Journal et fragments

Part 20

Chapter 204,078 wordsPublic domain

Le 15.--En revenant de la messe (il est dimanche), j’ai fait chemin avec une femme qui me contait ses souffrances. Pauvre meunière! entourée de huit enfants, toute dévorée d’affections, et qui néanmoins en pleure une, pleure toujours sa mère qui lui manque. «Je la cherche partout, me disait-elle, et la nuit j’en rêve et je sens qu’elle me caresse.» Il y a dans cette douleur et dans cette façon de sentir une tendresse infinie, une expression du cœur de la femme qui plaît tant au naturel, ce qui ne se voit peut-être pas si bien dans le monde que dans ces pauvres femmes des champs. Ici telles qu’on est; ailleurs, comme on se fait sous les façonneries de l’éducation, des coutumes, de la vanité. Tout est superficie dans le monde. En vérité; et dans peu de temps j’ai vu bien des comédies de salon. On me l’avait dit, mais je n’aurais pas cru Paris ce qu’il est, car c’est à Paris seulement qu’on voit la société en grand, en corps. Nous n’en avons en province que des bouts de doigts, des fragments, qui ne peuvent donner des idées complètes. Ma pauvre meunière m’a fait voir entièrement ce qu’il y a pour moi de plus doux, un cœur de femme dans sa sensibilité naturelle.

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Le 16.--Marie, Marie, vous m’écrivez trop de choses, vous m’avez trop remuée. Personne n’a eu comme cette femme tant d’influence sur ma vie, depuis deux ans que date notre liaison. Tout ce qui la remue m’agite.

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Le 19.--Depuis deux jours au silence; mais le retour de cette date de mort ne se passe pas sans parole, sans le _memento_ du trépassé. Comme la meunière, je puis dire que toujours j’y pense et le cherche, et que je souffre de cette affection qui me manque. Cette nuit j’ai achevé un cantique pour lui, que j’ai mis sur le compte de sainte Thérèse pour un frère qu’elle avait. Vous verrez cela, vous, à qui va de moi tout ce qui allait à Maurice. Ah! faut-il que tout passe par son cercueil maintenant! Cette pensée, vous le dirai-je? m’assombrit tellement l’âme qu’aucune chose ne me fait plaisir, que ce cahier même que j’aurais écrit toute jubilante pour lui et que j’aime à faire pour vous, je le fais avec peine et tristement comme qui bâtit sur un cimetière.

Écrit ceci aux splendeurs du soleil, sous le ciel le plus gai, le plus bleu, le plus printanier en décembre. Par cela je pense à celui de Paris, ce _gris de fer_ que vous voyez, qui vous déplaît et vous fait tant de mal à l’âme. C’est bien fort pour un homme fort comme vous, pour un être fort comme l’homme, d’être abattu par un peu d’air. Ce temps _si démoralisant_, dites-vous: n’y a-t-il pas moyen d’échapper à ces influences d’atmosphère ou de les écarter du moins? Trop grande question pour être traitée au Cayla, où, pour se préserver du temps, on pense à l’éternité comme les pauvres ermites. Je ne saurais vous dire l’influence heureuse qu’ont sur moi les hautes pensées de la foi. Bienheureuse d’avoir cette assistance bénigne! car souvent aussi un peu d’air me fait mal.

Deux visites: je les note parce que c’est rare à présent dans notre désert, et qu’il s’y trouvait un homme admirablement laid, un Pélisson, un visage marqueté, gravé, tout difforme et dont l’âme efface les traits. Au premier regard il choque, au second il plaît, au troisième il attire. Que l’intelligence fait plaisir et relève cette face de chair de l’homme!

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Le 20.--Lettre de Caroline avec un dessin de Maurice mort, pas ressemblant du tout. Sa mémoire l’a mal servie, la pauvre veuve, ou plutôt je crois que son crayon n’est pas capable de rendre son souvenir, de saisir d’une prise assez forte cette grande image dans son âme. Que n’ai-je aussi un crayon! Je ne ferais pas mieux peut-être, mais du moins j’essayerais. Celle qui dessina son ami sur un mur, cette femme qui inventa, dit-on, la peinture, n’avait sans doute d’autre talent que son amour. Que de fois je vois une ombre que je voudrais fixer quelque part! _Quoi! tout entier perdu!_ Je vous écrirai demain.

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Le 22.--De la mort à la vie, de l’un à l’autre frère. J’écrivais une poésie funéraire. Du temps que la feuille sèche, n’ayant pas de poudre, je passe ici, j’y viens marquer un jour des plus doucement calmes que j’aie passés de longtemps. Oh! le grand bien que la paix au dehors, au dedans! La paix, ce grand vœu du pauvre Maurice dans ses derniers jours troublés. «O paix, le cher objet de mon cœur! O Dieu, qui êtes ma paix, qui nous mettez en paix avec nous-mêmes, avec tout le monde, qui par ce moyen pacifiez le ciel et la terre! Quand sera-ce, mon Dieu, quand sera-ce que, par la tranquillité de ma conscience, par une douce confiance en votre faveur, par un entier acquiescement ou plutôt un attachement, une complaisance pour vos éternelles volontés dans tous les événements de la vie, je posséderai cette paix qui est en vous, qui vient de vous, et que vous êtes vous-même?»

J’ai toujours trouvé cette exclamation, cette prière fort belle. Oh! ces choses religieuses, j’y suis toujours. Ce sont les seules que je crois et presque que j’aime. Hors cela, tout m’attriste toujours à la mort. Un coup d’œil au ciel me ranime, me rattache à ce qui se délaisse en moi.

Oh! laissez-moi ma foi pieuse Et l’espérance radieuse.

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Le 24.--Écrit sans fin hier, aujourd’hui: maintenant rentrons, toi, mon cahier, dans ton portefeuille, toi, mon âme, en toi-même ou plutôt en Dieu, aux doux mystères du Sauveur. C’est la veille de Noël. J’entends les cloches de tous nos clochers qui sonnent _nadalet_, chant joyeux que quinze jours avant la fête on entend dans l’air du pays, le soir, à trois heures et à neuf.

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Le 28.--C’est étonnant le beau ciel que nous avons cet hiver! J’en jouis en me promenant, en respirant au soleil un air qui fait ouvrir les fleurs. Les amandiers bourgeonnent, mon lilas de la terrasse est tout couvert de boutons. Tant de printemps fait bien plaisir en hiver; mais tout en m’y plaisant, j’y trouve une tristesse, un regret de n’avoir pas eu cette douceur de temps l’an dernier pour notre pauvre malade. Peut-être il aurait vécu davantage, se serait guéri dans cette douce chaleur, car l’air fait la vie. L’air de Paris l’a tué, je le crois, je le savais et je ne pouvais pas le tirer de là. Ç’a été une de mes plus profondes souffrances de ce passé dont j’ai tant souffert. Pauvre frère, tout m’est pente pour tomber à lui, tout m’y ramène. Voyez, je voulais parler du soleil, mais le voilà bien éclipsé de noir. Ainsi tout tourne au deuil quoi que je touche, même votre souvenir si fort lié à une tombe. C’est ce qui me le rend si différent de tout ce qui me va au cœur; il prend quelque chose des reliques. Vous êtes à part en moi. Quand je considère notre liaison et ce qui l’a amenée, tant d’événements, tant de choses pour me sortir du désert, et notre rencontre en Babylone, dans ce Paris dont j’étais si loin; quand je m’y vois si étrangère et sitôt connue, sitôt comprise et sœur de vous, homme du monde, de vous prenant sœur à vos antipodes, trouvant amie de choix, lien de vie dans la vie la plus opposée à la vôtre: oh! je dis qu’il y a merveilleuse chose en cela, mystère de providence dans cet attachement qui ne ressemble à aucun. Je tiens à vous par quelque chose du ciel, par prédestination, comme vous avez dit. Dieu sait pourquoi et dans quel dessein il nous a unis d’amitié. Oh! que je veux votre bonheur, à commencer par celui du ciel. Je doute d’y pouvoir grand’chose, car je vous crois difficile en bonheur. Et que peut être pour vous une pauvre femme mi-sortie de ce monde, mi-morte, qui ne sent plus rien que par le côté religieux? Vous ne l’êtes pas, mon ami. Cette différence qui m’afflige pourrait bien vous ennuyer, dans nos rapports, et alors les voilà changés, délaissés. Peut-être je vous juge mal.

Trouvé dans le bois une fleur que j’ai prise et mise ici en souvenir du printemps de décembre. C’est une marguerite des bois, qui plaisait à ma mère et que j’aime pour cela. Nos affections naissent l’une de l’autre.

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Le 31 décembre.--Ce dernier jour de l’an ne se passera pas comme un autre: il est trop plein, trop solennel et touchant comme tout ce qui prend fin, trop près de l’éternité pour ne pas m’affecter l’âme, oh! bien profondément. Quel jour, en effet, quelle année, qui me laisse, en s’en allant, tant d’événements, tant de séparations, tant de pertes, tant de larmes et un cercueil sur le cœur! Un de moins parmi nous, un vide dans le cercle de famille, dans celui de mes affections. Voilà ce que le temps nous fait voir. _Ainsi finit une année!_ Hélas! hélas! la vie s’avance comme l’eau, comme ce ruisseau que j’entends couler sous ma fenêtre, qui s’élargit à mesure que ses bords tombent. Que de bords tombés dans mes jours étendus! Ma première perte fut ma mère, dont la mort me vint entre l’enfance et la jeunesse et mit ainsi des larmes entre les deux âges. De vive et rieuse que j’étais, je devins pensive, recueillie, ma vie changea tout à coup, ce fut une fleur renversée dans un cercueil. De cette époque date un développement dans la foi, un élan religieux, un amour de Dieu qui me ravissait par delà toutes choses et qui m’a laissé ce qui me soutient à présent, un espoir en Dieu qui m’a consolée de bonne heure. Puis je vis mourir un cousin, un ami tendrement aimé, le charme de mon enfance, qui me prenait sur ses genoux, m’enseignait à lire sans me faire pleurer, me disait des contes. Plus grande, je m’en fis un frère aîné; je lui confiai Maurice quand il s’en fut à Paris. Mon cousin était garde du corps. Il est dit que j’aurai toujours des frères à Paris et que toujours ils y mourront. Celui-ci s’en alla au cimetière de Versailles en 1829. Je n’étais plus enfant, je m’enfonçai dans les tombes: deux ou trois ans durant je ne pensai qu’à la mort et presque à mourir. Mon pauvre Victor auquel ressemblait Maurice! Oh! j’avais bien craint qu’ils se ressembleraient jusqu’au bout. Tous deux si jeunes, tous deux morts, tous deux tués à Paris! Mon Dieu! ce sont terribles choses et poignants souvenirs que ces morts l’une sur l’autre. Voilà de quoi je me souviens aujourd’hui en foule. Je ne vois que des trépassés: ma mère, Victor, Philibert de l’île de France, Marie de Bretagne, Lili d’Alby, Laure de Boisset, toutes affections plus ou moins près du cœur, et maintenant celle qui les couvrait toutes, le cœur du cœur, Maurice, mort aussi! Quels passagers rapides nous sommes, mon Dieu! Oh! que ce monde est court! La terre n’est qu’un pas de transition. Ils m’attendent là-haut. C’est dans ces funérailles que je finis ma journée, ma dernière écriture, mes dernières pensées que je vous laisse comme je les laissais à pareil jour et moment, l’an dernier, à ce pauvre frère. Je lui écrivais de Nevers, encore assez près de Paris et de lui. Oh! que la mort nous sépare! Que lui adresser où il est, que des prières? C’est à cela que je vais penser. La prière, c’est la rosée en purgatoire. Si sa pauvre [âme] y souffrait! Bonsoir à vous qui le remplacez sur la terre. Je ne puis vous rien dire de plus en amitié. Je vous le dis devant Dieu et devant lui, qu’il me semble voir à mon côté, souriant à cette adoption de son frère.

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Le 1er janvier [1840].--Que m’arrivera-t-il, ô mon Dieu, cette année? Je n’en sais rien, et, quand je le pourrais, je ne voudrais pas soulever le rideau de l’avenir. Ce qui s’y cache serait peut-être trop effrayant: pour soutenir la vue des choses futures, il faut être saint ou prophète. Je regarde comme un bienfait de providence de ne voir pas plus loin qu’un jour, que l’instant qu’on touche. Si nous n’étions pas ainsi bornés par le présent, où ne s’en irait pas l’âme en appréhensions, en douleurs tant pour soi que pour ce qu’on aime? Que ne fait point sentir et souffrir le seul pressentiment, cette ombre de l’avenir, quand elle nous passe sur l’âme! Dans ce moment, je suis sans crainte, sans émotion pour personne; mon année se commence en confiance pour ceux que j’aime. Mon père est bien portant, Érembert se relève, Marie a toujours ses joues de pomme vermeille, et l’autre Marie, l’amie de mes larmes, la femme de douleurs, se soutient avec plus de forces. De tout cela, grâces à Dieu, que je prie de bénir et conserver ceux que j’aime. Les chrétiens vont chercher leurs étrennes au ciel, et je me tourne pour vous de ce côté, tandis que vous allez dans le monde, dans les beaux salons de Paris, offrir dragées et compliments. Si j’étais là, peut-être j’aurais les miennes; peut-être aurai-je une pensée, un souvenir de ce frère à qui Maurice m’a laissée pour sœur. Que le ciel est beau, ce ciel d’hiver!

Une lettre de Louise, douce étrenne de cœur, mais rien ne me fait plus grand plaisir, rien de ce qui me vient ne peut me consoler de ce qui me manque. En embrassant mon père ce matin, ce pauvre père qui, pour la première fois, à la première année, n’embrassait pas tous ses enfants, j’étais bien triste. J’ai cru voir Jacob quand il lui manqua Joseph.

Ici mes premières pensées écrites, ma première date de 1840, qui se lie par un crêpe à 1839 et à vous.

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Le 2.--Je me sauve ici de l’ennui des lettres de premier de l’an que j’ai à faire. L’ennuyeuse coutume de se faire des compliments tout un jour, d’en envoyer au loin! Mon paresseux d’esprit, qui aime mieux rêvailler que travailler, ne s’empresse guère à ces compositions louangeuses. Au demeurant, on le fait parce qu’il faut le faire, mais en raccourci, avec seulement quelques mots d’époque, de vœux au commencement ou à la fin. Le monde, ceux du monde sont habiles en cela, en parler flatteur et joli; non pas moi, je ne me sens aucune facilité de parole dorée, brillante, de ce clinquant de bouche qui se voit dans le monde. _Dans le désert on n’apprend qu’à penser._ Je disais à Maurice, quand il me parlait de Paris, que je n’en comprendrais pas la langue. Et cependant il y en a que j’ai entendus. Certaines âmes de tous les lieux se comprennent. Cela me fait croire ce qu’on dit des saints, qui communiquent avec les anges, quoique de nature différente. L’une monte, l’autre s’incline, et ainsi se fait la rencontre, ainsi le Fils de Dieu est descendu parmi nous. Voilà qui me rappelle ce passage de l’abbé Gerbet dans un de ses livres que j’aime: _On dirait que la création repose sur un plan incliné, de telle sorte que tous les êtres se penchent vers ceux qui sont au-dessous d’eux pour les aimer et en être aimés._ Maurice m’avait fait remarquer cette pensée que nous trouvions charmante. Cher ami, qui sait s’il ne se penche pas vers moi maintenant, vers vous, vers ceux qu’il aimait, pour les attirer à ce haut rang où il est, pour nous soulever de terre au ciel! N’est-il pas croyable que ceux qui nous devancent dans les splendeurs de la vie nous prennent en pitié et nous envoient par amour quelque attrait vers l’autre monde, quelque lueur de foi, quelque éclat de lumière qui n’avait pas lui dans l’âme? Si je demeurais près d’un roi et que vous fussiez en prison, assurément je vous enverrais tout ce que je pourrais de la cour. Ainsi dans l’ordre céleste, où nos affections nous suivent, sans doute, et se divinisent et participent de l’amour de Dieu pour les hommes.

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Le 4.--Du monde au salon que je laisse pour venir un moment devant Dieu et ici me reposer. Oh! quelle lassitude aujourd’hui dans l’âme, mais je ne me lasse pas de la porter ici. Ce m’est comme une église où l’on entre avec calme. Des lettres! des lettres, et pas une qui aille au portefeuille vert où vont celles, que j’aime, celles qui sont miennes par l’intime. Marie ne peut pas tarder. Je l’ai tant pressée pour l’affaire de Mme de Vaux. Quand je dois obliger, j’aime de le faire vite. Deux lettres sont donc parties, pour vous, pour les Coques, du temps...--Il faut que je sorte d’ici.

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Le 6.--... Du temps qu’il semblait que je demeurais pour vous au silence. Je reprends mon fil coupé d’hier, qui se liait à cette boîte aux lettres d’Andillac qui vous a gardé en quarantaine de deux jours la dernière que je vous ai adressée. Dans ce temps vous l’auriez eue à ce Port-Mahon où vous sont débarqués sans doute d’autres souvenirs moins pressés d’arriver que les miens. Que cette boîte d’Andillac sait peu ce qu’elle renferme! Elle est placée près de l’église, à côté du cimetière, et je trouve qu’il est bien là, ce reposoir du cœur ou d’affaires humaines, de tant de choses qui ne prennent cours qu’après s’être arrêtées près de Dieu. Ce peut avoir de très-heureux effets, et telle main portant de mauvais papiers se retirer à la pensée de ce lieu pieux. Qui oserait faire le mal à la porte d’une église, pour peu qu’il ait de foi? Cette boîte au mur béni pourrait donc en retenir plusieurs de mal intentionnés en écriture, comme c’est assez commun, même dans nos campagnes où le savoir écrire est venu. Du petit au grand, le choix moral en toutes choses aurait plus de portée qu’on ne pense. Quant à moi, lorsque je jette là mes chères correspondances, je sens qu’il me faut pouvoir dire: «A la garde de Dieu!» J’écris à beaucoup de monde, ayant, je ne sais comment, des relations très-étendues. Il s’est élevé autour de nous une plantation de cousines, jeunes filles toutes aimantes et causantes, toutes liées à nous de cœur et d’esprit, de sorte qu’il me faut répondre à toutes ces causeries. Puis Louise, la voix du cœur, Marie que Dieu m’a donnée, Félicité qui m’aime, qui avait pris soin de Maurice, Caroline, ma sœur, la femme de Maurice, et d’autres encore, sans fin; et dans tout cela, parmi tant de lettres, il y en a trois qui les effacent, deux de femmes et une grosse écriture qui se fait fine pour moi.

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Le 7.--Lettre de Marie, mort de Mgr l’archevêque de Paris.--Notes du soir d’une journée bien pleine. Les événements se succèdent dans la vie avec une rapidité qui permet à peine de les saisir.--Ainsi je le vois dans mon désert, où si peu de chose passe en comparaison du monde.

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Le 9.--Que m’arrivera-t-il aujourd’hui? Un bonheur, quelque chose de Marie, ses étrennes qu’elle m’annonce, une boîte mystérieuse que m’apporte la diligence. Il me tarde de la tenir et de l’ouvrir et de voir ce que m’envoie mon amie. Elle me dit après quelques mots intimes à cette occasion: «Vous comprendrez quand vous aurez vu la boîte.» Ce vous comprendrez me met l’esprit en cherche. Qu’est-ce que ce peut-être? Livres, musique, objet de toilette? De toilette, non; Marie sait mieux ce qu’il me faut, et que j’aurai plus de plaisir aux moindres choses du cœur qu’à toutes les parures du monde. J’ai assez de mes robes de Paris, tandis que l’âme n’a jamais trop de vêture. J’aimerais des livres, quelque chose où je m’envelopperais la pensée toute transie au froid de ce monde, quand je sors de mes prières, de mes pieuses méditations. Cela ne peut pas durer tout le jour, et je souffre n’ayant nulle lecture où me réfugier. _Notre-Dame de Paris_ que j’avais demandée ne m’est pas venue. On m’a porté la _Cité de Dieu_, de saint Augustin, ouvrage trop savant pour moi. Ce n’est pas que partout on ne puisse glaner quelque chose, mais sur ces hauteurs de théologie n’est pas mon fait. J’aime d’errer en plaine ou en pente douce de quelque auteur parlant à l’âme, à ma portée, comme, par exemple, M. Sainte-Beuve, dont je faisais mes délices l’hiver dernier à Paris et dont s’amusait fort votre gravité railleuse. C’était vous pourtant ou quelqu’un de vous qui étiez cause que je lisais cette _Volupté_, parce que Maurice m’avait dit que c’était ce qui avait converti votre frère et jeté dans son séminaire. Le singulier livre, pensai-je, pour produire de tels effets! Il faut le voir, et ma curiosité n’a pas été mécontente. Il y a des détails charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur.

X

Le 9 janvier [1840].--La fin de mon dernier cahier a coupé net M. Sainte-Beuve; je reprends par vous et pour vous causerie et écriture, ce journal de sœur qui se continue au continuateur de Maurice, _avec mes croyances, mes convictions, mes réflexions, qui en sont la conséquence, ma manière d’être et de sentir_, ce de moi à vous _et que vous ne voudriez pas autre_, comme vous venez de me le dire, et comme je viens de le lire au soleil dans le bois de Sept-Fonts, à la place où j’allais m’asseoir avec Maurice. C’est là aussi que j’ai lu souvent de ses lettres, comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la lecture et l’état de ces pauvres frères, je le prie ou bénis, et m’en retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée écriture. La vôtre aujourd’hui ne m’a pas fait trop de mal; vous paraissez moins abattu que de coutume, et ce mot: _Je suis quelquefois religieux par raison_, m’a fait plaisir. Espérons! la foi au cœur peut venir, la croyance par sentiment, vous l’aurez peut-être. C’est un effet de la grâce, et on la demande pour vous; à deux cents lieues de Paris, dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d’une âme. Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes. C’est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me comprendrez. Maurice m’occupait une grande partie du cœur; lui ôté, Dieu s’avance dans cette place restée vide, et bientôt tout sera envahi, et tout en moi porté là-dessus, comme l’arche sur les eaux, tout ce qui s’est sauvé du déluge.

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Le 10.--Presque résolue de ne pas écrire, jour de privations; mais la vue de ce papier blanc me tente la main qui se laisse aller doucement là-dessus, et y marque une pose rare dans le calme. Lu la vie de saint Paul ermite, qui, après cent ans de solitude, demandait ce qui se passait dans le monde. Quelque jour, mais pas si tard apparemment, je pourrai faire la même question; car je ne pense plus sortir d’ici, du fond de ce Cayla où Dieu m’a mise, où je me trouve bien, où je ne désire rien, où tout ce qu’il me faut m’arrive comme à Paul par le corbeau merveilleux, par quelque moyen inattendu et de providence. N’est-ce pas vrai tant pour la vie du cœur que pour l’autre? J’ai toujours eu besoin d’amitié, et il m’en est venu comme du ciel de rares, d’introuvables, qu’on ne peut ni faire ni imaginer, et tout d’abord dans mon frère, ce cher Maurice que j’ai perdu. Louise datait d’avant. Celle-ci est pour moi d’un différent goût: fruit d’une autre saison. Je l’ai rencontrée à dix-sept ans. Son charme est à part, comme l’âge où nous nous sommes liées; quoi qu’il soit survenu de triste, nous nous voyons à travers des fleurs. Rayssac, charmant paysage où je vois en bas la jeunesse; à cela, Paris, les Coques contrastent en noir, et dans l’éloignement, sous la même vue, le Cayla avec une tombe. Tout pour moi maintenant finit là et s’y rattache. Voilà pourquoi je ne voudrais plus m’éloigner d’ici, pour toujours garder et regarder cette chère tombe. Mon regard cependant ne demeure pas tout là; il monte au ciel, où est le meilleur de ce que je pleure, au ciel qu’on voit de partout, où de partout je pourrai voir où est Maurice. Ainsi, si Dieu m’appelait ailleurs, j’irais; cette raison de cimetière ne m’empêcherait pas d’un devoir de charité, ou d’amitié, ou de vocation, où qu’il fût. Le chrétien est-il d’aucun lieu?

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Le 11.--O Marie, Marie! quelle femme avec sa tendresse, sa vive et si délicate et si entendue façon d’amitié! Je la retrouve avec ses charmes dans la boîte tant attendue, toute pleine d’objets _choisis par elle pour moi_. Que j’aime surtout la statuette de la Vierge, cette céleste envoyée m’apportant tant de pensées du ciel!

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