Part 3
Le 10.--Givre, brouillards, air glacé, c’est tout ce que je vois aujourd’hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec mon ouvrage et mon livre. C’est tantôt l’un, tantôt l’autre; cette variation me distrait. Cependant j’aimerais de lire toute la journée; mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J’appelle plaisir la lecture qui n’est nullement essentielle pour moi. Voilà une puce, une puce en hiver! C’est un cadeau de Trilby. C’est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l’on voit; nos dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps humain, faut-il que notre âme soit là dedans! Aussi ne s’y plaît-elle guère, dès qu’elle vient à considérer où elle est. Oh! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l’autre monde! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s’il avait une âme.
Je te parlais de lecture, c’est une histoire de Russie que nous lisons le soir, et le jour je suis avec le _Siècle de Louis XIV_. On m’a dit que cet ouvrage de Voltaire pouvait se lire. C’est vrai, mais Voltaire s’y retrouve souvent, chaque fois d’abord qu’il est question de religion; mais ça ne me fait pas mal. Aussi je continue, trouvant cela bien écrit. Je n’ai plus rien à lire, à moins de relire. Les bulletins Carrat ont cessé. Je les regrette peu. Ces horreurs passées sous nos yeux sont plus horribles que d’autres. Les trois assassins sont condamnés à mort et seront exécutés à Gaillac. Il est vrai que Carrat pense à l’autre monde, et lit _l’Imitation_. Cela n’étonne pas dans une âme sous l’échafaud, et qui dans ses pensées de meurtre laissait entrer l’idée du ciel. Il ne partait jamais pour ses expéditions sans se munir d’un _chapelet_. Étrange idée! «Je rentrai, dit-il, la nuit du crime pour prendre mes chapelets que j’avais oubliés, et je courus chez Coutaud.» C’est là qu’il assassina trois personnes d’une façon épouvantable, un homme et deux femmes; mais laissons ces horreurs. Une belle tranche de millias m’attend sur le gril. Je vais la joindre.
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Le 11.--Encore du brouillard, même temps qu’hier; mais mon oiseau chante, ce qui m’augure le soleil. Je suis sûre que nous le verrons bientôt. Il n’est que neuf heures, avant midi il aura percé les nuages, et nous aurons pleine clarté. Cela me réjouit aussi bien que mon oiseau, car je n’aime pas le sombre.
Ce soir.--J’ai bien dit que mon oiseau nous devinait le soleil. Il est venu, mais pâle et froid: mieux valait le feu de la cheminée. Aussi ne l’avons-nous pas quitté, excepté papa qui est sorti pour aller faire au village une proposition de mariage. Chose étrange, on l’a refusée; mais c’est par dépit de n’avoir pu dire _oui_ à un autre, que la belle a dit _non_ aujourd’hui. Tu la connais, c’est celle qui est de ton âge, et qui t’attendait comme tu sais; mais c’est passé, et son attente était pour un autre qui lui échappe également. La pauvre fille qui le tenait du cœur est malheureuse maintenant, et a répondu aux recherches d’un autre qu’elle ne voulait pas s’enchaîner. C’est pour ne pas porter deux chaînes, et si c’est vrai, elle fait bien: le regret est si pesant! Un pauvre de loin est passé, puis un petit enfant; c’est tout ce qui s’est fait voir aujourd’hui. Est-ce la peine d’en parler?
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Le 12.--Je commence par prendre date, et puis nous verrons ce qui viendra pour mon histoire d’un jour. Pas grand’chose sans doute, à moins de quelque événement imprévu; ce que je n’envie guère, à moins que ce ne soit une lettre de toi ou de la montagne, qui toujours me portent bonheur.
Rien à dire, rien à écrire, rien à penser; le froid perclut même l’âme. Il semble en hiver que les pensées ne sont plus en circulation et se prennent à la tête comme des glaçons. C’est ce que j’éprouve souvent, tout à l’heure; mais qu’il me vienne quelque plaisir, une lettre, une lecture, un sentiment qui me ranime, le dégel se fait et les _eaux_ coulent.
Deux quêteurs sont passés. Ces pauvres gens tout transis m’ont fait trouver heureuse d’être auprès du feu et d’avoir de quoi leur donner. Tu dois faire souvent l’aumône, à présent que te voilà riche; je sais que tu l’aimes. Tu m’as dit, je me souviens, que tu n’as jamais rencontré un pauvre sans lui donner un sou quand tu l’avais. Ce sou t’a porté bonheur. Donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne me comptera pas, puisque je n’ai rien en propre: c’est pour la communauté; ma part s’y trouve aussi, mais petite. Aide-moi. Si j’étais à Paris, je mettrais souvent la main dans ta poche.
Le règne de Pierre Ier nous a tenus tout ce soir. Ce règne est intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et...
C’en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d’ici, et depuis, que d’idées venues, que de choses à dire! Mais tout ne se dit pas. Que sert? Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand il est triste.
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Dernier décembre.--Voici quinze jours que je n’ai rien mis ici. Ne me demande pas pourquoi. Il y a de ces temps où l’on ne veut point parler, de ces choses dont on ne veut rien dire. La Noël est venue; belle fête, celle que j’aime le plus, qui me porte autant de joie qu’aux bergers de Bethléem. Vraiment, toute l’âme chante à la belle venue de Dieu, qui s’annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli _nadalet_[11]. Rien à Paris ne donne l’idée de ce que c’est que Noël. Vous n’avez même pas la messe de minuit. Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n’avions pas froid; l’air d’ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d’allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C’était charmant, je t’assure, et je t’aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l’église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s’ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet: c’était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte. Je couchai au presbytère; la bonne sœur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se chauffer ici, au grand feu du _souc de Nadal_[12]. Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l’âme. Aujourd’hui que voilà le soleil, je reprends vie et m’épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s’ouvre qu’au soleil.
[11] Nom d’une façon particulière de sonner les cloches pendant les quinze jours qui précèdent la fête de Noël, appelée en patois languedocien _nadal_.
[12] La _bûche de Noël_.
Voilà donc mes dernières pensées, car je n’écrirai plus rien de cette année; dans quelques heures c’en sera fait, nous commencerons l’an prochain. Oh! que le temps passe vite! Hélas! hélas! ne dirait-on pas que je le regrette? Mon Dieu, non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu’il nous emporte; ce n’est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l’œil sur la vie. Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l’an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l’avenir, me résignant à tout ce qui peut en sortir. Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Éran, pour tous ceux que j’aime. C’est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j’y demeure, moins je m’y plais; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l’autre monde. Ce n’est aucune peine ni chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais; c’est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L’heure sonne, c’est la dernière que j’entendrai en t’écrivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir. Que d’heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans s’en aller jamais, comme une sorte d’éternité! Je l’aime, parce qu’elle a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne l’écoutais pas. Je me rappelle quand j’avais mon berceau à ses pieds, et que je m’amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors, j’avais quatre ans. On lit de jolies choses à la chambre; ma lampe s’éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année, auprès d’une lampe mourante.
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Le 3 [janvier 1835].--Une lettre de la Bretagne m’est venue ce matin, comme une belle étrenne. J’ai passé toute la journée à penser à Mme de La Morvonnais et à déchiffrer l’écriture de son mari, qui n’est pas du tout facile; maintenant je la lis et comprends parfaitement sa pensée, mais je ne puis y répondre. La femme poëte, telle qu’il me croit, est un être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d’occupations, vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire autrement? je ne le sais pas; et d’ailleurs, c’est là mon devoir, je ne veux pas en sortir. Plût à Dieu que mes pensées, que mon âme, n’eussent jamais pris leur vol au delà de la petite sphère où je me vois forcée de vivre[13]! On a beau me dire, je ne puis m’élever au-dessus de mon aiguille ou de ma quenouille sans aller trop loin; je le sens, je le crois; je resterai donc où je me trouve: quoi qu’elle en pense, mon âme n’habitera les lieux hauts qu’au ciel.
[13] Ces trois lignes sont effacées.
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Le 5.--Mon cher ami, je suis demeurée deux jours sans te rien dire. Cela m’arrivera souvent, tantôt pour une chose, tantôt pour l’autre; mais si la parole se tait, la pensée va toujours, roue tournante, et bien vite aujourd’hui. Je me demande d’où tout ce mouvement peut venir; il m’étonne, m’attriste même parfois, car j’aime tant le repos, non pas l’inaction, mais le calme où reste une âme heureuse! Saint Stylite, le saint d’aujourd’hui, est admirable sur sa colonne. Je le trouve heureux de s’être fait ainsi une haute demeure, et de ne toucher pas la terre, même des pieds. Ces vies de saints sont merveilleuses, charmantes à lire, pleines d’instructions pour l’âme croyante.--J’entends chanter une jeune poule, il faut que j’aille chercher son nid.
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Le 6.--Belle journée, soleil, _Boubi_! une de tes lettres. N’as-tu pas oublié ce _Boubi_, ces vœux d’enfants du jour des Rois? Je ne sais trop ce qu’ils signifient, et pourquoi ce jour-là est consacré aux souhaits du vin, car c’est ce que crient les enfants. Nous leur donnons des pommes, des noix, en retour du bon vin qu’ils nous souhaitent, et ils s’en retournent contents. C’est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous a apporté ta lettre, ne manquant pas de demander si c’était de M. Maurice, puis comment il se portait et s’il était toujours loin, et tout cela avec un air d’intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous, c’est différent: ce n’est qu’aux amis qu’on en donne. Ta lettre m’a fait plaisir par l’air de contentement que j’y trouve; c’est que te voilà hors des tempêtes, des secousses qui t’ont ballotté si longtemps. Que Dieu en soit béni et te tienne à l’ancre! J’avais toujours espéré que quelque bien t’arriverait.
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Le 7.--Je viens d’écrire à Félicité. C’est toujours livre ou plume que je touche en me levant, les livres pour prier, penser, réfléchir. Ce serait mon occupation de tout le jour si je suivais mon attrait, ce quelque chose qui m’attire au recueillement, à la contemplation intérieure. J’aime de m’arrêter avec mes pensées, de m’incliner pour ainsi dire sur chacune d’elles pour les respirer, pour en jouir avant qu’elles s’évaporent. Ce goût me vint de bonne heure. J’étais enfant que je faisais de petits soliloques qui auraient bien leur charme si je les retrouvais; mais allez chercher les choses de l’enfance!
Allez chercher des eaux à la source tarie!
La petite Morvonnais m’envoie un baiser, me dit sa mère. Que lui donnerai-je en retour d’aussi pur, d’aussi doux que son baiser d’enfant? Il me semble qu’un lis m’a touché la joue.
Que ne puis-je accourir, enfant, quand tu m’appelles, Quand tu me dis: je t’aime et te veux caresser; Et que tes petits bras, comme deux blanches ailes, S’ouvrent pour m’embrasser! De blancs agneaux que j’ai me caressent souvent, Une colombe aussi sur mes lèvres se joue; Mais lorsque je reçois le baiser d’un enfant, Il me semble qu’un lis s’est penché sur ma joue, Que j’ai tout le visage embaumé d’innocence, Que tout mon être enfin devient suave et pur. Ineffable plaisir, céleste jouissance! Que n’ai-je les baisers, enfant aux yeux d’azur?
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Le 8.--Ce n’est pas la peine de parler d’aujourd’hui: rien n’est venu, rien n’a bougé, rien ne s’est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l’ai regardé souvent, n’ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n’en suis pas sortie; tout mon temps s’est passé à coudre un peu, à lire, puis à réfléchir. La belle chose que la pensée! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s’élève en haut! C’est sa direction naturelle qu’elle reprend sitôt qu’elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction: Dieu nous veut et nous voulons Dieu.--Je ne sais quel oiseau vole sur ma tête, je l’entends sans presque le voir, il est nuit. Ce n’est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur; je vais dire à Mimi de venir voir cet oiseau.
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Le 9.--Qu’était-ce que cet oiseau d’hier au soir? Il a disparu comme une vision dès que j’ai apporté la chandelle. On m’a ri au nez, disant que je l’avais vu dans ma tête. Cependant c’était bien de mes yeux que je l’avais vu; je l’ai regardé plus de cinq minutes, et c’est le bruit qu’il faisait en volant qui me l’a fait apercevoir.
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Le 1er mars.--Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l’ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d’y laisser un mot m’a reprise. Te dirai-je pourquoi je l’ai abandonné? C’est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n’est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s’en vont? Cependant j’y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j’ai rouvert ce cahier et que j’en ai lu quelques pages, j’ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je l’étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu’il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d’hier, bonheur bien doux, bien pur: un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais l’aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.
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Le 3.--Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière: les pinsons, les grives et mon petit linot. C’était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l’hiver encore, le triste hiver. Je ne l’aime guère; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu! N’y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu’on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m’en passer. C’est qu’il faut quelque chose d’agréable aujourd’hui que partout on s’amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades. Il a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j’avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien employées. Je n’écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n’était pas la peine d’écrire des riens. Il en est de même aujourd’hui; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l’âme est différente; rien n’est plus varié, plus changeant, plus mobile. N’en parlons pas, ce serait à l’infini quand il ne s’agirait que d’une heure. Je vais écrire à Louise. C’est me fixer dans l’aimable.
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Le 4.--J’ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu’une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu’il l’a fait placer au couvent. C’est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous à été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu’elle est, j’y tiens, parce que je l’ai toujours vue là, et que quand j’étais enfant j’allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, et toujours j’étais consolée. Une fois que j’avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d’être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le _bon Dieu_! Depuis ce jour, je ne crus rien d’impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût: une fois, que ma poupée eût une âme; mais cette fois je n’obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
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Le 7.--Aujourd’hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d’y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C’est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s’en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.
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Le 8.--J’ai fait cette nuit un grand songe. L’Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j’entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c’était pendant une tempête que j’avais la vue de la mer, et j’avais peur. Un ormeau qui s’est élevé avec un oiseau chantant dessus m’a détournée de la frayeur. J’ai écouté l’oiseau: plus d’Océan et plus de songe.
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Le 9.--La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j’étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd’hui. Le voilà, mon ami, c’est une de tes lettres. Oh! s’il m’en venait ainsi tous les jours! Il faut que j’écrive à Louise.
Du temps que j’écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n’est plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir.
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Le 10.--Oh! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l’évangile que je lisais!
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Le 11.--Aujourd’hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l’église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c’est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d’années que je ne les voie pas finir! Mon Dieu, non, je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance? C’est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
Demain je ne serai pas ici. Je t’aurai quittée, ma chère chambrette, papa m’emmène à Caylus. Ce voyage m’amuse peu; je n’aime pas de m’en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m’attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? Je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr en ce monde? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n’est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m’aimait tant! On prétend qu’il m’aime encore. Je vais le savoir. C’est possible qu’il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c’est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.
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Le 12.--C’était pour moi une véritable peine de m’en aller; papa l’a su et m’a laissée. Il me dit hier au soir: «Fais comme tu voudras.» Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d’ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau: tout, jusqu’aux moindres choses, se présente quand on s’en va, et vous entoure si bien qu’on n’en peut sortir. Voilà ce qui m’arrive chaque fois qu’il est question de voyage: j’appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j’aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.
Je n’aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent, Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon; Je n’aime que les bois où nos oiseaux se posent, Mon ciel de tous les jours et son même horizon.
Neuf heures.--C’est l’heure que l’âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux souvenirs qu’elle réveille. A la neuvième heure, nous dit l’Évangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consacrée par l’Église à la prière. C’est alors que les chanoines commencent leur office.
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