Journal et fragments

Part 21

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Le 19.--Hier, je vous ai écrit une longue et bien franche lettre, véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient. Je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n’ayant jamais dissimulé nulle chose. Et pourquoi, quand on n’a risque ni de déplaire, ni de se compromettre? Je vous envoie mes pensées, ma vie en sûreté: confiance la plus grande qu’une femme puisse donner, qui met bien haut dans son estime celui en qui elle croit.

Six mois, six mois aujourd’hui de cette mort, de cette séparation! Mon Dieu, que le temps est rapide! il me semble que c’est d’hier. D’où vient cela, que tant d’événements, d’autres choses, soit douloureuses ou non, qui touchent à ce cher ami, me semblent dans un lointain infini: tels son dernier départ d’ici, mon arrivée à Paris, son mariage, et que sa mort soit toujours là récente, présente? Je le vois: il y a six mois, et c’est comme s’il n’y avait rien du tout, tant on y touche par l’âme! il n’y a ni temps ni espace pour l’âme, cela fait bien voir que nous sommes esprits. Oh! tant mieux, tant mieux de n’être pas bornés par ce temps si court et si triste! de n’être pas tout en ce corps de si peu de chose! Convenons-en, la foi nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle douleur de penser qu’il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y atteindre par la possession, par la jouissance en l’autre vie, hélas! comme il adviendra à ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres, sans pratique de foi! C’est martyre d’avoir des amis de la sorte.

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Le 21 janvier.--Pauvre Louis XVI! J’étais enfant que je vénérais ce martyr, j’aimais cette victime dont j’entendais tant parler dans ma famille aux approches du 21 janvier. On nous menait au service funèbre à l’église, et je regardais fort le haut catafalque, trône lugubre du bon roi. Mon étonnement m’impressionnait de douleur et d’indignation; je sortais pleurant cette mort et haïssant les méchants qui l’avaient faite. Que d’heures j’ai passées cherchant par quels moyens j’aurais pu sauver Louis XVI et la reine, et toute la malheureuse famille, si j’avais vécu de leur temps! Tout calculé, cherché, combiné, rien de bon ne se présentait guère, et je laissais ces prisonniers fort à regret. Le beau petit dauphin surtout me faisait compassion, le pauvre enfant, entre des murs, ne pouvant plus jouer en liberté. Celui-là, je l’emportais, je le cachais ici au Cayla, et Dieu sait le bonheur de courir avec un prince dans nos champs! Que de rêves au sujet de la triste famille!

Il y a deux sortes d’hommes qui m’inspirent répulsion: les régicides et les impies. Pour si débordé que soit un jeune homme, je l’estime toujours quelque peu, s’il est réservé sur la religion. J’ai vu avec une profonde satisfaction que, dans la correspondance de _Malise Allen_ avec Georges, il ne se trouvait pas une plaisanterie incrédule. Oh! que cela m’a consolée! que d’espoir j’ai mis en ce bon côté restant! Je ne me suis pas trompée du moins pour Georges; quant à Malise, je ne sais, l’avenir nous l’apprendra. C’est encore un fameux pécheur, une sorte d’Augustin, que Dieu a à conquérir sur le monde.

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Le 22.--Il y a des jours où l’âme se retourne plus que de coutume vers le passé, où elle revoit à tout moment ce qu’elle a perdu. Ces visions lui plaisent; quoique tristes, on les conserve, on y demeure, on vit dans l’ombre de ce qu’on a aimé. Tout aujourd’hui je vois passer et repasser cette chère figure pâle; cette belle tête pose en moi dans toutes ses poses, souriante, éloquente, souffrante, mourante; surtout je me suis arrêtée, je ne sais pourquoi, à le voir chez l’abbé Legrand, vicaire de la paroisse, quand nous allâmes lui parler pour les arrangements du mariage. Je me trouve dans ce _salonnet_, décoré de croix, de saintes gravures, de beaux meubles et de beaux livres d’un goût pieusement exquis; là, tout éclatante de paroles et d’air affairé; Maurice dans le plein calme du visage et de la voix, sur un fauteuil, laissant tomber parfois quelques mots; l’abbé causant avec distinction, tout surpris de plaisir quand, par hasard, je lui nomme l’abbé de Rivières, un de nos voisins, qu’il a connu à Saint-Sulpice. Je revois cela, et quand, abordant la question religieuse sur ce qui nous amenait, l’abbé toucha avec un tact parfait les préparations chrétiennes, Maurice répondit en homme qui comprend et qui croit. J’en fus touchée, l’abbé de même, peut-être avec surprise. Je remarquai tout, tout m’est resté. Je ferais tableau du jeune prêtre et du fiancé chrétien en ce moment. Maurice était parfait. Frère bien-aimé!

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Le 23.--Pourquoi des larmes montent-elles ce matin? pourquoi ce retombement dans la douleur et l’angoisse? Demandez au malade pourquoi son mal lui revient! il n’y a que suspension aux souffrances; si j’étais près d’une église, je m’en irais les y apaiser, me perdre, m’absorber dans la communion. Dans cet acte de foi et d’amour est tout mon soutien, toute ma vie, même celle du corps peut-être. Dieu me prend en lui; et que ne peut l’amour tout-puissant sur une âme qu’il possède! La consoler d’abord, de ce qu’elle souffre en aimant.

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Le 24.--Ces paroles sont bien mystiques, incompréhensibles peut-être à qui n’a pas le sens pieux d’un sacrement ineffable, d’un mystère d’amour divin, la plus étonnante chose de Dieu pour les hommes. Galimatias spirituel pour le monde, tout ce qu’on en pourrait dire; mais ceci n’est pas pour le monde, et les solitaires peuvent mettre sur leur papier ce qu’ils veulent. C’est l’imprimerie cachée de mon âme qui se fait sur ce cahier, j’y trace tous ses caractères. Quelquefois je dis: «A quoi sert? A qui serviront ces pages? Ce n’était de prix que pour lui, Maurice, qui retrouvait là sa sœur. Que me fait de me retrouver?» Mais si j’y trouve une distraction innocente, si je m’y fais une pause dans les fatigues du jour, si j’y mets pour les y mettre les bouquets de mon désert, ce que je cueille en solitude, mes rencontres et mes pensées, ce que Dieu me donne pour m’instruire ou pour m’affermir: oh! il n’y a pas de mal sans doute. Et si quelque héritier de ma cellule trouve cela et trouve une bonne pensée, et qu’il la goûte et devienne meilleur, quand ce ne serait qu’un instant, j’aurai fait du bien. Je veux le faire. Sans doute, je crains de perdre le temps, ce _prix de l’éternité_; mais est-ce le perdre de l’employer pour son âme et pour une autre? Qu’ai-je à faire d’ailleurs qu’à coudre ou à filer? Si mes doigts étaient utiles au ménage, je ne les mettrais pas ici, je n’ai jamais donné le devoir au plaisir. Mais puisque ma bonne sœur veut bien prendre sur elle ces soins matériels, qu’elle m’en décharge avec autant d’amitié que d’intelligence, puisqu’elle est Marthe, je puis bien être Marie. Oh! le doux rôle de mon goût! Quand quelquefois tout s’agite et bruit en la maison, et que j’entends cela du calme de ma chambrette, le contraste me fait délices; dans mon haut reclusoir, je sens quelque chose des stylites sur leur colonne. Mais, discoureuse que je suis! me voilà bien loin de mon premier mot, de mon idée sainte. Oh! les courants de l’âme, qui les suivra? On les remonte. Je retrouverai celui-ci quelque autre fois.

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[Le 25.]--C’est bien fait pour l’écrire! une lettre de ma chère Marie, sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d’un beau jour, tant en moi qu’au dehors: soleil au ciel et dans mon âme: Dieu soit béni de ces douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que c’est à recommencer, mais on s’est reposé un moment et on marche avec plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques cordiaux pour la course: il m’en vient du ciel, il m’en vient de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c’est Dieu qui les donne, qui donne la vie et la rosée! Les lectures pieuses, la prière, la méditation fortifient; les paroles d’amitié aussi soutiennent. J’en ai besoin: nous avons un côté du cœur qui s’appuie sur ce qu’on aime; l’amitié, c’est quelque chose qui se tient bras à bras. Comme Marie me donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là! Ainsi nous irons jusqu’à la mort: _Dieu nous a unies_.

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Le 26.--Il y a deux ans, ici, à la même place, dans la même chambre d’où il venait de sortir, je pleurais. Jamais sien départ ne m’avait tant brisé l’âme, c’était comme un pressentiment que ce serait le dernier. Lui aussi s’en fut plus affligé, plus retenu que de coutume. Ces six mois avec nous, étant malade et tant aimé, l’avaient fort rattaché ici. Cinq ans sans nous voir lui avaient fait perdre peut-être un peu de vue notre tendresse; l’ayant retrouvée, il y avait remis toute la sienne; il avait si bien renoué tous les liens de famille, en nous quittant, que la mort seule aurait pu les rompre. Il m’en avait donné l’assurance. Ses erreurs étaient passées, ses illusions de cœur évanouies; par besoin, par goût primitif, il se ralliait à des sentiments de bon ordre. Je savais tout, je suivais ses pas; du cercle de feu des passions (bien court pour lui), je l’ai vu passer dans celui de la vie chrétienne. Belle âme, âme de Maurice! Dieu l’avait retirée du monde pour la retirer au ciel. Hélas! que tout cela me revient, que j’en suis suivie, entourée, aujourd’hui, triste anniversaire de notre séparation! De ce jour nos rapports intimes ont été brisés ou dehors: il s’en allait...

S’il fût resté ici, si ce fatal hiver se fût passé au Cayla, le pauvre jeune homme ne serait pas mort. L’air de Paris lui était mauvais évidemment, il retombait malade en arrivant; puis tant de choses qui ont tourné à malheur! Il s’est fait un enchaînement de circonstances, d’événements, qui l’ont conduit au cimetière, et cela sans qu’on ait su comment l’éviter. O fatalité! si je croyais à la fatalité. Mais non, c’est Dieu qui nous mène, Dieu tout bon, quoique la nature gémisse, quoiqu’on soit tous malheureux, sans qu’on sache pourquoi. Comprenons-nous le mystère de rien? Celui des souffrances me fait croire à quelque chose à expier et à quelque chose à gagner. Je le vois dans Jésus-Christ, _l’homme de douleurs. Il fallait que le Fils de l’homme souffrît._ Nous ne savons que cela dans les peines et calamités de la vie. La raison des choses est en Dieu. C’est le secret du gouvernement que le souverain se réserve. Se soumettre à ce qui advient, c’est unir notre volonté à la sienne, c’est la diviniser, c’est la porter aussi haut que l’homme puisse atteindre. Aussi je trouve dans l’acte de résignation chrétienne, qui peut sembler une acceptation passive, une sorte d’affaissement sous la nécessité; j’y trouve, dis-je, le mouvement le plus sublime de l’âme. Il est tout de foi, il porte tout à coup de la terre au ciel. Si tous les affligés croyaient en Dieu, non d’une croyance du monde, mais d’une croyance de catéchisme, on ne verrait pas tant de suicides. Oh! le suicide, qu’il me fait frémir!

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Le 27.--Trois douces heures à écrire à Marie. Note du cœur. Je marque toutes ses lettres et les miennes pour retrouver les jours où nous avons causé, qui font époque. Je n’en ai pas de plus chères que ces épanchements d’amitié. Tout, hormis ce qui me touche à l’intime, passe en ma vie sans sensations. Tout m’est indifférent de ce qui est affaires, cours du monde, nouvelles; quoi qu’il se passe sur la terre, je n’en suis plus. Ici ma présence, mon âme au ciel. Ce petit cahier est la seule chose pour laquelle je me détourne un peu de mes pensées d’habitude. Et encore est-ce pour les y reposer.

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Aujourd’hui il se marie à Gaillac une de nos cousines qui nous voulait à sa noce; mais c’est fait de noces! Je ne saurais même dire combien cette invitation, cette vue de fêtes m’a attristée.

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Le 28.--Saint François de Sales, celui que Rousseau appelait le plus aimable des saints, m’a fort occupée aujourd’hui. C’est sa fête que j’aime particulièrement, que je fais en mon cœur en lisant cette belle vie, en pensant aux choses qu’elle a faites, conversions, écrits, lutte de vingt ans contre la colère, douceur divine dans cette fougue, au point d’être comparé au Sauveur du monde, ineffables traits de charité, dires charmants tels que ce mot: «_Il vaut mieux taire une vérité que de la dire de mauvaise grâce_», tendresse de cœur débordante, compassion maternelle pour les pécheurs, enfin, mille choses célestes, mille perles qui couronnent le front de ce bienheureux, m’y attirent l’âme, me le font aimer, vénérer, invoquer d’une façon particulière. Le cœur au ciel a ses élus aussi, et ceux-là du moins ne font pas souffrir pour leur bonheur! Il faut tout dire: à mes prédilections spirituelles pour ce saint il s’en joint une un peu humaine, les de M... sont alliés aux de Sales, Marie est parente de saint François, de sorte que l’amitié et la sainteté me font relique et s’enchâssent ineffablement au cœur l’une dans l’autre.

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Le 1er février.--Du monde pendant deux jours; cela passé, je remonte à ma solitude avec trois lettres d’amies et un regret de départ. Parmi ces visites se trouvait le confesseur de Maurice, ce bon M. Fieuzet, qui vient de temps en temps prier sur cette tombe et voir où nous en sommes en tristesse. C’est l’âme de prêtre la plus saintement tendre, qui porte sur le fond le plus doux l’austérité de son ministère, Évangile imprimé sur velours. Je fus bien consolée de le voir au lit de mort de Maurice. De quoi vais-je me souvenir? Oh! qu’un tel prêtre, qu’un saint prêtre m’assiste aussi dans mon agonie! Ainsi mes cahiers s’emplissent de tristesse, de choses lugubres, de vues de mort: ma vie s’en va toute maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel par-dessus.

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Le 3.--On me presse d’aller à Gaillac. Non, je ne puis m’ôter d’ici; ma vie se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où j’ai mes chers vivants et mes morts.

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Le 4.--J’aurais bien une lettre à écrire, mais j’aime mieux tourner ma plume ici; ici par goût, ailleurs par convenance, et la convenance est bien froide. Le cœur ne s’y plaît pas, il s’en détourne, s’en retire tant qu’il peut. Hormis les devoirs, je le laisse. La lettre, je la ferai; c’est peu de chose d’ailleurs, et ce n’est pas grand effort de surmonter un court ennui. Il en est de si longs qu’il faut tenir jusqu’au bout. Les uns accoutument aux autres. Les petits combats mènent aux grands et y forment. Ces contre-goûts sont bons comme une amertume, ils font agir la volonté pour les prendre et fortifient ensuite. Si tout nous venait en douceur et plaisance, que serait-ce de nous à la fin, au choc terrible de la mort? Il est bon de prévoir cela. De là vient que les solitaires, tous les saints, ces hommes qui entendent si bien l’âme, se vouent au sacrifice, se privent volontairement, se font mourir tous les jours rien qu’en cette vue qu’il faut mourir. Ils sortent aussi bien doucement de ce monde. On m’a parlé d’une jeune fille, religieuse à Alby, qui s’est mise à pleurer de joie quand elle a entendu les médecins dire entre eux qu’il n’y avait plus d’espérance.

Je ne sais pourquoi, du temps du choléra, je me faisais aussi comme un bonheur de mourir, j’enviais toutes les agonies. Cela m’impressionnait au point d’en parler à mon confesseur. Était-ce langueur de jeunesse, était-ce désir du ciel? Je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que c’est passé ou à peu près. Je me trouve vis-à-vis de la mort dans des sentiments de soumission, quelquefois de crainte, rarement de désir. Le temps nous change. Ce n’est pas en cela seul que je m’aperçois de l’âge. Quand j’aurai des cheveux blancs, je serai tout autre encore. O métamorphoses humaines, s’enlaidir, vieillir! Pour se consoler de cela, on a besoin de croire à la résurrection! Comme la foi sert à tout! Oui, cette pensée de la résurrection pour tant de femmes qui se font un amour de leur corps, un bonheur de leur beauté, leur serait bonne à la fin de leurs charmes, et il peut se faire que plus d’une belle chrétienne s’en serve, de celles à qui vient grand chagrin du visage. Celle-là, par exemple, qui disait: «Ce n’est rien de mourir, mais de mourir défigurée!» C’était l’insupportable pour elle. Pauvre femme! J’en ris beaucoup alors; à présent j’en ai compassion, je souffre de voir qu’on ne porte pas son âme plus haut que son corps. Qui sait? Si j’étais jolie, peut-être ferais-je de même.

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Le 5.--Quelle lecture, quelle amitié, quelle mort, quel rapprochement! quelle impression j’en ai dans l’âme! Je veux parler des derniers moments d’Étienne de La Boëtie que j’ai rencontrés au fond d’un livre de Montaigne. Sachant que ces deux hommes s’aimaient beaucoup, j’ai été touchée de savoir comment s’était faite leur séparation, et j’en ai le cœur dans les larmes. C’est si douloureux de voir mourir, surtout quand cette mort vous en rappelle une autre! Que de traits saillants m’ont frappée dans cette vie sitôt faite, dans cette âme s’en allant jeune de ce monde, et si belle, si élevée, si chrétienne, si exquise de douceur et d’amitié! Oh! vraiment, j’ai trouvé Maurice aux beaux endroits, et vous et lui dans l’étroite union et si profonde de ces deux amis. Mais vous manquiez aux derniers moments du vôtre. Que j’ai eu regret à cela, et que la distance vous eût séparés à ces derniers jours! Je veux vous dire comme ils se sont passés, car cela manque aux détails que je vous ai donnés de sa mort, tout comme à l’intérêt que vous portez à cette fin de vie.

Mais d’abord je veux laisser ici mémoire de ce qui se fait aujourd’hui sur cette tombe. Elle était nue encore, simplement gazonnée; et, pour la couvrir comme il lui convient et nous la conserver à jamais, on y place une blanche pierre de marbre en obélisque surmonté d’une croix. La pauvre veuve a fait cet envoi, ce triste et dernier don d’amour, et mis elle-même l’inscription. Je n’ai rien vu encore. Oh! j’y serai assez à temps! Tous les dimanches n’irons-nous pas prier là tous, autour de notre pauvre Maurice? Et vous, son frère aussi, ne viendrez-vous jamais vous y mettre à genoux? Que je voudrais vous voir prier pour lui! «Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent faire les uns pour les autres», disait cet Étienne de La Boëtie mourant à son ami Montaigne. Je ne doute pas que si Maurice pouvait se faire entendre, il ne vous dît de même. C’était, lui aussi, une âme croyante de son fond, une âme des anciens temps, sur laquelle le temps qui court avait pu passer par malheur, mais rien que passer. Vous le verrez par la suite.

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Le 11.--Demeuré plusieurs jours sans écrire. Il m’en coûte de commencer ce douloureux récit, de parler de cette mort, quoique j’y pense sans cesse. Il est des souvenirs qui déchirent l’âme en sortant plus qu’en demeurant, ce me semble. Même la douleur se fait quelque chose de doux et dépose avec le temps au fond du cœur comme un limon sur lequel elle s’endort. Peu après cette mort, j’en parlais sans trop de peine; à présent, quand on revient sur ce sujet, que nous y tombons par entretien en famille, une souffrance me prend l’âme.

Cette nuit, il a fallu faire garder ce mausolée, à cause de quelques paysans d’Andillac qui ne voulaient pas le laisser mettre. Ils trouvent que cela choque l’égalité de la mort et ont fait opposition violente, ayant l’autorité. Pauvre peuple souverain! c’est ce qu’il faut en souffrir, c’est ce qu’il sait faire. Au temps passé, tous se seraient signés devant cette croix qu’ils parlent d’abattre aujourd’hui, au temps lumineux où nous sommes. Malheureux temps, où se perd le respect des choses saintes, où les plus petits s’enorgueillissent jusqu’à se révolter contre la triste élévation d’une tombe! Le paysan dont l’esprit en est là ne vaut plus rien: fruit des lectures, en partie. Aussi, qu’il vaut bien mieux un chapelet qu’un livre dans la poche d’un laboureur!

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Ce fut le 8 juillet, vingt jours après le départ de Paris, vers six heures du soir, que nous fûmes en vue du Cayla, terre d’attente, lieu de repos de notre pauvre malade. Sa pensée n’allait que là sur la terre, depuis longtemps. Je ne lui ai jamais vu de plus ardent désir, et toujours plus vif à mesure que nous approchions. On aurait dit qu’il avait hâte d’arriver pour être à temps d’y mourir. Avait-il pressenti sa fin? Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il serra la main d’Érembert, qui se trouvait près de lui. Il nous fit signe à tous comme d’une découverte, à moi qui n’eus jamais moins d’émotion, de plaisir! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu’à ma sœur, jusqu’à mon père, qui nous vinrent joindre à quelque peu de distance. Affligeante rencontre! Mon père fut consterné; Marie pleura en voyant Maurice. Il était si changé, si défait, si pâle, si branlant sur ce cheval assis à l’anglaise, qu’il ne semblait pas animé. C’était effrayant. Le voyage l’avait tué. Sans la pensée d’arriver qui le soutenait, je doute qu’il l’eût achevé. Vous en savez quelque chose, et ce qu’il a dû souffrir, pauvre cher martyr! Mais je ne veux parler que d’ici. Lui embrassa son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il semblait dans une sorte d’extase dès la première vue du château; l’ébranlement qu’il en eut fut unique, et dut épuiser toute sa faculté de sensation; je ne lui ai plus vu l’air vivement touché de rien depuis cela. Cependant il salua affectueusement les moissonneurs qui coupaient nos blés, tendit la main à quelques-uns, et à tous les domestiques qui nous vinrent entourer.

Arrivés au salon: «_Ah!_ dit-il, _qu’on est bien ici!_» en s’asseyant sur le canapé, et il se mit à embrasser mon père, qu’il n’avait pu atteindre que du bout des lèvres à cheval. Nous étions tous à le regarder content. C’était encore une joie de famille. Sa femme sortit pour quelque déballement; je pris sa place auprès de lui, et le baisant au front, ce que je n’avais fait depuis longtemps: «Dis, mon ami, comme je te trouve bien! Ici tu vas guérir vite.--_Je l’espère... je suis chez moi._--Que ta femme aussi se regarde comme chez elle; fais-le-lui comprendre, qu’elle est de la famille, et d’agir comme dans sa maison.--_Sans doute, sans doute._» Je ne me souviens plus des autres choses que nous dîmes dans ces moments de seul à seul. Caroline descendit, on annonça le souper que Maurice trouva exquis. Il mangea de tout avec appétit. «_Ah!_ dit-il à Marie, _que ta cuisine est bonne!..._»

--Mon Dieu, que ce passé me tient au cœur! Ma vie n’est que là. Je n’ai d’avenir que par la foi, de liens que ceux qui se rattachent à Maurice, et de lui au ciel.

La première de la famille j’ai vu le mausolée ce matin. Cela s’est ainsi rencontré; mais, lui et moi, ne nous sommes-nous pas toujours rencontrés tout d’abord et mis à part? Cela se continue, et le tête-à-tête, hélas! sur un cimetière! J’étais seule à genoux sur cette tombe, vis-à-vis de la blanche pierre où j’ai lu son nom et sa mort: MAURICE. _19 juillet._

Mais revenons à sa vie, à ce qu’il m’en est resté de derniers et précieux souvenirs. Oh! que n’ai-je écrit alors à mesure qu’il nous parlait et s’en allait! Que n’ai-je fait un journal d’agonie, inestimable recueil dont celui-ci n’est que l’ombre! Se rappeler n’est pas voir; les plus vivants détails sont morts, quoique le cœur les conserve. Mais pensais-je à rien de lui qu’à lui? Pensais-je même qu’il dût finir? Et je le craignais cependant. Je ne me comprends plus quand je reviens à ces souvenirs.