Part 7
Aujourd’hui, il me dit que sa prière est tiède et distraite, et que je l’aide devant Dieu. Assurément je le ferai, car son âme m’est chère, et cette âme est souffrante et me porte pitié. Je lui verserai donc le baume de la prière qui, tout loin que je suis, lui arrivera par le ciel. Je le crois du moins: admirable foi qui me donne l’espérance de consoler un affligé! C’est de ce côté-là encore que cette correspondance me plaît: faire du bien est si doux! consoler qui pleure est divin. Jésus le fit sur la terre, et c’est de lui que je l’apprends. Oui, mon ami, c’est de la croix que viennent ces pensées que ton ami trouve si douces, si _inénarrablement_ tendres. Rien n’est de moi. Je sens mon aridité, mais que Dieu, quand il veut, fait couler un océan sur ce fond de sable. Il est ainsi de tant d’âmes simples desquelles sortent d’admirables choses, parce qu’elles sont en rapport direct avec Dieu, sans science et sans orgueil. Aussi, je perds le goût des livres; je me dis: que m’apprennent-ils que je ne sache un jour au ciel? que Dieu soit mon maître et mon étude! Je fais ainsi et m’en trouve bien; je lis peu, je sors peu, je me refoule à l’intérieur. Là se dit, se fait, se sent, se passe bien des choses. Oh! si tu les voyais! mais que sert de les faire voir? Dieu seul doit pénétrer dans le sanctuaire de l’âme. Mon âme aujourd’hui abonde de prière et de poésie. J’admire comme ces deux sources coulent ensemble en moi et en d’autres.
L’aveugle prie et chante en son chemin, le soldat sur le champ de guerre, le nautonier sur les mers, le poëte sur sa lyre, le prêtre à l’autel; l’enfant qui commence à parler, le solitaire dans sa cellule, les anges au ciel, les saints par toute la terre, tous prient et chantent; il n’y a que les morts qui ne chantent pas, qui ne prient pas: pauvres morts!
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Le 28.--Saint-Augustin aujourd’hui: un saint que j’aime tant parce qu’il a tant aimé. Je porte d’ailleurs son nom, et je l’ai supplié de me donner aussi un peu de son âme. La belle âme, et comme elle se peint divinement dans ses _Confessions_! A chaque mot de ce livre, on sent l’amour de Dieu qui vous pénètre goutte à goutte le cœur, si dur qu’il soit. Que n’ai-je une mémoire à tout retenir! mais par malheur je l’ai si fugitive, qu’autant vaudrait ne rien lire; il n’en était pas de même jadis. C’est que je décline et que mes facultés baissent, excepté celle d’aimer. L’amour, c’est l’âme qui ne meurt pas, qui va croissant, montant comme la flamme. Je tiens une lettre de Louise, de ma belle amie, de celle qui me dit toujours qu’elle m’aime. Cette lettre est courte, de trois pages seulement, parce qu’elle était pressée, toute à sa sœur la comtesse qui venait d’arriver. C’est dans ses bras que Louise me dit le tendre _memento_ qui me suffit bien aujourd’hui, C’est l’abbé de Bayne d’Alos qui me l’a apportée, venant de Rayssac.
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Le 29.--Beau ciel, beau soleil, beau jour. C’est de quoi se réjouir, car le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C’en est bien un, qu’une belle nature, un air pur, un ciel radieux! petites images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu! J’irai ce soir à Cahuzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m’occuper de mon âme et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours. Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le cœur dans la connaissance de Dieu et de lui-même. N’y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples? et ses disciples le faisaient. Je le veux faire aussi à l’école de Jésus pour apprendre à devenir sage, d’une sagesse chrétienne.
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Le 31.--Je passai la journée d’hier à Cahuzac, et quelques heures seule dans la maison de notre grand’mère. Je me mis d’abord à genoux sur un prie-Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge; je vis son lit _vide_; je passai partout où elle avait passé, et je me souvins de ces lignes de Bossuet: «Dans un moment on passera où j’étais, et l’on ne m’y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, diras-tu, et de tout cela il ne reste plus que mon tombeau où l’on dira que je suis, et je _n’y serai pas_.» Oh! quelle idée de notre néant dans cette absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussière dans les souterrains de la mort! Demain, je change et vais à Cahuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques, aussi je veux les marquer et prendre mon journal. Je vais écrire à Antoinette, mon amie l’ange.
Il y a quelques heures de cela. Voilà que j’ai écrit à Antoinette et à Irène, et pourtant je n’avais rien, presque rien à leur dire. Ma vie fournit peu et le Cayla aussi, parce que tout y est tranquille. Mais les communications du cœur sont douces et je m’y laisse aller aisément. Cela d’ailleurs me fait du bien et me décharge l’âme du triste. Quand une eau coule, elle s’en va avec l’écume et se clarifie en chemin. Mon chemin à moi, c’est Dieu ou un ami, mais Dieu surtout. Là je me creuse un lit et m’y trouve calme.
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Le 1er septembre.--M’y voici à Cahuzac, dans une autre chambrette, accoudée sur une petite table où j’écris. Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veulent répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J’ai parfois l’idée que tu y trouveras quelque charme, et cette idée me sourit et me fait continuer; sans cela mon cœur resterait fermé bien souvent, par indolence ou par indifférence pour tout ce qui vient de moi.
J’ai quelquefois des joies d’enfant, comme celle de venir pour quelques jours ici. Tu ne saurais croire combien je suis venue gaiement prendre possession de cette maison déserte. C’est que là, vois-tu, je me trouve seule, tout à fait seule, dans un lieu qui prête à la réflexion. J’entends passer les passants sans me détourner du tout; je suis au pied de l’église, j’entends jusqu’à la dernière vibration de la cloche qui sonne midi ou l’Angelus, et j’écoute cela comme une harpe. Puis je vais prier quand je veux, me confesser de même: en voilà assez pour quelques jours de bonheur, d’un bonheur _à moi_. Papa me viendra voir cette après-midi. J’ai plaisir à cette visite, comme si nous étions séparés depuis longtemps.
Le diable m’a tentée tout à l’heure dans un petit cabinet où j’ai fait trouvaille de romans. Lis-en un mot, me disais-je, voyons celui-ci, voyons celui-là; mais les titres m’ont fort déplu. Ce sont des _Lettres galantes d’une religieuse_, la _Confession générale d’un chevalier galant_ et autres histoires de bonne odeur. Fi donc, que j’aille lire cela! Je n’en suis plus tentée maintenant et vais seulement changer ces livres de cabinet ou plutôt les jeter au feu.
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Le 22.--Depuis le jour où je revins de Cahuzac, mon confident dormait dans un coin, et il y dormirait encore, si ce n’était le 22 septembre, jour de Saint-Maurice, jour de ta fête, qui m’a donné un peu de joie et rouvert le cœur au plaisir d’écrire et de laisser ici un souvenir. Je me souviens que l’an dernier, à pareil jour, je t’écrivais aussi et te parlais de ta fête. J’étais contente, je voyais _aujourd’hui_ et toi, espérant t’embrasser à la Saint-Maurice, et te voilà à cent lieues. Mon Dieu, que nous comptons mal et qu’il faut compter peu dans la vie!
M. le curé et sa sœur sont venus faire ta fête et boire à ta santé. Mais ce qui vaut mieux, c’est que M. le curé s’est souvenu de toi à la messe et que Françoise a prié pour toi aussi. Que saint Maurice te protége et te rende fort dans les combats de la vie! Me rapporteras-tu son image que je t’ai donnée?
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Le 27[16].--...
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[16] Ici, toute une page effacée.
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Le[17].--Que les lacunes de ce journal ne te surprennent pas, ni même un abandon entier: je ne tiens que peu à écrire ce qui passe, quelquefois pas du tout, à moins que la pensée de te faire plaisir ne me vienne. Quelquefois elle vient me donner la plume et me dicte sans fin. Mais, mon ami, me liras-tu jamais? Sera-ce bon pour toi de me voir ainsi jusqu’au fond de l’âme? Cette pensée me retient et fait que je ne dis pas grand’chose ou que je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd’hui, un dimanche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte Thérèse, mon âme s’est trouvée calme. Alors j’ai cru que je ne te serais pas nuisible, et je me livre de nouveau au charme de l’épanchement. Ne parlons pas du passé, laissons en blanc.
[17] Sans date.
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[Le 19 novembre].--Aujourd’hui 19 novembre, j’ai retrouvé mon pauvre cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j’ai eu la pensée de le reprendre et de continuer d’écrire. Cette écriture me fait du bien, me distrait dans ma solitude; mais je l’ai délaissée souvent et je la délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd’hui, et, demain, nous verrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes oiseaux que j’aimais, je les oublie; tout cela m’occupait le cœur et la tête, et maintenant... Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas heureuse depuis ce renoncement aux affections de ma vie. Ne sont-elles pas assez innocentes pour pouvoir me les permettre toutes? Mon Dieu, les solitaires de la Thébaïde ne s’occupaient pas autrement. Je les vois travailler, lire, prier, écrire; les uns chanter, d’autres faire des nattes et des paniers: tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à chacun son ouvrage. Je lui offre ainsi mes journées et tout ce qui les va remplir soit de travail ou de prières, soit d’écriture ou de pensées, soit aussi ce petit cahier que je veux aussi voir béni.
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[Sans date].--J’ai passé la journée dans une solitude complète, seule, toute seule; papa est à la foire de Cordes, Éran à un dîner au presbytère, Mimi à Gaillac. Ils sont tous dispersés, et moi j’ai beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui, hélas! arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas m’arrêter à des pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à l’âme comme les nuages aux yeux.
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Le 30 [novembre].--Eh! mon Dieu, encore des larmes! On a beau ne vouloir pas s’affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perte. Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous aimait. Oh! sans doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a bien souffert. Sa patience était admirable durant sa vie de douleurs et tout à l’heure dans ses dernières épreuves. Mimi que j’attendais n’a pu venir; elle est restée près du malade, l’a assisté, exhorté dans ses derniers moments, lui parlant du ciel. Oh! que Mimi sait dire ces choses, et que je voudrais l’avoir à côté de moi quand je mourrai! Papa est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morts. Avec cet accompagnement il ferait bon prier, bon écrire, mais qu’écrirais-je? Un peu de sommeil vaudra mieux. Le repos du corps passe à l’âme. Je vais donc au lit après un _de profundis_ pour le mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu’il te donne une bonne nuit! Je ne m’endors jamais sans m’occuper de ton sommeil. Qui sait, me dis-je, si Maurice est aussi bien qu’il le serait ici, où je lui ferais faire son lit? Qui sait s’il n’a pas froid? Qui sait?... Et mille autres tendresses trop tendres.
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Le 1er décembre.--Je pense à la tombe qui s’ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu’à ce que Dieu les ravive. C’est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d’arriver à la floraison; mais alors que nous serons heureux de vivre et même d’avoir vécu! L’immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant. C’est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu’importe pour le chrétien? A travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu’il rencontre ne peut guère l’en détourner. Crois-tu que si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m’arrêtassent?
Me voici au soir d’une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la clarté d’une petite lampe, ma seule compagne de nuit. Sans le malheur arrivé à Gaillac, j’aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.
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Le 2.--Rien d’intéressant que la venue d’un petit chien qui doit remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l’aime et je lui cherche un nom. Ce serait Polydor, en souvenir du chien de La Chênaie; mais pour un chien de berger, c’est un nom de luxe: mieux vaut Bataille pour le combattant du troupeau.
L’air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps et un peu de soleil visite ma chambrette. Je l’aime ainsi et m’y plais comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu’elle est. C’est que j’en fais ce que je veux, un salon, une église, une académie. J’y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon: une foule d’esprits m’entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l’Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l’ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs. Mais non, je n’y tiendrais pas longtemps: au moindre bruit de lettres ou de nouvelles, j’en sortirais pour aller lire ou écouter, aujourd’hui surtout que j’attends quelque chose de Mimi et de toi. Tu me négliges, voilà un mois et plus que tu ne m’as écrit. La journée me semblera longue: pour la couper, je vais écrire à Louise. J’ai reçu d’elle deux lettres, deux trésors, deux petites merveilles d’esprit et de tendresse. Oh! quelles lettres! c’est pour moi toutes ces choses rares, et je me sens triste avec cela! Que te faut-il donc, pauvre cœur?
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Le 3.--Une lettre de Mimi! Que de bonheur porte une lettre et que de charme à entendre ceux qui sont éloignés de nous et qu’on ne peut voir de longtemps! Cette voix du cœur les rapproche et semble vous dire: Ils sont là; dans ces pages, voyez leur âme et leur amour, voyez leurs pensées, leurs actions; tout leur être est là contenu, l’enveloppe seule vous manque. Et cela console fort de l’absence. Je voudrais bien, si tu lis jamais ceci, te _persuader_ du plaisir si profond que j’ai de tes lettres, et du chagrin pareil quand elles me manquent. Sans doute tu m’écriras plus souvent à l’avenir.
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Le 4.--Lettre de Mimi, lettre de Louise, arrivée de Paul, bonheur, bonheur, bonheur! Je n’ai pas le temps d’écrire.
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Le 5.--Dans la journée, dans quelques heures je serai à Gaillac, loin d’ici, loin de papa, loin de ma chambrette, loin de tout ce qui fait ma vie. Pas un moment pour écrire. Avec quel regret je m’éloigne! mais je vais joindre Mimi pour un jour, ce qui me console.
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Le veux-tu, mon ami, ce cahier écrit depuis deux ans? Il est vieux, mais les choses du cœur sont éternelles. Le temps n’y fait rien, ce me semble. Je te livre donc celles-ci, après quelques traits de plume, quelques lignes effacées. Quand on revient sur le passé, on efface. On y trouve tant d’erreurs! Nous disions même des folies, avec toi, un jour en nous promenant.
III
1836.
Je change le format de mon Journal pour le rendre plus commode pour ma poche où je le mettrai dans mes courses. De la sorte, nous y verrons tout ce que je verrai quand je sors, quand je vais dans le monde ou à la campagne. Je vois, j’entends, je sens, je pense alors mille choses qui me plaisent, me déplaisent, m’étonnent, que je voudrais fixer quelque part. Ce me serait utile pour voir un peu ce que je suis quand je me trouve hors de chez moi, quand je me mêle au monde, à ses discours, à ses fêtes et à tout ce qui ne m’est pas d’habitude. Il se passe alors en moi quelque chose de nouveau; des pensées, des sentiments inconnus me viennent, et je sens que je ne suis pas comme les autres, ni comme je suis ici. Cet état, je l’aperçois quand je m’y trouve, mais sans trop y regarder, et il serait bon cependant de voir où cela me mène. Je reviendrai là-dessus: quant à présent, j’ai mieux à faire encore que d’écrire, je vais prier. Oh! que j’aime la prière!
Je voudrais que tout le monde sût prier; je voudrais que les enfants et ceux qui sont vieux, les pauvres, les affligés, les malades de corps et d’âme, que tout ce qui vit et souffre pût sentir le baume de la prière. Mais, je ne sais pas parler de ces choses. Ce qu’il y aurait à dire est ineffable.
Notre nouveau curé nous est venu voir aujourd’hui. C’est un homme doux, riant, qui porte sur sa physionomie l’empreinte d’une belle âme. Je lui crois de l’esprit, mais il n’en montre pas; sa conversation est des plus ordinaires, sans trait, sans saillies, passant tout bonnement d’une chose à l’autre. Je remarque seulement qu’il répond juste et parle à propos. C’est le simple pasteur des âmes simples, tout plein de Dieu, et rien de plus.
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Le 11 [mars].--J’ai une grande joie au cœur aujourd’hui: Éran est allé se confesser. J’espère beaucoup de cette confession avec ce doux curé qui sait si bien parler de la miséricorde de Dieu. C’est encore aujourd’hui la naissance de papa.
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Le 12.--J’admirais tout à l’heure un petit paysage de ma chambrette qu’enluminait le soleil levant. Que c’était joli! Jamais je n’ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, à travers des arbres en peinture. C’était diaphane, transparent; c’était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le _beau_ pour tout le monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plaît, quoiqu’il me distraie un peu. Je m’arrête pour écouter; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l’entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J’ai ce bonheur que n’ont pas les oiseaux. Il n’est que neuf heures et j’ai déjà passé par l’heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L’heureux, c’est le soleil, l’air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimi, qui est à Gaillac, où elle me parle de Mme Vialar, qui t’a vu, et d’autres choses riantes. Mais voilà que j’apprends parmi tout cela le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh! que je le regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon cœur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d’abandon! Je suis triste d’une tristesse intérieure qui fait pleurer l’âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au grand sacrifice? C’est en ceci surtout que je regrette M. Bories. Il connaît ce que Dieu m’a mis au cœur, j’avais besoin de sa force pour le suivre. Notre nouveau curé ne peut le remplacer: il est si jeune! puis il paraît si inexpérimenté, si indécis! Il faut être ferme pour tirer une âme du milieu du monde et la soutenir contre les assauts de la chair et du sang! Il est samedi, c’est un jour de pèlerinage à Cahuzac; je vais y aller; peut-être en reviendrai-je plus tranquille. Dieu m’a toujours donné quelque chose de bon là, dans cette chapelle, où j’ai laissé tant de misères.
Je ne me trompais pas en pensant que je reviendrais plus tranquille. M. Bories ne part pas. Que je suis heureuse, et que j’ai rendu grâces à Dieu de cette grâce! C’en est une bien grande pour moi de conserver ce bon père, ce bon guide, ce _choisi_ de Dieu pour mon âme, suivant l’expression de saint François de Sales. Je viens d’écrire cette nouvelle à Mimi. Je ne dirais pas ailleurs ce que je dis ici, on le prendrait mal peut-être, on ne me comprendrait pas; on ne sait pas dans le monde ce que c’est qu’un confesseur: cet homme, ami de l’âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière, cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l’appelant, comme Dieu, notre père, parce qu’en effet la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu’elle aima beaucoup! La confession est une expansion du repentir dans l’amour. C’est une bien douce chose, un grand bonheur pour l’âme chrétienne que la confession, un grand bien, toujours plus grand à mesure que nous le goûtons, et que le cœur du prêtre où nous versons nos larmes ressemble au cœur divin _qui nous a tant aimés_. Voilà ce qui m’attache à M. Bories. Toi, tu me comprendras.
En allant à Cahuzac, j’ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au delà de la Vère. C’est la femme de la complainte du _Rosier_ que je t’ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j’ai vu un grabat d’où s’est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m’a connue. J’ai voulu m’approcher pour lui parler, et j’ai vu de l’eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C’était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux: vivre là! pauvre créature! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu’elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l’a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots; nous avons fait du feu, nous l’avons assise sur un _sélou_, et comme j’étais fatiguée, je me suis mise auprès d’elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n’est plus aisé que d’être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C’est que leur cœur n’a rien qui les empêche d’entendre. Aussi, qu’il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort! L’ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est _heureuse_, et rien n’est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C’est pire cent fois qu’une étable à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m’embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d’un saule qui se trouve devant la porte. Encore y avait-il dessous...
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