Part 5
C’est une habitude que prend bientôt l’homme, dans la solitude et le néant du Wilderness, de monologuer avec lui-même. Mais Kazan, avec ses yeux pétillants d’intelligence, était un interlocuteur tout trouvé. C’est pourquoi Pierre lui parlait.
--Il nous faut, mon vieux, les ramener à tout prix, continua-t-il, en caressant sa barbe. Et cela, toi seul et moi, nous le pouvons faire.
Une toux creuse le secoua. Il respira avec oppression, en s’étreignant la poitrine, et reprit:
--Le gîte est à cinquante milles, en ligne droite. Je prie Dieu que nous puissions y parvenir sains et saufs, et que mes poumons ne m’abandonnent pas auparavant.
Il se releva, en chancelant un peu, et alla vers Kazan. Il attacha la bête derrière le traîneau; puis, après avoir jeté d’autres branches sur le feu, il entra sous la tente, où Jeanne et l’enfant dormaient.
Trois ou quatre fois au cours de la nuit, Kazan entendit la voix de Louve Grise appelant le compagnon qu’elle avait perdu. Mais Kazan comprenait qu’il ne devait plus lui répondre. Vers l’aurore, Louve Grise approcha à une courte distance du campement, réitéra son appel et, pour la première fois, Kazan lui répliqua.
Son hurlement réveilla Pierre, qui sortit de la tente et regarda le ciel, que commençait à blanchir l’aube. Il raviva le feu et se mit à préparer le déjeuner.
VIII
L’INTERSIGNE DE LA MORT
Pierre caressa Kazan sur la tête et lui donna un morceau de viande. Peu après, Jeanne parut à son tour, laissant l’enfant reposer encore. Elle courut embrasser son père, puis, s’agenouillant devant Kazan, elle se reprit à lui parler, de sa même voix avec laquelle elle avait parlé à Jeannette.
Lorsque, d’un bond gracieux, elle se remit ensuite sur ses pieds, afin de donner un coup de main à son père, Kazan la suivit et Jeanne, voyant qu’il était maintenant à peu près d’aplomb sur ses pattes, poussa un cri de joie.
Ce fut un singulier voyage que celui qui commença, ce jour-là. Pierre Radisson avait, tout d’abord, vidé le traîneau de tous les objets qu’il contenait, en n’y laissant que la tente repliée, les couvertures, les vivres et, pour Jeannette, le nid chaud de fourrures. Puis il endossa un des harnais et se mit à tirer le traîneau sur la neige. Toujours attaché, Kazan suivait.
Pierre n’arrêtait pas de tousser et crachait le sang. Jeanne s’inquiéta.
--C’est un gros rhume, dit Pierre, rien de plus. Une fois chez nous, je garderai la chambre durant une bonne semaine, et il n’y paraîtra plus.
Il mentait et, quand il toussait, détournait la tête, puis s’essuyait rapidement la bouche et la barbe, afin que Jeanne n’y vît point les rouges macules.
Jeanne ne savait trop que penser et se doutait bien qu’il lui cachait la vérité. Mais Kazan, avec cette étrange connaissance des bêtes que l’homme ne peut expliquer et dénomme instinct, aurait dit, s’il avait pu parler, ce que Pierre Radisson dissimulait. Il avait entendu d’autres hommes tousser de la sorte, ses ancêtres chiens en avaient ouï aussi, tandis qu’ils tiraient les traîneaux, et la certitude s’était formée, dans son cerveau, de ce qui s’ensuivrait fatalement.
Plus d’une fois déjà, il avait, sans y être entré, flairé la mort qui frappait sous les tentes indiennes et dans les cabanes des blancs. Bien des fois, de même qu’il devinait au loin la tempête et l’incendie, il l’avait reniflée, alors qu’elle ne faisait que rôder encore autour de ceux qu’elle frapperait bientôt. Et cet intersigne de la mort, qui planait dans l’air, semblait lui dire, tandis qu’il suivait le traîneau en arrière de Pierre, que celle-ci était proche, qu’il la frôlait à chaque pas.
Il en était dans une agitation étrange et anormale. Chaque fois que le traîneau faisait halte, il venait fébrilement renifler le petit bout d’humanité qui était enfoui dans la peau de lynx. Jeanne arrivait prestement, pour surveiller l’animal, et passait la main sur les poils grisâtres de sa tête. Alors il se calmait et la joie entrait secrètement en lui.
La seule chose essentielle que Kazan parvint nettement à comprendre, en cette première journée, c’est que la petite créature du traîneau était infiniment précieuse à la femme dont il recevait les caresses et qui si mélodieusement lui parlait. Et plus lui-même semblait prêter attention et s’intéresser à la petite créature, plus aussi la femme semblait contente et ravie.
Le soir, le campement fut établi comme de coutume et Pierre Radisson passa encore une partie de la nuit à veiller près du feu. Mais il ne fumait pas. Fixement il regardait les flammes. Quand, enfin, il se décida à rejoindre Jeanne sous la tente, il se pencha vers Kazan et examina ses blessures.
--Tu vas mieux, petit, lui dit-il, et les forces te sont revenues. Il faudra, demain, endosser le harnais et me donner un coup d’aide. Demain soir nous devrons avoir atteint le fleuve. Sinon...
Il n’acheva pas sa phrase et refoula la toux qui lui déchirait la poitrine, puis entra sous la tente.
Kazan était demeuré vigilant et les oreilles raides, les yeux emplis d’anxiété. Il n’avait pas aimé que Pierre pénétrât sous la toile. Car, plus que jamais, la mort mystérieuse semblait voltiger autour de cet homme.
Trois fois, au cours de la nuit, il entendit Louve Grise réitérer ses appels, et il ne put se défendre de lui répondre. Comme la veille elle revint, à l’aube, jusqu’auprès du campement. Elle était dans le vent et Kazan flaira son odeur. Il tira sur son attache et pleura, espérant que sa compagne aurait pitié de lui et viendrait se coucher à son côté. Mais, à ce moment, Radisson ayant remué dans la tente et fait du bruit, Louve Grise, qui était prête à se risquer, prit la fuite.
Plus émaciée était, ce matin-là, la figure de l’homme, et plus sanguinolents étaient ses yeux. La toux était devenue moins violente. C’était comme un sifflement intérieur, qui indiquait une désagrégation de l’organisme. Et, à tous moments, Pierre portait les mains à sa poitrine.
Lorsque Jeanne aperçut son père, dans le petit jour, elle pâlit. L’inquiétude, en ses yeux, fit place à l’effroi. Elle jeta ses bras autour du cou de Pierre, qui se prit à rire et toussa plus fort, afin de prouver que le coffre était encore bon.
--Je suis en voie de guérison, dit-il, tu le vois bien. C’est un rhume qui s’en va. Mais tout rhume, ma chère laisse après lui, tu le sais comme moi, une grande faiblesse et les yeux rouges.
La journée qui suivit fut froide et morne, presque sans clarté. Pierre et Kazan remorquèrent à eux deux le traîneau, et Jeanne, à pied, marchait derrière, sur la piste tracée. Kazan tirait sans trêve, de toutes ses forces, et pas une fois l’homme ne le frappa du fouet. Mais, de temps à autre, il lui passait amicalement sa mitaine sur la tête et sur le dos. Le temps s’assombrissait de plus en plus et sur la cime des arbres on entendait passer un faible mugissement, qui annonçait la tempête prochaine.
Les ténèbres et l’approche imminente de la tourmente n’incitèrent point Pierre Radisson à s’arrêter et à camper.
--Il faut à tout prix, se disait-il à lui-même, atteindre le fleuve, oui, à tout prix...
Il pressa Kazan, pour un énergique effort, tandis que lui-même sentait, sous le harnais, ses forces décroître.
Le «blizzard[14]» avait commencé, lorsque, à midi, Pierre fit halte pour établir un feu et que chacun s’y réchauffât.
[14] Tempête de neige.
La neige déboulait du ciel en un déluge blanc, si épaisse qu’elle obstruait la vue à cinquante pas. Jeanne se tassa, toute frissonnante, près de son père, avec l’enfant dans ses bras. Pierre, afin de la réconforter, se montra très gai et rieur. Puis, après un repos d’une heure, il rattacha Kazan au harnais et reprit comme lui les courroies qu’il lia autour de sa taille, car leur pression sur sa poitrine le faisait trop souffrir.
Dans une obscurité presque complète, où tout était silence, la petite caravane, qui marchait toujours sous bois, avançait péniblement. Pierre tenait à la main sa boussole, qu’il consultait.
Tard dans l’après-midi, les arbres devinrent plus rares et une nouvelle plaine apparut au-dessous des voyageurs, vers laquelle Pierre Radisson pointa sa main, tout joyeux. Mais sa voix était faible et rauque, lorsqu’il dit à Jeanne:
--Ici nous pouvons camper maintenant, en attendant que le blizzard s’apaise.
Sous l’épais abri d’un des derniers bouquets de sapins, il monta la tente, puis il ramassa du bois pour le feu. Jeanne l’aida dans cette besogne. Dès qu’ils eurent absorbé un repas composé de viande rôtie et de biscottes, et fait bouillir et bu le café, Jeanne épuisée se jeta sur un lit de branchages, étroitement enveloppée, avec bébé, dans les peaux et dans les couvertures. Elle n’avait pas eu même la force, ce soir-là, de donner à Kazan une bonne parole.
Pierre était demeuré, quelques instants encore, immobile à veiller près du feu, assis sur le traîneau. Soudain les yeux alertes de Kazan le virent tressaillir, puis se lever et se diriger vers la tente. Il écarta la toile qui en fermait l’entrée, et passa par la fente sa tête et ses épaules.
--Tu dors? Jeanne... dit-il.
--Pas encore, père... Mais presque... Veux-tu bientôt, venir?
--Oui, dès que j’aurai achevé ma pipe. Te sens-tu bien?
--Pas mal... Très fatiguée seulement... et avec une grande envie de dormir...
Pierre eut un rire doux, tandis que sa gorge râclait.
--Jeanne, écoute-moi. Nous voici presque arrivés au logis. C’est notre fleuve, le Fleuve du Petit-Castor, qui coule au bout de cette plaine que nous dominons. Si je disparaissais et si demain, je suppose, tu te trouvais seule ici, tu n’aurais qu’à marcher en ligne droite pour arriver à notre cabane. Il n’y a pas plus de quinze milles. Tu m’entends bien?
--Oui, père, je comprends.
--Quinze milles... Tout droit... jusqu’au fleuve... Il serait impossible, Jeanne, que tu te perdes. Il faudrait seulement que tu prennes garde, en suivant la glace du fleuve, aux poches d’air qui sont sous la neige.
--Oui, père... Mais viens te coucher, je t’en prie. Tu es harassé... Tu es un peu malade aussi...
--Je finis ma pipe.
Et il insista:
--Jeanne, je te recommande par-dessus tout ces poches d’air où, sous la neige, il n’y a que le vide. Avec un peu d’attention, elles se devinent facilement. Là où elles sont, la neige est plus blanche que sur le reste de la glace et elle est trouée comme une éponge.
--Oui...i...i...
Pierre revint vers le feu et vers Kazan.
--Bonne nuit, petit, dit-il. Couché près des enfants, je serai mieux. Allons encore un jour. Quinze milles encore...
Kazan le vit entrer sous la tente. Il tira de toute sa force, sur son attache, jusqu’à ce que celle-ci lui coupât la respiration. Ses pattes et son dos se contractèrent. Dans la tente, il y avait Jeanne et l’enfant. Il savait bien que Pierre ne leur ferait aucun mal. Mais il savait aussi qu’avec Pierre quelque chose de sinistre et d’imminent était près d’eux. Il aurait voulu que le vieux demeurât près du feu. Alors, il aurait pu se reposer tranquille, étendu sur la neige, tout en le surveillant.
L’intérieur de la tente était silencieux.
Plus près que la veille, le cri de Louve Grise retentit, Kazan, plus encore que les autres soirs, aurait souhaité qu’elle fût près de lui. Mais il s’abstint de lui répondre. Il n’osait pas rompre le silence qu’il y avait dans la tente. Brisé et endolori de la rude étape de la journée, avec ses blessures rouvertes, il resta couché dans la neige un assez long temps, mais sans avoir envie de dormir.
Vers le milieu de la nuit, la flamme du feu tomba. Au faîte des arbres, le vent s’était apaisé. Les nuages opaques qui voilaient le ciel s’enroulèrent en épaisses volutes, comme un rideau qu’on tire, et les étoiles commencèrent à scintiller, d’une lueur pâle et métallique. Tout là-bas, vers le septentrion, un bruit résonna, incisif et monotone, pareil au crissement des patins d’acier d’un traîneau filant sur la neige gelée. C’était la mystérieuse et harmonieuse mélodie céleste de l’aurore boréale. En même temps, le froid devenait plus vif et le thermomètre ne cessait pas de rapidement descendre.
Louve Grise, sans se fier uniquement à son flair, avait, cette nuit-là, glissant comme une ombre, audacieusement suivi la piste marquée par le traîneau.
Et voilà que Kazan entendit sa voix.
Ce n’était plus l’appel au mâle. Elle s’était arrêtée, rigide et fébrile, tremblant de tous ses membres, et envoyait à travers l’air le Message funèbre.
Kazan le reçut et, lui aussi, il se prit à hurler comme font les chiens sauvages du Nord, devant la tente indienne où leur maître vient de rendre le dernier soupir.
Pierre Radisson était mort.
IX
SUR LE FLEUVE GLACÉ
L’aube paraissait lorsque l’enfant, se pressant de plus près contre la chaude poitrine de sa mère, l’éveilla en demandant sa nourriture.
Jeanne ouvrit les yeux, écarta ses cheveux ébouriffés et le premier objet qu’elle aperçut fut, de l’autre côté de la tente, la forme ombreuse de Pierre Radisson, qui semblait reposer paisiblement.
Elle en fut tout heureuse, car elle savait combien la journée précédente avait été épuisante pour son père. Afin de ne point troubler son sommeil, elle demeura elle-même immobile dans son lit, une demi-heure encore, en roucoulant doucement à son bébé.
Elle se décida enfin à se lever avec précaution, borda bébé Jeanne dans les couvertures et dans les fourrures, et, s’enveloppant dans une épaisse pelisse, alla vers la porte de la tente et sortit.
Le jour s’était maintenant complètement fait et elle constata, avec satisfaction, que le vent avait cessé. Le temps était calme; mais le froid, par contre, était terriblement piquant et la saisit au visage.
Dehors, le feu s’était éteint et Kazan était enroulé en boule près des cendres froides, le museau enfoui sous son propre corps.
Il leva la tête vers Jeanne, tout grelottant, lorsqu’elle parut. De son pied, chaussé de lourds mocassins, la jeune femme éparpilla les cendres et les bûches noircies. Pas une étincelle n’y était plus enclose. Elle caressa de la main la tête hirsute de Kazan.
--Pauvre Loup! dit-elle. J’aurais dû penser à te donner hier soir, pour te tenir chaud, une de nos peaux d’ours!
Et elle revint vers la tente.
Elle rejeta en arrière la porte de toile et le blême visage de son père lui apparut en pleine lumière, Kazan entendit soudain un cri sinistre et déchirant, qui jaillissait de ses lèvres. Nul doute, en effet, n’était permis en face de Pierre Radisson.
Jeanne s’était jetée sur la poitrine de son père, avec des sanglots étouffés, si faibles que l’ouïe fine de Kazan n’arrivait pas même à les percevoir. Elle demeura là abîmée dans sa douleur, jusqu’au moment où un cri plaintif de bébé Jeanne fit sursauter en elle son énergie vitale de femme et de mère.
L’heure n’était pas aux larmes, mais à l’action. Elle se remit brusquement sur ses jambes et courut dehors. Kazan, tirant sur sa chaîne, voulut s’élancer au-devant d’elle. Mais elle n’y prêta point attention.
La solitude, dont l’épouvante est pire que celle de la mort, était sur elle. En une seconde, elle en avait eu la conscience. Et cette peur n’était rien pour elle-même; elle était toute pour l’enfant. Les gémissements de l’infortunée petite créature, qui de la tente venaient vers elle, lui entraient au cœur comme autant de lames de poignards.
Puis elle se souvint soudain de tout ce que Pierre Radisson lui avait dit au cours de la nuit précédente: le fleuve qu’il fallait atteindre à tout prix, les poches d’air à éviter sur la glace, la cabane à quinze milles... «Jeanne, tu ne peux pas te perdre», avait-il insisté. Il avait prévu sans nul doute ce qui arrivait.
Elle commença par revenir vers l’emplacement du foyer éteint, qu’il importait avant tout de rallumer. Elle récolta dans la neige des écorces de bouleau desséchées, dont elle forma une petite pile, en les entremêlant aux bûchettes noires, non consumées. Puis elle rentra dans la tente pour y quérir des allumettes.
Pierre Radisson avait coutume d’en emporter sa provision dans une boîte imperméable, qu’il plaçait dans une poche intérieure de son vêtement de peau d’ours. Et Jeanne se reprit à sangloter, tandis qu’agenouillée devant son père, elle fouillait, à la recherche de cette boîte.
L’ayant trouvée, elle fit fuser bien haut la flamme bienfaisante et rechargea le feu avec une partie des grosses bûches dont Pierre avait fait provision. La chaleur la réconforta et lui rendit courage. Quinze milles... le fleuve qui conduisait à la cabane... Il lui fallait couvrir cette distance avec bébé et avec Loup.
Son attention se reporta vers le chien. Elle dégela, à la chaleur du foyer, un morceau de viande qu’elle donna ensuite à manger à Kazan, puis fit fondre, pour son propre usage, un peu de neige pour le thé. Elle n’avait pas faim et n’éprouvait nulle envie des aliments. Mais elle se rappela que son père la contraignait à manger, cinq ou six fois par jour, si peu que ce fût afin qu’elle ne perdît point ses forces. Elle s’astreignit donc à déjeuner d’un biscuit et d’une tartine de pain, qu’elle arrosa d’autant de thé brûlant qu’elle en put absorber.
Maintenant l’heure terrible était arrivée. Jeanne enveloppa dans des couvertures, étroitement serrées, le corps de Pierre Radisson, et les lia fortement avec une babiche.
Puis elle empila sur le traîneau, près du feu, les autres couvertures et les fourrures, y fit un lit moelleux pour bébé, qu’elle y déposa, et commença à démonter la tente. Ce n’était point pour une femme une tâche facile, car les cordes étaient raides et gelées. Lorsqu’elle eut terminé, une de ses mains saignait. Elle amarra la tente au traîneau.
Pierre Radisson gisait à découvert sur son lit de ramures. Il n’y avait plus au-dessus de lui d’autre toit que le ciel grisâtre et le dôme noir des sapins.
Kazan raidit ses pattes et renifla l’air. Son échine se hérissa, lorsque la jeune femme s’en retourna lentement vers l’objet immobile qui était ficelé dans les couvertures. Elle fléchit le genou et pria.
Lorsqu’elle revint vers le traîneau, son visage était pâle et inondé de larmes. Elle jeta un long regard vers le Barren sinistre, qui s’étendait à perte de vue devant elle. Puis, se courbant vers le chien-loup, elle l’attela au harnais et, assujettissant elle-même autour de sa taille la courroie dont son père s’était servi, tous deux se mirent à tirer.
Ils cheminèrent ainsi, dans la direction indiquée par Pierre Radisson. La marche était pénible et lente sur la neige molle, tombée la veille, et que le blizzard avait amoncelée par places, en gros tas mous.
Il y eut un moment où le pied manqua à Jeanne, qui s’effondra sur une de ces masses neigeuses. Elle perdit, dans sa chute, son bonnet de fourrure, et ses cheveux se dénouèrent sur la neige. Aussitôt Kazan fut près d’elle et, du bout de son museau, il lui toucha le visage.
--Loup! gémit-elle. Oh! Loup!
Elle se remit debout, tant bien que mal, et la petite caravane recommença à avancer.
Le fleuve fut enfin atteint et le traîneau peina moins sur la glace, où la neige était moins épaisse. Mais un vent violent du nord-est ne tarda pas à souffler. Il soufflait de face et Jeanne courbait la tête, tout en tirant avec Kazan. Au bout d’un demi-mille, elle dut s’arrêter, la respiration coupée, et fut reprise d’un nouvel accès de désespoir.
Un sanglot remonta à ses lèvres. Quinze milles! Elle crispa ses mains sur sa poitrine et, pliant le dos comme quelqu’un que l’on a battu, elle se tourna, pour reprendre un peu haleine, du côté opposé au vent. Elle vit, sur le traîneau, le bébé qui, sous des fourrures, reposait paisiblement. Ce spectacle fut pour elle un coup d’éperon farouche et elle affronta la lutte derechef.
Deux fois encore, elle s’affala sur les genoux, dans des tas de neige. Puis elle parvint à une surface lisse où la neige avait été entièrement balayée par le vent. Kazan suffit à tirer seul le traîneau.
Jeanne marchait à côté du chien-loup. Il lui semblait qu’un millier d’aiguilles entraient leurs dards dans la peau de son visage et, en dépit de ses lourds vêtements, pénétraient jusqu’à sa poitrine. Elle eut l’idée de consulter le thermomètre et le tira des bagages. Quand elle l’eut exposé quelques minutes à l’air libre, elle regarda ce qu’il marquait. Trente degrés au-dessous de zéro[15].
[15] Il s’agit ici de degrés Fahrenheit.
Quinze milles! Et son père lui avait affirmé qu’elle pouvait couvrir sans encombre cette distance. Mais Pierre n’avait point prévu sans doute ce froid mordant et redoutable, ni ce vent coupant, qui eût terrifié les plus braves.
Le bois, maintenant, était loin derrière elle et avait disparu dans les demi-ténèbres d’une brume livide. Il n’y avait plus, partout, que le Barren impitoyable et nu, où serpentait le fleuve de glace. S’il y avait eu seulement quelques arbres, dans ce paysage désolé, il semblait à Jeanne que le cœur lui aurait moins failli. Mais non, rien. Rien où reposer son regard parmi ce gris blafard, uniforme et spectral, où le ciel paraissait toucher la terre et bouchait la vue, à moins d’un mille.
Tout en avançant, la jeune femme interrogeait le sol à chaque pas, s’efforçant de découvrir ces poches d’air que lui avait signalées Pierre Radisson et où elle aurait pu soudain disparaître. Mais elle ne tarda pas à s’apercevoir que tout devenait semblable, sur la neige et sur la glace, pour sa vue brouillée par le froid. Les yeux lui cuisaient, avec une douleur croissante.
Puis le fleuve s’épanouit en une sorte de lac, où la force du vent se fit à ce point terrible que Jeanne en trébuchait à toute minute et que quelques pouces de neige lui devenaient un obstacle insurmontable.
Kazan continuait, sous les harnais, à tirer de toutes ses forces. A peine réussissait-elle à le suivre et à ne point perdre la piste. Ses jambes étaient lourdes comme du plomb et elle allait péniblement, en murmurant une prière pour son enfant.
Il lui parut soudain que le traîneau n’était plus devant elle qu’un imperceptible point noir. Un effroi la prit. Kazan et bébé Jeanne l’abandonnaient! Et elle poussa un grand cri. Mais ce n’était là qu’une illusion d’optique pour ses yeux troubles. Le traîneau n’était pas distant d’une vingtaine de pas et un bref effort lui fut suffisant pour le rejoindre.
Elle s’y abattit avec un gémissement, jeta ses bras éperdument autour du cou de bébé Jeanne et enfouit sa tête dans les fourrures, en fermant les yeux. L’espace d’une seconde, elle eut l’impression du «home» heureux... Puis, aussi rapidement, la douce vision se fondit et elle revint au sens de la réalité.
Kazan s’était arrêté. Il s’assit sur son derrière en la regardant.
Elle demeurait immobile, étendue sur le traîneau, et il attendait qu’elle remuât et lui parlât. Comme elle ne bougeait toujours point, il vint sur elle et la flaira. Ce fut en vain.
Et voilà que tout à coup il leva la tête et renifla, face au vent. Le vent lui apportait quelque chose.
Il recommença à pousser Jeanne, de son museau, comme pour l’avertir. Mais elle demeurait inerte. Il gémit, lamentablement et lança un long aboi, aigu et plaintif.
Cependant la chose inconnue qu’apportait le vent se faisait plus sensible et Kazan, tendant vigoureusement son harnais, se remit en marche, en traînant Jeanne à sa suite.
Le poids, ainsi alourdi, qu’il tirait, exigeait de ses muscles un effort considérable et le traîneau, dont grinçaient les patins, avançait péniblement. A tout moment, il lui fallait s’arrêter et souffler. Et, chaque fois, il humait l’air de ses narines frémissantes. Il revenait aussi vers Jeanne et gémissait près d’elle, pour l’éveiller.
Il tomba dans de la neige molle et ce ne fut que pouce par pouce qu’il réussit à en sortir le traîneau. Puis il retrouva la glace lisse et il tira avec d’autant plus d’entrain que la source de l’odeur mystérieuse apportée par le vent lui semblait plus proche.