Kazan

Part 7

Chapter 73,870 wordsPublic domain

Kazan s’était aussitôt relevé et avait couru vers le lynx afin de reprendre la bataille. Mais le lynx gisait par terre, immobile et flasque, inondé du sang qui, à gros bouillons, ruisselait de sa gorge. Ce que voyant, prudemment il s’approcha, reniflant, et sur la défensive contre toute ruse éventuelle. Il put constater pourtant que la victoire lui restait et que le gros félin était bien mort. Alors il se traîna vers Louve Grise.

Il la retrouva dans la tanière, près des corps de ses trois petits, que le lynx avait mis en pièces. Elle pleurnichait et se lamentait en face d’eux. Kazan, pour la consoler, se mit à lui lécher la tête et les épaules, qui saignaient. Durant tout le reste de la nuit, elle continua à gémir affreusement.

Ce fut seulement lorsque le jour fut venu qu’il fut loisible à Kazan de constater, en son entier, le terrible travail du lynx. Louve Grise était aveugle. Ses yeux étincelants étaient désormais fermés à la lumière, non pas pour un jour ou pour une nuit, mais pour toujours. D’obscures ténèbres, qu’aucun soleil ne pourrait plus percer, avaient mis leur linceul sur ses prunelles.

Et, par cet instinct naturel qui est dans la bête pour tout ce qu’elle ne saurait raisonner, Kazan comprit que sa compagne était, de ce moment, devenue plus impuissante dans la vie que les infortunées petites créatures qui, quelques heures auparavant, gambadait autour d’elle.

En vain, toute la journée, Jeanne l’appela. Lorsque sa voix arrivait au Sun Rock, Louve Grise, qui l’entendait, se pressait davantage, apeurée, contre Kazan. Kazan rabattait incontinent ses oreilles et plus affectueusement la léchait.

Vers la fin de l’après-midi, Kazan descendit du Sun Rock et, après avoir battu quelque temps la forêt, en rapporta à Louve Grise un lapin blanc. Elle passa son museau sur le poil de la bête, en flaira la chair, mais refusa de manger.

Désolé, Kazan songea que le voisinage des louveteaux morts causait son chagrin et, en la poussant, avec de petits aboiements engageants, il l’invita à descendre du tragique rocher. Louve Grise le suivit et, tout en glissant, en atteignit la base. Puis, sans cesser de toucher du museau le flanc de son guide, elle partit avec lui, sous les sapins.

Le premier fossé un peu profond qu’il fallut franchir l’arrêta et de son impuissance, plus encore, Kazan se rendit compte. Vainement il l’invitait à s’élancer et à sauter avec lui. Elle pleurnichait, et vingt fois se coucha sur le sol, avant d’oser le bond nécessaire. Elle le risqua enfin, d’un saut raide et sans souplesse, et s’abattit lourdement près de Kazan. Et moins que jamais, après cela, elle s’éloigna de lui, si peu que ce fût. Elle sentait que pour être en sûreté, son flanc ne devait plus quitter le flanc de son compagnon, ni son museau son épaule.

Ils firent ainsi un demi-mille. Louve Grise, qui apprenait à marcher dans sa cécité, chancelait et tombait à tout moment. Un lapin chaussé de neige étant apparu dans le crépuscule, Kazan courut à sa poursuite et, instinctivement, après avoir effectué une vingtaine de bonds, regarda en arrière si Louve Grise le suivait. Elle était demeurée immobile, comme figée sur ses pattes. Il abandonna le lapin et revint vers elle.

Ensemble ils passèrent la nuit dans un fourré et, le lendemain seulement, Kazan, y laissant Louve Grise, alla rendre visite à la cabane.

Il y trouva la jeune femme et son mari, qui s’aperçurent aussitôt des blessures, mal cicatrisées, qu’il portait aux épaules et aux flancs.

--Ce ne peut être qu’avec un ours ou un lynx qu’il s’est battu, remarqua l’homme. Un loup ne lui aurait point fait de pareilles blessures.

Ces blessures, Jeanne les pansa de sa main douce. Tout en parlant à Kazan, elle les lava à l’eau tiède, les oignit d’une salutaire pommade, et Kazan en éprouva un bien-être délicieux. Une demi-heure durant, il se reposa sur le pan de la robe de la jeune femme, qui s’était assise tout exprès, près de lui. Puis il la regarda béatement, qui allait et venait dans la chambre, rangeait des paquets mystérieux et préparait le repas.

Le jour s’écoula ainsi, loin de la forêt oubliée, et la lune était déjà levée lorsque Kazan se décida à rejoindre Louve Grise. Si Jeanne avait pu deviner que la pauvre bête, pour qui Kazan désormais était tout dans la vie, le soleil, les étoiles, la lune et la subsistance, gisait dans son fourré, elle aurait été elle-même secourir Louve Grise. Mais elle l’ignorait.

Huit jours passèrent encore, durant lesquels, reprenant ses vieilles habitudes, Kazan partagea son temps entre le fourré et la cabane. Puis, une après-midi, l’homme lui mit au cou un collier muni d’une solide lanière, qu’il attacha ensuite à un crampon de fer, dans le mur de bûches.

On l’y laissa, toute la journée et toute la nuit, et le lendemain, dès le point du jour, Jeanne et son mari furent debout.

Le mari de Jeanne prit dans ses bras le bébé et sortit le premier. Jeanne suivit, tenant en main la lanière et Kazan. La porte de la cabane fut refermée et solidement verrouillée, des planches et des troncs de jeunes arbres furent cloués extérieurement sur les volets, et le cortège descendit vers la berge du fleuve, où une grande pirogue attendait, toute chargée. La veille, un autre homme était venu et avait emmené avec lui le traîneau et les chiens de l’attelage.

Dans la pirogue Jeanne monta d’abord, avec l’enfant et avec Kazan, qu’elle fit coucher auprès d’elle. Elle prit place au gouvernail, son mari se saisit des rames et l’embarcation s’éloigna du rivage, au fil de l’eau.

La jeune femme, tenant toujours en main la lanière qui retenait Kazan, se retourna vers la cabane, qui allait disparaître derrière les arbres, et la salua d’un geste. Une grande émotion était empreinte sur son visage. Ses yeux étaient humides de larmes.

--Adieu! Adieu! s’écria-t-elle.

--Tu n’as pas de chagrin au moins? lui demanda son mari. Cela te contrarie que nous partions?

--Non, non! répondit-elle vivement. Mais j’aimais ces belles forêts et cette sauvage nature. Presque toute ma vie s’y est écoulée, en compagnie de mon pauvre père, dont je laisse le corps derrière moi. Aucune ville, pour moi, ne vaudra jamais cela.

Un sanglot s’étrangla dans sa gorge et elle reporta ses yeux vers le bébé...

Depuis quelques minutes, la pirogue, prise par le courant, filait rapidement.

Se détachant d’une des rives du large fleuve, une longue bande de sable s’avançait dans l’eau et formait une sorte de presqu’île plate et dénudée.

Le mari de Jeanne, l’appelant, lui montra, sur cette langue sablonneuse, une petite tache sombre qui allait et venait. Elle reconnut Louve Grise, Louve Grise dont les yeux éteints se tournaient vers Kazan. A défaut de la vue, l’air, qu’elle humait, lui disait que Kazan, et l’homme et la femme avec lui, s’en allaient, s’en allaient, s’en allaient...

Kazan s’était dressé, raide, sur ses pattes, et regardait.

Louve Grise, cependant, qui comprenait, au bruit des rames, que la pirogue s’éloignait, était venue tout au bord de l’eau. Là, s’étant assise sur son derrière, elle leva la tête vers ce soleil qui pour elle n’avait plus de rayons, et jeta à l’adresse de Kazan une longue et retentissante clameur.

La lanière glissa de la main de Jeanne. La pirogue fit une formidable embardée et un gros corps brun troua l’air. Kazan avait disparu.

Déjà l’homme avait pris et épaulé son fusil dans la direction de Kazan, qui nageait.

--Le gredin! dit-il. Il nous brûle la politesse! Je vais t’apprendre...

Non moins rapide, Jeanne avait arrêté son geste. Elle était toute pâle et cria:

--Non! ne tire pas! Laisse-le retourner vers elle! Laisse-le, laisse-le!... Là est sa place!

Kazan, ayant atteint le rivage, secoua ses poils ruisselants. Une dernière fois, il regarda vers la pirogue qui emmenait Jeanne et qui, quelques minutes après, avait disparu.

Louve Grise l’avait emporté!

XII

DANS LES JOURS DU FEU

De plus en plus, désormais, Kazan oubliait son ancienne vie de chien de traîneau. Ce n’était plus pour lui qu’une lointaine réminiscence, comme ces souvenirs effacés qui remontent parfois en nous, semblables à des feux dans la nuit.

La naissance et la mort des louveteaux, la tragédie terrible du Sun Rock, le combat avec le lynx et la cécité de Louve Grise, qui en avait résulté, puis le départ de Jeanne et du bébé, occupaient seuls son esprit.

La vengeance tirée du lynx n’avait pas rendu la vue à Louve Grise et c’était pour Kazan un désappointement perpétuel qu’elle ne fût plus capable de chasser avec lui, dans la plaine infinie ou dans la forêt obscure. Aussi sa rancune contre les tribus de lynx était-elle vivace et profonde, et il était devenu l’ennemi mortel de toute la race.

Non seulement il attribuait au lynx la cécité de Louve Grise et la mort des louveteaux, mais encore le départ de Jeanne et de l’enfant. Et, chaque fois que son flair découvrait l’odeur du gros chat gris, il devenait furieux comme un démon, grimaçant et grognant en retroussant ses lèvres sur ses longs crocs. Toute l’ancestrale sauvagerie du Wild reparaissait en lui.

Un nouveau code de vie s’était établi peu à peu entre Kazan et sa compagne aveugle. Lorsqu’ils cheminaient ensemble, Louve Grise avait appris à ne point le perdre, en se tenant flanc à flanc, épaule à épaule avec lui, et Kazan, de son côté, savait, poux qu’ils demeurassent unis, qu’il ne devait point bondir, mais toujours trotter. Il comprenait aussi qu’il devait choisir un terrain facilement accessible aux pattes de Louve Grise. Et, s’il arrivait à un endroit qu’il fallait franchir d’un bond, il touchait Louve Grise de son museau et poussait de petits cris plaintifs. Alors elle dressait les oreilles et prenait son élan. Mais, comme elle ne pouvait calculer la longueur exacte du saut nécessaire, elle sautait toujours, afin de ne point risquer de tomber à mi-route, plus loin qu’il n’était utile. Ce qui, parfois, présentait aussi ses inconvénients. Ainsi, les deux animaux en étaient arrivés à se comprendre.

Enfin, l’odorat et l’ouïe s’étaient, en compensation de la vue perdue, développés avec plus d’acuité chez Louve Grise. Et toujours Kazan, qui l’avait remarqué, observait sa compagne et s’en référait à elle, s’il s’agissait, soit d’écouter un bruit suspect, soit de humer l’air ou de flairer une piste.

Au moment où la pirogue avait disparu, un instinct plus infaillible que le raisonnement avait dit à Kazan que Jeanne, son bébé et son mari étaient partis pour ne plus revenir. Et cependant, de la tanière où il s’était installé pour l’été, avec Louve-Grise, sous un épais bouquet de sapins et de baumiers, proche du fleuve, il s’obstina, chaque jour, des semaines durant, à venir interroger la cabane.

Impatient, il guettait quelque signe de vie. Mais la porte ne s’ouvrait jamais. Les planches et les petits troncs d’arbres étaient toujours cloués aux volets des fenêtres et, de la cheminée, pas une spirale de fumée ne s’élevait. Les herbes et les plantes grimpantes commençaient à recouvrir le sentier et les murs de bûches, et l’odeur de l’homme, imprégnée à ces murs, qu’il reniflait, se faisait de plus en plus faible.

Un jour il trouva, sous une des fenêtres closes, un petit mocassin d’enfant. Il était vieux et usé, noirci par la neige et la pluie. Il suffit pourtant à faire le bonheur de Kazan, qui se coucha tout à côté et demeura là de longues heures. Et, durant ce temps, à ce même moment, le bébé, à des milliers de milles de distance, était en train de se divertir avec les jouets merveilleux inventés par la civilisation. Ce ne fut qu’à la fin de la journée que Kazan s’en alla rejoindre Louve Grise, parmi les sapins et les baumiers.

Il n’y avait que dans ces visites à la cabane que Louve Grise n’accompagnait pas Kazan. Tout le reste du temps, les deux bêtes étaient inséparables. Lorsqu’elles avaient pisté un gibier, Kazan prenait la chasse, et Louve Grise l’attendait. Les lapins blancs étaient leur pâture ordinaire. Par une belle nuit de clair de lune, il arriva, une fois, à Kazan de fatiguer à la course un jeune daim et de le tuer. Comme la proie était trop lourde pour qu’il pût la rapporter à Louve Grise, il courut la chercher et la ramena vers le lieu du festin.

Puis advint le grand incendie.

Louve Grise en saisit l’odeur alors que le feu était encore à deux jours à l’ouest. Le soleil, ce soir-là, se coucha dans un nuage blafard et sinistre. La lune, qui lui succéda, à l’opposé du ciel, parut toute rouge et pourprée. Lorsqu’elle surgit ainsi du désert, les Indiens la nomment la «Lune Saignante» et l’air s’emplit pour eux de présages funestes.

Le lendemain matin, Louve Grise devint étrangement nerveuse et, vers midi, Kazan, à son tour, flaira dans l’air l’avertissement qu’elle avait perçu bien des heures avant lui. L’odeur, de minute en minute, augmentait d’intensité et, un peu plus tard dans la journée, le soleil se voila d’une couche de fumée.

Le feu, qui courait dans les bois et les forêts de sapins et de baumiers, avait commencé par faire rage dans la direction du nord. Puis le vent sauta du sud à l’ouest, rabattant en direction contraire les colonnes de fumée. Il devenait de plus en plus probable que l’incendie ne s’arrêterait qu’au bord du fleuve, vers lequel le brasier mouvant pourchassait devant lui mille bêtes affolées.

Pendant la nuit qui suivit, le ciel continua à s’embraser d’une immense lueur fuligineuse et, lorsque le jour parut, la chaleur et la fumée devinrent intenables et suffocantes.

Saisi de panique, Kazan s’évertuait à trouver un moyen d’échapper. Il lui eût été facile, quant à lui, de traverser le fleuve à la nage. Mais Louve Grise, qu’il n’avait point quittée une seconde, s’y refusait. Dès le premier contact de ses griffes avec l’eau, au bord de laquelle il l’avait amenée, elle s’était reculée, en contractant tous ses muscles. A douze reprises différentes, il s’élança dans le courant et nagea en l’appelant. Tout ce à quoi Louve Grise consentit, ce fut à s’avancer dans l’eau tant qu’elle avait pied. Puis, avec obstination, elle revenait toujours en arrière.

Maintenant on pouvait entendre le sourd mugissement du feu. Élans, rennes, daims, caribous se jetaient à l’eau et, fendant le courant, gagnaient sans peine la rive opposée. Un gros ours noir, accompagné de ses deux oursons, qui se traînaient lourdement, fit de même, et les petits le suivirent. Kazan le regarda, de ses yeux ardents, et se mit à gémir vers Louve Grise, qui se refusait à bouger.

D’autres bêtes sauvages du Wild, qui redoutaient l’eau autant qu’elle, et ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas nager, vinrent se réfugier sur la bande de sable étroite et dénudée qui, un peu plus loin, s’avançait dans le fleuve.

Il y avait là un gros et gras porc-épic, une petite martre aux formes sveltes, et un chat-pêcheur, qui n’arrêtait pas de renifler l’air et de geindre comme un enfant. Des centaines d’hermines se pressaient sur le sable clair, pareilles à une légion de rats, et leurs petites voix perçantes formaient un chœur ininterrompu. De nombreux renards couraient, affolés, à la recherche d’un arbre abattu par le vent en travers du fleuve, qui pût leur servir de pont pour passer sur l’autre rive. Mais le fleuve était trop large. Il y avait aussi des frères de race de Louve Grise, des loups, qui hésitaient devant une traversée à la nage.

Ruisselant d’eau et haletant, à demi suffoqué par la chaleur et la fumée, Kazan vint prendre place au côté de Louve Grise. Il comprenait que le seul refuge qui leur restât était la langue de sable et il se mit en devoir d’y conduire sa compagne.

Comme ils approchaient du petit isthme qui reliait le sable à la rive, ils sentirent leurs narines se crisper, et n’avancèrent plus qu’avec précaution. Leur flair leur disait qu’un ennemi n’était pas loin.

Ils ne tardèrent pas, en effet, à découvrir un gros lynx, qui avait pris possession du passage et qui, couché sur le sol, s’étalait largement à l’entrée de la bande de sable. Trois porcs-épics, ne pouvant passer outre, s’étaient mis en boule, leurs piquants alertés et frémissants. Un chat-pêcheur, se trouvant dans le même cas, grognait timidement vers le lynx qui, ayant aperçu Kazan et Louve Grise, rabattit, ses oreilles et commença à se mettre en garde.

Déjà Louve Grise, pleine d’ardeur et oubliant sa cécité, allait bondir vers l’ennemi. Kazan, avec un grondement irrité, l’arrêta net, d’un coup d’épaule, et elle demeura sur place, à la fois écumante et plaintive, tandis que Kazan marchait seul à la bataille.

A pas légers, les oreilles pointées en avant, sans aucune menace apparente dans son attitude, il s’avança. C’était la meurtrière stratégie du husky, habile en l’art de tuer.

Un homme coutumier de la civilisation n’eût pas manqué de penser que le chien-loup s’approchait du lynx avec des intentions tout amicales. Mais le lynx savait à quoi s’en tenir. L’instinct ancestral lui avait appris, à lui aussi, qu’il était en face d’un ennemi. Ce qu’il ignorait toutefois, c’est que la tragédie du Sun Rock avait fait cet ennemi plus féroce encore.

Le chat-pêcheur avait compris de son côté qu’une grande bataille allait se livrer, et il s’écrasa contre terre, au ras du sol. Quant aux porcs-épics, ils piaulaient éperdument, comme de petits enfants qui ont grand’peur, et ils dressaient, plus droits, leurs piquants.

Parmi les nuages de fumée, de plus en plus denses, le lynx s’était aplati sur son ventre, comme font les félins, le train de derrière ramassé et contracté pour l’élan.

Autour de lui, Kazan se mit à tourner, léger et presque impondérable, et le lynx pivotait sur lui-même, non moins alerte et rapide. Huit pieds environ les séparaient.

Ce fut le lynx qui, pareil à une boule, bondit le premier sur son adversaire. Kazan ne tenta point d’échapper en sautant de côté. Il para de l’épaule et, comme il avait plus de poids, il encaissa le choc sans broncher. Le gros chat fut projeté en l’air, avec les lames de rasoir de ses vingt griffes, et retomba lourdement sur le sol, les membres en marmelade.

Kazan profita de l’avantage du moment et, sans perdre de temps, s’élança sur la nuque du lynx.

Louve Grise, à son tour, avait bondi. Sous l’arrière-train de Kazan, elle implanta ses mâchoires dans une des pattes de derrière de l’ennemi. L’os craqua.

Le lynx, accablé par le double poids qui pesait sur lui, tenta un sursaut désespéré. Entraînant avec lui Kazan et la louve, qui purent heureusement se dégager à temps, il alla retomber sur un des porcs-épics qui se trouvaient là. Une centaine des redoutables aiguilles lui entrèrent dans le corps. Fou de douleur et hurlant comme un possédé, il prit la fuite et, se précipitant dans le brasier, y disparut parmi la fumée.

Kazan se garda de l’y poursuivre. Le chat-pêcheur gisait comme un mort, épiant Kazan et Louve Grise de ses petits yeux noirs et féroces. Les porcs-épics piaulaient et jacassaient pire que jamais, comme pour implorer grâce.

La flamme, cependant, avait atteint le rivage. L’air était brûlant comme une fournaise. Kazan et Louve Grise se hâtèrent de venir se mettre à l’abri, à l’extrémité de la langue de sable, que recouvrait entièrement une nappe de fumée.

Ils s’y roulèrent sur eux-mêmes, en cachant leur tête sous leur ventre. Le rugissement de l’incendie ressemblait à celui d’une grande cataracte et l’on entendait d’énormes craquements, qui étaient ceux des arbres qui s’écroulaient. L’air s’emplissait de cendres et de brûlantes étincelles. Plusieurs fois, Kazan dut se dérouler et, se relevant, secouer les brandons enflammés qui tombaient sur lui, poussés par le vent, et qui lui roussissaient le poil et brûlaient la peau, comme autant de fers rouges.

Sur les rives du fleuve poussait, le pied dans l’eau, une épaisse rangée de broussailles vertes, où le feu s’arrêta. Le couple s’y réfugia. Puis la chaleur et la fumée commencèrent à diminuer d’intensité.

Mais ce ne fut qu’après un temps assez long que Kazan et Louve Grise purent dégager leurs têtes et respirer plus librement. Sans cette propice bande de sable, ils eussent été complètement rôtis. Car, partout en arrière d’eux, la nature était devenue toute noire et le sol était entièrement calciné.

La fumée s’éclaircit enfin. Le vent remonta au nord et à l’est, et la dissipa ou refoula, tout en rafraîchissant l’atmosphère.

Le chat-pêcheur, le premier, se décida à regagner la terre et à s’en retourner dans ce qui demeurait de la forêt. Mais les porcs-épics étaient encore enroulés lorsque Kazan et Louve Grise se décidèrent à quitter leur asile.

Ils marchèrent toute la nuit suivante, en longeant la rive du fleuve, dont ils remontèrent le courant. La cendre était chaude et leur brûlait douloureusement les pattes. La lune était rouge encore et sinistre, et semblait toujours un éclaboussement de sang dans le ciel.

Durant les longues heures où cheminèrent côte à côte les deux bêtes, tout était silence autour d’elles. Rien, pas même le hululement d’une chouette. Car, devant le grand feu, tous les oiseaux avaient fui aussi, à tire-d’aile, sur l’autre rive. Aucun signe de vie ne subsistait sur cette terre qui, hier encore, constituait, pour les hôtes sauvages du Wild, un paradis.

Kazan savait que, pour trouver sa nourriture et celle de Louve Grise, il lui fallait aller plus loin, beaucoup plus loin.

A l’aurore, le couple arriva à un endroit où le fleuve, déjà moins large, formait une sorte de marais.

Des castors y avaient construit une digue, grâce à laquelle Kazan et Louve Grise purent enfin passer sur la rive opposée, où la terre redevenait verte et féconde.

XIII

LE PROFESSEUR PAUL WEYMAN PHOTOGRAPHIE KAZAN ET LOUVE GRISE

Ils trottinèrent, deux jours encore, dans la direction de l’ouest. La contrée où ils se trouvaient maintenant, dite le «Waterfound», était extrêmement humide et marécageuse. Ils y demeurèrent le reste de l’été.

Dans cette même contrée, un métis d’Indien et de Français, qui se nommait Henri Loti, s’était construit une cabane.

Mince et la peau fortement teintée, c’était un des chasseurs de lynx les plus réputés qu’il y eût dans tout le vaste pays qui avoisine la Baie d’Hudson. Le Waterfound était pour le gibier un pays de cocagne, où surtout les lapins bottés de neige pullulaient par milliers. Les lynx, auxquels ils fournissaient une abondante pâture, étaient donc également nombreux. Henri Loti était venu, dès l’automne, d’un des Postes de la Baie, prospecter les «signes» de ces animaux et avait bâti la cabane en question, à cinq ou six milles environ du gîte que Kazan et Louve Grise s’étaient choisi.

Au début de l’hiver, dès la première chute de neige, le métis était revenu s’installer dans la cabane avec son traîneau, son attelage de chiens et sa provision de vivres et de pièges.

Peu après, un guide lui avait amené, un beau jour, un inconnu qui venait lui demander l’hospitalité.

C’était un homme de trente-deux à trente-trois ans, plein de sang et de vie, professeur de zoologie, et qui rassemblait, _de visu_, les matériaux nécessaires à un important ouvrage qu’il avait entrepris, intitulé: _Le Raisonnement et l’instinct chez les animaux du Wild_.

Il apportait avec lui beaucoup de papier, pour y noter ses observations, un appareil photographique et le portrait d’une jeune femme. Sa seule arme était un couteau de poche.

Il parut, dès le premier abord, sympathique à Henri Loti. Ce fut fort heureux. Car le métis était, ce jour-là, d’une humeur de chien. Il en expliqua la cause à son hôte, le soir même, tandis que tous deux aspiraient leurs pipes à côté du poêle, d’où rayonnait une lueur rouge.