Part 13
Aussi le vieux patriarche s’était-il résolu à abandonner sa tribu, pour s’en aller ailleurs chercher fortune. Tandis que Kazan et Louve Grise reniflaient négligemment les fortes odeurs qu’exhalait la ville des castors, Dent-Brisée ralliait justement et faisait ranger autour de lui sa famille--c’est-à-dire sa femelle, deux de ses fils et leur progéniture--pour l’exode.
Dent-Brisée avait toujours été le chef reconnu de la colonie. Aucun autre castor n’y avait jamais atteint sa taille et sa force. Son corps épais était long de trois bons pieds et pesait dans les soixante livres. Sa queue plate mesurait cinq pouces de large, sur quatorze de long et, lorsqu’elle frappait l’eau, par une nuit calme, on pouvait, à un mille de distance, entendre la résonance du coup. Ses pattes de derrière, largement palmées, étaient grosses deux fois comme celles de sa femelle et aucun nageur de la colonie ne pouvait lutter de rapidité avec lui.
La nuit qui suivit, tandis que Kazan et Louve Grise continuaient leur course le long du torrent, Dent-Brisée sortit de l’eau, grimpa sur la digue, se secoua et regarda si toute sa smalah était en ligne.
L’eau de l’étang, qui, sous la nuit claire, était toute piquée d’étoiles, se ridait, derrière lui, de corps qui nageaient et qui vinrent le rejoindre sur la digue. Quelques autres castors s’étaient joints à lui et à sa famille. Quand tout le monde fut réuni, le digne patriarche piqua une tête dans le torrent, du côté opposé à l’étang, et les corps soyeux et luisants des émigrants commencèrent à descendre le courant. Les bébés de trois mois nageaient comme leurs parents et avaient grand peine à ne pas se laisser distancer. Dent-Brisée fendait l’eau, le premier, superbement. Derrière lui, venaient les castors adultes. Les mères et les enfants formaient l’arrière-garde. Il y avait quarante têtes au total.
Durant toute la nuit, le voyage se continua sans incident. La grosse loutre, cachée dans un épais bouquet de saules, laissa, sans s’attaquer à elle, passer la caravane.
Par une curieuse prévision de la Nature, qui voit souvent au-delà de notre compréhension humaine, la loutre est la mortelle ennemie de la race des castors et plus redoutable pour elle que ne l’est l’homme même. Mangeuse de poissons, elle veille en même temps à ce que l’espèce n’en soit point anéantie. Un instinct secret lui a sans doute appris que les digues élevées par le castor, coupant le flux naturel des rivières et des torrents, entravent la course naturelle du poisson au moment du frai. Incapable de se mesurer, elle seule, contre les tribus nombreuses de ses ennemis, elle travaille, en sourdine, à détruire leurs ouvrages. Comment elle s’y prend, c’est ce que nous verrons tout à l’heure.
Plusieurs fois, durant la nuit, Dent-Brisée s’était arrêté de nager pour examiner la berge, constater s’il y rencontrait assez d’arbres aux écorces tendres et décider s’il convenait de faire halte. Mais ici ces écorces étaient insuffisamment nombreuses. Là, c’était l’endroit qui n’était point propice à la construction d’une digue, et l’on sait que l’instinct d’ingénieur des castors l’emporte même sur l’attrait de la nourriture.
Toute la troupe s’en rapportait, sur ce point, au jugement de Dent-Brisée, qu’elle ne discutait point, et personne ne songeait à demeurer en arrière tandis qu’il continuait à avancer.
Aux premiers feux de l’aube, on arriva à la partie du marais où Kazan et Louve Grise avaient élu domicile. Par droit du premier occupant, le terrain de l’îlot et celui qui l’avoisinait appartenaient sans conteste au chien-loup et à la louve. Partout ils avaient laissé des marques de leur emprise.
Mais Dent-Brisée était une créature aquatique et son flair, qui d’ailleurs n’était pas très fin, n’avait cure des créatures terrestres. Il s’arrêta juste en face de l’arbre creux qui avait servi de gîte à Louve Grise et à Kazan, et grimpa sur la rive. Là, il se dressa tout droit sur ses pattes de derrière et, s’appuyant sur sa large et lourde queue, se mit à se dandiner en signe de contentement.
Le lieu était idéal pour y établir une colonie. En coupant d’une digue le torrent, un peu au-dessous de l’îlot, celui-ci serait facilement inondé, avec sa provision de peupliers, d’aulnes, de saules et de bouleaux. Un rideau d’arbres épais coupait le vent, du côté du nord, et promettait pour l’hiver une température clémente.
Dent-Brisée fît aussitôt comprendre à la troupe que c’était ici qu’il convenait de se fixer. Ce fut à qui se hâterait d’escalader l’îlot et les berges qui lui faisaient face. Les bébés castors commencèrent incontinent à grignoter les écorces qui leur tombaient sous la dent. Les castors adultes, après quelques bouchées, se mirent au travail sans plus tarder et, sous la direction de Dent-Brisée, entamèrent, le jour même, leur œuvre de constructeurs.
Dent-Brisée, ayant jeté son dévolu sur un gros bouleau qui s’élevait en bordure du torrent, entreprit de le sectionner par la base. En dépit de sa dent perdue, le vieux patriarche savait faire bon usage des trois qui lui restaient et que l’âge n’avait point détériorées.
Les dents du castor sont tranchantes comme autant de ciseaux d’acier. Un dur émail, qui ne s’écaille jamais, les recouvre extérieurement. Du côté intérieur, elles sont formées d’un ivoire plus tendre qui, au fur et à mesure de son usure, se renouvelle d’année en année.
Assis sur son train de derrière, ses pattes de devant appuyées contre le trône d’arbre, et bien en équilibre sur sa queue, où il s’arc-boutait, Dent-Brisée taillait autour du tronc une bague, qui allait peu à peu en s’amincissant. Il travailla plusieurs heures durant et quand enfin il s’arrêta, pour se reposer, un autre ouvrier se mit à la tâche.
D’autres castors adultes, durant ce temps, coupaient de moindres arbres. Ce fut un petit peuplier qui, avec grand fracas, s’abattit le premier dans l’eau.
Le gros bouleau qui, à la base, prenait la forme évidée d’un sablier fut plus long à faire choir. Vingt heures y furent nécessaires. Alors il tomba en travers du torrent, à la place exactement qui lui avait été assignée.
Au cours de la semaine qui suivit, la tribu ne prit que fort peu de repos. Si le castor, en principe, préfère travailler la nuit, il s’accommode également, s’il est nécessaire, de travailler le jour.
Avec une intelligence presque humaine, les petits ingénieurs étaient attelés à leur tâche. Beaucoup de jeunes arbres furent abattus et sectionnés en longueur de quatre à cinq pieds. Ces bûches étaient ensuite roulées jusqu’au torrent, les castors les poussant de la tête et des pattes, et venaient buter contre le gros bouleau, entremêlées de broussailles et de menues branches, qui jouaient le rôle de fascines.
Lorsque la charpente de la digue fut ainsi achevée, le cimentage commença. Les castors, sur ce point, sont les maîtres des hommes et, ce qu’ils construisent, la dynamite seule peut le faire sauter.
Triturant, et apportant sous leur menton replié en forme de poche, un mélange de boue et de brindilles végétales d’une demi-livre à une livre par chargement, ils s’étudiaient à obturer, à l’aide de ce mortier, tous les vides qui subsistaient dans leur charpente, entre les troncs et les fascines.
C’était, semblait-il, une tâche colossale. Mais les constructeurs de Dent-Brisée pouvaient, en vingt-quatre heures, transporter une tonne de leur ciment. Après le troisième jour, le barrage commençait à fonctionner, l’eau à monter, et le torrent à s’épandre de droite et de gauche.
Ceci rendait désormais le travail plus facile et les matériaux de construction étaient manœuvrés plus aisément, les castors les faisant flotter sur l’eau. Les bûches s’accumulaient les unes à la suite des autres et la digue ne tarda pas à s’étendre sur une longueur d’une centaine de pieds.
La tribu en était là de son travail quand, un beau matin, Kazan et Louve Grise s’en revinrent vers leur domicile.
XXII
LA LUTTE CONTRE LES ENVAHISSEURS
Comme tous deux étaient encore à un demi-mille de distance, une brise légère, qui soufflait du sud, apporta aux naseaux de Louve Grise l’odeur des intrus.
De l’épaule, en signe d’avertissement, elle heurta Kazan qui, à son tour, flaira dans l’air l’odeur étrange. Celle-ci ne fit que croître à mesure qu’ils avançaient.
A deux cents yards environ des castors, ils perçurent le craquement soudain d’un arbre qui tombait et le claquement de l’eau sous sa chute. Ils s’arrêtèrent net et, durant une bonne minute, ils demeurèrent les nerfs tendus, et aux écoutes. Puis ils entendirent de nouveaux clapotements dans l’eau, accompagnés de cris perçants.
Louve Grise tourna vers Kazan ses yeux aveugles. Mieux que lui, elle savait ce dont il s’agissait et elle eût voulu pouvoir le lui dire.
Ils reprirent en avant leur petit trot. Quand ils arrivèrent là où ils avaient laissé un îlot, cerclé d’un peu d’eau, et l’arbre creux qui les avait si longtemps abrités, Kazan éprouva un ahurissement sans limites en face du prodigieux changement qui avait eu lieu durant leur absence. Un étang couvrait le sol, inondant arbres et buissons.
Kazan et Louve Grise s’étaient avancés sans faire de bruit et les ouvriers de Dent-Brisée ne se doutaient en rien de leur présence. Dent-Brisée en personne était fort occupé à saper un arbre. Près de lui, quatre ou cinq bébés castors s’amusaient à construire une digue en miniature, avec de la boue et des petites branches. Sur la grande digue, d’autres enfants castors, un peu plus âgés mais pas encore adultes, grimpaient, puis se divertissaient follement à se laisser glisser sur sa pente, comme en toboggan, pour culbuter finalement dans l’eau. C’était leurs ploufs! et leurs petits cris joyeux que Kazan et Louve Grise avaient entendus.
Les castors adultes étaient au travail en divers endroits.
Kazan avait déjà assisté à des scènes semblables lorsque, dans la partie supérieure de la vallée, il était passé près de la première colonie des castors. Cela ne l’avait point alors intéressé.
Il n’en était plus de même aujourd’hui. Les castors avaient cessé d’être pour lui de simples animaux aquatiques, coriaces et non comestibles, et qui exhalaient une odeur déplaisante. C’étaient les envahisseurs de son domaine, donc des ennemis, et ses crocs se découvraient en silence. Son échine se mit en brosse, les muscles de ses pattes de devant, et ceux de ses épaules, se tendirent comme des cordes de fouet et, sans jeter un seul cri, il se précipita sur Dent-Brisée.
Le vieux patriarche n’avait point pressenti le danger qui le menaçait. Il n’aperçut Kazan que quelques secondes avant que le chien-loup l’eût atteint. Il s’arrêta de scier son arbre; mais, lent à se mouvoir sur la terre ferme, il parut hésiter un instant. Kazan était déjà sur lui lorsqu’il se laissa dégringoler vers le torrent.
Il y eut un corps à corps rapide entre le castor et son agresseur. Mais Dent-Brisée glissa comme de l’huile sous le ventre de Kazan et se retrouva bientôt en sûreté dans son élément, avec deux morsures à vif dans sa queue charnue.
Kazan demeura fort estomaqué de l’échec de son attaque et de la fuite de son insaisissable ennemi. Ahuris et épouvantés du spectacle auquel ils venaient d’assister, les bébés castors qui se trouvaient sur la berge étaient demeurés figés sur place. Ils ne se réveillèrent qu’en voyant le chien-loup qui fondait sur eux.
Trois, de cinq qu’ils étaient, eurent le temps de regagner l’eau. Pour les deux autres bébés, il fut trop tard. D’un simple claquement de mâchoires, Kazan brisa le dos de l’un. Il saisit l’autre par la gorge et le secoua en l’air, comme un terrier fait d’un rat.
Louve Grise, qui avait entendu la brève bataille, vint rejoindre son compagnon. Elle renifla les deux tendres petits corps, qui avaient cessé de vivre, et se prit à gémir. Sans doute les deux mignonnes créatures lui rappelaient-elles ses propres petits, ceux que le lynx avait étranglés sur le Sun Rock, et Bari qui s’était enfui, car il y avait dans son gémissement une sorte d’attendrissement maternel.
Mais si Louve Grise avait des visions sentimentales de ce genre, il n’en était pas de même pour Kazan. Le chien-loup s’était montré aussi froidement impitoyable à deux des petites créatures qui avaient envahi son domaine que l’avait fait le lynx pour la première portée de Louve Grise. Ce succès remporté sur ses ennemis excitait davantage encore son désir de tuer. Il côtoyait, en proie à une sorte de frénésie, le bord de l’étang, grognant à l’adresse de l’eau trouble, sous laquelle Dent-Brisée avait disparu.
La tribu entière s’était pareillement réfugiée dans le liquide élément, dont la surface se soulevait au passage de tous ces corps nageant entre deux eaux.
Kazan arriva ainsi à l’une des extrémités du barrage. C’était nouveau pour lui. Mais l’instinct lui enseignait que cet ouvrage était l’œuvre de Dent-Brisée et de sa tribu. Pendant quelques instants, il s’acharna furieusement contre les bûches et contre les brindilles entrelacées.
Soudain, à quelque cinquante pieds de la berge, vers le centre de la digue, l’eau s’agita et la grosse tête ronde de Dent-Brisée émergea.
Pendant une demi-minute de tension mutuelle, le castor et le chien-loup se mesurèrent du regard. Puis, tout tranquillement, Dent-Brisée sortit de l’eau son corps humide et luisant, grimpa au faîte de la digue, et s’y étala à plat ventre, face à Kazan.
Le vieil ingénieur était seul. Aucun autre castor ne se montrait plus. La surface de l’étang était maintenant sans une ride.
Vainement, Kazan tenta de découvrir un passage lui permettant d’arriver jusqu’à son ennemi, qui semblait le narguer. Mais, entre le mur solide de la digue centrale et la berge, il n’y avait qu’une charpente à claire-voie, à travers laquelle l’eau transitait en bouillonnant, comme à travers les portes à demi fermées d’une écluse.
Par trois fois, Kazan s’acharna à se frayer un chemin dans cet enchevêtrement de branches et, trois fois, ses efforts n’aboutirent qu’à un brusque plongeon dans l’étang.
Le vieux patriarche, pendant ce temps, ne remuait toujours pas. Quand, enfin, Kazan découragé eut abandonné son attaque, Dent-Brisée se laissa glisser sur le bord de la digue et disparut sous l’eau. Le malin castor avait appris que, pas plus que le lynx, Kazan n’était capable de combattre dans l’eau et il alla répandre cette bonne nouvelle parmi les autres membres de la tribu.
Kazan vint rejoindre Louve Grise. Il s’étendit près d’elle, au soleil, et se remit à observer.
Au bout d’une demi-heure, il vit, sur la rive opposée, Dent-Brisée qui sortait de l’eau à nouveau. D’autres castors le suivaient et tous se remirent, de compagnie, à la besogne, comme si rien n’était arrivé. Les uns recommencèrent à scier leurs arbres, les autres travaillaient dans l’étang, apportant avec eux et mettant en place leurs charges de ciment et de brindilles. Le milieu de l’étang était leur ligne de mort. Pas un ne la dépassait.
Une douzaine de fois, un des castors nagea jusqu’à cette ligne et s’y arrêta, en regardant les petits corps que Kazan avait tués et qui étaient demeurés sur la berge. Sans doute était-ce la mère, qui eût voulu aller vers les innocentes victimes et ne l’osait point.
Kazan, qui s’était un peu calmé, réfléchissait sur ces êtres bizarres qu’il avait devant lui, et qui usaient à la fois de la terre et de l’eau. Ils n’étaient point aptes au combat et, si nombreux fussent-ils contre lui seul, ils déguerpissaient comme des lapins dès qu’il était à portée de les atteindre. Contre lui, Dent-Brisée, dans leur corps à corps, n’avait même pas fait usage de ses dents.
Il en vint à conclure que ces créatures envahissantes devaient être chassées à l’affût, comme les lapins et les perdrix. En vertu de quoi, il se mit en route, dans le courant de l’après-midi, suivi de Louve Grise.
Par une ruse coutumière aux loups, il commença par s’éloigner de la proie convoitée et remonta tout d’abord le cours du torrent. Le niveau y avait considérablement monté, par l’effet du barrage des castors, et de nombreux gués, qu’il avait maintes fois traversés, étaient devenus impraticables.
Il se décida donc, au bout d’un mille, à traverser le torrent à la nage, en laissant derrière lui Louve Grise que son horreur de l’eau retenait au rivage. Puis il redescendit silencieusement la rive opposée, en se tenant à une centaine de yards du torrent.
Un peu en deçà de la digue, aulnes et saules formaient un épais fourré. Kazan en tira profit. Il put s’avancer sans être vu et s’aplatit sur le sol, prêt à s’élancer dès que l’occasion s’en présenterait.
Pour l’instant, la plupart des membres de la tribu travaillaient dans l’eau. Quatre ou cinq seulement étaient sur la berge. Il allait bondir sur eux quand, au dernier moment, il décida de s’avancer encore un peu vers la digue. Il était bien caché dans son fourré et le vent était pour lui. Le bruit de l’eau, qui jaillissait en cascatelles à travers les claires-voies du barrage, étouffait le son de ses pas.
Le barrage était, sur cette rive, encore inachevé et, à quelques pieds seulement de la berge, Dent-Brisée était en plein travail avec ses ouvriers. Le vieux castor était à ce point affairé, occupé qu’il était à mettre en place un rondin, de la grosseur du bras d’un homme, qu’il ne vit point la tête et les épaules de Kazan surgir des buissons.
Ce fut un autre castor qui, en piquant aussitôt une tête dans l’eau, lança l’avertissement, Dent-Brisée releva la tête et ses yeux rencontrèrent les crocs découverts de Kazan. Il était trop tard. Déjà Kazan, se risquant sur le tronc couché d’un petit bouleau, était sur lui. Ses longs crocs s’enfoncèrent profondément dans le cou de son ennemi.
Mais le vieux compère avait plus d’un tour dans son sac. Se rejetant en arrière, d’un mouvement brusque, il réussit à faire perdre à Kazan l’équilibre. Simultanément, ses dents, tranchantes comme un ciseau, réussissaient une prise solide à la gorge du chien-loup. Mutuellement rivées ainsi l’une à l’autre, les deux bêtes firent dans l’onde un bruyant plongeon.
Dent-Brisée, nous l’avons dit, pesait dans les soixante livres. De l’instant où il fut dans l’étang, il se retrouva dans son élément et, s’accrochant opiniâtrement à la gorge de Kazan, il se laissa couler à fond, comme un morceau de plomb, en entraînant avec lui son adversaire.
L’eau verte se précipita dans la gueule de Kazan, dans ses oreilles, dans ses yeux et dans son nez. Il était aveuglé et étouffait. Tous ses sens étaient en tumulte. Mais, au lieu de se débattre afin de se dégager au plus vite, il s’obstinait à ne point lâcher Dent-Brisée, retenant sa respiration et resserrant davantage ses crocs.
Bientôt il toucha le fond mou et bourbeux de l’étang, et commença à s’enfoncer dans la vase.
Alors il s’affola et comprit qu’il y allait pour lui de la vie ou de la mort. Il abandonna Dent-Brisée, pour ne plus songer qu’à fermer hermétiquement ses mâchoires, afin de n’être point suffoqué par l’eau. Et, de toute la force de ses membres puissants, il lutta pour se libérer de son ennemi, pour remonter à la surface, vers l’air libre et vers la vie.
L’entreprise qui, sur terre, eût été facile, était ici terriblement malaisée. L’adhérence du vieux castor était, sous l’eau, plus redoutable pour lui que celle d’un lynx à l’air libre. Comble de malheur! Un second castor, adulte et robuste, arrivait, dans un remous de l’eau. S’il se joignait à Dent-Brisée, c’en était fait de Kazan. Mais le sort en avait décidé autrement.
Le vieux patriarche n’était pas vindicatif. Il n’avait soif, ni de sang, ni de mort. Maintenant qu’il était délivré de l’étrange ennemi qui, deux fois, s’était jeté sur lui et qui maintenant ne pouvait plus lui faire aucun mal, il n’avait aucune raison de conserver Kazan sous l’eau. Il desserra sa petite gueule.
Ce n’était pas trop tôt pour le père de Bari, déjà aux trois quarts noyé. Il parvint cependant à remonter à la surface et, accrochant ses pattes de devant à un petit arbre du barrage, il se maintint la tête hors de l’eau, durant dix bonnes minutes, jusqu’à ce qu’il eût absorbé de suffisantes bouffées d’air et retrouvé la force de regagner le rivage.
Il était anéanti. Trempé comme il ne l’avait jamais été, il grelottait de tous ses membres. Ses mâchoires pendaient bas. Il avait été battu, battu, battu à plates coutures. Et son vainqueur était un animal d’une race inférieure à la sienne. Il en sentait toute l’humiliation. Lamentable et pouvant à peine se traîner, il remonta le cours du torrent, qu’il lui fallut retraverser à la nage, pour aller retrouver Louve Grise qui l’attendait.
XXIII
LA LOUTRE FAIT UNE TROUÉE
Quelques jours après, Kazan avait repris sa force coutumière et sa belle santé. Mais sa haine pour les castors maudits n’avait fait qu’empirer. Détruire ses ennemis était devenu pour lui une idée fixe et qui lui bouleversait passionnément le cerveau.
Le barrage prenait des proportions de plus en plus formidables. Le cimentage de la digue s’étendait plus profondément sous l’eau, par les soins constants et rapides des ingénieurs à quatre pattes. Trois huttes s’élevaient. A chaque vingt-quatre heures, l’eau montait plus haut et régulièrement l’étang s’élargissait, submergeant tout.
Sans cesse aux aguets, dès que la chasse et le souci de la nourriture pour lui et pour Louve Grise ne le retenaient pas, Kazan ne cessait de rôder autour de l’étang à la recherche d’une occasion favorable pour tuer quelqu’un des membres imprudents de la tribu de Dent-Brisée.
C’est ainsi qu’il surprit un gros castor, qui s’était trop écarté sur la berge, et l’étrangla. Trois jours après, ce fut au tour de deux bébés castors, qui s’ébattaient dans la vase, à quelques pieds du rivage. Kazan, dans sa fureur, les mit littéralement en morceaux.
Alors Dent-Brisée décida qu’on ne travaillerait plus que durant la nuit et que, le jour, toute la tribu demeurerait dans ses huttes. Kazan n’y perdit point. Il était un habile chasseur nocturne et, deux nuits de suite, il tua son castor. Il avait déjà sept pièces au tableau, lorsque la loutre entra en scène.
Jamais Dent-Brisée n’avait encore été placé entre deux ennemis plus acharnés et plus féroces que ceux qui, maintenant, l’assaillaient. Sur terre, Kazan était son maître et celui de sa race, par l’agilité supérieure qui était la sienne, par son odorat plus subtil et ses ruses de combat. La loutre, dans l’eau, était une pire menace.
Elle y évoluait, plus rapide que le poisson dont elle faisait sa nourriture. Ses dents aiguës étaient pareilles à des aiguilles d’acier. Elle était si lisse et luisante, et glissante, que les castors, si nombreux fussent-ils après elle, eussent été incapables de l’empêcher de leur filer entre les pattes.
Pas plus que le castor, la loutre n’a soif de sang. Et pourtant, dans tout le Northland, elle est la pire destructrice de ces animaux. Elle est pour eux une véritable peste.
C’est surtout durant les grands froids de l’hiver qu’elle accomplit son œuvre la plus redoutable. Elle ne s’en va pas attaquer les castors dans leurs chaudes huttes. Mais, et l’homme fait de même à l’aide de la dynamite, elle va pratiquer, sous la glace, une trouée dans la digue. L’eau se met aussitôt à descendre, la glace s’effondre en masses cahotiques et les huttes demeurent à sec. Les castors ne tardent pas à y mourir de froid. Car, en dépit de leur épaisse fourrure, ces animaux sont très sensibles aux basses températures, qui atteignent, durant l’hiver canadien, quarante à cinquante degrés au-dessous de zéro. La protection de l’eau et de la glace contre l’air extérieur est pour eux aussi nécessaire que le feu l’est à l’homme.
Deux jours durant, la loutre s’ébattit autour de la digue et de l’eau profonde de l’étang. Kazan la prit pour un castor et tenta en vain de la chasser à l’affût. La loutre, de son côté, regardait Kazan avec méfiance et se tenait soigneusement hors de sa portée. Ni l’un ni l’autre ne se reconnaissaient pour des alliés.