Part 5
Le 14 avril 1835.--Pourquoi ne continuerais-je pas de t’écrire, mon cher Maurice? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d’heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d’une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac? C’est venu à propos d’une croix d’or qu’on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s’est souvenue que sa grand’mère lui disait qu’autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilége encore, puisque ce fut le Saint-Sacrement qu’on enleva un jour qu’il était seul exposé dans l’église. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux moissons, s’en vint à l’autel et, montant dessus, mit l’ostensoir dans son tablier, et s’en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l’allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Saint-Sacrement du rosier et le reportèrent à l’église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser et fit au prêtre l’aveu du larcin, mais ce n’était pas qu’elle fût voleuse, c’était, dit-elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la forêt. «J’avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel.» A ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m’a chanté la mendiante que j’écoutais comme un rossignol. Je l’ai bien remerciée, puis lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte; elle n’a voulu que des fleurs: «Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas.» Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s’en est allée, son bâton d’une main et son bouquet de l’autre, et moi dedans avec sa complainte.
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Le 15.--A mon réveil, j’ai entendu le rossignol, mais rien qu’un soupir, un signe de voix. J’ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n’a fait que s’annoncer. C’était comme le premier coup d’archet d’un grand concert. Tout chante ou va chanter.
Je n’ai pas lu la vie du saint aujourd’hui, je vais la lire: c’est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu’on mange, qu’on est à la _crèche_, il est bon d’avoir dans l’âme quelque chose de spirituel comme une vie de saint.
Elle est charmante, la vie de saint Macédone, de celui qui, par ses prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur étonné de rencontrer le saint sur la montagne: «Vous courez après les bêtes, et moi je cours après Dieu.» Dans ces mots est toute la vie des saints et celle des hommes du monde.
Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu’on a rapporté parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite bête chantera quand elle sera joyeuse...
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Le jeudi saint.--J’arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où repose le saint ciboire à l’église. C’est un beau jour que celui où Dieu veut reposer parmi les fleurs et les parfums du printemps. Nous avons mis tous nos soins, Mimi, moi et Rose la marguillière, à faire ce reposoir, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh! quel don! que dire de l’Eucharistie? Je n’en sais rien: on adore, on possède, on vit, on aime, l’âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J’ai pensé à toi parmi ces extases, et t’aurais bien désiré à mon côté à la sainte table, comme il y a trois ans.
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Le mardi de Pâques.--Voici plusieurs jours que je n’ai écrit ni à toi ni à personne. Les offices m’ont pris le temps, et j’ai vécu, pour ainsi dire, à l’église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais je la retrouve ici quand je veux: j’ouvre ma chambrette, et là j’entre au calme, au recueillement, à la solitude; je ne sais pourquoi j’en sors.
Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il s’en va, et le pauvre encagé s’attriste, s’agite comme pour s’échapper. Je ferais comme lui si j’étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrir? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux; mais je ne l’aurais plus, et je l’aime, et je veux l’avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier: je jouis de toi aux dépens de ta liberté, je te plains et je te garde. Voilà comme le plaisir l’emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées, n’iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n’as pas goûté de ce que mangent tes frères, et même peut-être te banniraient-ils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t’empêcherait de chanter.
En travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d’un câble, est descendu dans le souterrain et l’a exploré de tous côtés. Ce n’est autre chose qu’une excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de pralines. J’en ai pris pour monument de notre découverte. Un autre jour, je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que Jeannot.
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Le 24.--J’attendis tout hier le facteur, espérant que j’aurais de tes lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C’est bien long, et je commence à m’inquiéter de ton silence. Serais-tu malade? Cette idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille. «Va-t’en, lui dis-je, je ne te crois pas.» Mais c’est possible: le fils de M. de Fénelous vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que c’est triste, mourir loin des siens, loin de chez soi! Demain je t’écris.
Parlons d’autres choses à présent. D’après la lettre de M. Hippolyte, papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait un grand bonheur de le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son amitié pour toi. Qui sait ce que lui semblerait notre Cayla, notre ciel et nous-mêmes? On se fait sur l’inconnu des idées que souvent la réalité désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu’il vînt sans toi. Que serait pour lui le Cayla sans Maurice? Un désert où il s’ennuierait bientôt d’être seul. S’il m’amenait sa fille, comme il me l’a dit, alors ce serait bien différent pour lui: sa fille lui charmerait tout, et le Cayla pourrait lui sembler le Val. Je serais aussi bien contente de voir cette enfant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de l’embrasser, de l’avoir en ma possession pour quelques jours. Je ne saurais dire combien cette petite créature m’intéresse, m’attache à elle, sans doute par le souvenir de sa mère; et puis, cette pauvre enfant est si intéressante par son malheur! N’avoir pas de mère, hélas! c’est si triste, et surtout à son âge, à deux ans! Quoique si jeune, elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage. Le cœur apprend à s’affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie aimera toujours mieux sa mère et la pleurera davantage. Son avenir m’occupe beaucoup; je voudrais savoir si elle vivra, si Dieu ne la retirera pas à lui avant l’âge où elle pourrait connaître le mal. Ce serait un malheur pour son père, mais pour elle, oh non! Peut-on regretter qu’une âme s’en retourne au ciel avec toute son innocence? La belle mort qu’une mort d’enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l’Église accompagne avec allégresse! J’aime ceux-là, je les contemple, je m’en approche comme d’un berceau; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont chrétiennes.
Je n’ai écrit qu’ici d’aujourd’hui. Je ne sais pourquoi cela m’est devenu nécessaire d’écrire, quand ce ne serait que deux mots. C’est mon signe de vie que d’écrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le dirais pas à d’autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c’est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant Dieu et devant quelqu’un? Je dis quelqu’un parce qu’il me semble que tu es là, que ce papier c’est toi. Dieu, ce me semble, m’écoute; il me répond même de ces choses que l’âme entend et qu’on ne peut dire. Quand je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure être Marie écoutant tranquille les paroles de Jésus. Pendant ce grand silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors; mais cela ne dure guère. «Allons, ma pauvre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce monde.» Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une brebis tout à l’heure. Oh! le bon lait, et que j’aurais voulu te le faire goûter, ce bon lait de brebis du Cayla! Mon ami, que de douceurs tu perds à n’être pas ici!
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A huit heures.--Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain. Nous n’avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes. Tous nos gens sont à l’église, à l’instruction qui se fait chaque soir pour la confirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n’y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé aujourd’hui? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes: encore un plaisir.
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Le 25.--Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée; j’y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums!
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Le 26.--Je ne sais quoi m’ôta de sur les fleurs hier matin; depuis j’en ai vu d’autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d’aubépines. C’est plaisir de trotter dans ces parfums, et d’entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n’est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L’hiver, il est paresseux: je le suis et ne sors du lit qu’à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m’arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j’attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme; alors le temps est long. Mon Dieu, trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n’est rien! C’est que l’ennui s’est posé sur moi, qu’il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l’éternité dans le temps. Oh! que je plains une âme en purgatoire, où l’attente fait tant souffrir, et quelle attente! Peut-on mettre en comparaison celles d’ici-bas, soit de la fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain? Une seule peut-être en est l’ombre, c’est celle de l’amour quand il attend ce qu’il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle d’une mère au moment où elle revoit son fils qu’elle avait cru mort. Midi sonne. Ce n’est plus le temps d’écrire.
Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis: «Voilà un chrétien qui passe;» et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l’ai fait tout à l’heure. On n’a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J’aurais volontiers ouvert la porte à l’inconnu que j’ai vu chevauchant du côté de la croix. Que Dieu l’accompagne où qu’il aille! Je vais courir aussi, mais pas bien loin, jusqu’à l’église pour vêpres. Il est dimanche, jour de sortie pour le corps et de recueillement pour l’âme. Elle rentre donc en soi et te quitte. Encore jour de courrier aujourd’hui, et je n’ai pas de lettre. A quoi penses-tu, mon ami?
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Le 27.--J’ai rencontré le petit du _Cruchon_. Le pauvre enfant a perdu son père; sa mère est morte aussi, et depuis, l’orphelin a une coutume touchante. Il prend à côté de lui, dans son lit, un mouchoir à la place où était sa mère et s’endort en le tetant. Douce illusion qui le console et l’attache si fort à son bout de mouchoir qu’il pleure et crie s’il se réveille sans l’avoir aux lèvres! Il appelle sa mère alors, lui dit de revenir, et ne se calme qu’avec sa poupée: naïf besoin que cette poupée, bien digne d’une âme d’enfant, et même de tout homme fait, car tout affligé a la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu!
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Le 28.--Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J’y mets aussi ce qui se passe dans l’âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n’est rien ce qui passe, et je ne l’écrirais pas, mais je me dis: «Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu’il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille», et je le marque pour toi.
Mais je m’aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon égoïsme se met toujours en scène; je dis: «J’ai fait ceci, j’ai vu cela, j’ai pensé telle chose», laissant derrière le public à la façon de l’amour-propre, mais le mien est celui du cœur qui ne sait parler que de lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la pluie qu’il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la pluie, j’aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma chambrette? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui m’entourent? Bossuet, saint Augustin et d’autres saints livres qui me parlent quand je veux, m’éclairent, me consolent, me fortifient, répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter est difficile; ne pas les quitter est le mieux.
Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m’enchante par sa catholicité et les bonnes choses pieuses que j’y trouve, comme ceci sur la confession: «Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes; car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l’occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l’esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de l’âme; et si l’on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu’un ami fidèle, quel bonheur n’est-ce pas d’en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d’un sacrement divin à garder la foi et à secourir les âmes?»
Ce céleste ami, je l’ai dans M. Bories. Aussi la nouvelle de son départ m’afflige profondément. Je suis triste d’une tristesse qui fait pleurer l’âme. Je ne dirais pas cela ailleurs, on le prendrait mal, peut-être on ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c’est qu’un confesseur, cet homme ami de l’âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière; cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l’appelant, comme Dieu, notre père: la foi le fait véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup parce qu’elle a beaucoup aimé. La confession n’est qu’une expansion du repentir dans l’amour[14].
[14] Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit textuellement dans le cahier suivant, page 108. Nous n’avons pas dû supprimer cette répétition: Que prouve-t-elle, sinon l’importance particulière que Mlle de Guérin attachait à ces pensées et peut-être la secrète satisfaction qu’elle aura éprouvée, sans le savoir, en réussissant à les exprimer d’une manière si nette et si ferme?
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Le 5 [mai, à Gaillac].--On ne parlait hier au soir que d’une jeune fille qui est morte au sortir du bal où elle avait passé la nuit. Pauvre âme de jeune fille, où es-tu? J’ai trop d’occupations pour écouter mes pensées. Qu’elles rentrent.
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Le 9.--Et moi aussi je sors d’une soirée dansante, la première que j’aie vue et où j’aie pris part; mais mon cœur n’était pas en train, et s’en allait au repos. Aussi ai-je mal dansé, faute de goût et d’habitude. J’entendais rire à mes dépens, et cela ne m’amusait pas; mais j’amusais les rieuses, ce qui revient au but de nous prêter au plaisir. Je l’ai fait de la meilleure volonté du monde; mais cette complaisance m’ennuierait bientôt, comme tout ce qui se fait dans le monde où je me trouve étrangère. Sur un canapé, je pense à la pelouse ou au marronnier, ou à la garenne, où l’on est bien mieux.
«Oh! laissez-moi mes rêveries, Mes beaux vallons, mon ciel si pur, Mes ruisseaux coulant aux prairies, Mes bois, mes collines fleuries Et mon fleuve aux ondes d’azur.
«Laissez ma vie, au bord de l’onde, Comme elle, suivre son chemin, Inconnue aux clameurs du monde, Toujours pure, mais peu profonde Et sans peine du lendemain.
«Laissez-la couler, lente et douce, Entre les fleurs, près des coteaux, Jouant avec un brin de mousse, Avec une herbe qu’elle pousse, Avec le saule aux longs rameaux.
«Mes heures, à tout vent bercées, S’en vont se tenant par la main; Sur leurs pas légers, mes pensées Éclosent, belles et pressées, Comme l’herbe au bord du chemin.
«On dit que la vie est amère, O mon Dieu! ce n’est pas pour moi: La poésie et la prière, Comme une sœur, comme une mère La bercent pure devant toi.
«Enfant, elle poursuit un rêve, Une espérance, un souvenir, Comme un papillon sur la grève, Et chaque beau jour qui se lève Lui semble tout son avenir.
«Les jours lui tombent goutte à goutte, Mais doux comme un rayon de miel; Il n’en est point qu’elle redoute. O mon Dieu! c’est ainsi, sans doute, Que vivent les anges au ciel.
«La mort doit nous être donnée Douce après ces jours de bonheur. Comme une fleur demi-fanée Au soir de sa longue journée, On penche la tête et l’on meurt.
«Et si l’on croit, si l’on espère, Qu’est-ce mourir? Fermer les yeux, Se recueillir pour la prière, Livrer l’âme à l’ange son frère, Dormir pour s’éveiller aux cieux.»
JUSTIN MAURICE.
C’est la plus douce chose, la plus de mon goût que j’aie trouvée depuis que je suis ici. Aussi je m’en empare. S’il fait beau, je partirai ce soir. Cette idée m’enchante, je verrai papa, Mimi: la douce chose qu’un retour!
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[Sans date.] M’y voici à ce cher Cayla, et depuis plusieurs jours, sans te le dire. C’est que j’avais mis mon cahier sous un tapis en le sortant de mon porte-manteau, et qu’il était là depuis. En tripotant, ma main s’est posée dessus; il s’est ouvert, et je continue l’écriture. Ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi, d’Érembert, qui m’embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si profond tout le bonheur d’être aimée.
Ce fut un beau jour hier; il nous vint quatre lettres et deux amis, M. Bories et l’abbé F..., le frère de Cécile. Je ne sais qui des deux nous fit le plus de plaisir et fut plus aimable, l’un par l’esprit, l’autre par le cœur. Nous avons causé beaucoup, nous avons ri, bu à nos santés, et, pour fin, nous sommes mis à jouer au _passe-l’âne_, comme des enfants, en nous trichant l’un l’autre. Point de sérieux du tout, c’était un jour de détente où l’âme se met à l’aise en conservant son pli; c’était gaieté de prêtre et d’amis chrétiens.
Comme nous étions au dessert, deux lettres nous sont venues, l’une de Lili, l’autre de ce pauvre Philibert[15], toujours plus malheureux. Sa lettre fend le cœur; j’en ai fait la lecture à table, et j’ai vu des larmes dans les yeux de nos bons curés. M. Bories a rappelé que, le matin de son départ, Philibert courut à son lit lui faire ses adieux et lui dit: «Je pars, monsieur le curé; c’est peut-être pour toujours que je quitte ma patrie; dites, je vous prie, la messe à mon intention aujourd’hui.» Il la dit, je me souviens, et nous y assistâmes, ma tante et nous, autant pleurant que priant. Ce bon cousin me dit des amitiés charmantes, des choses qui vont au cœur et ne peuvent passer sur les lèvres. Je les ai supprimées en lisant la lettre. Il parle de ma poésie à ma pauvre amie du Val que papa lui avait envoyée. Ainsi ce souvenir à traversé les mers, et l’on sait au bout du monde que je vous aimais, ma pauvre Marie; mais l’on ne sait pas que je vous pleure à présent et que vous nous avez été si vite enlevée. On le saura aussi, car je l’ai écrite cette mort à nos amis de l’Ile de France, et je vous saurai regrettée par les cœurs les plus dignes de vous donner des regrets.
[15] M. Philibert de Roquefeuil.
Philibert nous envoie deux éventails et des graines de plantes marines, cueillies par lui et sa femme dans la baie du Tombeau. Qu’il me tarde de les avoir, de les semer, de les voir naître, et pousser, et fleurir! Cela me vient en retour d’une feuille de rose que je lui envoyai le printemps passé. Je tenais la rose à la main, une feuille tomba sur la lettre, et je la pliai dedans; je la laissai aller, me disant qu’elle s’était détachée pour aller porter à ce pauvre exilé un peu des parfums du pays. Et vraiment cela lui a fait un plaisir bien doux.
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Le 18.--Qui aurait deviné ce qui vient de m’arriver aujourd’hui? J’en suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma belle fortune, mes poésies créoles, à moi adressées par un poëte de l’Ile de France. Demain, j’en parlerai. Il est trop tard à présent, mais je n’ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma vie.
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Le 19.--Me voici à la fenêtre écoutant un chœur de rossignols qui chantent dans la Moulinasse d’une façon ravissante. Oh! le beau tableau! Oh! le beau concert, que je quitte pour aller porter l’aumône à Annette la boiteuse!
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Le 22.--Mimi m’a quittée pour quinze jours; elle est à ***, et je la plains au milieu de cette païennerie, elle si sainte et bonne chrétienne! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l’effet d’une bonne âme dans l’enfer; mais nous l’en sortirons dès que le temps donné aux convenances sera passé. De mon côté, il me tarde; je m’ennuie de ma solitude, tant j’ai l’habitude d’être deux. Papa est aux champs presque tout le jour, Éran à la chasse; pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets qui font du bruit comme des lutins; ils m’occupent sans me désennuyer, parce que l’ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd’hui. Ce que j’aime le plus est peu capable de me distraire. J’ai voulu lire, écrire, prier, tout cela n’a duré qu’un moment; la prière même me lasse. C’est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon: «Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu’il vous ennuie.» Oh! je lui ai bien dit cette sottise.
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