Journal et fragments

Part 4

Chapter 43,818 wordsPublic domain

Le 14.--C’est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse! Ils sont si rares dans la vie! et mon âme plus qu’une autre s’afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j’ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j’aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J’étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachant rien d’elle depuis plus d’un mois. Sa lettre aussi m’a fait tant de plaisir que je l’ai lue avant la prière, tant j’étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l’ouvrir, chose impossible! Je l’ai lue. Entre autres choses, j’ai vu que Gabrielle n’approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C’est qu’elle ne me connaît pas, qu’elle est plus jeune et qu’elle ne sait pas qu’il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l’enchante, l’enivre, mais ce n’est pas la vie. On ne la trouve qu’en Dieu et en _soi_. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suprême!

On m’a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l’écart du monde; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j’en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l’aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j’irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m’en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j’ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l’âme. C’est qu’il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d’être battu par son père. Ce n’est pas lui qui me l’a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j’ai vu qu’avec dix sous je le consolerais; et le prenant par la main, je l’ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s’il reprenait sa couronne. N’est-ce pas que c’est un beau jour?

* * * * *

Le 15.--Boue, pluie, ciel d’hiver, temps incommode pour un dimanche; mais ça m’est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j’aime mieux le beau temps; mais tous les temps sont bons: quand le dedans est serein, que fait le reste? J’étais à Lentin, où j’ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches! On a besoin de savoir qu’elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J’ai rapporté d’Andillac une fleur, la première que j’aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l’autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C’est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin; coutume pieuse et charmante: rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.

* * * * *

Le 16.--Encore une lettre de G..., une lettre pour m’annoncer son mariage. Que j’étais loin d’y penser! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu’un peu de vie dans ce petit corps d’enfant. Mon Dieu, que je la souhaite heureuse! mais je ne sais pas... je ne vois rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c’est l’usage. J’ai passé tout le jour à penser à elle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre: _Je n’ai de calme qu’à genoux._

* * * * *

Le 17.--C’est un cœur tout neuf que celui de G... Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si son mari est aimable, parce qu’elle l’aimera avec tout le charme d’une première affection.

J’écoute le berger qui siffle dans le vallon. C’est l’expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l’homme. Ce sifflement marque un sans-souci, un bien-être, un _je suis content_ qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s’interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J’aimerais de les voir faire et d’écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire. C’est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J’admire son discours de vendredi _sur la Prière_, qui est vraiment un cantique.

* * * * *

Le 18.--Le berger m’a annoncé ce matin l’arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée: c’est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d’en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d’autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et qui m’ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d’enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures! Je les recommandais à Dieu.

Je disais: O mon Dieu, ne les faites pas naître Ou préservez-les de malheur; Préservez ces petits, vous êtes bien le maître, Des griffes du vautour, des mains de l’oiseleur.

J’en ai vu qu’on prenait de leur nid sous le lierre, D’autres sur le grand chêne ou cachés sous la terre, Et, tristes comme moi quand je n’ai pas ma cour, Tous mouraient dans un jour.

Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes, Se seraient envolés dans les bois, sur les mers; Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles Renaîtraient dans les airs.

Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages, Et puis chaque matin gazouiller tout l’été. Oh! que c’est bien plus doux que de les voir en cages Sans chants ni liberté!

* * * * *

Le 19.--Je ne sais jusqu’où ces oiseaux m’auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans une joyeuse attente; papa revient ce soir. Il me tarde: huit jours d’absence sont longs quand on a l’habitude de ne jamais se quitter. C’est de plus Saint-Joseph aujourd’hui, la fête de papa. Ce ne peut être qu’un beau jour. J’ai entendu la messe pour le fêter, voilà mon bouquet: les prières sont des fleurs divines.

* * * * *

Le 20.--Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de l’accueil qu’on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s’est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu’ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est intéressante, et j’aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu’après dix heures où chacun de nous va dormir pour l’ordinaire, sans avoir tout appris.

Je n’ai aucune envie d’écrire aujourd’hui, j’aime mieux coudre. L’aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce matin une lettre de Marie et un cahier de la _Propagation de la foi_, voilà pour le cœur et pour l’âme. Marie nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine! Je voudrais te voir de cette association.

* * * * *

Le 21.--Je crois que c’est aujourd’hui le premier jour du printemps. Je ne m’en doutais pas; au froid qu’il fait, à la bise qui siffle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temps et la froidure s’en ira: patience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau ciel, de respirer l’air tout embaumé du printemps! Quand j’en serai là, j’aurai quelques jours de plus, quelques soucis peut-être, et voilà comme les jouissances arrivent. J’ai fait pourtant un beau réveil. Comme j’ouvrais l’œil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j’ai cru que c’était une lampe suspendue à mon contrevent. C’était joli à voir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l’ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu’à ce qu’elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.

J’ai été me confesser; j’ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j’ai écrit à Louise, ici à présent: que de douces choses j’ai faites! J’écrirais tout à présent que j’écrirais trop; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l’âme, il le faut ménager. C’est ennuyeux, mais qu’y faire? Les anges n’ont pas ce souci: heureux anges!

* * * * *

Le 24.--Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté l’embellit et m’y retient, quoique j’aie envie de descendre. J’aime tant ce qui vient du ciel! J’admire d’ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n’eus plus belle chambre. C’est plaisir de s’y trouver et d’en jouir comme de chose à soi. O le beau temps! il me tarde d’en jouir, de respirer à plein gosier l’air de dehors si suave aujourd’hui; ce sera pour l’après-midi: ce matin, il faut que j’écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d’amis. L’après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que Mme Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C’était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d’une cloche. Cette course ne me déplaît pas.

* * * * *

Le 26.--C’est une jolie chose qu’une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu’on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l’interroge, et elle répond par un petit tintement qu’elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j’annoncerai l’aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l’Angelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.

Je pensais cela et d’autres choses devant cette petite cloche d’Itzac, que je voyais bénir au milieu d’une foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens!

* * * * *

Le 27.--A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j’aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n’est pas qu’elle m’oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m’aime et sera toujours mon amie. C’est dit, c’est fait, nous n’en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C’est qu’elle ne peut m’écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s’ils savaient ce qu’ils perdent!

* * * * *

Le 28.--J’ai failli avoir un chagrin: mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j’entrai dans ma chambre. Je l’ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L’oiseau n’a eu que peur, puis il s’est trouvé si content qu’il s’est mis à chanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m’assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j’aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j’ouvre l’oreille à tout bruit: un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m’intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j’aperçois dans les feuillets d’un livre ou sur les briques ou sur la table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C’est qu’apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis? Il n’est pas dit qu’Ève y fit jamais peur à rien. Ce n’est qu’après le péché que la frayeur s’est mise entre les créatures. Il faut que j’écrive à Philibert.

* * * * *

Le 29.--J’ai commencé hier au soir ma lettre d’_outre-mer_ que j’écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu’elle fait naître, par les dangers qu’elle va courir. Est-il possible qu’une feuille de papier lancée sur l’Océan arrive à son adresse, tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son île? Ce n’est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d’ici et qu’il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d’Europe! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui! Il regrettait surtout l’étoile polaire qu’on cesse de voir sous la ligne. Alors paraît la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l’ai tant regardée, ni toutes nos constellations d’Afrique, que cette petite étoile du Nord.

Étoiles du beau ciel de France, Du beau pays de ma naissance, Vous ne luirez plus à mes yeux Par delà l’Océan immense, Où je vais vivre malheureux, Et, sans vous voir, voir d’autres cieux, Étoiles du beau ciel de France!

Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j’en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux.

* * * * *

Le 30.--Deux lettres nous sont venues: l’une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes, l’autre de deuil, pour nous parler de mort. C’est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m’écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Comme il l’aimait et comme il l’aime encore! C’étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter: aussi demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n’est pas la vie. C’est là l’union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l’amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n’est pas seul: il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. «Parlez-moi d’_elle_, toujours d’elle», me dit-il. Puis: «Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif.» Je ne m’en doutais pas; c’est Dieu qui le fait et m’a mis dans l’âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m’aimait et je l’aimais: la sympathie naît des rapports de l’âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d’infiniment doux que j’aime tant, qui n’émane que d’une âme pure. «La vraie marque de l’innocence, c’est la douceur», dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j’aurais goûté dans cette amitié céleste! Dieu en a jugé autrement et me l’a ôtée après un an que j’en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes, Dieu n’en veut pas pour ce qu’il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n’avons qu’à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur la terre, qui n’est qu’une marche à la porte du paradis.

* * * * *

1er avril.--Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces; c’est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s’ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s’en amusent et les appellent _fleurs de mars_. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd’hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.

* * * * *

Le 2.--Mon âme s’en va tout aujourd’hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l’ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu’il lui soit échappé une plainte, qu’elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait: nulle chrétienne n’a mieux souffert. On voyait qu’elle l’avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Cela m’étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c’est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu’elle s’en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu’elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l’heure où je m’étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m’éveilla pas, jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père... Mon Dieu! j’entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs: je fus emmenée dans une autre chambre.

* * * * *

Le 3.--A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.

* * * * *

Le 4.--Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m’ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d’une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l’âme.

* * * * *

Le 8.--Je ne sais pourquoi je n’ai rien mis ici depuis quatre jours; j’y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu’elle fait penser. On prend son âme avec qui l’on entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu’elle a vu aujourd’hui, ce qu’elle a appris, ce qu’elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j’ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement: les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s’en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu’on l’eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon. Voilà bien la peine de prendre de l’encre pour écrire de ces inutilités! Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l’en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d’autres paroles et des jambes pour aller au gîte ce soir. J’ai lu un sermon; ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j’ai prié, je réfléchis; quand j’ai médité, je lis, puis quelquefois j’écris, et tout cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.

* * * * *

Le 9.--J’ai médité ce matin sur les larmes de Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimé! Voici papa, je quitte tout.

* * * * *

Le 13.--Depuis le retour de papa j’ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où l’âme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu’est-ce autre chose que faiblesse? Il la faut surmonter comme tant d’autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse à la joie; quand je dis _joie_, je veux dire ces bonheurs de l’âme calmes et doux, et qui n’éclatent au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j’aime, me feront cet effet, et d’autres fois tout le contraire. C’est quand je prends les choses mal qu’elles m’attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu’il me donne; mes amis, vous ne savez pas combien vous m’êtes doux et amers! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m’a tourmentée quinze jours? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable!

Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C’était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l’église. Cette joyeuse entrée leur est donnée sans doute en mémoire de l’hosanna que les enfants chantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier fini. En recommencerai-je un autre? Je ne sais. Adieu à celui-ci et à toi!

II