Part 11
Kazan la reprit durant la nuit du quatrième jour et la conduisit avec entrain, à la tête de la meute des quatre chiens. Pour la première fois, il avait laissé derrière lui sa compagne aveugle.
Un jeune daim fut levé et forcé. Kazan lui sauta à la gorge et le tua. Et pas avant qu’il ne se fût rassasié, les autres chiens ne se permirent de goûter à la proie commune. Il était le maître, le tsar tout-puissant, qui les faisait reculer par un simple grognement. Au seul aspect de ses crocs, ils se couchaient tremblants, sur leur ventre, dans la neige.
Louve Grise arriva, une demi-heure après, triste, les oreilles pendantes et la tête basse. C’est à peine si elle goûta au daim. Ses yeux aveugles semblaient supplier Kazan de ne pas l’abandonner, de se séparer de ces intrus, pour revivre avec elle la solitude passée.
Ses instances demeuraient sans force, car les trois quarts de chien qui étaient dans Kazan faisaient qu’il ne lui déplaisait point de se retrouver avec ces cousins consanguins, en société desquels il avait si longtemps vécu. Il avait appris à haïr l’homme, non les chiens. Une autre influence contre-balançait maintenant celle de Louve Grise.
Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Sous la chaleur croissante du soleil, le thermomètre continuait à monter et la neige, sur le sol, commençait à fondre. Bientôt Louve Grise sentit, pour la deuxième fois, dans ses flancs une prochaine maternité.
Mais, en dépit de ses protestations, la petite troupe ne cessait de faire route vers l’est et le sud. Kazan et les chiens savaient que c’était de ce côté que se trouvait cette civilisation avec laquelle ils souhaitaient de reprendre contact. L’homme était dans cette direction. Et ils n’avaient pas vécu assez longtemps de la vie du Wild pour que l’attirance du passé eût cessé complètement d’agir sur eux.
Les six bêtes arrivèrent ainsi à proximité d’un des Postes avancés de la Baie d’Hudson. Comme elles trottaient sur une longue crête, quelque chose les arrêta. C’était la voix perçante d’un homme, qui criait ce mot bien connu des quatre chiens et de Kazan: «Kouch! Kouch! Kouch!» Au-dessous d’eux, en effet ils aperçurent, dans la plaine découverte, un attelage de six chiens qui tirait un traîneau. Un homme courait derrière, les excitant de ce cri répété: «Kouch! Kouch! Kouch!»
Les quatre huskies et le chien-loup demeuraient tremblants et indécis, avec Louve Grise qui rampait derrière eux. Lorsque le traîneau eut disparu, ils descendirent vers la piste qu’il avait laissée et la reniflèrent brusquement, en grande agitation.
Pendant près d’un mille ils la suivirent, flanqués de Louve Grise, qui prudemment, et inquiète d’une telle témérité, se tenait un peu au large. L’odeur de l’homme la mettait en un inexprimable malaise et seul son attachement à Kazan l’empêchait de s’enfuir au loin.
Puis Kazan s’arrêta et, à la grande joie de Louve Grise, abandonna la piste. Le quart de loup qu’il avait en lui reprenait le dessus et lui disait de se défier. Au signal qu’il en donna, toute la compagnie regagna la plus proche forêt.
Partout la neige fondait et, avec le printemps, le Wilderness se vidait de tous les hommes qui y avaient vécu durant l’hiver. Sur une centaine de milles autour de la petite troupe, ce n’était que trappeurs et chasseurs, qui s’en revenaient vers la Factorerie, en apportant leur butin de fourrures. Leurs pistes multiples mettaient comme un filet autour de la bande errante, qui avait fini par se rapprocher à une trentaine de milles du Poste.
Et, tandis que la louve aveugle s’affolait, chaque jour davantage, de la menace de l’homme, Kazan finissait par n’y plus pouvoir tenir d’aller rejoindre ses anciens bourreaux.
Il saisissait dans l’air l’âcre odeur des feux de campements. Il percevait, durant la nuit, des bribes de chansons sauvages, suivies des glapissements et des abois de meutes de chiens. Tout près de lui, il entendit un jour le rire d’un homme blanc et l’aboiement joyeux de son attelage, auquel l’homme jetait la pâture quotidienne de poissons séchés.
Mille par mille, inéluctablement, Kazan se rapprochait du Poste et Louve Grise sentait approcher l’heure où l’appel final, plus fort que les autres, lui enlèverait son compagnon.
Dans la succursale de la Compagnie de la Baie d’Hudson, l’animation était grande. Jours de règlements de compte pour les trappeurs, jours de bénéfices et jours de plaisirs. Jours où le Wild apportait son trésor de fourrures, qui serait expédié ensuite vers Londres et vers Paris, et vers les autres capitales de l’Europe.
Et il y avait, cette année-ci, dans le rassemblement de tous les gens du Wild, un intérêt supplémentaire et plus palpitant que de coutume. La Mort Rouge avait passé et maintenant seulement on connaîtrait, en les voyant ou ne les voyant pas revenir, le nombre de ceux qui avaient survécu ou trépassé.
Les Indiens Chippewayans et les métis du Sud arrivèrent les premiers, avec leurs attelages de chiens hybrides, ramassés de long des frontières du monde civilisé.
Après eux apparurent les chasseurs des terres stériles de l’Ouest. Ils apportaient leurs charges de peaux de caribous et de renards blancs, halées par une armée de hounds du Mackenzie, aux grandes pattes et aux gros pieds, qui tiraient aussi dur que des chevaux et qui se mettaient à piailler comme des roquets qu’on fouette, lorsque les gros huskies et les chiens esquimaux leur couraient sus. Les chiens du Labrador, farouches et terribles entre tous, et que la mort seule pouvait vaincre, arrivaient des parages septentrionaux de la Baie d’Hudson. Les malemutes de l’Athabasca étaient énormes, avec une robe sombre, et les chiens esquimaux, jaunes ou gris, étaient aussi prestes de leurs crocs que leurs petits maîtres, noirauds et huileux, étaient agiles[30].
[30] Les hounds, les chiens du Labrador, les chiens esquimaux, les malemutes sont, comme les huskies, autant de variétés de chiens de traîneaux.
Toutes ces meutes, à mesure qu’elles arrivaient, ne manquaient pas de se jeter les unes sur les autres, grognant, aboyant, happant et mordant. Il n’y avait pas de cesse dans la bataille des crocs.
Les combats commençaient à l’aube, avec les arrivées de traîneaux au Poste, se continuaient toute la journée et, le soir, autour des feux des campements. Ces antipathies canines n’avaient pas de fin. Partout la neige fondante était maculée de sang.
Au cours de ces batailles diurnes et nocturnes, ceux qui écopaient le plus étaient les chiens hybrides du Sud, issus et mélangés de mâtins, de danois et de chiens de berger, et les hounds, lourds et lents, du Mackenzie.
Lorsque la neige liquéfiée fut devenue complètement impraticable aux traîneaux et qu’il n’y eut plus d’espoir de voir apparaître aucun nouvel arrivant, William, l’agent de la Factorerie, put établir la liste définitive des hommes qui manquaient. Il biffa leurs comptes de ses registres, car il savait bien que, ceux-là, la Mort Rouge les avait fauchés.
Une centaine de feux de campement élevaient leurs fumées autour du Poste et, des tentes à ces feux, allaient et venaient sans cesse les femmes et les enfants des chasseurs, qui, la plupart, les avaient amenés avec eux.
Mais où ce remue-ménage fut surtout considérable, ce fut pour la nuit du Grand Carnaval. Durant des semaines et des mois, hommes, femmes et enfants, de la forêt et de la plaine, hommes blancs et Peaux Rouges, jusqu’aux petits Esquimaux qui en rêvaient dans leurs huttes glacées, avaient attendu cette heure joyeuse, cette folle nuit de plaisir, qui allait redonner quelque attrait à la vie. C’était la Compagnie qui offrait la fête à tous ceux qu’elle employait ou avec qui elle commerçait.
Cette année plus que les autres, afin de dissiper les tristes souvenirs de la Mort Rouge, l’agent s’était mis en frais.
Il avait fait tuer par ses chasseurs quatre gros caribous et, dans la vaste clairière qui entourait la Factorerie, empiler d’énormes tas de bûches sèches. Sur des fourches de sapin, hautes de dix pieds, reposait, en guise de broche, un autre sapin, lisse et dépouillé de son écorce. Il y avait quatre de ces broches et sur chacune d’elles était enfilé un caribou tout entier, qui rôtissait au-dessus du feu.
Les flammes s’allumèrent à l’heure du crépuscule et l’agent lui-même entonna le _Chant du Caribou_, célèbre dans tout le Northland:
Oh! le caribou-ou-ou, le caribou-ou-ou Il rôtit en l’air, Haut sous le ciel clair, Le gros et blanc caribou-ou-ou!
--A vous, maintenant! hurla-t-il. A vous, et en chœur!
Et, se réveillant du long silence qui, si longtemps, avait pesé sur eux dans le Wild, hommes, femmes et enfants entonnèrent le chant à leur tour, avec une frénésie sauvage, qui éclata vers le ciel. En même temps, se prenant par les mains, ils mettaient en branle, autour des quatre broches enveloppées de flammes, la Grande Ronde.
A plusieurs milles au sud et au nord, à l’est et à l’ouest, se répercuta ce tonnerre formidable. Kazan et Louve Grise, et les outlaws sans maîtres qui étaient avec eux, l’entendirent. Et bientôt se mêlèrent aux voix humaines le hurlement lointain des chiens, qu’excitait la sarabande infernale.
Les compagnons de Louve Grise et de Kazan ne tenaient pas en place. Ils dressaient leurs oreilles dans la direction de l’immense rumeur et gémissaient plaintivement.
Kazan n’était pas moins troublé. Il commença son manège ordinaire avec Louve Grise, qui s’était reculée en montrant les dents, et qu’il tentait d’entraîner à sa suite. Toujours, d’ailleurs, aussi vainement.
Alors il revint vers les quatre huskies. A ce moment, une bouffée de vent apporta plus distinct l’écho sonore du Carnaval du Wild et ses ardentes résonances. Les quatre bêtes, oubliant l’autorité de Kazan, ne résistèrent pas davantage à l’appel de l’homme. Baissant la tête et les oreilles, et s’aplatissant sur le sol, elles filèrent comme des ombres, dans la direction du bruit.
Le chien-loup hésitait encore. De plus en plus, il pressait Louve Grise, tapie sous un buisson, de consentir à le suivre. Elle ne broncha pas. Elle aurait, aux côtés de son compagnon, affronté même le feu. Mais point l’homme.
La louve aveugle entendit sur les feuilles séchées un bruit rapide de pattes qui s’éloignaient. L’instant d’après, elle savait que Kazan était parti. Alors seulement, elle sortit de son buisson et se mit à pleurnicher tout haut.
Kazan entendit sa plainte, mais ne se retourna pas. L’autre appel était le plus fort. Les quatre huskies avaient sur lui une assez forte avance et il tentait, en une course folle, de les rattraper.
Puis il se calma un peu, prit le trot et bientôt s’arrêta. A moins d’un mille devant lui, il pouvait voir les flammes des grands feux qui empourpraient les ténèbres et se reflétaient dans le ciel. Il regarda derrière lui, comme s’il espérait que Louve Grise allait apparaître. Après avoir attendu quelques minutes, il se remit en route.
Il ne tarda pas à rencontrer une piste nettement tracée. C’était celle où l’un des quatre caribous, qui étaient en train de rôtir, avait été traîné, quelques jours auparavant. Il la suivit et gagna les arbres qui bordaient la vaste clairière où s’élevait la Factorerie.
La lueur des flammes était maintenant dans ses yeux. Devant lui, la Grande Ronde se déroulait échevelée.
On aurait pu se croire dans une maison de fous. Le vacarme était réellement satanique. Le chant en basse-taille des hommes, la voix plus perçante des femmes et des enfants, les trépignements et les éclats de rire de tous, le tout accompagné par les aboiements déchaînés d’une centaine de chiens. Kazan en avait les oreilles abasourdies. Mais il brûlait d’envie de se joindre au démoniaque concert. Caché dans l’ombre d’un sapin, il refrénait encore son élan, les narines dilatées vers le merveilleux arome des caribous qui achevaient de rôtir. L’instinct de prudence du loup, que lui avait inculqué Louve Grise, livrait en lui un dernier combat.
Tout à coup la ronde s’arrêta, le chant se tut. Les hommes, à l’aide de longs pieux, décrochèrent des broches qui les portaient les énormes corps des caribous, qu’ils déposèrent, tout ruisselants de graisse, sur le sol.
Ce fut alors une ruée générale et joyeuse de tous les convives, qui avaient mis au clair leurs coutelas ou leurs couteaux. Et, derrière ce cercle, suivit celui des chiens, en une masse jappante et grognante. Kazan, cette fois, n’y tint plus. Abandonnant son sapin, il se précipita dans la clairière.
Comme il arrivait, rapide comme l’éclair, une douzaine d’hommes de l’agent de la Factorerie, armés de longs fouets, avaient commencé à faire reculer les bêtes. La lanière d’un des fouets s’abattit, redoutable et coupante, sur l’épaule d’un chien d’Esquimau, près duquel Kazan se trouvait justement. L’animal, furieux, lança un coup de gueule vers le fouet, et ce fut Kazan que ses crocs mordirent au croupion. Kazan rendit le coup et, en une seconde, les mâchoires des deux chiens béaient l’une vers l’autre. La seconde d’après, le chien Esquimau était par terre, avec Kazan qui le tenait à la gorge.
Les hommes se précipitèrent, pestant et jurant. Leurs fouets claquèrent, et s’abattirent comme des couteaux. Kazan, qui était sur son adversaire, sentit la douleur cuisante. Alors remonta soudain en lui le souvenir cruel des jours passés, qui avaient fait de l’homme son tyran. Il gronda et, lentement, desserra son emprise.
Comme il relevait la tête, il vit un autre homme qui surgissait de la mêlée--car, animés par l’exemple, tous les autres chiens s’étaient rués les uns contre les autres--et cet homme tenait à la main un gourdin!
Le gourdin s’abattit sur son dos et la force du coup l’envoya s’aplatir sur le sol. Puis le gourdin se leva à nouveau. Derrière l’énorme bâton était une face rude et féroce, éclairée par les reflets rouges des feux. C’était une telle face qui avait jadis poussé Kazan vers le Wild. Comme le gourdin s’abaissait, il fit un écart brusque pour l’éviter, et les couteaux d’ivoire de ses dents brillèrent.
Pour la troisième fois, le gourdin se leva. Kazan, bondissant, happa l’avant-bras de l’homme qui le portait et lacéra la chair jusqu’à la main.
--Tonnerre de Dieu! hurla l’homme.
Et Kazan perçut dans la nuit la lueur d’un canon de fusil.
Mais il détalait déjà vers la forêt. Un coup de feu retentit. Quelque chose qui ressemblait à un charbon rouge frôla le flanc du fuyard.
Lorsqu’il fut assez loin pour être certain de n’être point poursuivi, le chien-loup s’arrêta de courir et lécha le sillon brûlant que la balle avait tracé, roussissant le poil et emportant un lambeau de peau.
Il retrouva Louve Grise qui l’attendait toujours à la même place. Toute joyeuse, elle bondit à sa rencontre. Une fois de plus, l’homme lui avait renvoyé son compagnon.
XIX
UN FILS DE KAZAN
Épaule contre épaule, les deux bêtes repartirent dans la direction du nord-ouest, tandis que s’éteignait derrière eux la grande rumeur.
Étape par étape, elles s’en revinrent, au bout de plusieurs jours, au marais où elles avaient gîté durant la famine et avant la rencontre des chiens sauvages.
Alors le sol était gelé et enseveli sous la neige. Aujourd’hui le soleil brillait au ciel tiède, dans toute la gloire du printemps. Partout la glace achevait de se craqueler et de s’effriter, la neige de fondre, et une multitude d’eaux torrentueuses coulaient sur le sol. Partout le dégel et la mort de l’hiver se faisaient sentir, parmi les roches qui reparaissaient comme parmi les arbres, et la magnifique et froide clarté de l’aurore boréale, qui avait illuminé tant de nuits passées, avait reculé plus loin, plus loin encore vers le Pôle, sa gloire pâlissante.
Les peupliers gonflaient leurs bourgeons, prêts à éclater, et l’air s’imprégnait du parfum pénétrant des baumiers, des sapins et des cèdres. Là où, six semaines auparavant, régnaient la famine et la mort, Kazan et Louve Grise respiraient à pleines narines l’odeur de la terre et écoutaient palpiter tous les bruits de la vie renouvelée.
Au dessus de leurs têtes, un couple d’oiseaux-des-élans[31] nouvellement appariés, voletait et criaillait à leur adresse. Un gros geai lissait ses plumes au soleil. Plus loin, ils entendirent un lourd sabot qui faisait craquer sous son poids les brindilles dont le sol était jonché. Ils perçurent aussi l’odeur d’une mère-ours, qui était fort occupée à tirer vers le sol les branches d’un peuplier et leurs bourgeons, dont se délectaient ses oursons. Partout s’exhalait de la nature le mystère amoureux et celui de la maternité. Et Louve Grise ne cessait de frotter sa tête aveugle contre celle de Kazan. Elle n’était pour lui que caresses et invites à se recroqueviller tout contre elle, dans un nid bien chaud.
[31] L’oiseau-des-élans, _moose-bird_. Ces oiseaux ont l’habitude de venir se poser sur le dos des élans, qu’ils débarrassent de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons.
Elle n’éprouvait nul désir de chasser. L’odeur d’un caribou, ni celle de la mère-ours, n’éveillaient plus en elle aucun instinct combatif. Son ventre s’était alourdi de nouveau et elle s’ingéniait en vain à dire cela à son compagnon.
Ils arrivèrent tous deux en face de l’arbre creux qui avait été leur ancien gîte. Kazan le reconnut aussitôt et Louve Grise le sentit.
Le sol, légèrement exhaussé, n’avait point été, ici, envahi par l’eau provenant de la fonte des neiges et qui mettait son miroir dans mainte partie du marais. Mais un petit torrent encerclait le bas de l’arbre et l’isolait complètement.
Tandis que Louve Grise dressait l’oreille au clapotis des eaux, Kazan cherchait, à droite et à gauche, un gué qu’il fût loisible de traverser. Il n’en trouva point, mais un gros cèdre qui était tombé en travers du torrent et formait pont. Il s’y engagea et, après quelques hésitations, Louve Grise le suivit.
Ils parvinrent ainsi à leur ancienne retraite. Ils en flairèrent, avec prudence, l’ouverture et, comme rien ne leur apparut d’anormal, ils se décidèrent à entrer. Lasse et haletante, Louve Grise se laissa choir par terre aussitôt, dans le recoin le plus obscur du nid retrouvé, et Kazan vint vers elle, pour lui lécher la tête en signe de satisfaction. Après quoi, il se prépara à sortir, afin de s’en aller un peu à la découverte.
Comme il était sur le seuil de son home, l’odeur d’une chose vivante vint tout à coup jusqu’à lui. Il se raidit sur ses pattes et ses poils se hérissèrent.
Deux minutes ne s’étaient point écoulées qu’un caquetage, pareil à celui d’un enfant, se fit entendre et un porc-épic apparut. Lui aussi cherchait un gîte et, les yeux au sol, sans regarder devant lui, s’en venait droit vers l’arbre.
Kazan n’ignorait pas que le porc-épic, lorsqu’on ne s’attaque point à lui, est la bête la plus inoffensive qu’il y ait. Il ne réfléchit point qu’un simple grognement issu de son gosier suffirait à faire s’éloigner, vite et docilement, cette créature débonnaire, babillarde et piaillarde, qui sans cesse monologue avec elle-même. Il ne vit là qu’un fâcheux, qui venait l’importuner, lui et Louve Grise. Bref, l’humeur du moment fit qu’il bondit inconsidérément sur le porc-épic.
Un crescendo de piaillements, de pleurnichements et de cris de cochon, auquel répondit une gamme forcenée de hurlements, fut le résultat de cette attaque.
Louve Grise se précipita hors de son arbre, tandis que le porc-épic s’était rapidement enroulé en une boule hérissée de piquants et que Kazan, à quelques pieds de là, se démenait follement, en proie aux affres les plus cuisantes que puisse connaître un hôte du Wild.
Sa gueule et son museau étaient semblables à une pelote d’épingles. Il se roulait sur le sol, creusant dans l’humus un grand trou, et lançant des coups de griffes, à tort et à travers, aux dards qui lui perçaient la chair. Puis, comme l’avait fait le lynx sur la bande de sable, comme le font tous les animaux qui ont pris contact de trop près avec l’ami porc-épic, il se releva soudain et se mit à courir tout autour de l’îlot, hurlant à chacun de ses bonds désordonnés.
La louve aveugle devinait sans peine ce qui se passait. Elle ne s’en affolait point outre mesure et peut-être--qui sait quelles idées peuvent germer dans le cerveau des animaux?--s’amusait-elle intérieurement de la mésaventure advenue à son imprudent compagnon, dont elle entendait et se figurait les gambades grotesques.
Comme, au demeurant, elle n’y pouvait rien, elle s’assit sur son derrière et attendit, dressant seulement les oreilles et s’écartant un peu, chaque fois que dans sa ronde démente Kazan passait trop près d’elle.
Le porc-épic, durant ce temps, satisfait du succès de sa manœuvre défensive, s’était précautionneusement déroulé, avait replié ses piquants et, tout en se dandinant, avait silencieusement gagné un peuplier voisin, qu’il escalada prestement, en s’y accrochant des griffes. Après quoi il se mit à grignoter, fort tranquille, la tendre écorce d’une petite branche.
Après un certain nombre de tours, Kazan se décida à s’arrêter devant Louve Grise. La douleur occasionnée chez lui par les terribles aiguilles avait perdu de son acuité. Mais elle laissait dans sa chair l’impression d’une brûlure profonde et continue.
Louve Grise s’avança vers lui, s’en approcha tout près, et le tâta du museau et de la langue, avec prudence. Puis elle saisit délicatement entre ses dents deux ou trois piquants, qu’elle arracha.
Kazan poussa un petit glapissement satisfait et Louve Grise renouvela la même opération avec un second bouquet de piquants. Alors, confiant, il s’aplatit sur le ventre, les pattes de devant étendues, ferma les yeux et, sans plus gémir, jetant seulement de temps à autre, un _yip_ plaintif, lorsque la douleur était trop vive, il s’abandonna aux soins habiles de son infirmière.
Son pauvre museau fut bientôt rouge de sang. Une heure durant, Louve Grise, en dépit de sa cécité, s’appliqua à sa tâche et, au bout de ce temps, elle avait réussi à extirper la plupart des dards maudits. Seuls quelques-uns demeuraient, qui étaient trop courts ou enfoncés trop profondément pour que ses dents pussent les saisir.
Kazan descendit alors vers le petit torrent et trempa dans l’eau glacée son museau brûlant. Ce lui fut un soulagement, momentané seulement. Car les piquants qui étaient restés dans la chair vive ne tardèrent pas à produire, dans son museau et dans ses lèvres, une inflammation qui ne faisait qu’augmenter à mesure qu’ils déchiraient davantage les tissus, où ils pénétraient comme une chose vivante.
Lèvres et museau se mirent à enfler. Kazan bavait une salive mêlée de sang et ses yeux s’empourpraient. Deux heures après que Louve Grise, ayant terminé sa tâche, était rentrée dans son gîte et s’y était recouchée, l’infortuné en était toujours au même point.
Il se jeta, de male rage, sur un morceau de bois qu’il rencontra, et y mordit furieusement. Il sentit se casser un des dards qui le faisaient le plus souffrir, et il réitéra.
La Nature lui avait indiqué le seul remède qui fût à sa portée et qui consistait à mâcher avec force de la terre et des bouts de bois. Dans cette trituration, la pointe des dards s’émoussait et les dards eux-mêmes se brisaient. Finalement, la pression exercée sur eux les faisait jaillir de la chair, comme une écharde que l’on repousse du doigt.
Au crépuscule, Kazan était entièrement libéré et il s’en alla rejoindre Louve Grise au creux de l’arbre. Mais, plusieurs fois durant la nuit, il dut encore se relever et s’en aller au petit torrent, afin de calmer la cuisson inapaisée.
Le lendemain, il n’était point joli, joli, et son mufle avait ce que les gens du Wild appellent «la grimace du porc-épic». La gueule était enflée au point que Louve Grise s’en fût tordue de rire, si elle n’eût point été aveugle et si elle eût été un être humain. Les lèvres étaient, le long des mâchoires, boursouflées comme des coussins. Les yeux n’étaient plus que deux fentes étroites, au milieu d’une fluxion générale de la face.