autant de rasoirs, ont vite fait alors de lacérer le ventre de son ennemi et de lui ouvrir les entrailles.
Kazan, derrière lui, entendait Louve Grise, grièvement blessée, gémir et hurler lamentablement. Il tenta de renouveler son emprise mortelle à la gorge. Mais, cette fois encore, le coup rata et le lynx échappa à la mort, de moins d’un pouce. Kazan, pourtant, l’avait solidement saisi et il ne le lâcha plus.
Les deux bêtes demeurèrent étroitement aux prises. Les griffes du gros chat labouraient les côtes de Kazan, sans atteindre, heureusement, aucune partie vitale. Soudain, si exigu était l’espace où ils combattaient, les deux adversaires arrivèrent, sans qu’ils s’en rendissent compte, au bord du rocher et, brusquement, culbutèrent ensemble dans le vide.
Ce fut une chute de cinquante à soixante pieds, durant laquelle Kazan et le lynx tournèrent plusieurs fois sur eux-mêmes. Ils luttaient avec une telle rage que les crocs de Kazan ne perdirent point leur emprise et que le lynx continuait à jouer des pattes et des griffes.
Le heurt de leurs deux corps contre le sol fut si rude qu’il les sépara et les envoya rouler à une douzaine de pieds l’un de l’autre.