Part 8
Le 14.--Une visite d’enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J’aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j’apprêtais le papier. Puis il m’a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c’était; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. _Quès aco qui canto aqui_[18]? Le vent qui soufflait fort à la fenêtre l’étonnait aussi; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j’avais vu le palais d’Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j’ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup; il voulait les avoir et les voir tous à la fois, et sa petite tête tournait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir infini, toute ravie à mon tour de ces charmes de l’enfance. Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures!
[18] Qu’y a-t-il là qui chante ainsi?
Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu’il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m’a regardée, un peu surpris: «Non, m’a-t-il dit, les miennes sont plus jolies.» Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n’ai donc rien obtenu qu’un baiser. Ils sont doux les baisers d’enfant: il me semble qu’un lis s’est posé sur ma joue.
Cette visite a commencé ma journée d’hier. Celle d’aujourd’hui n’a rien de plus aimable; je la laisse en blanc. Tout mon temps s’est passé en occupations, en affairages; ni lecture, ni écriture; journée matérielle. A présent, seule, en repos dans ma chambrette, je lirais, j’écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j’écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n’en avoir aucune en train. En commencer? Non, c’est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu’on ne soit Philomèle; et puis, quand je commencerais quelque chose, demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s’y trouve pas.
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Le 20.--Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d’eau, que je n’en dis rien. Ce n’est pas vraiment la peine d’employer l’encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m’occuper d’autre chose. Mais aussi j’ai besoin d’écrire et d’un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu’à Dieu, et encore j’ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t’étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens-toi que Marie l’Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l’air.
Aujourd’hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me viennent; j’aime celui du ruisseau. Adieu, j’entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh! que la nuit fait venir des pensées sérieuses! Je ne crois pas que le méchant, que l’impie, que l’incrédule soient aussi pervers la nuit que le jour. Un monsieur qui doute de beaucoup de choses m’a dit souvent que, dans la nuit, il croyait toujours à l’enfer. C’est qu’apparemment, dans le jour, les objets extérieurs nous dissipent et distraient l’âme de la vérité. Mais que vais-je dire? J’avais à parler de si douces choses. J’ai reçu ton ruban ce soir, le réseau, la petite boîte, avec la belle épingle et le joli petit billet. Tout cela, je l’ai touché, essayé, examiné, et mis dans le cœur. Merci, merci! Tu veux bien que je dorme, je m’arrache d’ici. Pourquoi dormir au lieu d’écrire?
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Le 22.--Hier s’est passé sans que j’aie pu te rien dire, à force d’occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d’affaires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s’en va du côté qu’il aime. C’est tantôt ici, tantôt là, à Paris, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit l’_Imitation_, qu’on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l’âme, ils la fatiguent, l’ennuient souvent, et c’est alors qu’elle aspire à la solitude. Oh! le bienheureux état où l’on peut s’occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n’occupent que légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m’a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les _oulos_.
Oh! que j’aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une plume! Je t’aurais écrit, je t’aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d’une contrariété? Faisons ma soupe de bonne grâce; les saints souriaient à tout, et l’on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine. Elle y trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois, quand ce ne serait que la vue seule du feu et les petites brûlures qu’on se fait et qui font penser au purgatoire.
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Le 7 avril.--Bien des jours se sont passés depuis que je n’ai rien mis ici: la semaine sainte, la grande fête de Pâques, toutes ces solennités qui tiennent l’âme loin de la terre. Je ne me suis guère arrêtée ici que pour les repas. Le lundi, j’étais à Cahuzac, et le lendemain encore, retenue par la pluie; le mercredi, je le passai à Andillac à faire la chapelle du jeudi-saint avec M. le curé et la petite Virginie.
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Le 11.--Lacune de plusieurs jours. Je me trouve à présent sur une page déchirée, accident qui ne m’empêchera pas d’écrire. Je sais d’ailleurs que pareille chose arrive souvent au papier du cœur. Veux-tu que je te dise pourquoi je mets si peu de suite à mon Journal? C’est que je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou d’occupations. Ceci n’est qu’un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c’est avec le cœur que l’on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je? tant de choses qu’on voit, qu’on touche, qu’on sent, feraient écrire des volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des _Études_, qu’il commence par un fraisier, ce fraisier qu’il décrit avec tant de charme, tant d’esprit, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l’étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre, avec l’air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n’aurais jamais fini si je mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l’épaisseur d’une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume!
Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu’un point sur un _i_. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n’a pas quelque chagrin au cœur? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère? elle va bien vite. Je m’arrête sur son chemin: la voilà hors de la page; comme elle est loin! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller! Nous reverrons-nous? T’ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute! mais peut-être par cela même je t’échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m’arrête à cette pensée: qu’ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu’il aime.
Tous les soirs je lis quelque _Harmonie_ de Lamartine; j’en apprends des morceaux par cœur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi; je me trouve où sont ces _esprits qui balancent les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d’air_...
J’aurai toujours regret de n’avoir pas fait mes _Enfantines_; mais pour cela il m’aurait fallu être tranquille dans ma chambre comme une abeille dans sa ruche. Quelquefois il m’est arrivé de désirer d’être en prison pour me livrer à l’étude et à la poésie. Oh! quelle jouissance d’être sans distractions avec Dieu et avec soi-même, avec ce qu’il y a en nous qui pense, qui sent, qui aime, qui souffre!
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Le 15 mai.--Nous avons M. Bories aujourd’hui, notre curé, les Facieu et quelques autres personnes. Je les laisse au jeu et viens à l’écart te parler un instant de ma journée. C’est de celles que je remarque, qui me charment par un beau ciel et par de doux événements. D’abord, en me levant, j’ai reçu une lettre de notre ami de Bretagne que je croyais mort. Quel plaisir m’ont fait cette écriture, ces expressions de pur attachement, ces expansions d’une âme triste et pieuse! Pauvre ami, dans quel abattement je le vois! Je voudrais le consoler, lui faire du bien. Il me parle de poésie comme d’un baume; il faut que je lui en envoie. Je suis bien occupée, mais le soin des malades passe avant tout. Le bon Dieu bénit cette bonne œuvre. Voyons donc ce qui reste de poésie dans mon âme. Je crains qu’elle ne soit éteinte depuis le temps que je la laisse mourir. Rien que ce pauvre affligé n’était capable de la rallumer. Je sens déjà quelque chose en moi qui renaît, qui va jaillir de mon âme. J’ai pris cette lettre des mains de Pouffé qui m’a paru un de ces nains chargés pour les châteaux de mystérieux messages. Grand merci au bossu, et me voilà dans la côte de Sept-Fonts, lisant ma belle lettre. Puis j’ai fait réflexion sur ces paroles venues des bords de l’Océan dans les bois du Cayla, sur cette âme inconnue parlant à la mienne comme une sœur à une sœur; sur ce qui a amené notre correspondance, sur la Bretagne, sur La Chênaie et son grand solitaire, sur toi, sur la pauvre Marie, sur son tombeau. Là, je me suis arrêtée dans une pieuse pensée: qu’il fallait prier pour elle; et j’ai prié. Puis, en m’en allant, j’ai pris quelques fleurs pour notre autel à la Vierge et écouté le rossignol, toute pénétrée de ces tristesses et de cette riante nature, contraste, hélas! des choses humaines.
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[Sans date.]--En m’occupant de calcul tout à l’heure, j’ai voulu savoir le nombre de mes minutes. C’est effrayant, 168 millions et quelques mille[19]! Déjà tant de temps dans ma vie! J’en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n’accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu’avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S’en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle? s’en trouvera-t-il beaucoup, s’en trouvera-t-il un seul? _Si observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit?_
[19] Elle se trompe, et met un zéro de trop. Mais à quoi bon le remarquer?
Cet examen du temps fait trembler l’âme qui s’y livre, pour si peu qu’elle ait vécu, car Dieu nous jugera autrement que les lis. Je n’ai jamais compris la sécurité de ceux qui ne se donnent d’autre appui qu’une bonne conduite humaine pour se présenter devant Dieu, comme si tous nos devoirs étaient renfermés dans le cercle étroit de ce monde. Être bon père, bon fils, bon citoyen, bon frère, ne suffit pas pour entrer au ciel. Dieu demande d’autres mérites que ces douces vertus du cœur à celui qu’il veut couronner d’une éternité de gloire.
IV
Le 1er mai 1837.--C’est ici, mon ami, que je veux reprendre cette correspondance intime qui nous plaît et qui nous est nécessaire, à toi dans le monde, à moi dans ma solitude. J’ai regret de ne l’avoir pas continuée, à présent que j’ai lu ta lettre où tu me dis pourquoi tu ne m’avais pas répondu. Je craignais de t’ennuyer par les détails de ma vie, et je vois que c’est le contraire. Plus de souci donc là-dessus, plus de doute sur ton amitié ni sur rien de ton cœur si fraternel. J’avais tort: tant mieux, je craignais que ce ne fût toi. En toute joie et liberté reprenons notre causerie, cette causerie secrète, intime, dérobée, qui s’arrête au moindre bruit, au moindre regard. Le cœur n’aime pas d’être entendu dans ses confidences. Tu as raison quand tu dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers; j’en ai bien lu quelque chose à papa, mais non pas tout. Le bon père aurait peut-être quelque souci de ce que je dis, de ce qui me vient parfois dans l’âme; un air triste lui semblerait un chagrin. Cachons-lui ces petits nuages; il n’est pas bon qu’il les voie et qu’il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous leur devons être à peu près ce que les anges sont à Dieu. Entre frères, c’est différent, il y a moins d’égards et plus d’abandon. A toi donc le cours de ma vie et de mon cœur, tel qu’il vient.
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Le 2.--Deux lettres de Louise, jolies, tendres, mais tristes. La pauvre amie est entourée de morts et pleure une voisine, la mère de Mélanie, cette jeune fille dont je t’ai parlé, je crois. C’est cette pauvre montagnarde qu’on a prise des champs pour l’habiller en demoiselle, la faire élever à Toulouse où elle voit les dames de Villèle. Son éducation a bien pris et la demoiselle croît à ravir sur la paysanne. Il y aura deux vies dans sa vie. Je la trouve intéressante, surtout à présent que la pauvre orpheline pleure sa mère et se désole dans ses grands salons de n’avoir pas pu se trouver au chevet du lit de sa pauvre mère. Louise me dit qu’elle ne reviendra pas à Rayssac, où il n’y a plus rien pour elle, et qu’elle entrera au couvent. C’est le lieu des âmes tristes, ou qui sont étrangères au monde, ou qui sont craintives et s’abritent là comme dans un colombier.
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Le 3.--Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes nouvelles dans ce printemps tardif. C’est de quoi dire un mot, mais je te quitte pour des occupations utiles. Ceci n’est que passe-temps: joujou du cœur qu’une plume, pour une femme! Vous autres hommes, c’est différent.
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Le 4.--Rien que la date; je n’ai pu écrire ayant passé la journée à Cahuzac, pauvre endroit qui d’ailleurs laisse peu à dire.
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Le 5.--Pluie, vent froid, ciel d’hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes, c’est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l’état de l’air et des saisons, que, comme une fleur, elle s’épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu’elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.
Pour me distraire, j’ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J’aime l’hymne au rossignol et bien d’autres de ses _Harmonies_, mais que c’est loin de l’effet que me faisaient ses _Méditations_! C’étaient des ravissements, des extases; j’avais seize ans: que c’était beau! Le temps change bien des choses. Le grand poëte ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m’a pas même pu distraire aujourd’hui.
Essayons autre chose, car il ne faut pas garder l’ennui qui ronge l’âme. Je le compare à ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises et des meubles dont j’entends le crac-crac dans ma chambre quand ils travaillent et mettent leur loge en poussière. Que faire donc? il ne m’est pas bon d’écrire, de répandre je ne sais quoi de troublé. Que la vase retombe au fond et puis que l’eau coule, pas plus tôt. Laissons livres et plumes, je sais quelque chose de mieux. Cent fois je l’ai essayé; c’est la prière, la prière qui me calme. Quand, devant Dieu, je dis à mon âme: «Pourquoi êtes vous triste et pourquoi me troublez-vous?» je ne sais quoi lui répond et fait qu’elle s’apaise à peu près comme quand un enfant pleure et qu’il voit sa mère. C’est que la compassion et tendresse divine est toute maternelle pour nous.
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Le 6.--On avait défendu à saint Jean de Damas d’écrire à personne et, pour avoir fait des vers pour un ami, il fut chassé de son couvent. Cela m’a paru bien sévère; mais que de sagesse on y voit, quand, après ses supplications et beaucoup d’humilité, le saint rentre en grâce, qu’on lui ordonne d’écrire et d’employer ses talents à combattre les ennemis de Jésus-Christ! Il fut trouvé assez fort pour entrer en lice alors qu’il s’était dépouillé d’orgueil. Il écrivit contre les iconoclastes. Oh! si tant d’écrivains illustres avaient commencé par une leçon d’humilité, ils n’auraient pas fait tant d’erreurs ni tant de livres. L’orgueil en fait bien éclore; aussi voyons les fruits qu’ils produisent, dans combien d’égarements nous mènent les égarés!
Mais c’est trop étendu pour moi, ce chapitre de la science du mal: j’aime mieux dire que j’ai cousu un drap de lit et que je cousais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion: il va recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différents! peut-être celui de la tombe. Qui sait s’il ne sera pas mon suaire, si ces points que je fais ne seront pas décousus par les vers! Pendant ce temps, papa me contait qu’il avait envoyé à mon insu une pièce de vers à Rayssac, et j’ai vu la lettre où M. de Bayne en parlait et lui disait que c’était bien. Un peu de vanité m’en venait, elle est tombée dans ma couture. A présent je me dis que la pensée de la mort est bonne pour nous préserver du péché. Elle modère la joie, tempère la tristesse, fait regarder comme passé tout ce qui passe. J’ai d’excellentes méditations là-dessus dans un livre que je viens de me procurer, la _Retraite_, du Père Judde. Que j’aime ce livre et que j’ai d’obligation à celui qui me l’a fait connaître!
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Le 7.--Je ne sais quoi vint me détourner hier, lorsque je voulais te parler de ma petite bibliothèque, des livres que j’ai, de ceux que je voudrais avoir. Il me manque sainte Thérèse, ses lettres si spirituellement pieuses. Je les ai vues chez une servante, la pauvre fille! Mais qui sait? peut-être elle les comprend mieux que moi. Les choses saintes sont à la portée du cœur et de toute intelligence pieuse. J’ai remarqué cela bien souvent, et que telle personne qui paraît simple aux yeux du monde, une ignorante, une Rose Dreuille, est infiniment versée dans les choses intellectuelles, dans les choses de Dieu. Je connais bien des gens d’esprit qui sont bêtes: comme deux messieurs qui ne voulaient pas que Dieu fût bon parce qu’il nous donne des lois gênantes, parce qu’il y a un enfer. Ils trouvent absurdes les lois du jeûne, la croyance au péché originel, et bien bête la vénération des images. Pauvres gens! qu’il s’en trouve de ceux qui font les entendus sur ces choses sacrées, saints hiéroglyphes qu’ils lisent sans les comprendre et qu’ils appellent folies!
Nos paysans s’en mêlent; l’un d’eux a cité le concile de Trente à notre curé dans un cas où ce savoir lui seyait mal. Se mêler d’interpréter les conciles et ne pas dire le _Pater_, quelle pitié! Voilà ce que font les lumières dans nos campagnes, les lumières de l’alphabet; car c’est parce qu’il sait lire que le peuple se croit savant. Monté sur l’orgueil, il touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée ce qu’il devrait contempler à genoux. Il veut voir, comprendre, saisir, et marche droit à l’incrédulité. Il faut qu’on lui prouve la foi maintenant, lui qui croyait tout. Ils ont bien perdu, nos paysans, dans leur contact avec les livres, et qu’y ont-ils appris qu’une ignorance de plus, à méconnaître leurs devoirs? Cela fait pitié pour ces pauvres gens. Il vaudrait bien mieux qu’ils ne sussent pas lire, à moins qu’on ne leur apprît en même temps quelles lectures leur sont bonnes. A la montagne, à Rayssac, ils lisent tous, mais c’est le catéchisme, les livres de messe et de piété. Voilà le but des écoles et ce qu’on y devrait enseigner: la religion; faire de bons chrétiens. A Andillac et ailleurs, on apprend à signer et à dire: _qué souy sapian_!
Mais cette digression m’a mené loin de mes livres dont je parlais. Ma collection s’accroît; tantôt une fois et tantôt l’autre, je me procure quelque chose. J’ai rapporté d’Alby le nouveau _Mois de Marie_ de l’abbé Le Guillou, livre suave et doux, tout plein de fleurs de dévotion. J’en lis tous les matins quelque chose. Nous faisons le mois de Marie dans notre chambre devant une belle image de la Vierge, que Françoise a donnée à Mimi. Au-dessus il y a un christ encadré qui nous vient de notre grand’mère, plus haut sainte Thérèse, et puis plus haut le petit tableau de l’Annonciation que tu connais, de sorte que l’œil suit toute une ligne céleste dès qu’il regarde et s’élève: c’est une échelle qui porte au ciel.
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Le 5.--Que te dirai-je à présent? qu’il pleut, que le ciel ne veut pas absolument nous sourire. Mai s’en ira, je le crains, sans soleil, sans fleurs, sans verdure. Nos bois sont comme en hiver, secs et nus. Le rossignol y chante quelquefois d’un air triste, et je le plains de n’avoir pas un abri. C’est un temps de calamité, tout souffre. L’air est malsain, on n’entend parler que de morts et de mourants. La grippe fait bien des ravages. C’est un autre choléra qui décime presque la population à certains endroits. A Toulouse, il est mort jusqu’à soixante personnes par jour. Ici, rien n’arrive ni à nous ni à nos domestiques: heureux que nous sommes, loin des villes et de leur contagion! Si bien des choses nous manquent, celles dont nous jouissons sont bien douces, et j’en bénis Dieu tous les jours; tous les jours, je me trouve heureuse d’avoir des bois, des eaux, des prés, des moutons, des poules qui pondent, de vivre enfin dans mon joli et tranquille Cayla avec une famille qui m’aime. Qu’y a-t-il de plus doux au monde?
Il ne nous manque que toi, cher membre que le corps réclame. Quand t’aurons-nous? Rien ne paraît s’arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous voir. C’est triste, mais résignons-nous à tout ce que Dieu veut ou permet. J’aime beaucoup la Providence qui mène si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements de ce monde. Un jour nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous, mon ami, rapprochons-nous de cœur et de pensée en nous écrivant l’un à l’autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l’âme comme une eau courante emporte son limon.