Kazan

Part 10

Chapter 103,946 wordsPublic domain

Kazan et Louve Grise entendirent soudain un bruit sec, quelque chose comme le craquement d’un bâton que l’on brise sur son genou. On était alors en février, époque où les animaux à cornes commencent à se dépouiller de leurs bois, que les vieux mâles perdent les premiers. Cette circonstance décida de la victoire.

Une des énormes ramures du vieil élan s’était déboîtée de son crâne et était tombée sur l’arène sanglante. L’instant d’après, quatre pouce, quatre pouces d’une corne acérée comme un stylet s’enfonçaient dans son épaule. La panique le prit et il abandonna tout espoir de vaincre. Il se mit à reculer pas à pas, en se balançant sur ses pattes, tandis que le vainqueur continuait impétueusement à lui larder le cou et les épaules, d’où jaillissaient de petits ruisseaux de sang.

Il parvint enfin à se dégager et, faisant volte-face, décampa au triple galop, à travers la forêt. Le jeune élan le regarda fuir et ne le poursuivit pas. Il demeura quelques instants à se secouer la tête, les flancs haletants et les narines dilatées. Puis il s’en revint, en trottant, vers les femelles et vers le petit, qui, durant tout ce temps, n’avaient point bougé.

Du vainqueur et de sa famille Kazan et Louve Grise, tout frissonnants, n’avaient cure. De leur cachette, ils avaient vu devant eux, sur le champ de bataille, de la viande saignante, et un désir ardent s’emparait d’eux, d’y goûter. Ils se glissèrent en arrière et rejoignirent, fous de gourmandise, la piste rouge que le vieil élan avait laissée derrière lui.

Oubliant Louve Grise, tellement la concupiscence et la faim lui tenaillaient les entrailles, Kazan se précipita le premier sur cette piste, les mâchoires baveuses, un courant de feu dans ses veines, et les yeux flamboyants, qui lui sortaient de la tête.

Mais Louve Grise n’avait pas besoin de lui, pour la conduire. Le nez au ras de la piste sanglante, elle courait, courait, courait, à la suite de Kazan, aussi rapide que si ses yeux n’avaient point été dos à la lumière.

Au bout d’un demi-mille environ, ils rejoignirent le vieux taureau. Il s’était arrêté derrière un bouquet de baumiers et demeurait là, debout, immobile, au milieu d’une mare de sang qui s’élargissait dans la neige.

Ses flancs, se gonflant et s’abaissant, continuaient à panteler. Sa tête massive, grotesque avec sa seule corne, s’affaissait sur elle-même. Ses narines saignaient. Mais il demeurait, tout épuisé qu’il fût, puissant encore et une bande de loups aurait, en des circonstances ordinaires, hésité à s’attaquer à lui.

Kazan, n’hésita point. Il bondit, avec un grognement féroce, et planta ses dents dans la peau épaisse de la gorge du colosse. Puis il retomba sur le sol et il se recula d’une vingtaine de pas, pour renouveler immédiatement son attaque.

Le vieil élan, cette fois, réussit à l’enlever sur la large feuille palmée de sa corne unique et, le faisant danser en l’air, le rejeta en arrière, par-dessus sa tête, à moitié assommé.

Mais Louve Grise était, comme toujours, arrivée à la rescousse. Elle avait rampé vers le train de derrière du vieil élan et, malgré sa cécité, avait réussi à happer de ses crocs, tranchants comme des couteaux, le tendon d’une des pattes de leur ennemi.

Le monstre, se débattant, essaya de lui faire lâcher prise, en la secouant et la piétinant sur le sol. Mais elle tint bon. Kazan, durant ce temps, attaqua de flanc et quand enfin le vieil élan fut parvenu à se dégager, ce fut pour s’avouer vaincu en ce second combat et tenter une nouvelle retraite.

Kazan et Louve Grise, sans se risquer inutilement désormais, emboîtèrent le pas derrière lui. A peine pouvait-il se traîner. De sa hanche déchirée et de sa gorge, le sang ruisselait. Et, sur sa patte gauche, dont Louve Grise avait coupé le tendon, il claudiquait horriblement.

Au bout d’un quart d’heure, il s’arrêta derechef. Il releva péniblement sa lourde tête et promena son regard autour de lui. Puis il la laissa retomber. Ce n’était plus le fier seigneur des vastes solitudes, durant vingt ans invincible. Tout son corps s’affaissait, et le défi avait disparu dans ses yeux mornes.

Sa respiration n’était plus qu’un râle bruyant et saccadé. Le stylet du jeune élan avait pénétré jusqu’aux poumons. Cela, un chasseur un peu expérimenté l’eût aussitôt compris et Louve Grise, non plus, ne l’ignorait pas. En compagnie de Kazan, elle se mit à tourner en rond autour de l’ancien roi du Wild, en attendant le moment où il s’effondrerait.

Ce moment, pourtant, ne fut pas immédiat. Une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, le couple famélique décrivit son cercle avide, au centre duquel le vieux taureau pivotait sur lui-même, en suivant du regard les deux bêtes.

A midi, le manège durait encore. Les vingt tours étaient devenus, sous les pattes de Louve Grise et de Kazan, cent, deux cents, et davantage. Par l’effet du froid, grandissant avec le déclin du soleil, la piste circulaire, tracée et battue sans trêve par les huit pattes du chien-loup et de la louve, devint pareille à une luisante lame de glace, tandis que le vieil élan, saignait, saignait, saignait toujours. Semblable à bien d’autres, ignorées, c’était une page tragique de la vie du Wild, qui achevait de se dérouler; une lutte où le plus faible devait mourir, pour perpétuer l’existence du plus fort.

Une heure arriva enfin où, au centre du cercle de mort, inflexible et tenace, de Louve Grise et de Kazan, le vieil élan ne se retourna plus. Louve Grise et Kazan comprirent que c’était la fin et cessèrent eux-mêmes de tourner. Ils quittèrent la neige foulée et, se reculant un peu, s’aplatirent sous un sapin bas, en attendant.

Longtemps encore le monstre vaincu demeura comme figé sur place, en s’affaissant lentement sur son jarret replié sous lui. Puis, avec un râle rauque, que suffoquait le sang, il s’écroula enfin.

Kazan et la louve aveugle reprirent prudemment leur cercle, qu’ils rétrécirent peu à peu, de façon à se rapprocher insensiblement de leur victime. Quand ils furent tout près de lui, le gros taureau eut un dernier et vain sursaut. Il retomba.

Louve Grise, s’asseyant sur son derrière, jeta dans la solitude gelée, où sévissait la famine, un cri triomphal et lugubre.

Pour elle et pour Kazan, les jours de la faim étaient terminés.

XVI

VERS LA CURÉE

Après la mort de l’élan, qui survenait juste à point pour que le chien-loup ne succombât point de froid et de faim, Kazan, épuisé, s’était couché sur la neige sanglante. Il n’avait même pas la force de faire fonctionner ses mâchoires.

Louve Grise, avec l’endurance supérieure de sa race, s’était ruée au contraire sur l’énorme cadavre et avait commencé à mordre férocement dans la peau épaisse du cou, afin de mettre à nu la viande chaude.

Cela fait, elle ne mangea pas, mais courut vers Kazan et gémit doucement près de lui, en le flairant du museau et en le poussant de l’épaule. Il se leva et elle l’amena vers la chair vive, où tous deux, alors, festoyèrent longuement.

Pas avant que la dernière et pâle lueur du jour du Nord ne se fût lentement évanouie dans la nuit, ils ne quittèrent leur proie. Ils étaient gavés jusqu’à la gueule et leurs côtes creuses s’étaient à nouveau rebondies.

Le vent avait faibli. Quelques nuages qui, durant la journée, avaient flotté dans le ciel s’étaient dissipés et le clair de lune illuminait la nuit. A sa calme lumière vint s’ajouter bientôt celle, toute frémissante, de l’aurore boréale, qui se déployait au ciel, dans la direction du Pôle. Son sifflement monotone, pareil au crissement d’acier des patins de traîneau sur la neige gelée, parvint faiblement aux oreilles de Kazan et à celles de Louve Grise assoupis.

A la première perception de ce bruit mystérieux des cieux arctiques, ils cessèrent de dormir et se mirent sur le qui-vive, méfiants et les oreilles alertées.

Ils revinrent, en trottant, vers la viande qu’ils avaient tuée. Ils avaient combattu ensemble pour l’abattre, et n’ignoraient pas qu’elle leur appartenait seulement par le droit du croc. C’était la loi du Wilderness qu’ils auraient à lutter encore pour la conserver. Au temps des beaux jours de chasse, ils auraient, sans plus, continué leur route sous la lune et sous les étoiles. Mais les longues journées de jeûne et les nuits de famine les avaient rendus plus prévoyants.

Leur crainte n’était point vaine. Profitant de la beauté paisible de la nuit, qui venait après tant d’autres, si terribles, des milliers, des centaines de milliers de créatures affamées du Wild sortaient de leurs retraites pour quérir une nourriture. Sur dix-huit cents milles de l’est à l’ouest, sur un millier de milles du sud au nord, des légions d’êtres efflanqués, au ventre plat, se mettaient en chasse, dans la nuit claire.

L’instinct disait à Kazan et à Louve Grise que cette grande chasse de la création était commencée, et pas un instant ils ne cessèrent de monter la garde. Tapis sous un buisson, ils observaient, Louve Grise léchant amoureusement la tête de Kazan.

Soudain, ils tressaillirent et leurs muscles se raidirent. Quelque chose de vivant avait passé près d’eux, quelque chose que Kazan n’avait pu voir, que Louve Grise n’avait pu entendre, mais qu’ils avaient faiblement perçu dans l’air.

C’était un gros hibou blanc qui, mystérieux comme une ombre, impalpable et silencieux comme un flocon de neige, était descendu dans l’atmosphère.

Kazan aperçut l’être ailé qui s’était installé sur une des épaules du vieil élan. Rapide comme l’éclair, il sortit de son buisson, suivi de Louve Grise, et, avec un grondement de colère, bondit vers le voleur, les mâchoires béantes. Mais sa gueule se referma sur le vide. Son bond l’avait porté trop loin et, quand il se retourna, le hibou s’était envolé.

Il fit le tour de l’élan, le poil en brosse, les yeux dilatés et menaçants, grondant et grognant vers l’air paisible. Ses mâchoires claquaient vers un ennemi invisible et il s’assit sur son derrière, en face de la piste sanglante qu’en venant mourir ici l’élan avait tracée dans la forêt. Son instinct lui disait que c’était par là que les maraudeurs surviendraient.

Les petites hermines, aux mouvements vifs, qui partout, cette nuit-là, trottaient et sautillaient à la ronde, au clair de lune, pareilles à des rats blancs, découvrirent les premières le long ruban rouge qui se déroulait sur la neige. Féroces et avides de sang, elles le suivirent, en bonds souples et rapides.

Un renard, de son côté, avait, à un quart de mille, flairé l’odeur de la chair fraîche, que lui apportait le vent. Et il arrivait, lui aussi. Sortant d’un trou profond, creusé au centre d’un arbre mort, un chat-pêcheur, au ventre vide, aux petits yeux ronds, semblables à des grains de chapelet, se mit également en route, sur le ruban cramoisi.

Comme il était le plus proche, c’est lui qui se présenta tout d’abord. Kazan fonça vers lui. Il y eut une volée de coups de griffes, un grognement, des cris mutuels de douleur, et le chat-pêcheur oublia sa faim dans la fuite. Kazan s’en revint vers Louve Grise, le museau lacéré et saignant. Elle le lui lécha, tandis qu’il demeurait les oreilles raides et aux écoutes.

Le renard avait entendu les bruits du conflit. Comme il n’est pas, de sa nature, un lutteur bien vaillant, mais un simple escarpe, qui aime à tuer par derrière et sans risques, il fit demi-tour et s’en alla quérir une autre proie. Il rencontra un hibou posé sur le sol et, ayant sauté dessus, dut se contenter d’un peu de chair sous une masse volumineuse de plumes.

Kazan, par contre, fut impuissant à arrêter l’invasion des hermines, ces petits outlaws blancs du Wilderness. Elles auraient glissé entre les pieds même d’un homme, pour parvenir, comme elles le voulaient, à la viande et au sang du vieil élan.

Sauvagement Kazan les pourchassait, de droite et de gauche. Mais, dans la clarté lunaire, elles semblaient plutôt des lueurs fugitives que des êtres vivants. Plus rapides que lui dans leurs mouvements, elles lui échappaient toujours. Elles creusaient des galeries dans la neige, jusque sous le ventre de l’élan, qu’elles rongeaient, et s’y gorgeaient tout à leur aise. Exaspéré, Kazan mordait à tort et à travers, et avait de la neige plein la gueule.

Placidement, Louve Grise, assise sur son derrière, le laissait faire. Elle savait qu’il n’y avait rien à tenter avec les petites hermines et elle jugeait superflu de s’en tourmenter autrement. Kazan finit par le comprendre, lui aussi, et s’en vint la retrouver, haletant et soufflant.

Une partie de la nuit s’écoula sans incident. De temps à autre seulement, on entendait le hurlement lointain d’un loup, ou, ponctuant le silence funèbre, le hululement du hibou blanc que Kazan avait chassé et qui, du sapin sur lequel il était perché, susurrait sa protestation.

La lune était au zénith, au-dessus de la clairière, lorsque Louve Grise commença à s’agiter. Face à la piste sanglante, elle gronda, pour avertir Kazan.

Si féroce était son grondement que son compagnon ne se souvenait pas d’en avoir entendu un pareil depuis le jour du tragique combat sur le Sun Rock, où Louve Grise avait perdu la vue sous les griffes du lynx. Kazan ne douta point qu’un gros chat gris ne fût en route sur la piste rouge et il flaira l’air, en découvrant ses crocs et en se préparant à la bataille.

Mais alors, à un mille environ, un cri sauvage éclata, lancé à pleine gorge.

Ce cri était celui du fils véritable du Grand Désert Blanc: le loup.

Kazan et Louve Grise se tenaient épaule contre épaule. Ce cri n’était pas pour eux une menace. C’était la clameur de la faim et l’appel de leurs frères.

Un changement s’opéra dans leur esprit. Par delà le renard, le chat-pêcheur et les petites hermines blanches, par delà toutes les autres bêtes du Wild, la horde farouche avait droit commun à la pâture. Au-dessus de tout, existait la Fraternité du Loup.

Louve Grise se rassit sur son derrière et, comme un coup de clairon, lança à ses frères du Wilderness l’appel triomphant, qui leur annonçait qu’au bout de la piste rouge un vaste festin leur était servi.

Et le gros chat gris qui rôdait autour de la clairière, en entendant la double clameur, s’effraya. Il s’éloigna en rampant, l’oreille basse, et se perdit dans la vaste forêt que baignait la lune.

XVII

POUR L’AMOUR DE LA LOUVE

Assis sur leur derrière, Kazan et Louve Grise attendirent.

Cinq minutes s’écoulèrent, puis dix, puis quinze. Louve Grise commençait à s’inquiéter. Aucun cri n’avait répondu à son appel. Elle jeta à nouveau son hurlement sonore et, tandis que Kazan frissonnait à son côté, elle interrogea le silence. Pourquoi la horde ne lui avait-elle point donné la lointaine réplique coutumière?

Mais, presque en même temps, ses narines se dilatèrent. Ceux qu’elle appelait étaient là.

Kazan vit une forme qui se dessinait dans un rayon de lune, à l’extrémité de la clairière. Puis une seconde suivit, puis une autre encore, jusqu’à ce qu’il y en eût cinq, qui s’avançaient la tête baissée, en flairant la piste rouge.

Elles s’arrêtèrent à une soixantaine de yards et demeurèrent immobiles.

Alors, chose étrange, Kazan vit Louve Grise qui reculait. Il la vit rabattre ses oreilles et découvrir ses crocs, et entendit rouler dans sa gorge un grondement hostile.

Pourquoi cela? Pourquoi se mettait-elle ainsi sur la défensive, maintenant qu’elle était en présence de ses frères de race, qu’elle-même avait appelés à la curée?

Sans se soucier de ses avertissements, il s’avança, à pas légers, la tête haute, l’échine hérissée, vers les nouveaux arrivants. Son flair, au contraire de celui de Louve Grise, lui enseignait pour eux la sympathie.

Il s’arrêta à une vingtaine de pas du petit groupe, qui s’était accroupi dans la neige.

Le panache de sa queue commença à s’agiter, tandis qu’une des bêtes s’était levée d’un bond et s’approchait de lui. Les autres firent de même et, l’instant d’après, Kazan était au milieu du groupe. On se flairait et se reflairait mutuellement, avec tous les signes évidents de la satisfaction. Les nouveaux venus n’étaient pas des loups. C’étaient des chiens.

En quelque cabane isolée de la solitude glacée, leur maître était mort. Alors ils étaient partis dans le Wild.

Ils portaient encore les marques des harnais de traîneaux auxquels ils avaient été attachés. Autour de leurs cous étaient des colliers en peau d’élan. Sur leurs flancs pelés, les poils étaient ras et usés, et l’un d’eux traînait encore après lui un trait de trois pieds de long. A demi claqués de faim, ils étaient maigres sinistrement. Leurs yeux luisaient, rougeâtres, dans leurs orbites creuses.

Aimablement, Kazan trotta devant eux et les amena devant le corps du vieil élan. Puis il alla rejoindre Louve Grise et, tout fier et satisfait, s’assit près d’elle, en écoutant la mastication des mâchoires des pauvres bougres qui festoyaient. Et, comme Louve Grise semblait toujours inquiète, il lui donna, de la langue, une rapide caresse, afin de l’assurer que tout allait bien.

Leur repas terminé, les chiens s’en vinrent vers Kazan et vers Louve Grise, afin de nouer plus ample connaissance. La louve aveugle parut surtout les intéresser, et ils la reniflèrent sur toutes ses faces. Cette familiarité déplut à Kazan, qui commença à surveiller de près ces effrontés.

Un des chiens était surtout formidable. C’était celui qui traînait après lui le trait brisé. Il approcha son nez de celui de Louve Grise et l’en toucha, Kazan jeta, en signe d’avertissement, un cri strident. Le chien recula et, tous deux, par-dessus la tête de la louve aveugle, se montrèrent les crocs. C’était le Défi du Mâle.

Le gros husky était le chef de la bande. Nul autre chien n’avait jamais osé lui résister. Il s’attendait à ce que Kazan, comme les autres, tremblât devant lui et se sauvât, la queue basse.

Il parut étonné de voir qu’il n’en était rien. Kazan, au contraire, était prêt à bondir par-dessus la louve et à engager immédiatement le combat. Le gros husky s’éloigna, grognant et grondant, et déchargea sa colère sur un de ses camarades, qu’il mordit férocement au flanc.

Louve Grise, sans qu’elle en fît rien voir, avait bien compris ce qui se passait. Elle se serra tout contre Kazan, le caressa et tenta de lui persuader qu’ils devaient tous deux s’éloigner. Elle savait, en effet, que pour être différé, le combat n’en était pas moins fatal et elle tremblait pour son compagnon.

La réponse de Kazan fut un roulement de tonnerre qui gronda dans sa gorge. Il lécha les yeux aveugles de Louve Grise et se coucha près d’elle, face à face avec les chiens étrangers.

La lune baissait au ciel et elle finit par disparaître à l’ouest, derrière le faîte des sapins. Puis ce fut au tour des étoiles de pâlir et de s’évanouir peu à peu, pour faire place à l’aube grise et froide du Northland.

Dans cette aube, Kazan vit le gros husky se lever du trou qu’il s’était creusé dans la neige et se diriger vers ce qui restait du corps du vieil élan.

Il fut aussitôt sur ses pattes et s’avança, lui aussi, vers le corps déchiqueté, la tête basse, l’échine hérissée.

Le gros husky fit mine de s’éloigner de quelques pas et de céder la place à Kazan. Celui-ci s’attaqua à la chair gelée. Il n’avait pas faim. Mais il prétendait montrer ainsi son droit à cette chair, son droit qui primait tout autre.

Tandis qu’il était à mordre dans le cou de l’élan et paraissait en oublier Louve Grise, le husky, se glissant en arrière, muet comme une ombre, s’en fut vers la louve et recommença à lui renifler tout le corps. Puis, incapable de se taire plus longtemps dans l’ardeur de son rut, il émit à l’adresse de Louve Grise un gémissement doux, qui lui disait sa passion, l’exigence de la nature et du Wild, et qui l’invitait à s’y soumettre. Louve Grise répondit en enfonçant profondément ses crocs dans l’épaule du galant.

Une traînée grise, silencieuse et terrible, passa dans le demi-jour de l’aurore. C’était Kazan qui bondissait. Sans un grognement, sans un cri, il fut sur le husky et, l’instant d’après, tous deux étaient aux prises, en un duel sans merci. Les quatre autres chiens accoururent et se tinrent immobiles à une douzaine de pas des deux champions, dans l’attente du résultat de la bataille. Louve Grise demeurait couchée sur le sol.

Ce fut un bref et forcené combat.

Une rage et une haine égales animaient le husky géant et le chien-loup. Chacun d’eux, alternativement, avait sa prise sur l’autre. C’était tantôt l’un et tantôt l’autre qui était debout ou roulait par terre. Si prestement se déroulaient les phases du combat que les quatre chiens spectateurs n’y pouvaient rien reconnaître. Dès qu’ils voyaient Kazan ou le husky renversé sur le dos, ils frémissaient du désir de se jeter sur lui, comme c’était l’usage, pour le mettre en pièces. Mais ils hésitaient et renonçaient, apeurés, tellement la décision finale apparaissait incertaine.

Jamais le gros husky n’avait été vaincu, en aucune bataille. De ses ancêtres danois il avait hérité une masse formidable et une mâchoire capable de broyer dans son étreinte la tête d’un chien ordinaire. Mais en Kazan il trouvait à la fois le chien et le loup, leurs divers modes de combat, et ce qu’il y avait de meilleur dans l’une et dans l’autre race. Tous deux, enfin, s’étaient refait des forces sur la chair du vieil élan.

Ils s’étaient mutuellement empoignés, et solidement, Kazan tenant le husky par l’épaule, le husky tenant Kazan par la gorge et y cherchant la veine jugulaire. Puis, ensemble, ils se lâchèrent et se dégagèrent, pour une attaque nouvelle. Les quatre chiens s’avancèrent légèrement, vigilants, l’œil fixe et la gueule ouverte, dans l’attente du dénouement.

Recourant à sa tactique favorite, Kazan se mit à tourner en rond autour de son adversaire, comme il avait fait, avec Louve Grise, autour du vieil élan. Le husky parut tout décontenancé. Il pivotait péniblement sur lui-même, les oreilles rabattues, et boitant sur son épaule brisée.

Toute la prudence de Kazan lui était revenue et, quoiqu’il saignât abondamment, il avait repris sa sagesse et sa maîtrise de lui. Cinq fois il décrivit autour du gros husky son cercle fatal. Puis, soudain, comme part un coup de feu, il s’élança de côté sur son ennemi, de tout son poids, pour le renverser.

Le choc fut si violent que le husky en culbuta, les quatre pattes en l’air. Et déjà les quatre chiens, qui composaient l’impitoyable tribunal de mort, étaient sur lui.

Toute la haine accumulée en eux durant des semaines et des mois, contre le chef arrogant, aux longs crocs, qui les avait tyrannisés sous le harnais, se donna libre cours et, en un clin d’œil, il fut mis en lambeaux.

Kazan vint fièrement se camper aux côtés de Louve Grise, qui l’avait laissé combattre seul. Avec un petit pleurnichement joyeux, elle posa câlinement sa tête sur le cou du triomphateur. C’était la seconde fois que, pour l’amour d’elle, Kazan avait affronté le mortel combat. Deux fois il avait vaincu.

Et son âme--si elle avait une âme--en exulta vers le ciel gris et froid, tandis que, levant ses yeux aveugles vers l’invisible aurore, elle écoutait craquer, sous la dent des quatre chiens, la chair et les os de l’ennemi que son seigneur et maître avait abattu.

XVIII

LE CARNAVAL DU WILD

Durant trois jours et trois nuits, Kazan et Louve Grise vécurent sur la chair gelée du vieil élan, montant la garde auprès de lui, en compagnie des quatre chiens qui avaient immédiatement reconnu Kazan pour leur chef.

Louve Grise ne se souciait guère de cette société. Elle aurait préféré être seule avec son compagnon et, plusieurs fois, elle tenta de l’attirer à sa suite, dans la forêt. Mais, chez les animaux comme chez les gens, l’orgueil est grand de dominer et ce n’était pas sans plaisir que Kazan avait retrouvé son ancienne dignité et le temps oublié où il commandait aux chiens de traîneau.

La température, cependant, s’adoucissait de plus en plus et la chasse coutumière allait redevenir possible.