Part 2
Pas de lecture aujourd’hui; j’ai fait une coiffe pour la petite qui m’a pris tous mes moments. Mais pourvu qu’on travaille, soit de tête ou de doigts, c’est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J’espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d’une charité. J’ai fait don de mon temps, d’un peu de peau que m’a emportée l’aiguille, et de mille lignes intéressantes que j’aurais pu lire. Papa m’apporta avant-hier, de Clairac, _Ivanhoë_ et le _Siècle de Louis XIV_. Voilà des provisions pour quelques-unes de ces longues soirées d’hiver. C’est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus; c’est tantôt une clef qu’on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. O Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment? T’ai-je dit qu’hier j’eus de ses nouvelles à la foire de C... où je suis allée? Que de bâillements j’ai laissés sur ce pauvre balcon! Enfin la lettre de Mimi m’arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c’est tout ce que j’ai vu d’aimable à C...
Je n’ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullités, et c’est tout ce que j’aurais pu te dire. J’étais fatiguée, j’avais sommeil. Aujourd’hui c’est beaucoup mieux; j’ai vu venir et s’en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s’est levé; plus de neige; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai-je demain matin? Qui sait? La face du monde change si promptement!
Je viens toute contente de la cuisine, où j’ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un de nos domestiques, à aller se confesser à Noël. Il me l’a promis; c’est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué! ma soirée n’est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu! Le bon Scott a été négligé ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m’a promis Paul? Il est dix heures, je vais dormir.
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Le 21.--La journée a commencé radieuse, un soleil d’été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d’y aller, mais je n’ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l’écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître. J’aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu, je l’ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m’ennuyer du tout de cette conversation. De combien d’assemblées on n’en dit pas autant! Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c’est quasi triste à l’heure qu’il est et dans ma solitude; toute la maison est endormie; on s’est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j’ai écrit à Antoinette. C’est bien insignifiant, tout cela: autant vaudrait du papier blanc que ce que j’écris; mais quand ce ne serait qu’une goutte d’encre d’ici, tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j’en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit dernière, je n’ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.
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Le 24.--Trois jours de lacune, mon cher ami. C’est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m’a manqué pour m’asseoir. Je n’ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi; à présent seulement je m’arrête, et c’est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s’il en survient. Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l’âme et la maison: état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques. Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m’invite à aller à Alby, je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh! le délicieux _chez moi_! Que je te plains, pauvre exilé, d’en être si loin, de ne voir les tiens qu’en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, sœurs, en un endroit! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t’avoir; mais j’espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d’avance combien nous serons heureux.
Comme j’étais près du moulin, une pauvrette d’Andillac m’a remis une lettre de Mimi. «Grand merci, petite; prends ce sou.» Elle le prend et demeure. «Que veux-tu de plus?--Eh mais, la lettre.--La lettre est pour moi.--Oui, c’est qu’il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt sur le cachet), vous me l’avez déchirée.» Et elle regardait, tout ébahie de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui rendre son message, elle m’a dit _adissias_. Et, m’asseyant alors sur un sac, j’ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n’est spirituel comme le bon cœur de Mimin. Elle s’ennuie, veut nous revoir, le monde l’amuse peu; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Éran[10] qui va faire sa visite aux d’Huteau. De mon côté, je me trouve seule, isolée, ne vivant qu’à demi, ce me semble, comme si je n’avais qu’une moitié d’âme. Je me figure à présent que tout ceci n’est qu’un temps perdu, que tu ne trouveras rien d’assez aimable à ces pages pour les ouvrir toutes. Qu’y aura-t-il? Des jours qui se ressemblent, quelque peu d’une vie qui ne laisse rien à dire: mieux vaut revenir à l’_estoupas_ que je cousais. Je te laisse donc, pauvre plume.
[10] Abréviation familière du nom de son frère Érembert.
Que les cieux des cieux doivent être beaux! C’est ce que j’ai pensé pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le plus beau ciel d’hiver. C’est ma coutume d’ouvrir ma fenêtre avant de me coucher pour voir quel temps il fait et pour en jouir un moment, s’il est beau. Ce soir, j’ai regardé plus qu’à l’ordinaire, tant c’était ravissant, cette belle nuit. Sans la crainte du rhume, j’y serais encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si radieuse; je pensais aux saints qui ont toutes ces belles étoiles sous leurs pieds; je pensais à toi qui les regardais peut-être comme moi. Cela me tiendrait aisément toute la nuit; cependant il faut fermer la fenêtre à ce beau dehors et cligner les yeux sous des rideaux! Éran m’a apporté ce soir deux lettres de Louise. Elles sont charmantes, ravissantes d’esprit, d’âme, de cœur, et tout cela pour moi! Je ne sais pourquoi je ne suis pas transportée, ivre d’amitié. Dieu sait pourtant que je l’aime! Voilà ma journée jusqu’à la dernière heure. Il ne me reste que la prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais s’il viendra, il est loin. Il est possible que Mimi vienne demain. A pareille heure, je l’aurai; elle sera là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller, elle me parlant de Gaillac, et moi du Cayla.
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Le 26.--Je n’écrivis pas hier, je ne fis qu’attendre. Enfin elle arriva le soir, cette chère Mimi. Me voilà heureuse, je recommence mille fois ce que j’ai fait, dit et pensé depuis son départ; elle me raconte mille choses de nos amis, du monde, de tout ce qu’elle a vu; et tout cela est charmant à dire et à écouter. _Oh! quel bonheur de se revoir!_ Vraiment, il y aurait de quoi s’en aller de temps en temps pour le seul plaisir du retour. Je fis hier un commencement de lettre pour toi; mais je n’étais pas à écrire, toute mon âme allait à la fenêtre. Aujourd’hui, je rentre en moi-même, et vais achever ma page. Ce ne sera qu’après dîner, pour récréation. Avant tout, il faut que je dise que je viens de jouir du soleil dans la côte de Sept-Fonts. C’est un de mes plus beaux plaisirs, comme tous ceux qui viennent du ciel. Mais cette côte est triste maintenant, c’est à peine si l’on peut y voir la place où fut le banc. Il n’y a pas longtemps qu’il en demeurait quelque reste, quelques chevilles; mais que les débris mêmes passent vite! Tout en pensant, regardant et regrettant, je me suis assise sur un chêne renversé, mon banc d’à présent. Celui-là, du moins, ne sera pas emporté par le vent. Là, j’attendais Mimi qui est allée sur le Pigimbert porter à la Vialarette des plants de grenadier pour Marie de Thézac. Que ne puis-je ainsi trouver quelqu’un qui te porterait quelque chose!
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Le 27.--Je ferme saint Augustin, l’âme remplie de ces douces paroles: «Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos.» La belle idée, et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu! Ils vont à lui comme les enfants à leur mère, et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints; mais nous, terrestres, nous ne connaissons que la terre, cette pauvre terre noire, sèche, triste comme une demeure maudite. Rien n’est venu aujourd’hui, pas même le soleil; ce soir seulement il est passé des corbeaux. Point de promenade ni de sortie qu’en pensée; mais la mienne ne s’étend pas, elle monte. Nous aurons ce soir pour lecture les bulletins du fameux procès Carrat qui occupe tout le pays; mais je n’aime pas ces sortes d’affaires, et la célébrité du crime n’a rien d’intéressant, ce me semble. Je vais pourtant m’en occuper. Ce malheureux dans sa prison a écrit à Mlle Vialar, pour lui demander une _Imitation_. Une pareille idée dans cette âme active ferait espérer un retour à Dieu; mais qu’il est à craindre que ce ne soit qu’hypocrisie, puisqu’il continue d’être scélérat, dit-on. Érembert est allé à Alby pour assister aux débats qui font foule. D’où nous peut venir cette curiosité pour les monstres?
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Le 28.--Ce matin, avant le jour, j’avais les doigts dans les cendres, cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n’en trouvais pas et allais retrouver mon lit lorsqu’un petit charbon que j’ai rencontré du bout du doigt m’a fait voir du feu: voilà ma lampe allumée. Vite la toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac. Ce pauvre chemin, je l’ai fait longtemps seule, et que j’étais aise de le faire à quatre pieds aujourd’hui! Le temps n’était pas beau, et je n’ai pu voir la montagne, ce cher pays que je regarde tant quand il fait beau. La chapelle était occupée, ce qui m’a fait plaisir. J’aime de n’être pas pressée et d’avoir le temps, avant d’entrer là, de faire la revue de toute mon âme devant Dieu. C’est long souvent, parce que mes pensées se trouvent dispersées comme des feuilles. A dix heures j’étais à genoux, écoutant la plus belle morale du monde, et je suis sortie me semblant que je valais mieux. C’est l’effet de tout fardeau déchargé de nous laisser plus légers, et quand l’âme a déposé celui de ses fautes aux pieds de Dieu, il lui semble qu’elle a des ailes. J’admire comme la confession est admirable. Quel soulagement, quelle lumière, quelle force je me trouve à chaque fois que j’ai dit: C’est ma faute!
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Le 29.--Manteaux, sabots, parapluie, tout l’attelage d’hiver nous a suivis ce matin à Andillac où nous avons passé jusqu’au soir, tantôt au presbytère et tantôt à l’église. Cette vie du dimanche, si active, si coureuse, si variée, je l’aime. On voit l’un l’autre en passant, on reçoit la révérence de toutes les femmes qu’on rencontre, et puis on caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les enfants. Mon grand plaisir, c’est de les caresser et de les voir se cacher tout rouges dans les jupes de leur mère. Ils ont peur de _las doumaïsélos_ comme de tout ce qui est inconnu. Un de ces petits disait à sa grand’mère qui parlait de venir ici: «_Minino_, ne va pas à ce castel, il y a une prison noire.» D’où vient que les châteaux ont de tout temps porté frayeur? Cela viendrait-il des horreurs qui s’y sont jadis commises? Je le crois.
Oh! qu’il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux, d’être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes! C’était mon passe-temps tout à l’heure; je l’aime fort: les bluettes sont si jolies! ce sont les fleurs de cheminée. Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et quand je ne suis pas occupée, je m’amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent, tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux: on voit de tout sous les tisons. Je me souviens d’une figure portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme en purgatoire. J’en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de moi. Jamais vision plus parfaite. Remarque les tisons, et tu conviendras qu’il y a de belles choses, et qu’à moins d’être aveugle, on ne peut pas s’ennuyer auprès du feu. Écoute surtout ce petit sifflement qui sort parfois de dessous la braise comme une voix qui chante. Rien n’est plus doux et plus pur, on dirait que c’est quelque tout petit esprit de feu qui chante. Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments; ajoute le sommeil, qui n’est pas le moindre.
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Le 30.--On m’a raconté d’une malade d’Andillac une chose frappante. Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s’est mise à dire: «Qui m’a sortie de l’autre monde? J’y étais entre le ciel et l’enfer, les anges me tirant d’un côté et les démons de l’autre. Dieu! que j’ai souffert et que la vue de l’abîme est effrayante!» Et, se retournant, elle récitait d’une voix suppliante des litanies de la miséricorde divine qu’on n’a jamais vues nulle part, puis se remettait à parler de l’enfer qu’elle a vu et dont elle était tout près pendant sa syncope. Et comme on lui a dit qu’il ne fallait pas penser à ces objets effrayants: «L’enfer n’est pas pour les chiens, a-t-elle dit, je l’ai vu, je l’ai vu!» N’est-ce pas que voilà une scène dramatique, et bien vraie? C’est Françoise, la sœur de M. le curé, qui me l’a racontée et qui elle-même a veillé la malade cette nuit-là. Cette femme n’était pas des plus pieuses, et maintenant elle se trouve remplie de foi, de ferveur, de résignation. M. le curé est le seul médecin qu’il lui faut, à l’autre elle ne dit rien. Ne peut-on pas croire que Dieu a mis la main là dedans? Qui sait tout ce que voit une âme moribonde?
Alors qu’à son regard apparaît l’autre monde, Alors...
Mais je ne veux pas faire de la poésie.
Écoute un beau miracle que je viens de lire. C’est de saint Nicaise qui, évangélisant dans les Gaules, se trouva dans une contrée ravagée par un énorme dragon. Le saint, profitant de cet événement pour faire connaître à ce peuple la puissance du Dieu qu’il annonçait, donna son étole à un de ses disciples, et l’envoya vers le monstre que celui-ci lia de cette étole et amena devant tout le peuple aux yeux duquel il _creva_. J’admire la naïveté du récit et le beau prodige, auquel je crois. Bonsoir avec saint Nicaise.
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Le 1er décembre.--C’est de la même encre dont je viens de t’écrire que je t’écris encore; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des fâcheries, car je t’envoie toujours tout ce qui me passe par l’âme. J’ai du regret de ne t’avoir écrit que deux mots, j’aurais pu envoyer ceci, et la pensée m’est venue de détacher ces feuilles. Mais si cela se perdait dans les cabarets où maître Délern ira boire! Mieux vaut garder nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse.
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Le 2.--Je m’en veux d’être si simple que de te croire indifférent pour nous et pour moi. Tout absurde qu’est cette idée, elle m’a occupée, attristée hier toute la journée. Aussi, vois-tu comme je t’ai dit peu de choses! Le triste me rend muette, pardonne-le-moi; j’aime mieux me taire que me plaindre. C’est ta lettre à Mimi qui m’a causé tout cela; je te dirai pourquoi. Quand tu liras ceci, mon ami, souviens-toi que c’est écrit le 1er décembre, jour de pluie, de sombre, d’ennui, où le soleil ne s’est pas montré, où je n’ai vu que des corbeaux et lu de toi qu’une toute petite lettre.
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Le 3.--Rien que la date aujourd’hui.
Non, je ne veux pas rester un jour sans te rien dire, quand ce ne serait qu’un bonsoir. Il est sept heures, Mimin tisonne, j’entends le ruisseau; c’est tout ce que je puis signaler, pour l’heure, avec une belle étoile que je vois d’ici se lever sur les Mérix. Tu n’as pas oublié ce hameau.
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Le 4.--Visite rare et aimable: Mme de F... sort d’ici. Nous ne l’avons gardée que quelques heures, depuis dix jusqu’à trois. Son mari l’accompagnait et nous l’a enlevée malgré nos réclamations. C’est qu’il était obligé de s’en retourner et qu’il ne sait pas se passer de sa femme, pas plus que de ses yeux. Heureuse femme qui sait ainsi se rendre indispensable! La voilà du côté de Bleys et moi te disant qu’elle est venue: grand événement au Cayla qu’une visite de dame, surtout dans la saison.
Il faut que j’écrive à Gaillac. C’est à *** que j’écrirai, non pas comme à toi ou à Louise, en grand, en long, en large, mais en petit, en miniature. C’est assez pour qui ne veut que se faire voir. Les grands traits, je les réserve aux intimes. Deux visites, deux lettres écrites, une venue, c’est assez pour la journée; c’est beaucoup pour une journée du Cayla. Le temps était beau, nous sommes descendus dans le pré et avons joui du soleil comme on ferait au printemps.
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Le 5.--Papa est parti ce matin pour Gaillac, nous voilà seules châtelaines, Mimi et moi, jusqu’à demain et maîtresses absolues. Cette régence ne va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C’est assez pour moi de commander à Trilby et d’obtenir qu’elle vienne quand je l’appelle ou que je lui demande la patte. Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée dessus. Le coup l’a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l’a guérie.
Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde accourt à la porte. Qui est là? C’était Jean de Person, notre ancien métayer, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis, nous l’avons fait jaser sur son pays d’à présent, sur ses enfants et sa femme. J’aime fort ces conversations et ces revoirs. Ces figures d’autrefois font plaisir, il semble qu’elles ramènent la jeunesse. Je me croyais hier au temps où Jean me prenait sur ses genoux.
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Le 6.--Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir; je le reverrai, et puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle: c’est un de leurs métayers. _Bri_ ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu; je lui aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu’elle donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne œuvre que je fais faire. Au reste, c’est un jour de bonnes actions aujourd’hui; je viens de Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien faire; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c’est un calme étrange! Remarque comme ces jours-là mon âme a l’air tranquille. Elle l’est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le papier tout ce qui me vient, même des larmes. Quand mon bulletin se prolonge, c’est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors d’affections et de choses à dire, de celles qui se font dans l’âme. Celles du dehors, souvent ce n’est pas la peine d’en parler, à moins qu’elles n’aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien me vont au cœur par moments et me feraient écrire des pages. Si je voulais parler de ce que je dois faire demain! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il viendra, et toi tu es si loin! Tu ne m’entends pas, d’ailleurs, et le temps que je te donne n’ira pas au ciel. Presque tout ce qu’on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s’y mêle. C’est comme le sel qui préserve affections et actions de la corruption de la vie. Voici papa.
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Le 7.--La soirée s’est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres, de mille choses de la petite ville. J’aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoute avec plus d’intérêt que celles du monde et de l’ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tôt bâiller qu’un journal. Il n’en était pas de même autrefois, mais les goûts changent et le cœur se déprend chaque jour de quelque chose. Le temps, l’expérience aussi désabusent. En avançant dans la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les connaître sous leur véritable point de vue. J’ai toutes les miennes sous les yeux. Je vois d’abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons que j’aimais, belles et innocentes affections d’enfance. Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux rêves!... Mais je ne veux pas me confesser. Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en union avec Dieu. Le bonheur de la matinée me pénètre, s’écoule en mon âme et me transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire.
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Le 8.--Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n’y trouve des choses admirables et comme faites pour moi. En voici: «Ceux qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n’en pouvoir plus, tout d’un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d’un aigle; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n’en pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous soutiendra.» Que de fois on a besoin de ce soutien! Dis, âme faible, chancelante, défaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin? C’est de Bossuet, ces paroles. Je n’ai guère ouvert d’autre livre aujourd’hui; le temps s’est passé à tout autres choses qu’à la lecture, de ces choses qui ne sont rien, qui n’ont pas de nom et qui pourtant vous prennent tous les moments. Bonsoir, mon ami.
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Le 9.--Je viens de me chauffer à tous les feux du hameau. C’est une tournée que nous faisons de temps en temps avec Mimin et qui a bien ses agréments. C’était aujourd’hui une visite de malades; aussi avons-nous parlé remèdes et tisanes. «Prenez ceci, faites cela», et on nous écoute aussi bien qu’aucun médecin. Nous avons ordonné à un petit enfant malade pour avoir marché pieds nus de mettre des sabots, à son frère couché à plat avec un grand mal de tête de mettre un oreiller; cela l’a soulagé, mais ne le guérira pas, je crois. Il commence une fluxion de poitrine, et les pauvres gens sont dans leur fumier comme des bêtes dans leur écurie; ce mauvais air les empeste. De retour au Cayla, je me trouve dans un palais, comparé à cette maison. C’est ainsi qu’en regardant tout au-dessous, je me trouve toujours bien placée.
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