Journal et fragments

Part 6

Chapter 63,903 wordsPublic domain

Le 23.--Je viens de passer la nuit à t’écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n’est pas la peine d’aller au lit. Oh! si papa le savait!

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Le 24.--Comme elle a passé vite, mon ami, cette nuit passée à t’écrire! l’aurore a paru que je me croyais à minuit; il était trois heures pourtant, et j’avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble qu’un ange me dicte. D’où me peuvent venir, en effet, que d’en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s’emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie. Puisse ma lettre te faire du bien! elle t’arrivera mardi; je l’ai faite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J’étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d’ennui où je te vois! Mais je ne le vois pas, je l’augure d’après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres! Écris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir, que je sache ce que tu souffres et ce qui te fait souffrir. Quelquefois je pense que ce n’est rien qu’un peu de cette humeur noire, que nous avons, et qui rend si triste quand il s’en répand dans le cœur. Il faut s’en purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou bêtes. On ne désire rien de beau ni d’élevé. Je sais quelqu’un qui, dans cet état, n’a d’autre plaisir que de manger, et d’ordinaire c’est une âme qui tient peu aux sens. Cela fait voir combien toute passion nous bestialise. C’en est une que la tristesse, et qui consume, hélas! bien des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu’elle possède. Faut-il remplir un devoir? impossible. Ce sont des hommes tristes; ne leur demandez rien, ni pour Dieu, ni pour eux-mêmes, que ce que leur humeur voudra.

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Le 27.--Dans ma solitude aujourd’hui, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de paperasser, de revoir mes vieux souvenirs, mes écritures, mes pensées de jadis en tout genre. J’en ai vu de bonnes, c’est-à-dire de raisonnables, de pieuses, d’exagérées, de folles, comme celle-ci: «Si j’osais, je demanderais à Dieu pourquoi je suis en ce monde. Qu’y fais-je? Qu’ai-je à y faire? je n’en sais rien. Mes jours s’en vont inutiles, aussi je ne les regrette pas... _Si je pouvais_ me faire du bien ou en faire à quelqu’un, seulement une minute par jour!» Eh! mon Dieu, rien n’est plus facile, je n’avais qu’à prendre un verre d’eau et le donner à un pauvre. Voilà comme la tristesse fait extravaguer et mène à dire: «Pourquoi la vie, puisque la vie m’ennuie? Pourquoi des devoirs, puisqu’ils me pèsent? pourquoi un cœur? pourquoi une âme?» Des pourquoi sans fin; et on ne peut rien, on ne veut rien, on se délaisse, on pleure, on est malheureux, on s’enferme, et le diable qui nous voit seuls, arrive pour nous distraire avec toutes ses séductions. Puis, quand elles sont épuisées, le suicide reste encore. Dieu! quelle fin! quelle folie! et comme elle gagne chaque jour, même dans les campagnes! Un jeune paysan de Bleys, riche et aimé de ses parents, s’est tué de tristesse. Tout l’ennuyait, surtout de vivre. Il était religieux, mais pas assez pour surmonter une passion. Dieu seul nous donne la force et le vouloir dans cette lutte terrible, et, tout faible et petit qu’on soit, avec son aide on tient enfin le géant sous ses genoux; mais pour cela, il faut prier, beaucoup prier, comme nous l’a appris Jésus-Christ, et nous écrier: Notre Père! Ce cri filial touche le cœur de Dieu, et nous obtient toujours quelque chose. Mon ami, je voudrais bien te voir prier comme un bon enfant de Dieu. Que t’en coûterait-il? ton âme est naturellement aimante, et la prière, qu’est-ce autre chose que l’amour, un amour qui se répand de l’âme au dehors, comme l’eau sort de la fontaine? tu comprends cela mieux que moi. M. de La Mennais a dit là-dessus des choses divines qui t’auront pénétré le cœur, si tu as pu les entendre; mais, par malheur, il en a dit d’autres aussi qui, je le crains, auront empêché le bon effet de celles-là. Quel malheur, encore une fois, quel malheur que tu sois sous l’influence de ce génie dévoyé! Pauvre Maurice! ne pensons pas à ces choses.

Mimi m’a écrit; elle est à M***, vieux castel des Villefranche, où Julie demeure avec sa famille. La visite de Mimi lui fait un plaisir bien senti et bien exprimé par ses façons empressées et tendres. Je ne sais plus rien, parce que la voyageuse écrit en arrivant et ne donne qu’un aperçu.

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Le 27.--Je me trompai de date hier, et j’anticipai sur un jour; je me ravise, n’allons pas plus vite que le temps qui marche, hélas! assez vite. Ne voilà-t-il pas déjà la fin du mois, qui finit par un beau vacarme? Au moment où j’écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du château, torrents de pluie comme un déluge. J’écoute tout cela de ma fenêtre inondée, et je n’y puis écrire comme chaque soir. C’est bien dommage, car c’est un charmant pupitre, sur ce tertre du jardin si vert, si joli, si frais, tout parfumé d’acacias.

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Le 28.--Notre ciel d’aujourd’hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s’ouvrent sur des fleurs tombées, d’oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d’orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de triste, de riant que j’aime. Mais, c’est l’Ascension aujourd’hui; laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jésus-Christ où il est entré. Cette fête est bien belle; c’est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.

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Le 29.--Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s’inclinent sous ce déluge; c’est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai. Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme quelqu’un qui plie sous l’adversité. Je les plaignais ou peu s’en faut; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme.

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Le 30.--Toujours, toujours la pluie. C’est un temps à faire de la musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais ne finissent. C’est un jour éternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l’Académie de Berlin, porte-sommeil, assoupissante lecture, qui m’a fait courir dès avoir touché le volume. Juge! je suis tombée sur la _théologie de l’Être_. Vite j’ai fermé, j’ai cru voir un puits, un puits sans eau; le vide obscur m’a toujours fait peur. Il y a cependant des profondeurs qui me plaisent, comme l’_Existence de Dieu_, par Fénelon. J’ai encore présente l’impression que j’eus de cette lecture, qui me fit un plaisir infini, ce qui ne serait pas arrivé si je n’y avais rien compris. Pour sentir, il faut être touché. Je sentis, donc... Je raisonne à la _Salabert_, n’est-ce pas? Quoi qu’il en soit, cette lecture me fut bonne; il me sembla connaître Dieu davantage et par l’esprit et par le cœur, à la façon de Fénelon. Je voudrais bien avoir ses œuvres spirituelles, les lettres de piété surtout où Fénelon est si élevé, si tendre, si aimant. J’ai celles de Bossuet qui font mes délices, les autres font mon envie. Puisque j’en suis à cela, je veux te dire toutes mes fantaisies en fait de livres de piété. Depuis longtemps je me crée une bibliothèque, dont les rayons, hélas! sont toujours vides. La voici: d’abord de saint Augustin, _la Cité de Dieu_, ses méditations, ses sermons, ses soliloques, et autres ouvrages à ma portée; les lettres de saint Jérôme, ses traités d’éducation pour la petite Marcella; les lettres aussi de saint Grégoire de Nazianze; les poésies de saint Paulin, _le Pré spirituel_ de Jean Mose; les écrits de sainte Thérèse, de Louis de Blois, les lettres de saint Bernard, et son opuscule à sa sœur; les écrits de sainte Catherine de Gênes, estimés de Leibniz; saint François de Sales. Je continuerai plus tard mon catalogue; il faut que je dise mon chapelet.

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[Sans date.]--Depuis cette pause, il s’est passé plusieurs jours, plusieurs événements au Cayla, qui m’ont tenue loin de ma chambrette; m’y voici pour une minute où tu verras mes quatre jours, tout ce temps passé sans écrire; mais non: est-ce la peine de marquer mon temps? c’est écrire sur la poussière. Je ne sais pourquoi je me figure que cela te fera plaisir, ce fatras de choses, de jours et de papier.

Mimi est arrivée hier avec Élisa, à qui j’ai cédé ma chambrette. C’est te dire que j’y viens moins, que je lis moins, que je pense moins. Je suis à Élisa, je vais la joindre à la promenade.

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Le 13 juin.--Je retrouve mon cahier abandonné, et j’y mets ce qui m’est venu aujourd’hui: deux beaux livres, l’_Imitation_ de Lamennais, et le _Guide spirituel_ de Louis de Blois. Merci à toi, Maurice, de ce pieux souvenir. Ce nous seront deux reliques pour l’âme et pour le cœur, et nous prierons pour toi chaque fois que nous lirons, Mimi son _Guide_, et moi mon _Imitation_.

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Le 18.--M. le curé sort d’ici et m’a laissé une de tes lettres, qu’il m’a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde. Je lui ai _tremblé_ tout doucement un merci, et, comprenant ce que c’était, je suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Comme j’allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j’allais te voir enfin! Je t’ai vu; mais je ne te connais pas; tu ne m’ouvres que la tête: c’est le cœur, c’est l’âme, c’est l’intime, ce qui fait ta vie, que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser; tu me fais monter, et moi je voulais descendre, te connaître à fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot, faire un tour dans tous les coins et recoins de toi-même. Je ne suis donc pas contente de ce que tu me dis; cependant j’y trouve de quoi bénir Dieu, car je m’attendais à pis. Je te dirai tout cela dans ma lettre, ici c’est inutile; mes réflexions seraient de l’histoire ancienne quand tu les lirais.

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Le 19.--Ne suis-je pas malheureuse? Je voulais écrire une lettre, je l’ai commencée et n’ai pu continuer, faute d’idées. Ma tête est vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule. En attendant l’aiguade, j’admire ma tourterelle qui chante à plein gosier sous ma fenêtre.

Je vais t’écrire à la dérobée, et, pour dépister les curieux qui viennent dans ma chambre, j’aurai deux lettres, une dessus, l’autre dessous, et dès qu’on viendra je n’aurai qu’à tourner les cartes. Ce que je te dis ne serait compris de personne, hormis de Mimi qui est du secret. Papa en aurait de la peine et se tourmenterait sur ton compte. Mieux vaut le tromper et lui laisser croire que c’est à Louise que j’écris, comme je viens de le lui dire. C’est que tout de bon je vais commencer ma double lettre et parler à deux voix. Voyons.

Il passe une noce au chemin de Cordes; tout à l’heure on sonnait de ce côté pour un mort; voilà bien la vie. Je la vois toute dans mon petit tableau.

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Le 12.--Nous avons perdu une de nos pauvres, Annette la boiteuse, celle qui m’avait si fort baisée pour un raisin que je lui donnais. La pauvre fille! j’espère qu’à présent elle prie pour nous dans le ciel. Elle est morte sans y penser, ou plutôt elle y pensait tous les jours, mais elle n’a pas vu venir sa dernière heure.

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Le 17.--Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand’mère. Ce matin, papa est venu de bonne heure dans ma chambre, s’est approché de mon lit et m’a pris la main qu’il a serrée en me disant: «Lève-toi.»--«Pourquoi?» Il m’a serré la main encore: «Lève-toi.»--«Il y a quelque chose, dites?»--«Ma mère...» J’ai compris; je l’avais laissée mourante.

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Le 31.--Ce cahier que je laisse et que je reprends, à quoi servira-t-il si je le continue? Une pensée me vient. Si je meurs avant toi, je te le lègue. Ce sera à peu près tout mon héritage; mais ce legs de cœur aura bien quelque prix pour toi. Je le veux donc enrichir, afin que tu dises: «Ma sœur m’a laissé tout ce qu’elle a pu.» La belle fortune que quelques idées, des larmes, des tristesses dont se compose presque la vie! S’il y vient du meilleur, c’est rare, si rare qu’on s’en enivre, comme je le fais, quand il me vient quelque chose du ciel ou de ceux que j’aime.

Depuis quinze jours, j’ai eu beaucoup de ces jolis moments. Toutes mes amies m’ont écrit au sujet de ma grand’mère, et me disent sur sa mort bien des choses tendres et consolantes; mais Dieu seul peut consoler. Le cœur, quand il est triste, n’a pas assez des secours humains qui plient sous lui, tant il est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d’autres appuis que des roseaux. Oh! que Jésus a bien dit: «Venez à moi, vous tous qui pleurez, vous tous qui êtes accablés.» Ce n’est que là, que dans le sein de Dieu, qu’on peut bien pleurer, bien se décharger. Que nous sommes heureux, nous, chrétiens! Nous n’avons pas de peines que Dieu ne soulage.

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Le 1er août.--Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car elle chantait encore ces jours-ci. Pauvre petite bête! voilà des regrets qu’elle me donne. Je l’aimais, elle était blanche, et chaque matin c’était la première voix que j’entendais sous ma fenêtre, tant l’hiver que l’été. Était-ce plainte ou joie? Je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir à entendre; voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaque jour, perdons-nous quelque jouissance. Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; il me semble qu’elle sera bien là, et que son âme (si âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs. Je crois assez à l’âme des bêtes, et je voudrais même qu’il y eût un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes espèces? Les damner? cela m’embarrasse. L’enfer ne punit que l’injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l’agneau? Il en a besoin; ce besoin, qui ne justifie pas l’homme, justifie la bête, qui n’a pas reçu de loi supérieure à l’instinct. En suivant son instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport à nous seulement; il n’y a pas _vouloir_, c’est-à-dire choix, dans les actions animales, et, par conséquent, ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette cependant le paradis, et qu’il n’y ait pas des colombes au ciel. Mon Dieu, qu’est-ce que je dis là? aurons-nous besoin de rien d’ici-bas, là-haut, pour être heureux?

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Le 2.--La pluie et une de tes lettres. Cette lettre était bien attendue à cause des événements d’ici et de ceux de Paris. Tu avais appris de la famille un projet de mariage et une mort, et tu devais m’apprendre ce que c’est que cette machine infernale qui a éclaté, et ce qui s’en est suivi. Des morts, des calamités, des larmes. Que je te plains d’être sur ce volcan de Paris!

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Le 3.--Rien.

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Le 4.--Ce jour-là, je voulais parler de ta naissance, de ma joie lorsque je l’appris, et comme je m’empressai d’ouvrir ce portemanteau où papa m’avait dit qu’il te portait. Je voulais dire tout cela, et bien d’autres choses du baptême et de ta vie; mais j’ai été triste, affligée, pleurante, et quand je pleure, je n’écris pas, je prie seulement, c’est tout ce que je puis faire; mais voici qu’un peu de sérénité me vient. Dieu m’est venu, puis des livres, et une lettre de Louise, trois choses qui me portent bonheur. J’ai commencé toute triste, et puis j’ai senti presque de la joie et que j’avais Dieu au cœur. O mon ami! si tu savais comme l’âme dans l’affliction se console doucement en Dieu! que de force elle tire de la puissance divine!

Le livre, je voulais dire l’ouvrage qui me fait tant de plaisir, c’est Fénelon que papa m’a acheté. Toute ma vie, j’avais désiré d’avoir ses lettres spirituelles si douces, si célestes, si propres à tout état, à toute position d’âme. Je vais les lire et les mettre dans mon cœur, j’en ferai ma consolation, mon soutien à présent que M. Bories va me manquer, et que mon âme se trouve comme orpheline. J’avais demandé quelque chose à Dieu, et ces lettres ne sont venues; aussi, je les regarde comme un don du ciel. Merci à Dieu et à mon père.

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Le 20.--Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la sainte Vierge, que Louise m’a envoyée pour préservatif du choléra. C’est la médaille qui a fait tant de miracles, dit-on. Ce n’est pas article de foi, mais cela ne fait pas de mal d’y croire. Je crois donc à la sainte médaille comme à l’image sacrée d’une mère, dont la vue peut faire tant de bien. J’aurai toute ma vie sur mon cœur cette sainte relique de la Vierge et de mon amie, et y aurai foi si le choléra vient, mal pour lequel il n’est pas de remède humain; ayons donc recours au miraculeux. On ne compte pas assez sur le ciel, et on tremble. Je ne sais pourquoi, ce choléra qui avance ne me fait rien; je n’y pense pas, si ce n’est pour les prières que l’archevêque a ordonnées. D’où me vient cela? serait-ce indifférence? je ne le voudrais pas; non, je ne voudrais être insensible à rien, pas même à la peste. D’où me vient ma sécurité?

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Le 21.--Voilà un ornement de plus à ma chambrette: sainte Thérèse que j’ai pu enfin faire encadrer; il me tardait d’avoir cette belle sainte devant mes yeux, au-dessus de la table où je fais ma prière, où je lis, où j’écris. Ce me sera une inspiration pour bien prier, pour bien aimer, pour bien souffrir. J’élèverai vers elle mon cœur et mes yeux dans mes prières, dans mes tristesses. Je commence à présent, et lui dis: «Regardez-moi du ciel, bienheureuse sainte Thérèse, regardez-moi, à genoux devant votre image, contemplant les traits d’une amante de Jésus avec un grand désir de les graver en moi. Obtenez-moi la sainte ressemblance, obtenez-moi quelque chose de vous; faites-moi passer votre regard pour chercher Dieu, votre bouche pour le prier, votre cœur pour l’aimer. Que j’obtienne votre force dans l’adversité, votre douceur dans les souffrances, votre constance dans les tentations.» Sainte Thérèse souffrit vingt ans des dégoûts dans la prière sans se rebuter. C’est ce qui m’étonne le plus de ses triomphes. Je suis loin de cette constance; mais je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j’allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour sa fille. Ce fut devant la chapelle du Rosaire, dans l’église de Saint-Pierre, à Gaillac. J’avais treize ans.

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Le 23.--Sans le songe que j’ai fait cette nuit, je n’écrirais pas; mais je t’ai vu, je t’ai embrassé, je t’ai parlé, et tout cela, quoique erreur, il faut que j’en parle, parce que mon cœur en est touché. J’ai tant de regret de ne pas te voir, à présent que les absents reviennent! Raymond est arrivé. Qui sait s’il m’apporte de tes lettres? Je serais bien contente d’avoir quelque chose de particulier, comme tu l’as fait par des occasions semblables. C’est notre signe de vie et de tendresse que cette chère écriture; écrivons-nous donc, écris-moi. Je viens d’envoyer une lettre de neuf pages à Louise. Ce serait long, infini pour tout autre; mais, entre nous, il n’y en a jamais assez. Le cœur, quand il aime, est intarissable. Je voudrais bien t’écrire de la sorte. Voilà un nuage qui passe, si sombre que je vois à peine sur mon papier blanc. Cela me fait souvenir de tant d’idées noires qui passent ainsi sur l’âme parfois.

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Le 24.--La matinée a commencé agréablement par une lettre d’Auguste qui me parle beaucoup de toi; il t’aime, ce bon cousin, cela se voit. Je voudrais bien que le joli projet de voyage s’accomplît, et que moi je fusse du voyage. Oh! venir te voir à Paris!... mais non, ce serait trop joli pour ce monde, n’y pensons pas. J’ai presque l’idée que nous ne devons nous revoir qu’en l’autre: voilà le choléra; sans doute il viendra ici. Je l’attends et dispose mon âme de mon mieux, afin de ne pas mourir à l’improviste, seule chose à craindre, car le malheur n’est pas de quitter la vie. Je ne dis pas ceci dans le sens des dégoûtés de vivre: il y a de saints désirs de la mort qui viennent à l’âme chrétienne. Encore un nuage qui me force de quitter. Le nuage amenait un déluge, le tonnerre, le vent, tout le vacarme d’un orage. Dans ce temps, je courais de çà, de là, pensant à mes poulets; je chauffais une chemise pour ce petit garçon qui nous est arrivé noyé; à présent tout est calme et dans son cours. L’extraordinaire ici dure peu. Mon cousin Fontenilles nous est venu voir; il couchera dans la chambrette, mon cher réduit qui sert à tout: excellent emploi des choses humaines, toutes à tous. Mais, mon cahier, va dedans: _ceci n’est pas pour le public, c’est de l’intime, c’est de l’âme_, C’EST POUR UN.

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Le 25.--Saint-Louis aujourd’hui: grande fête en France pendant longtemps, et qui ne se fait plus qu’au ciel, maintenant que les rois s’en vont. Saint Louis, priez pour la France et pour vos descendants; obtenez-leur le royaume des cieux!

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Le 26.--Comme la grâce est admirable! Je l’admire aujourd’hui dans saint Genès qu’elle fit chrétien comme il jouait sur le théâtre les mystères du christianisme. Tout à coup Dieu se fit voir à cette âme, et le comédien fut martyr.

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Le 27.--J’ai l’âme tout émue, toute pénétrée, toute pleine de la lettre de M. de La Morvonnais que j’ai reçue ce matin; il me parle de Marie, d’un autre monde, de ses tristesses, de toi, de la mort, de ces choses que j’aime tant. Voilà pourquoi ces lettres me causent un plaisir que je craignais de trop sentir, parce que tout plaisir est à craindre. Mais tu l’as voulu, et, pour l’amour de toi seulement, j’ai soutenu cette correspondance qui maintenant aura bien des charmes, d’abord ceux de la sympathie; comme tu me l’avais appris, je trouve à ton ami une trempe d’idées fort semblables aux miennes pour le religieux et le triste; son âme pleure et prie souvent comme la mienne.