Kazan

Part 12

Chapter 123,941 wordsPublic domain

Lorsque Kazan sortit de l’arbre et vint au jour, il ne pouvait guère mieux voir que sa compagne aveugle. La douleur, du moins, s’en était allée en grande partie. La nuit suivante, il put songer à chasser de nouveau et revint, avant l’aube, avec un lapin.

La chasse aurait pu être plus fructueuse et s’augmenter d’une perdrix de sapins si, au moment même où Kazan allait bondir vers l’oiseau posé sur le sol, il n’avait entendu le doux caquetage d’un porc-épic.

Il en fut cloué sur place. Il n’était point facile à effrayer. Mais le piaillement incohérent et vide de la bestiole aux dards cruels suffit à le terrifier et à le faire déguerpir au loin, quelques instants après, au pas accéléré, la queue entre les pattes.

Avec la même invincible appréhension que l’homme éprouve pour le serpent, Kazan devait éviter toujours, désormais, cette créature du Wild, si bon enfant, qu’on n’a jamais vue, dans l’histoire animale, perdre sa jacassante gaieté ni chercher noise à quiconque.

Deux semaines durant, après l’aventure de Kazan et du porc-épic, les jours continuèrent à croître, le soleil à augmenter sa chaleur. Les dernières neiges achevèrent de rapidement disparaître. Partout éclataient les bourgeons des peupliers, où apparaissaient les pousses vertes, et étincelaient les feuilles cramoisies de la vigne rouge. Sur les pentes les plus ensoleillées, parmi les rochers, les petits perce-neige ouvraient leurs corolles, annonce décisive que le printemps était venu.

Pendant la première semaine, Louve Grise chassa plus d’une fois avec Kazan. Ils n’avaient pas besoin d’aller loin. Le marais fourmillait de petit gibier et, chaque jour ou chaque nuit, ils tuaient de la viande fraîche.

Au cours de la seconde semaine, Louve Grise chassa moins. Puis vint une nuit, une nuit embaumée, magnifique et douce sous les rayons de la pleine lune printanière, où elle se refusa à quitter le creux de l’arbre.

Kazan ne l’y incita point. L’instinct lui faisait comprendre qu’un événement nouveau se préparait. Il partit pour la chasse, sans trop s’éloigner, et rapporta bientôt un lapin blanc.

Quelques jours s’écoulèrent encore et une autre nuit arriva où, dans le recoin le plus obscur de sa retraite, Louve Grise salua d’un grognement étouffé Kazan qui rentrait. Il demeura sur le seuil de l’arbre, avec un lapin qu’il tenait dans sa gueule, et n’entra point.

Au bout de quelques instants, il laissa tomber le lapin, les yeux fixés sur l’obscurité où gisait Louve Grise. Finalement, il se coucha en travers, devant l’entrée de la tanière. Puis, tout agité, il se remit sur ses pattes et s’en alla.

Il ne revint qu’avec le jour. Comme jadis sur le Sun Rock, il renifla, renifla. Ce qui flottait dans l’air n’était plus pour lui une énigme. Il s’approcha de Louve Grise et elle ne grogna pas. Il la flaira et caressa, tandis qu’elle gémissait doucement. Puis son museau découvrit quelque chose d’autre, qui respirait faiblement.

Kazan, ce jour-là, ne repartit point en chasse. Il s’étendit voluptueusement au soleil, la tête pendante et les mâchoires ouvertes, en signe de la grande satisfaction qui était en lui.

XX

L’ÉDUCATION DE BARI

Frustrés une première fois des joies de la famille par le drame du Sun Rock, Kazan et Louve Grise n’avaient pas oublié la tragique aventure.

Au moindre bruit, Louve Grise tressaillait et tremblait, prête à bondir sur l’invisible ennemi qui se présenterait et à déchirer toute chair qui n’était pas celle de Kazan et de son petit.

Kazan n’était pas moins inquiet et alerté. Sans cesse il sautait sur ses pattes et épiait autour de lui. Il se défiait des ombres mouvantes, que promène le vent sous le soleil ou sous la lune. Le craquement d’une branche, le frémissement de la moindre brindille faisaient se retrousser ses lèvres sur ses crocs. Il menaçait et grondait vers la douceur de l’air, chaque fois qu’une odeur étrangère arrivait à ses narines.

Pas un seul instant, ni jour, ni nuit, il ne se distrayait de sa garde. Aussi sûrement que l’on s’attend, chaque matin, à voir se lever le soleil, il s’attendait à voir, un jour ou l’autre, tôt ou tard, apparaître, en bondissant ou en rampant, leur mortel ennemi. C’était en une heure pareille que le lynx avait amené avec lui la cécité et la mort.

Mais la paix avait étendu sur le marais ses ailes de soleil. Il n’y avait, autour de Kazan et de Louve Grise, d’autres étrangers que le silencieux whiskey-jack[32], les oiseaux-des-élans, aux yeux ronds, les moineaux babillards dans les buissons, les gentilles souris des bois et les petites hermines.

[32] Sorte de geai, aux gros yeux, du Northland.

Kazan finit par se rassurer. Délaissant de temps à autre sa faction, il s’en allait, dans l’ombre, flairer son fils, l’unique louveteau que Louve Grise avait engendré.

Ce louveteau, si les Indiens _Dog Ribs_[33], qui habitent un peu plus vers l’ouest, avaient eu à lui donner un nom, ils l’auraient sans aucun doute appelé _Baree_ (Bari), qui dans leur langage signifie à la fois «sans frère ni sœur» et «chien-loup», deux choses qu’il était effectivement.

[33] _Dog Ribs_ ou Côtes-de-Chiens.

Ce fut, dès le début, un petit bonhomme doux et vif, à qui sa mère prodigua tous les soins dont elle était capable. Il se développa avec la rapidité précoce d’un loup, et non avec la lenteur coutumière aux petits chiens.

Pendant les trois premiers jours, il ne fit rien d’autre que de se tasser, le plus près possible, contre le ventre de sa mère. Il tétait quand il avait faim, dormait tout son saoul, et la langue affectueuse de Louve Grise n’arrêtait pas de le peigner et nettoyer.

Le quatrième jour, sa curiosité commença à s’éveiller. Avec d’énormes efforts, et s’agrippant des griffes au poil de Louve Grise, il se hissa jusqu’à la gueule de sa mère. Puis il risqua de s’éloigner d’elle, se traîna à quelques pieds de distance, en chavirant sur ses pattes molles, et, une fois là, se mit à renifler désespérément, en se croyant à tout jamais perdu.

Il connut ensuite que Kazan était comme une partie de Louve Grise. Huit jours ne s’étaient pas écoulés qu’il venait, avec satisfaction, se mettre en boule entre les pattes de devant de son père et s’y endormir paisiblement.

La première fois où il agit ainsi, Kazan parut fort interloqué. Il ne remua pas, d’une demi-heure, et Louve Grise vint, tout heureuse, lécher le petit fuyard.

A dix jours, Bari découvrit la notion du jeu et que c’était un sport sans pareil de tirer après lui un débris de peau de lapin.

Tout ceci se passait encore dans le home obscur du creux de l’arbre. Jusqu’au moment où le louveteau apprit à connaître ce qu’étaient la lumière et le soleil.

Ce fut par une belle après-midi. Par un trou qui était percé dans l’écorce de l’arbre, un rayon resplendissant se fraya son chemin et vint tomber sur le sol, à côté de Bari. Bari commença par fixer, avec étonnement, la traînée d’or. Puis, bientôt, il s’essaya à jouer avec elle, comme il avait fait avec la peau de lapin. Il ne comprit pas pourquoi il ne pouvait point s’en saisir; mais, dès lors, il connut ce qu’étaient la lumière et le soleil.

Les jours suivants, il alla vers l’ouverture de la tanière, où il voyait luire cette même clarté, et, les yeux éblouis et clignotants, se coucha, apeuré, sur le seuil du vaste monde qu’il avait devant lui.

Louve Grise qui, durant tout ce temps, l’avait observé, cessa dès lors de le retenir dans l’arbre. Elle même s’alla coucher au soleil et appela son fils vers elle. Les faibles yeux du louveteau s’accoutumèrent peu à peu à la clarté solaire, que Bari apprit à aimer. Il aima la tiédeur de l’air, la douceur de la vie, et n’eut plus que répulsion pour les obscures ténèbres de l’antre où il était né.

Il ne tarda pas non plus à connaître que tout dans l’univers, n’était pas doux et bon. Un jour où un orage menaçait et où Bari rôdait, insouciant, sur l’îlot, Louve Grise le rappela vers elle et vers l’abri protecteur de l’arbre. Le louveteau, qui ne comprenait point ce que signifiait cet appel, fit la sourde oreille. Mais la Nature se chargea de le lui apprendre, à ses dépens. Un effroyable déluge de pluie s’abattit soudain sur lui, à la lueur aveuglante des éclairs et au fracas du tonnerre. Littéralement terrorisé, il s’aplatit sur le sol, et fut trempé jusqu’aux os, et presque noyé, avant que Louve Grise n’arrivât pour le saisir dans ses mâchoires et l’emporter au bercail.

Ce fut ainsi que, successivement, son raisonnement se forma et ses divers instincts continuèrent à naître. Le jour où son museau fureteur rencontra un lapin fraîchement tué et tout sanguinolent, que Kazan venait d’apporter, il eut le premier goût du sang. Il trouva que c’était exquis. Et la même impression se renouvela, désormais, chaque fois que Kazan revenait avec une proie dans ses mâchoires. Comme il devait apprendre à tuer lui-même, abandonnant les moelleuses peaux de lapin dont il s’amusait jusque-là, il se mit bientôt à batailler avec des branches tombées et des bouts de bois, où il s’aiguisa et se renforça les dents, qui se transformèrent, à cet exercice, en de durs et coupants petits crocs.

Le temps arriva ainsi où lui fut dévoilée la Grande Énigme de la Vie et de la Mort. Kazan avait rapporté dans sa gueule un gros lapin blanc, encore vivant, mais tellement mal en point qu’il ne put se relever lorsque le chien-loup l’eut déposé sur le sol. Bari savait bien ce qu’étaient lapins et perdrix, et préférait maintenant leur chair sanglante au doux lait de sa mère. Mais toujours lapins et perdrix lui étaient venus morts.

Cette fois, le lapin, le dos brisé, se convulsait et se débattait sur le sol. Le louveteau, à cette vue, recula épouvanté. Puis il revint de l’avant, épiant curieusement les soubresauts d’agonie de la malheureuse bête.

Pressentant que les choses n’avançaient pas, Louve Grise vint vers le lapin, le renifla de près, une demi-douzaine de fois, sans toutefois lui donner le coup de dent libérateur, et tourna vers Bari sa face aveugle. Quant à Kazan, nonchalamment couché par terre, à quelques pas de là, il continuait à observer et semblait beaucoup se divertir.

Chaque fois que Louve Grise baissait la tête et promenait son museau sur le lapin, les petites oreilles du louveteau se dressaient, attentives et alertées. Lorsqu’il vit qu’aucun mal n’arrivait à sa mère, il s’approcha un peu plus, prudemment et les pattes raides. Bientôt il fut à même de toucher le lapin et, comme sa mère, il posa son museau sur la fourrure qui gisait, en apparence inerte.

Mais le lapin n’était pas encore mort. Dans une violente convulsion, il replia et déplia son train de derrière, envoyant à Bari une maîtresse ruade, qui l’envoya s’étaler, plusieurs pieds plus loin, piaillant de terreur.

Rapidement, pourtant, le louveteau se remit sur ses pattes. Il était en grande colère et éprouvait un violent désir de se venger. Il revint à la charge, moins craintivement, son petit dos tout hérissé, et, achevant lui-même son éducation, enfouit ses crocs aigus dans le cou du lapin. Il sentit la vie palpiter dans le corps pantelant, les muscles du lapin agonisant se contracter sous lui, et il ne desserra point ses dents avant que tout frisson vital n’eût disparu chez sa première victime.

Louve Grise était ravie. Elle donna, de sa langue, une caresse au louveteau et Kazan, s’étant relevé, exprima son approbation par un reniflement bien senti. Bari mangea du lapin tout ce qu’il voulut, et jamais encore le sang et la viande ne lui avaient paru si délicieux.

Un à un, tous les mystères de la vie se révélaient à lui. Il apprit à ne pas s’effrayer du hideux hululement d’amour du hibou gris, du craquement d’un arbre qui choit, du roulement du tonnerre, du tumulte de l’eau courante, du cri perçant du chat-pêcheur, du beuglement de l’élan femelle en rut, ni de l’appel lointain de ses frères loups, hurlant dans la nuit.

Il prit conscience de son odorat qui, de tous ces mystères, était le plus merveilleux. Comme il errait un jour à une cinquantaine de yards du logis familial, son nez rencontra sur le sol l’odeur tiède d’un lapin. Immédiatement, sans raisonner sa sensation et sans autre processus de sa pensée, il sut que, pour arriver à la chair vivante qu’il aimait, il lui suffisait de suivre cette odeur. Ainsi fit-il, en frétillant de contentement tout le long de la piste qu’il avait découverte. Il arriva à un gros tronc d’arbre, renversé sur le sol, par-dessus lequel le lapin avait bondi. La piste était coupée et Bari, tout désorienté, rebroussa chemin.

Chaque jour, il partait tout seul vers de nouvelles aventures et, pareil à un explorateur débarqué sans boussole sur une terre ignorée, il se lançait au hasard, dans l’inconnu. Et, chaque jour, il rencontrait du nouveau, toujours merveilleux, souvent effrayant. Mais ses terreurs, maintenant, allaient en diminuant, et croissait sa confiance, puisqu’au demeurant aucun mal bien grave ne lui advenait.

Parallèlement à son cerveau, son corps physique se formait. Il n’était plus une petite masse rondelette et empotée. Ses formes s’assouplissaient, ses mouvements se faisaient plus vifs. Sa robe jaunâtre brunissait et une bande gris clair se dessinait tout le long de son échine, comme il en existait une chez Kazan. Sa tête, allongée et fine, rappelait celle de sa mère. Mais, pour tout le reste du corps, il tenait de son père.

Il avait de lui les membres trapus et la large poitrine, qui annonçaient sa force future. Ses yeux s’ouvraient largement, avec, aux coins, un peu de rouge. Tous les gens de la forêt savent à quoi s’en tenir quand ils constatent, aux yeux des petits huskies, cette goutte de sang. Elle signifie que la bête est née dans le Wild, et que sa mère ou son père ont été pris parmi les hordes sauvages des outlaws du Grand Désert Blanc. Cette tache rouge était spécialement prononcée chez Bari. Elle voulait dire que, quoique demi-chien, il était un vrai fils du Wild, qui avait remis sur lui son emprise.

Quand l’îlot encerclé d’eau, sur lequel se trouvait le gîte du louveteau, eut été complètement exploré par lui, il songea à passer sur la rive opposée.

Après avoir longtemps observé et côtoyé, toujours en vain, l’eau clapotante qui murmurait sur la berge, devant ses pattes, il se risqua sur l’arbre renversé qui servait de pont à ses parents. Arrivé sans encombre, et sans avoir perdu son équilibre, sur l’autre rive, il lui parut qu’il était soudain transporté dans un monde nouveau. Il hésita encore, quelques instants, puis se mit bravement en route.

Il n’avait pas parcouru plus d’une cinquantaine de yards lorsqu’il entendit près de lui un battement d’ailes. C’était un whiskey-jack, qui se trouvait précisément sur son chemin.

L’oiseau ne pouvait plus voler. Une de ses ailes traînait à terre, brisée sans doute au cours d’un combat avec quelqu’une des petites bêtes de proie du Wild. Il n’en apparut pas moins, tout d’abord, à Bari, comme une des choses vivantes les plus troublantes et les plus excitantes à la fois qu’il y eût.

Sur la ligne grisâtre de son dos, le poil ne tarda pas à se hérisser et le louveteau avança vers l’oiseau.

Le whiskey-jack, qui jusque-là était demeuré immobile, commença à battre en retraite, en boitant et clopinant, lorsqu’il vit que Bari n’était plus qu’à trois pieds de lui. Mais Bari, dépouillant son indécision, fonça rapidement sur l’oiseau blessé, en jetant un _yip_ aigu et irrité. Il y eut une brève et passionnante poursuite, et les petites dents aiguës du louveteau s’enfouirent dans les plumes.

Alors le bec de l’oiseau se mit à frapper. Le whiskey-jack est l’épouvantail de la menue gent emplumée. Dans la saison des nids, il y tue, de son bec dur, les petits des moineaux des buissons, ceux des oiseaux-des-élans, aux doux yeux, et ceux mêmes de ces sapeurs ailés de la forêt qu’on appelle les piverts.

Le gros geai frappait sans trêve sur le museau de Bari. Mais le fils de Kazan était assez grand pour ne plus rechigner à la bataille, et la douleur qu’il ressentait des coups de bec eut pour seul résultat de lui faire davantage enfoncer ses dents. Celles-ci finirent par trouver la chair et un grognement de joie enfantine en roula dans sa gorge.

La résistance du whiskey-jack, de ce moment-là, commença à faiblir, et bientôt l’oiseau cessa de frapper et de se débattre. Bari desserra son étreinte et se recula légèrement. Il regarda l’oiseau qui gisait devant lui, immobile et hirsute. Le whiskey-jack était mort.

Le louveteau avait gagné sa première bataille et un immense orgueil en naissait en lui. Il n’était plus désormais un parasite du Wild. Il avait fait son début dans le mécanisme implacable de la vie sauvage. Il avait tué.

Une heure après, Louve Grise, qui avait suivi sa piste, le retrouva à la même place. Il n’y avait plus, du gros geai, que des lambeaux; ses plumes étaient partout éparpillées sur le sol. Quant à Bari, le museau tout sanglant, il s’était, pour se reposer, couché triomphant en face des débris de sa victime.

Louve Grise comprit et caressa son louveteau. Elle le ramena avec elle et, dans sa gueule, il rapporta à son père une aile de l’oiseau vaincu.

La chasse, dès lors, devint la passion dominante de Bari. Quand il ne dormait point au soleil ou, la nuit, dans le creux de l’arbre, il cherchait tout ce qui avait vie et qu’il pouvait détruire.

Il massacra une famille entière de souris des bois. Les oiseaux-des-élans, qu’il guettait à l’affût, lui furent également une proie facile et, en quelques jours, il réussit à en tuer trois. Il fut, par contre, moins heureux avec une hermine, qui le mordit cruellement et qui échappa, indemne, lui faisant connaître ainsi sa première défaite.

De cette défaite, il demeura, pendant plusieurs jours, fort marri et il se tint plus tranquille. Mais il avait appris que, parmi les bêtes du Wild, il convenait d’être prudent avec celles qui, comme lui, portaient des crocs. Et, plus généralement, il sut que ce n’était point de celles-là qu’il convenait de faire sa nourriture. S’étant, en effet, rencontré, quelque temps après, avec un chat-pêcheur, qui était comme lui en quête de nourriture, il le laissa passer son chemin, sans lui rien dire. Et le chat-pêcheur, non moins circonspect, fit de même.

D’autres notions étaient innées en lui. Instinctivement il sut, avant même d’en avoir éprouvé la cuisante blessure, qu’il était nécessaire d’éviter tout contact avec le porc-épic.

Les courses du louveteau devenaient de plus en plus lointaines et plus longues ses absences. Louve Grise, au début, s’inquiétait lorsque son fils tardait trop à rentrer au gîte. Maintenant elle s’en souciait moins. La loi de la Nature suivait son cours.

Puis vint un après-midi où Bari s’éloigna plus encore que les autres jours. Il tua un lapin, s’en reput et demeura là où il était, jusqu’au crépuscule.

Alors la pleine lune se leva, énorme et dorée, inondant d’une lumière qui rivalisait presque avec la clarté du jour plaines, forêts et crêtes de montagnes. C’était une nuit superbe. Et Bari découvrit la lune, et il se mit en route dans sa lueur merveilleuse, en continuant à tourner le dos au gîte familial.

Toute la nuit, Louve Grise veilla, à attendre son fils. Lorsque reparut le jour, elle s’assit sur son derrière et, levant vers le ciel ses yeux aveugles, elle poussa un long hurlement.

Au loin, Bari l’entendit, mais ne répondit point. Son évolution était terminée. La Nature avait achevé de reprendre ses droits. Un monde nouveau et une vie nouvelle s’ouvraient définitivement pour le louveteau. Il avait dit adieu à ses père et mère.

XXI

DENT-BRISÉE ÉMIGRE AVEC SA FAMILLE

La beauté de la saison où se termine le printemps et s’amorce l’été agissait pareillement sur Kazan et sur Louve Grise. La soif les prenait aussi de se remettre en route et de s’en aller vagabonder par le vaste monde. Cette volupté d’errer reprend infailliblement les bêtes à fourrures et les bêtes à crocs du Wild, aussitôt que les petits de la portée du printemps, pour s’en aller de leur côté, les ont quittées.

Par une nuit admirable, baignée de lune et d’étoiles, le chien-loup et la louve aveugle abandonnèrent à leur tour l’arbre creux et entreprirent de remonter, vers les montagnes de l’Ouest, la vallée qui aboutissait au marais.

Jour et nuit ils chassaient, marquant leur piste, derrière eux, d’innombrables carcasses à demi dévorées de lapins et de perdrix. C’était, en effet, la saison du plaisir de tuer et non celle de la faim.

A dix milles à l’ouest, ils tuèrent un jeune faon. Ils l’abandonnèrent également, après un seul repas. Longuement ils se chauffaient au soleil et devenaient de plus en plus luisants et gras.

Ils trouvaient peu de gêne avec les autres animaux. Il n’y avait pas de lynx dans la région, insuffisamment boisée pour plaire au gros chat, ni de loups. Le chat-pêcheur, la martre et le vison abondaient le long du torrent, mais n’étaient point dangereux. Un jour, ils rencontrèrent une vieille loutre. C’était, en son genre, un géant de l’espèce, dont le poil tournait, avec le proche été, au gris sale.

Kazan, paresseux et repu, la regarda négligemment. Louve Grise humait dans l’air la forte odeur de poisson que dégageait la bête. Cet être aquatique ne les intéressa pas plus qu’un bâton qui s’en serait allé à la dérive, au fil de l’eau. Ils continuèrent leur chemin sans se douter que cette grosse créature, d’aspect stupide, à la queue noire comme du charbon, allait bientôt devenir leur alliée dans une de ces batailles haineuses et sans merci, comme il s’en livre entre les hôtes du Wild. Luttes tragiques, qui se terminent par la seule survivance du plus fort, et qui n’ont pour témoins que le ciel impassible et muet, où leur souvenir se dissémine aux vents.

Aucun homme n’était venu, depuis plusieurs années, dans cette partie supérieure de la vallée et une colonie de castors y prospérait en paix.

Le chef de la colonie était un vénérable patriarche, qu’un Indien, en sa langue imagée, n’eût pas manqué de baptiser «Dent-Brisée». Car une des quatre et longues incisives, dont se servent les castors pour abattre les arbres destinés à la construction de leurs digues, était brisée chez le vieux père.

Il y avait six ans que Dent-Brisée était arrivé en cet endroit, avec quelques autres castors de son âge, et qu’ils avaient ensemble construit leur première digue et leur première hutte.

En avril suivant, la femelle de Dent-Brisée lui donnait quatre bébés castors et chacune des autres mères castors avaient pareillement accru la population de la petite colonie de deux, trois ou quatre membres nouveaux.

Si cette première génération avait suivi la loi ordinaire de l’espèce, elle se serait, au bout de quatre ans, appariée entre elle et aurait quitté la colonie pour aller en fonder une autre. Mais elle se trouvait bien où elle était et y demeura. Elle procréa sur place. Si bien que maintenant on eût dit le grouillement serré de la population qui s’entasse dans une ville assiégée.

La colonie, cette sixième année, comptait quinze huttes et plus de cent citoyens, avec, en surplus, la dernière portée de jeunes castors de mars et d’avril. La digue qui retenait les eaux du torrent s’était allongée au point d’atteindre deux cents yards. L’eau débordée couvrait une vaste étendue de sol, transformée en étang, et d’où émergeaient bouleaux, peupliers, aulnes et saules, à la tendre écorce et aux pousses vertes.

Quelle que fût la surface couverte par l’eau, cette pitance ordinaire des castors était devenue insuffisante pour la nourriture des huttes surpeuplées. On ne voyait plus partout qu’arbres et arbrisseaux rongés jusqu’à l’aubier.

Retenus, comme l’homme, par l’amour du foyer natal, les castors n’avaient pu se décider encore à émigrer. La hutte de Dent-Brisée mesurait intérieurement huit à neuf pieds de diamètre, et dans cet étroit espace vivaient enfants et petits-enfants, au nombre de vingt-sept.