Journal et fragments

Part 22

Chapter 224,036 wordsPublic domain

Nous espérions beaucoup du climat, de l’air natal, de la chaude température de notre Midi. Le second jour de notre arrivée, il fit froid; le malade s’en ressentit et eut des frissons. Ses bouts de doigts, son nez glacés, me firent craindre; je vis bien qu’il n’y avait pas tout le mieux que nous espérions, qu’il ne guérirait pas si vite, puisque les accès revenaient. Il n’y eut pas de chaleur ensuite, et le médecin nous rassura. Ces médecins sont souvent trompés ou trompeurs. Nous décidâmes le malade à ne pas sortir de sa chambre le lendemain, attribuant le froid qu’il avait eu à quelque fraîcheur du salon. Comme il se laissait toujours faire, il se résigna, quoique contrarié, à ce qu’on voulut; mais il s’ennuyait tant là-haut, et il fit tant de chaleur bientôt, que je l’engageai moi-même à redescendre. «_Oh! oui_, me dit-il, _ici je suis loin de partout. Il y a plus de vie là-bas avec tous, et puis la terrasse, je pourrai m’y promener. Descendons._» Cette terrasse surtout l’attirait pour y jouir du dehors, de l’air, du soleil, de cette belle nature qu’il aimait tant. Je crois que ce fut ce jour-là qu’il arracha des herbes autour du grenadier et piocha quelques pieds de belles-de-nuit; aidé de sa femme, il tendit un fil de fer le long du mur sur un jasmin et des treilles. Cela parut l’amuser. «_Ainsi chaque jour j’essayerai un peu mes forces_», fit-il en rentrant. Il n’y revint plus. La faiblesse survint, les moindres mouvements le fatiguaient. Il ne quittait son fauteuil que par nécessité ou pour faire quelques pas à la prière de sa femme, qui essayait de tout pour le tirer de son atonie. Elle chantait, faisait de la musique, et le tout souvent sans effet. Du moins je ne me suis pas aperçue qu’il en eût quelque impression. Il demeurait le même à toutes choses, la tête penchée sur le côté du fauteuil, les yeux fermés.

Cependant il avait des mieux passagers, des espèces de soubresauts vers la vie. Ce fut dans un de ces moments qu’il se mit lui-même au piano et joua un air, pauvre air que j’aurai toujours dans le cœur! Ce piano s’en est allé à Toulouse. Je l’ai vu partir avec le regret qu’y avait gravé Maurice. J’aurais voulu y noter ces mots: «_Ici un jeune malade a chanté son dernier air._» Peut-être quelque main en passant sur ce clavier se serait arrêtée pour la prière. Chère âme de trépassé, je voudrais de partout lui tirer des secours! _Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent se faire._ Je reviens à ce mot de foi de l’ami de Montaigne, qui revient si bien à mon cœur.

Je veux vous dire aussi comme ce cher frère m’a laissé sujet de consolation dans ses sentiments chrétiens. Ceci ne date pas de ses derniers jours seulement; il avait fait ses pâques à Paris. Au commencement du Carême, il m’écrivait: «_L’abbé Buquet est venu me voir; demain, il revient encore pour causer avec moi comme tu l’entendais._» Cher ami! oui, j’avais entendu cela pour son bonheur, et lui l’avait fait pour le mien, non en cédant par complaisance, mais en faisant par _conviction_: il était incapable du semblant d’un acte de foi. Je l’ai vu seul à Tours, dans sa chambre, lisant les prières de la messe un dimanche. Depuis quelque temps il se plaisait aux lectures de piété, et je me suis applaudie de lui avoir laissé sainte Thérèse et Fénelon, qui lui ont fait tant de bien. Dieu ne cessait de m’inspirer pour lui. Ainsi j’eus la pensée d’emporter pour la route un bon petit livre, pieux et charmant à lire, traduit de l’italien, le Père Quadrupani, qui lui fit grand plaisir. De temps en temps il m’en demandait quelque page: «_Lis-moi un peu du Quadrupani._» Il écoutait avec attention, puis faisait signe quand c’était assez, se recueillait là-dessus, fermait les yeux et restait là à se pénétrer de ces douces et confortantes paroles saintes. Ainsi, chaque jour, au Cayla, nous lui avons lu quelques sermons de Bossuet et des passages de l’_Imitation_. A cela il voulut joindre quelques lectures de distraction, et nous commençâmes les _Puritains_ de Scott, n’ayant rien de nouveau dans notre bibliothèque. Il en parcourut un volume avec quelque air d’intérêt, et puis laissa cela. Il était bientôt las de tout, nous ne savions que trouver pour lui faire plaisir. Les visites lui apportaient peu de distractions; il ne causait qu’avec son médecin, homme d’esprit, qui par cela plaisait au malade et soutenait son attention. J’ai remarqué ces influences morales, et qu’au plus fort abattement, cette nature intelligente se relevait à tout contact de rapport.--Ainsi, la veille ou l’avant-veille de sa mort, n’en pouvant plus, il se prit à rire vivement à votre feuilleton si plaisamment spirituel: _Il faut que jeunesse se passe_, dont il fut charmé. Il en voulut deux fois la lecture: «_Écris cela à d’Aurevilly, me dit-il, et que depuis longtemps je n’avais ri comme je viens de le faire._» Hélas! et il n’a plus ri! Vous lui avez donné le dernier plaisir d’intelligence qu’il ait eu. Tout lui était jouissance de ce qui lui venait de vous. L’amitié a été le plus doux et le plus fort de ses sentiments, celui qu’il a senti le plus à fond, dont il aimait le plus à parler, et qu’il a pris, je puis dire, avec lui, dans la tombe. Oh! oui, _il vous a aimé jusqu’à la fin_. Je ne sais à quelle occasion, parlant de vous étant seuls, je lui dis: «Es-tu content, mon ami, que j’écrive à ton ami?--_Si je suis content!_» me fit-il avec le cœur dans la voix. Ce jour-là même, en le quittant, je vous envoyai son bulletin de santé.

Nous le trouvions bien faible; cependant j’espérais toujours. J’avais écrit au prince de Hohenlohe. J’attendais un miracle. La toux s’était apaisée, l’appétit se soutenait; la veille fatale, il dîna encore avec nous; hélas! dernier dîner de famille! On servit des figues dont il eut envie, et que sur sa consultation j’eus la cruauté de lui interdire; mais d’autres ayant approuvé, il en mangea une qui ne lui fit ni bien ni mal, et je fus sauvée sans préjudice de l’amertume de l’avoir privé de quelque chose. Je veux tout dire, tout conserver de ses derniers moments, bien fâchée de ne pas me souvenir davantage. Un mot qu’il dit à mon père m’est resté. Ce pauvre père revenait de Gaillac avec l’ardente chaleur, lui rapportant des remèdes. Dès que Maurice le vit: «_Il faut convenir_, dit-il en lui tendant la main, _que vous aimez bien vos enfants_.» Oh! en effet, mon père l’aimait bien! Peu après, le pauvre malade se levant avec peine de son fauteuil pour passer dans la chambre à côté: «_Je suis bien bas_», parlant comme à lui-même. Je l’entendis, cet arrêt de mort, de sa bouche, sans lui rien répondre, sans trop y croire peut-être; mais j’en fus frappée. Le soir, on le porta avec son fauteuil dans sa chambre. Du temps qu’il se mettait au lit, je disais avec Érembert: «Il est bien faible, ce soir; mais la poitrine est plus libre, la toux disparaît. Si nous pouvons aller au mois d’octobre, il sera sauvé.» C’était le 18 juillet, à dix heures du soir!

La nuit fut mauvaise. J’entendis sa femme lui parler, se lever souvent. Tout s’entendait de ma chambre, j’écoutais tout. Dès qu’il fut possible, j’entrai le matin pour le voir, et son regard me frappa. C’était quelque chose de fixe: «Qu’est-ce que cela augure? dis-je au docteur qui vint bientôt.--C’est que Maurice est plus malade.--Ah! mon Dieu!» Érembert alla avertir mon père, qui accourut. Bientôt il sortit, et s’étant concerté avec le médecin, celui-ci annonça qu’il fallait penser aux derniers sacrements. M. le curé fut mandé, ainsi que ma sœur, qui se trouvait à l’église. Je ne sais si j’aurai tout présent. Mon père pria M. Facieu, le médecin, de préparer Caroline à la terrible nouvelle. Il la prit à part. J’allai la joindre bientôt et la trouvai tout en larmes; j’entendis: «_Je le savais._» Elle savait qu’il devait mourir! «_Depuis trois mois je me prépare au sacrifice._» Aussi ce coup de mort ne l’effraya pas, mais je la vis désolée.

«Ma pauvre sœur, lui dis-je en lui passant les bras au cou, voici le terrible moment; mais ne pleurons pas, il faut l’annoncer au malade, il faut le préparer aux sacrements. Vous sentez-vous la force de remplir ce devoir, ou voulez-vous que je le fasse?--Oui, faites-le, Eugénie, faites!» Elle étouffait de sanglots. Je passai de suite au lit du malade, et, priant Dieu de me soutenir, je me penchai sur lui et le baisai au front, qu’il avait tout mouillé: «Mon ami, lui dis-je, je veux t’annoncer quelque chose. J’ai écrit pour toi au prince de Hohenlohe.--_Oh! que tu as bien fait!_--Tu sais qu’il a fait des miracles de guérison, notamment à Alby, dans une famille qui vient de m’en faire part. Dieu opère par qui il veut et comme il veut. C’est surtout le souverain médecin des malades. N’as-tu pas bien confiance en lui?--Confiance _suprême_ (ou _pleine_, je ne me souviens pas).--Eh bien, mon ami, demandons-lui en toute confiance ses grâces, unissons-nous en prières, nous à l’Église, toi dans ton cœur. On doit dire une messe où nous communierons: toi, tu pourrais communier aussi. Jésus-Christ allait trouver les malades, tu sais?--_Oh! je veux bien! oui, je veux m’unir à vos prières._--C’est très-bien, mon ami. M. le curé devait venir, tu vas te confesser. N’est-ce pas que tu n’as pas de peine à parler à M. le curé?--_Pas du tout._--Tu vas donc te préparer à ta confession.» Il demanda un livre d’examen, se fit faire toutes les prières qui précèdent la confession par sa femme. Je sortis; j’allai lui préparer de la fécule au lait d’amande. Dans ce temps, M. le curé arriva. Le malade le pria d’attendre encore un peu, ne se trouvant pas, dit-il, assez préparé. On le voyait tout pénétré et recueilli. Hélas! dernier recueillement de son âme! Au bout de dix minutes à peu près, il fit appeler le prêtre, et demeura avec lui près d’une demi-heure, causant, nous fut-il dit, avec toute la lucidité et facilité d’esprit qu’il aurait eue étant bien portant. «Jamais je n’ai entendu confession mieux faite», nous dit M. le curé. Ce qui m’assure bien de ses dispositions, c’est ce qu’il fit comme M. le curé s’en allait. Il le rappela pour lui parler de M. de Lamennais et faire une haute et dernière rétractation de ses doctrines. Puis il ajouta: «_M. le curé, je ne sais si je m’abuse, mais me croyez-vous bien malade? Alors je recevrai l’extrême-onction. Pour communier, je voudrais le faire à jeun et attendre à demain._» Sur la réponse que les malades étaient dispensés du jeûne, il fut prêt à tout et se prépara aux derniers sacrements. Nous allions et venions, ma sœur et moi, pour les arrangements convenables dans cette chambre qui s’allait changer en église. Sa femme, avec la tristesse et la piété d’un ange, lui récitait les prières de la communion, qui sont si belles, et celles des mourants, si touchantes; lui-même demanda celles de l’extrême-onction, calme et naturel comme pour une chose attendue.

Cependant il avait faim, il défaillait, et me demanda sa fécule, que je lui portai. Comme il suait beaucoup, je lui dis: «Mon ami, ne sors pas le bras, je te ferai manger comme un _néné_ (enfant au berceau).» Un sourire vint sur ses lèvres, où je posai la cuiller, où je fis couler le dernier aliment qu’il ait pris. Ainsi j’ai pu le servir une fois encore, lui donner mes soins comme autrefois. Il m’a été rendu mourant. Je remarquai cela comme une faveur de Dieu accordée à ma tendresse de sœur, que j’ai rendu à ce cher frère les derniers services à l’âme et au corps, qu’il s’est rencontré que je l’ai disposé aux derniers sacrements, et que je lui ai préparé sa dernière nourriture: aliments des deux vies. Cela ne semble rien, n’est rien, en effet, pour personne; je suis seule à le remarquer et à bénir la Providence de ces rapports repris avec mon cher Maurice avant de nous quitter. Triste et indéfinissable compensation à tant de mois d’amitié passive! Avais-je tort de vouloir le servir? Qui sait?... Mais je veux achever ce douloureux mortuaire; laissons le cœur de côté, qui n’en finirait pas de dire.

Quand le saint viatique arriva, le malade se trouvait mieux, ce me semblait; ses yeux, rouverts, n’avaient pas cette fixité effrayante du matin, ni ses sens le même affaissement; il parut moralement ravivé et en pleine jouissance de ses facultés tout le temps des saintes cérémonies. Il suivait tout de cœur, bien pieusement. Quand ce fut à l’extrême-onction, comme il ne sortait qu’une main, le prêtre ayant dit: «L’autre», il la présenta vivement. Il écouta de bien simples et touchantes paroles, et reçut le saint viatique avec toute l’expression de la foi. Il vivait encore, il nous entendait, il choisit entre de l’eau et de la tisane qu’on lui offrait à boire, serra la main à M. le curé, qui toujours lui parlait du ciel, colla ses lèvres à une croix que lui présentait sa femme, puis il s’affaiblit; nous nous mîmes tous à le baiser, et lui à mourir. Vendredi matin, 19 juillet 1839, à onze heures et demie. Onze jours après notre arrivée au Cayla. Huit mois après son mariage.

La voilà cette fin de vie, si liée à la vôtre, telle que j’ai pu la retrouver pour vous dans mes larmes. Que n’étiez-vous là! Que n’avez-vous assisté à la mort chrétienne de votre ami!

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Le 27.--_Enfin vous voilà!_ comme disait Billy, le charmant enfant indien, quand il me voyait revenir. Il paraissait tout réjoui, comme je le suis de votre lettre, si tardive et si désirée. Ce n’était cependant qu’un silence un peu long qui me donnait tant de craintes funèbres. C’est que je crois si vite à la mort, à présent! Me voilà donc bien rassurée. Mais qu’est-ce que nos impressions? Je n’éprouve pas en certitude ce que j’ai senti dans le doute, un sentiment profond. Le plaisir chez moi ne descend pas comme la peine.

Douce journée aujourd’hui: j’attends encore mon père, absent depuis toute une semaine. Sa présence m’est nécessaire plus que jamais depuis que je me trouve plus que jamais seule au Cayla. En regardant du côté par où il doit venir, je pense à tant d’absents qui ne reviendront pas. J’en ai bien vu s’en aller par ce chemin. Il y a au bas de la colline une croix où, deux ans passés, nous nous sommes quittés avec mon cher Maurice. Je l’accompagnai jusque-là. Il s’y est longtemps conservé sur le terrain l’empreinte d’un pied de cheval, à l’endroit où Maurice s’arrêta pour me tendre la main. Je ne passe jamais par là que je ne regarde à cette marque effacée d’adieu près d’une croix.

Comme toute ma vie va à ce frère, comme tout ce qui a rapport à lui me pénètre! Les sentiments uniques grandissent dans la solitude jusqu’à l’immensité. Comme ce marronnier qui s’étend seul là-bas dans la prairie, ils couvrent toute l’âme. Je ne sais si je ne ferais pas bien de sortir d’ici pour quelques jours. Les idées fixes, oh! les idées fixes que tout nourrit et rappelle! La vie est un devoir. Sous ce rapport religieux on y tient, et on doit vouloir sa conservation. Le dépérissement en serait un mal devant Dieu. Mais sans cela, sans le ciel que je vois, je me laisserais tomber; mais j’aurais tort, bien tort comme chrétienne de m’abattre comme ceux qui vont sans soutien. Dieu n’est-il pas là qui nous dit: Je suis près de ceux qui souffrent? Foi soutenante! Oh! que nous avons d’obligations à la foi! Je la considère comme le seul vrai soutien de l’homme. D’autres choses en ont bien l’air; mais ce sont appuis d’apparence, colonnes de vapeur.

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De Montels, vieux château dans les montagnes.

Le 14 mars.--Ce que j’aime me suit partout: ce cahier a pris mon chemin, comme, hélas! naguère un autre était venu ici au même lieu, lorsque j’allais voir Louise, mon amie, quelque peu avant mon départ pour Paris. Ainsi les pareilles choses reparaissent quelquefois dans la vie, sans qu’on pense à les ramener. Bien sûr, je ne comptais pas revenir ici. J’ai remarqué de ces consonnances du passé avec le présent, et celle-ci en contraste. J’étais venue en joie, je reviens en deuil; j’avais un frère vivant, il est mort...

Je me plais à Montels: on y vit comme on veut, sans visites ni ennuis du monde; on entre, on sort, on se promène, sans nul assujettissement; puis la campagne est grande, toute diverse en paysages, en toupes de montagnes, douces, couvertes de châtaigniers; cela plaît à voir et à parcourir. Si je devais quitter le Cayla, c’est ici que je voudrais demeurer. Pour faire de ce château une demeure agréable, il n’y aurait qu’à relever quelques ruines qui, même telles quelles, sont toutes remplies d’intérêt. Quel charme n’a pas ce vieux salon tout tapissé de vieux portraits de militaires, d’hommes de robe et d’église, de belles dames, comme on n’en voit plus, de mise et de beauté? J’en ai remarqué une en toilette de bal à côté d’un capucin méditant sur une tête de mort. De tout temps les contrastes se sont touchés. Montels n’est plus autre chose partout, dans la demeure et ses habitants, dans cette chambre appelée chambre du cardinal pour avoir logé le cardinal de Bernis, toute pleine à présent de pommes de terre.

Je ne suis pas étonnée que ce bel esprit, qui se connaissait en jolies choses, eût choisi ce lieu pour sa maison de campagne, assez près et assez loin de la ville, paysage parfaitement dessiné pour des pastorales et des rêveries poétiques, si le cardinal rêvait encore. Qui sait? Qui sait en quel temps et en quel état on cesse d’être poëte? Celui-ci cependant, dans le cours de sa vie, se souvenant qu’il était prêtre, eut repentir de ses chansons légères et fit faire des recherches pour les détruire; mais de la plume au vent! Le mal ne s’arrête pas comme on veut. Les épîtres à Chloé et à la Pompadour sont restées, et nul ne sait, ou bien peu, que leur auteur a voulu les mettre en cendre. Je tiens cela de mon père dont le père avait connu l’Apollon cardinal.

Il y a encore ici dans un vieux tiroir une curieuse correspondance sentimentale du fameux La Peyrouse avec Mlle de Vézian, sa fiancée, devenue ensuite marquise de Sénégas, pendant sans doute que le marin courait les mers. Il faut que je demande, pour les voir, ces lettres à ma cousine. Précieuse découverte, débris du cœur de La Pérouse, aussi curieuse que celle de son vaisseau. Mais qui songe à cela? Qui songe à chercher un grand homme dans son intime?

Voilà comme Montels occuperait son petit coin dans l’histoire. Bien des lieux célèbres ont eu moins d’intérêt; le tout, c’est de savoir le faire ressortir, cet intérêt; et ce n’est pas, ce me semble, ce qui manque soit dans les hommes ou dans la nature. Que de trésors sous une mousse et, si je veux, dans cette chambre inélégante et glacée! D’abord le soleil à mes pieds sous la table où je les chauffe dans ce grand carré lumineux qui me vient de la fenêtre à côté...

Description interrompue par le départ annoncé au beau milieu de ma page.

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[Sans date.]--Que dire? que répondre? Que m’annoncez-vous qui se prépare pour Maurice! Pauvre rayon de gloire qui va venir sur sa tombe! Que je l’aurais aimé sur son front, de son vivant, quand nous l’aurions vu sans larmes! C’est trop tard maintenant pour que la joie soit complète, et néanmoins j’éprouve je ne sais quel triste bonheur à ce bruit funèbre de renommée qui va s’attacher au nom que j’ai le plus aimé, à me dire que cette chère mémoire ne mourra pas. Oh! le cœur voudrait tant immortaliser ce qu’il aime! Je l’avais ouï dire, je le sens, et que ceci s’étend du ciel à la terre; soit par amour ou par foi, soit pour ce monde, soit pour l’autre, l’âme repousse le néant. Maurice, mon ami, vit toujours, il s’est éteint, il a disparu d’ici-bas comme un astre meurt en un lieu pour se rallumer dans un autre. Que cette pensée me console, me soutient dans cette séparation! que j’y rattache d’espérances! Ce rayon qui va passer sur Maurice, je le vois descendre du ciel, c’est le reflet de son auréole, de cette couronne qui brille au front des élus, des intelligences sauvées. Celles qui se perdent n’ont rien devant Dieu qui leur reste, qui les marque, quelque signe de distinction que les hommes leur fassent, car toute gloire humaine passe vite. Je ne me réjouirais pas si je ne voyais que celle-là seule pour mon frère; mais il est mort saintement, et j’accepte avec transport la glorification de son intelligence qui peut s’associer à la canonisation de son âme.

Je ne vous dis plus rien sur ce sujet infini, vous ayant écrit et dit mes sentiments et remercîments profonds, à vous, à M. Sainte-Beuve, à Mme Sand, pour la part que vous aurez chacun à cette publication du _Centaure_, cette belle œuvre inconnue de mon frère, à la mise en lumière de sa vie et de son talent.

Oh! que vous me touchez de me dire que mes pensées, mes expressions, mes images tiennent beaucoup de Maurice, que nous étions, lui et moi, frère et sœur jumeaux d’intelligence! Ressemblance la plus belle que vous puissiez me trouver et la plus douce pour moi[32]...

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[32] Lignes effacées.

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[Le 2 avril.]--Courant d’impressions et de pensées abandonné à l’endroit effacé, rentré dans l’âme et perdu pour ce papier. Dois-je le regretter? Non, sans doute, mais ces refoulements, ces épanchements arrêtés, j’en voudrais connaître la cause. Il n’en était pas de même autrefois: la pensée, la vie coulait d’abondance, s’en allait à pleins bords, s’épandait en mille endroits, en mille façons, et maintenant cela s’arrête à un grain de sable, je me délaisse à tous moments, les petits riens font quelque chose: indice d’affaiblissement. Que serait-ce sans le soutien d’en haut qui me soulève si puissamment quelquefois? Je serais toute et toujours abattue. Le monde, les conversations, la diversion sont de bien peu de secours dans cette langueur de l’âme. Je viens de l’essayer. Rien n’y fait radicalement, rien ne change le fond. Toute la puissance des distractions n’agit qu’à la surface, n’arrive qu’à faire naître quelque sourire au dehors.

Lu _Waverley_. Oh! la déchirante mort d’un frère, l’horrible catastrophe à la fin! J’en suis tout émue. Quoique fictions, ces sortes de choses pénètrent, font souffrir; un conte m’a tiré des larmes, quoique j’en verse peu pour des contes; mais Walter Scott est si intéressant et plein d’effet sur le cœur dans cette lugubre peinture remplie de traits attendrissants! Que n’ai-je quelquefois des livres, ces parlants à l’âme, qui lui font tant d’impression! Rien n’agit si puissamment sur moi que les lectures, rien ne me fait tant sentir, à présent que se perd le goût de toutes choses.

Et écrire, que me fait d’écrire? Interrogation muette parfois, plus souvent pleine de réponses. Cependant je n’écris guère. Ce cahier même, je le néglige; plusieurs jours se passent sans y rien laisser, et je n’y mets plus de date. Je n’ai plus de plaisir à retrouver d’époque ni rien dans ma vie si douloureuse de souvenirs. Ce qui m’avait charmée ou me charmerait me désole, parce que tout s’empreint de deuil. Peut-être un jour, avec le temps, cet état d’âme changera; mais il n’est pas de diversion possible encore. Je viens d’essayer du monde, décidément le monde m’ennuie; l’esprit qu’on y rencontre n’est pas de mon goût, le _sot rire_ ne m’égaye pas. Je n’y puis prendre part, et aussi je puis dire comme disait Esther, je crois, qu’au milieu de la foule et des divertissements je ne laisse pas de me trouver seule. Savez-vous où je me plais, dans quel monde? A l’église. Là je suis chez moi. Toute ma vie j’ai préféré une chapelle à un salon, les anges aux hommes, et ce parler intérieur avec Dieu à celui qui bruit au dehors. On n’est pas né en solitude, on n’est pas élevé, on n’a pas vécu entre ciel et terre, en plein air, près de la croix, pour sentir comme les autres, comme ceux qui reçoivent du monde leurs pensées et leurs affections. Rien ne m’est venu de là, rien ne m’en viendra sans doute. Ce n’est pas la peine ni mon vouloir de me tourner de ce côté.