Journal et fragments

Part 23

Chapter 233,882 wordsPublic domain

Quel souvenir me prend! A pareil jour j’ai perdu ma mère, à pareil jour j’ai quitté Maurice et Paris. Triste date du 2 avril! La vie est toute coupée de douleurs. Les oiseaux n’ont pas de chagrin sans doute, du moins la grive qui chante tout aujourd’hui sous ma fenêtre. Joyeuse petite bête! Je me suis mise à l’écouter bien des fois, à prendre plaisir à ces sifflements, gazouillements et salutations au printemps. Ces chants doux et réjouissants sous un genévrier, montant avec l’air dans ma chambrette, sont d’un effet que je ne puis dire. Valentino n’en approche pas pour le charme: Valentino où j’entendais pourtant quatre-vingts musiciens et du _Beethoven_. Préférer à cela une pauvre petite grive, quelle impertinence aux beaux-arts! Décidément je suis une sauvage.

Oui, je me demandais, à ces concerts et à bien d’autres choses à Paris: Où donc est le ravissement qu’on t’avait promis? Cependant je voyais, j’entendais des merveilles, et rien pour m’étonner! Il n’y aura donc d’étonnement que dans le ciel? Ce mécompte de sensations, d’où vient-il? De notre fini et de notre infini, sans doute, de ce que l’âme qui est touchée sous les sens ne reçoit pas autant qu’elle perçoit. D’ailleurs, depuis Ève, toute curiosité satisfaite est désappointée.

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[Sans date.]--Parcouru l’_Histoire de Bossuet_, toute pleine de grandeurs, de cette élévation du siècle de Louis XIV, personnifiée religieusement en cet homme de génie et de foi. C’est trop grand pour que j’en parle, mais l’impression de cette lecture sur moi est si belle et bonne que je le marque; et puis que de souvenirs se rattachent à ces fragments d’éloquence qui nous reportent à la plus belle époque de la France, à la plus brillante cour du monde, et moi à mon enfance et à Maurice! A treize ou quatorze ans, je dévorais les Oraisons funèbres qu’Érembert avait apportées du collége, sans les comprendre sans doute, sans autre attrait que ces pensées du ciel et de la mort, qui ont eu de bonne heure tant d’influence sur moi; et puis, plus tard, Maurice m’a si souvent, si admirablement parlé des sermons de Bossuet, que nous avons lus ensemble, dont il m’avait noté des passages, le dernier livre religieux que je lui ai ouvert pendant sa maladie: tout cela m’a touchée en lisant cette histoire où j’ai vu revenir la mienne. Mousse sur un cèdre, un rien qui m’a donné à penser autant que le grand siècle. C’est le mien à moi, mes beaux jours passés de jeunesse, et Maurice, le roi de mon cœur. Peut-être y a-t-il de la faiblesse dans cette pente d’esprit vers le cœur, vers soi et tout ce qui tient à soi; c’est amour-propre, égoïsme. J’en aurais peine si ce n’était le propre de la nature souffrante de lier le monde à sa douleur. D’ailleurs il n’en paraît rien au dehors, cela se fait dans l’âme, nul ne s’aperçoit de ce que je sens ni n’en souffre. Je ne m’épanche que devant Dieu et ici. Oh! qu’aujourd’hui je fais d’efforts pour écarter la tristesse qui ne vaut rien, cette tristesse sans larmes, sèche, heurtant le cœur comme un marteau! C’est la plus pénible à sentir, et cependant il faut porter celle-là comme une autre, et on la porte avec le même secours: la croix, avec Jésus triste à la mort au Jardin des Olives.

Les litanies de la tristesse, que j’ai faites dans un élan d’angoisses, trouveront ici leur place:

O Christ, qui êtes venu pour souffrir, ayez pitié de ma tristesse. O Christ, qui avez pris sur vous nos douleurs, O Christ, qui avez été délaissé en naissant, O Christ, qui avez vécu sur la terre étrangère, O Christ, qui n’avez pas eu où reposer votre tête, O Christ, qui avez été méconnu, O Christ, qui avez souffert les contradictions, O Christ, qui avez souffert les tentations, O Christ, qui avez vu mourir Lazare, O Christ, qui dans vos angoisses avez sué le sang dans le Jardin des Olives, O Christ, qui avez été triste à la mort, O Christ, qui avez reçu le baiser de Judas, O Christ, qui avez été abandonné de vos disciples, O Christ, qui avez été renié par un ami, O Christ, qui avez été couronné d’épines, O Christ, qui avez été flagellé, O Christ, qui avez porté votre croix, O Christ, qui vous êtes abattu trois fois dans le chemin du Calvaire, O Christ, qui avez vu les femmes de Jérusalem qui pleuraient, O Christ, qui avez rencontré votre mère, O Christ, qui avez vu au pied de la Croix le disciple que vous aimiez, O Christ, qui avez vu à vos côtés le larron impénitent, O Christ, qui avez tant souffert pour les pécheurs, O Christ, qui avez fini la vie en poussant un grand gémissement, ayez pitié de ma tristesse.

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Le jour des Rameaux.--Aujourd’hui que tout verdit, fleurit et s’éjouit sous le soleil des Rameaux, quelque chose qui tient un peu de cela me vient dans l’âme. Je m’y livre, je me repose sur ces doux sentiments comme sur l’herbe d’un pré. Oh! qu’il fait beau là dans ma solitude et mes pensées du jour, jour d’hosanna, d’hymnes, d’élans de foi et d’amour au Sauveur, le roi de gloire, le triomphateur du monde, qui s’avance monté sur un âne, amenant à sa suite non les peuples vaincus, mais les malades qu’il a guéris, les morts qu’il a ressuscités! J’avais devant moi à l’église, parmi les enfants de chœur, un petit garçon dont la voix, la taille et les vives allures m’ont rappelé Maurice quand il balançait l’encensoir à Andillac. Cela, se mêlant aux émotions religieuses, me fait en ce moment un état d’âme où je me plais, que je laisse ici sur ce mémorandum, devant ce rameau bénit et garni de tant de pieux et doux souvenirs. Dans mon enfance, c’était un bouquet de gâteaux et de fruits que nous portions joyeusement à l’église. Qui avait le plus beau rameau était le plus heureux, et avait été le plus sage: charmant objet d’émulation pour les enfants qu’un arbrisseau couvert de doux manger, banquet flottant sous la verdure, donné par Jésus aux petits enfants qu’il aime et pour lui avoir chanté à pareil jour _Hosanna_ dans le temple! Que la religion a des côtés gracieux! Qu’elle est aimable au premier âge!

Marie, Marie des C..., tout abattue, effrayée d’un redoublement de souffrances qui la tiennent au lit dans de tristes pressentiments. «Adieu, me dit-elle, non pas pour la dernière fois, j’espère, mais il n’en est guère de plus triste et de plus douloureux.» Faut-il que nous soyons à deux cents lieues! Faut-il que je ne puisse aller joindre cette chère amie, que je vois tant souffrir dans sa solitude! Mais mon père, mais mon frère me retiennent aussi fortement qu’elle me tire. J’ai l’âme écartelée. Mon Dieu, que l’amitié fait souffrir! Tout pour moi se tourne de ce côté en souffrances, soit pour cette vie soit pour l’autre; ou l’état d’âme ou l’état de santé de ceux que j’aime m’afflige. Érembert cependant m’a bien consolée aujourd’hui. J’ai un frère chrétien, qui remplit toutes les obligations de ce nom dans ce saint temps de Pâques.

A pareil temps, l’an dernier, comme Maurice pareillement m’occupait! Ce souvenir se mêle à tout dans ma vie. J’ai passé cette nuit en songe avec lui, moitié vivant, moitié mort. Je le voyais, je lui parlais, mais ce n’était qu’un corps qui me disait que son âme était au ciel. O âme de Maurice, à Maurice tout entier, quand te verrai-je en effet! Que d’élans vers ce lieu qui réunit le frère et la sœur, tous ceux que la mort avait séparés! et d’autres fois que de craintes et tremblements devant cet autre monde où Dieu nous juge!

Mon âme pourtant n’a rien qui lui pèse, rien qui lui donne un remords. J’ai vécu heureusement loin du monde, dans l’ignorance de presque tout ce qui porte au mal ou le développe en nous. A l’âge où les impressions sont si vives, je n’en ai eu que de pieuses. J’ai vécu comme dans un monastère; aussi ma vie doit être incomplète du côté du monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d’instinct, d’inspiration, comme la poésie, et m’a suffi pour paraître convenablement partout. Un certain tact m’avertit, me donne le sens des choses et des airs d’habitude là où je me trouve le plus souvent étrangère, comme dans les cercles. Mais je parle peu. J’ai l’esprit de comprendre bien plus que d’exprimer. Pour ceci il faut l’usage; quand je converse, je sens que j’en manque, que l’à-propos ne vient pas, ni la pensée juste; presque jamais je ne dis d’abord ce que je dirais ensuite. Les compliments me trouvent nulle; la plaisanterie un peu moins, à cause sans doute qu’elle aiguillonne l’esprit. Dernièrement j’ai répondu par une bêtise à des démonstrations de politesse qui m’ont prise à l’improviste. C’était aussi de la part de quelqu’un qui m’intimide, un homme d’esprit qui me gêne, ce qui comprime le jet de la pensée. Chose étrange! j’aborde sans embarras les premières intelligences; je ne me sens pas plus intimidée devant M. Xavier de Maistre que devant son fauteuil, et je demeurerai liée près des gens les plus ordinaires, je perdrai mon assurance pour passer parmi des paysans qui me regardent, pour parler à mon confesseur. Il n’y avait que Maurice au monde avec qui je n’ai jamais été timide.

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La veille de Pâques.--Oh! quelle différence l’an dernier, à Paris! Retour de profonds souvenirs. Ce soir-là il y avait eu consultation de docteurs, j’étais bien affectée. Nous étions à Valentino; là fut remis ce paquet cacheté de noir; là se trouvait cette pauvre Marie, singulière rencontre un soir d’adieu! Ce concert finissait mon séjour à Paris, c’était le glas de ma mort au monde, que j’écoutais sonner avec je ne sais quelle douce et triste émotion, semblable un peu à celle que j’éprouve au souvenir de ces choses, de ces personnes qui me reviennent comme des ombres dans ma chambrette, à la même heure et moins harmonieusement qu’à Valentino. Le concert, c’est la pluie qui bat ma vitre, et tant de regrets qui me battent l’âme. J’ai senti, j’ai vu ce que je ne faisais que craindre: la mort, la séparation à jamais! Que j’ai besoin de penser à la fête de demain! Que cette résurrection est bonne! Mon Dieu, puisqu’il faut voir mourir, qu’il est doux de croire qu’on verra revivre! Puissent ces pensées de foi auxquelles je vais me livrer en écarter d’autres qui font foule et m’oppressent l’âme!

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Le soir de Pâques.--O Pâques, Pâques fleuries, jour de renaissance, de reverdissement, de jubilations célestes! Je ne sais que dire, qu’exprimer de cette fête du passage, si magnifiquement belle dans les temps anciens et nouveaux, qui a fait chanter l’_In exitu_, l’_O Filii_, et à moi tant de cantiques intérieurs quand j’ai vu ce matin Érembert à la table de communion. Encore un frère sauvé! Il faut être sœur chrétienne pour sentir cela et cette sorte de bonheur qui vient d’espérer le ciel pour une âme qu’on aime, de la voir unie à Dieu, au souverain bien.

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Le 20 avril.--Oh! c’était bien un rossignol que j’ai entendu ce matin. C’était vers l’aurore et sur un réveil, de sorte qu’ensuite j’ai cru que j’avais rêvé; mais je viens d’entendre encore, mon musicien est arrivé. Je note cela tous les ans, la venue du rossignol et de la première fleur. Ce sont des époques à la campagne et dans ma vie. L’ouverture du printemps si admirablement belle est ainsi marquée, et le retard ou l’avancement des saisons. Mes charmants calendriers ne s’y trompent pas, ils annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand j’entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis: «L’hiver a pris fin», avec un plaisir indicible. Il y a pour moi renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d’herbe, même moralement. La pensée reparaît et toutes ses fleurs. Jamais poëme épique ne fut fait en hiver.

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[Sans date.]--Adieu, grand’tante, que je viens de baiser morte; adieu, dernier reste d’une génération d’aïeux, famille de Verdun, toute dans les tombes à présent, et si dispersée: à l’île de France, à l’île Bourbon, ailleurs, ici. Ma pauvre tante a pleuré sur tous les siens, père, mère, neveux, que la Révolution d’abord et la mort ensuite lui ont pris, et la voilà maintenant qui suit le nombreux convoi. Nous la suivrons de même; hélas! nous ne formons qu’une procession funèbre ici-bas, et quelle rapidité dans la marche! On s’effraye d’y regarder, mais on avance en détournant la tête ou sans y penser. C’est bien triste, mais bien utile cependant. Les saints l’ont compris, ces hommes qui méditent sur une tête de mort pour se préserver de la corruption de la vie.

Mais d’où vient que ces pensées ne me touchent que peu, qu’agonies, morts, cercueils, dont je ne pouvais entendre parler, me sont objets ordinaires pour l’impression? Quel frémissement j’éprouvais, rien qu’en voyant la maison ou la chambre d’un décédé! et maintenant j’entre, je touche, je baise; mais quel baiser, mon Dieu! C’est le second que j’ai posé sur des joues qui glacent les lèvres, qui donnent le frisson dans tout le corps et des sensations de l’autre monde dans l’âme. J’ai appris cela de Maurice, j’ai appris la mort et tout ce qui suit. Depuis, rien ne m’étonne ni ne m’épouvante. On ne veut pas que j’aille à cet enterrement, mais j’y pourrais aller sans risques, rien ne m’y ferait mal. J’ai en moi l’habitude de pareilles choses. N’y eut-il pas un roi qui s’accoutuma au poison? Eh bien, je prierai Dieu ici pour ma tante, du temps qu’on la met en terre. De partout, Dieu nous entend, et je puis facilement, si je veux, me figurer un cimetière.

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[Sans date.]--M. de M... m’écrit que sa femme est trop faible pour m’écrire. Quelque peu bonne que soit cette nouvelle, j’en suis contente, tant je craignais d’apprendre pis, tant cette lettre des Rameaux m’effrayait. Enfin je me rassure, puisque ceci tourne au mieux. Mon Dieu, que je voudrais ne pas perdre cette chère amie! O malheur des séparations! Celle-ci y mettrait le comble. Une religieuse de Nevers qui repart m’offrirait une bonne occasion de voyage, si je pouvais sortir d’ici. Mais Érembert, mon père, tant de fortes raisons me retiennent. J’ai le cœur écartelé, tiré par le Cayla et les Coques, attaché presque également des deux parts. On aime cela et on en souffre. Il nous faudrait un centre d’affections, un quelque part où se trouvât tout ce qu’on aime, petit paradis sur terre, image de celui du ciel qui n’est qu’une société d’amour. Que j’ai souvent rêvé cela, et que le Cayla me plairait si j’y pouvais réunir mes élus, le petit nombre que j’ai dispersé par le monde, et que j’en distingue! Si on me disait: «Qui sont-ils?» Je dirais: «Mes choisis ne ressemblent à personne; cherchez-les parmi ce qu’on voit le moins, parmi les natures rares.»

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[Sans date.]--Si je n’ai rien mis ici depuis huit jours, c’est que je n’ai fait qu’écrire à Marie, écrire un journal intime, feuilles volantes d’amitié qui s’en iront joncher son lit un beau moment à sa surprise, et la pauvre malade aura plaisir à cela. Ce sont des riens, mais les riens du cœur ont leur charme. J’ajoute à cela des livres qu’elle m’avait prêtés et une carte de mon pays, de ces lieux qu’elle habite tant par l’âme. Je veux les lui faire voir, et je jouis d’avance de ce qu’elle va éprouver. Quant aux livres, j’ai peine à les renvoyer; je ne me sépare qu’à regret de ce qui fut emporté au départ, pages empreintes d’adieux, de souvenirs de voyage, lues dans la diligence de Bourges à Tours, quand je me trouvai assez seule pour pouvoir lire. Si jamais je les revois, je les relirai encore en mémoire de ce passé, de cet état d’âme où je me trouvais en regrets, en tristesse, en craintes, en suspens entre la vie et la mort, roulant sur ce pauvre malade, que j’allais voir, les pensées les plus déchirantes, quelquefois les plus opposées; car on ne peut s’empêcher d’espérer, quoiqu’on ne voie pas trop où se tient l’espérance. Marie, Marie, avec quels tristes pressentiments nous nous sommes quittées! J’ai toujours en souvenir ce dernier regard qu’elle me fit à la fenêtre, enveloppée d’une mante noire. Elle m’apparut comme le deuil en personne...

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Le 1er mai.--Quel que soit mon sans-intérêt aujourd’hui pour tout ce qui se fait sous le ciel, je veux néanmoins marquer ce premier mai, comme j’en ai l’habitude. C’était un autre jour pour moi qu’il ne l’est à présent, ce retour du plus beau mois de l’année. Tout est changé.

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Poésie interrompue par la foudre. Quel bruit, quels éclats, quel accompagnement de pluie, de vent, d’éclairs, d’ébranlements! rugissement, terribles voix d’orages! Et cependant le rossignol chantait, abrité sous quelque feuille; on aurait dit qu’il se moquait de l’orage ou qu’il luttait avec la foudre; coup de tonnerre et coup de gosier faisaient charmant contraste que j’ai écouté, appuyée sur ma fenêtre; j’ai joui de ce chant si doux dans ce bruit épouvantable.

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Le 6 mai.--C’est pour retrouver la date d’une lettre du Nivernais, chères nouvelles qui font événement dans ma vie toute de cœur. Dans la suite des temps, dans quelques mois même, je serai bien aise de revoir un jour marqué d’émotions douces à fond triste, comme me les donne Marie. Cette fois-ci c’est sa mère, une mère adoptive pour moi, qui m’écrit et ne me touche pas mal en me parlant de sa fille, et de l’espérance, je ne sais comment venue, qu’elle a de me voir avec la sœur de Nevers; mais la sœur est partie... Oh! mon père! il l’emporte encore sur Marie. Je le sens en ce moment qu’il a été question de le quitter. Que tout cela fait souffrir! Et cependant c’est bonheur d’être aimé. Mais qu’est-ce qu’un bonheur qui touche aux larmes?

Je n’ai pas vu l’Orient, mais je doute que ses belles nuits soient plus belles que celle qu’il fait à présent. Une admiration m’a surprise en ouvrant ma fenêtre avant de me coucher, suivant ma coutume de regarder l’état du ciel: qu’il est clair, transparent, étoilé avec ces demi-teintes de demi-lune, et...

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[Sans date.]--Plusieurs jours depuis cette nuit, et entre ces deux lignes d’écriture. Comme le temps occupe peu d’espace! Une fois passé, ce n’est rien. Dans ce peu d’espace on pourrait faire entrer un siècle. Je n’y vois rien, quoi qu’il soit venu dans l’histoire de ma vie, parce que tout reste au dedans, que je n’ai plus d’intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d’une lente agonie morale, état d’indicible souffrance.--Va, pauvre cahier, dans l’oubli avec ces objets qui s’évanouissent! Je n’écrirai plus ici que je ne reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau où j’ai l’âme ensevelie. Maurice, mon ami! il n’en était pas ainsi de moi quand je l’avais. Penser à lui me relevait au plus fort d’un abattement; l’avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas ennuyée entre deux montagnes.

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Une lettre de mort, une mort de jeune fille, Camille de Boisset, sœur d’une de mes amies, la céleste Antoinette.

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Depuis longtemps je n’avais trouvé d’aussi agréable lecture et plus de mon goût que celle que je viens de faire, et dans un livre dont le monde ne se doute guère, un _Catéchisme_, dont la seule introduction gagne l’esprit et le cœur, morceau le plus distingué entre tous les avant-propos, exquis avant-goût d’une œuvre exquise de foi, d’intelligence et d’amour. J’ai pressenti de suaves émotions et entrevu de beaux traits de lumière pour moi dans cette religieuse lecture, et je m’y livre. Je vais voir et connaître ma religion telle que je ne l’ai pas encore vue d’ensemble. Comme elle est infinie en merveilles et en admirations, à chaque nouvelle attention, à chaque regard on découvre pour l’aimer et l’admirer davantage. Le besoin de mon cœur me porte de ce côté, il n’est satisfait que par les choses divines. Ce fut de tout temps, mais plus encore quand les charmes qui restaient dans la vie et qui nourrissaient l’âme sont perdus. Heureux sommes-nous quand l’esprit de Dieu vient sur ce vide et y fait une création! Il me semble que cela se fait en moi, que quelque chose de nouveau et qui n’est rien d’humain s’opère, transformation d’une autre vie, d’un autre monde où Dieu habite, où j’ai ma mère et Maurice. Oh! que la mort nous ôte d’ici et nous en dégoûte! J’ai vu quelque chose de pareil dans sainte Thérèse. Après la mort de son frère, elle écrivait: «J’ai quatre ans de plus que lui et je ne puis pas parvenir à mourir!»

«... Quand la tige est parvenue à la hauteur et à la force convenables, on voit se former à sa partie supérieure un petit bouton. Ce bouton renferme tout ce qu’il y a de plus précieux dans la plante. Aussi nous allons voir de quels soins tendres et multipliés la Providence l’environne. Elle le couvre d’abord de trois ou quatre enveloppes bien unies, bien serrées, afin de le protéger contre le froid, la chaleur, les insectes, les vents et la pluie. La première de ces enveloppes est plus dure et offre plus de résistance; la seconde surpasse en finesse et en beauté la mousseline et la soie; enfin la troisième, qui touche à la graine, n’a rien qui lui soit comparable pour la délicatesse et la douceur. Elle est faite ainsi, afin de ne pas blesser la petite créature qu’elle renferme. A mesure que ce germe précieux grossit, les enveloppes s’élargissent; enfin elles s’ouvrent, mais non pas entièrement ni tout d’un coup, afin de ne pas exposer le petit nourrisson au danger de périr. Quand il est assez fort, toutes ces petites enveloppes de mousseline, tous ces tendres duvets sont écartés, ainsi qu’on écarte les langes qui emmaillottent un enfant.»

Que c’est joli! Cette admiration m’échappe, mais je veux prendre le charmant tableau tout entier:

«Ce germe précieux est destiné à donner naissance à de nouvelles plantes; mais cette nouvelle naissance sera accompagnée d’une joie et d’une magnificence inexprimables. Lorsque l’enfant d’un roi vient au monde, on le reçoit dans un berceau doré, on le place dans des appartements richement décorés. Voilà ce que fait le bon Dieu pour l’enfant ou le fruit de la moindre plante. Des feuilles d’une douceur, d’une finesse, d’un moelleux inimitables, peintes des couleurs les plus belles, les plus variées et les plus agréables, lui servent de langes et de berceau. Autour de lui s’exhale le parfum le plus suave; c’est au milieu de cette demeure plus riche que les Louvres des rois qu’il naît et qu’il grandit. Examinez tout cela de près, et, si vous pouvez, défendez à vos lèvres de dire avec le divin Sauveur: Je vous assure que Salomon dans toute sa magnificence ne fut jamais si richement habillé.»

Jamais fleur ne fut non plus si richement dépeinte, jamais si gracieuse description n’en fut faite. On croirait lire un nouveau Bernardin de Saint-Pierre, et ce n’est qu’un passage de catéchisme, de ce Catéchisme de persévérance dont je parlais, de l’abbé Gaume. Bon et bel ouvrage de l’époque, où, sous le plus simple titre, se trouve l’histoire complète de la religion racontée à des enfants de la façon la plus attachante. Rien que quelques aperçus m’ont charmée. Je vais me raviver l’âme à cette lecture.

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