Journal et fragments

Part 19

Chapter 193,922 wordsPublic domain

Lu quelques pages d’un voyage en Espagne. Singulier peuple de brigands et de moines. Les moines sont tombés, que reste-t-il maintenant? Nous le voyons, des égorgeurs, Don Carlos à Bourges, l’héritier de Ferdinand le Catholique mis hors du trône et du royaume, prisonnier en France. Cette lecture m’intéresse. C’est l’élégant journal d’un voyageur aimable, qui cause en courant, et peint, avec le bon ton et la grâce d’esprit d’un homme du monde, tout ce qu’il rencontre. Les lourdes descriptions m’assomment. J’aime aussi M. de Custine, qui m’amuse, quoiqu’il soit parfois un peu long; mais c’est comme la longueur d’un bal. Puis il vient si peu de livres au Cayla, que, pour peu qu’ils puissent plaire, ils plaisent beaucoup.

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Le 22.--Une lettre de Marie, de Marie ma sœur, qui m’a quittée pour quelques jours avec Érembert. Me voici seule avec mon père. Que notre famille est réduite, et je tremble en pensant que le cercle peut encore se rétrécir!

Lu quelques passages des _Saints Désirs de la Mort_, livre pieusement spirituel que j’aime, lecture qui porte au ciel. J’en ai besoin pour mon âme qui tombe, qui s’affaisse sous le poids de la vie. On peut se distraire dans le monde, mais les choses seules de la foi soutiennent. Que je plains les âmes tristes qui ne savent pas cela, ou ne le veulent pas croire! J’en ai tant parlé à Maurice; j’en parle à tout ce que j’aime, des choses de l’éternité; car, voyez-vous, je n’aime pas pour ce monde, ce n’est pas la peine: c’est le ciel le lieu de l’amour.

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Le 24.--Lecture, ni écriture, ni prière ne peuvent empêcher les larmes aujourd’hui. Mon pauvre Maurice! Je me suis mise à penser à tout ce qu’il a souffert, physiquement et dans l’âme, les derniers temps de sa vie. Que cette vue est déchirante! Mon Dieu, ne l’aurez-vous pas soutenu?

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[Le 27.]--Nulle envie d’écrire depuis deux jours. Si je reprends la plume aujourd’hui, c’est qu’en ouvrant mon portefeuille vert, j’ai vu ce cahier et j’y mets que mon père vient de me remettre un paquet de lettres de son cher Maurice, et de ses cheveux, pour les renfermer, ces précieux restes, avec les autres que j’ai. O enterrement! Écrirai-je ce que je sens, ce que je pense, ce que je souffre? Je n’écris pas: je ne parlerais que du ciel et d’une tombe, de ces choses qui ne doivent se dire qu’à Dieu.

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Le 1er novembre.--Quel anniversaire! J’étais à Paris, assise seule dans le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des Saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d’âme et de cœur, et me donna un cahier de papier avec un «Je veux que tu m’écrives là ton tous les jours à Paris.» Oh! pauvre ami! je l’ai bien écrit, mais il ne l’a pas lu[31]! Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d’avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses, ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et dont l’entière réalisation s’achève ailleurs, dans l’autre vie. Ce monde n’est qu’un lieu de transition, comme les saints l’ont cru, comme l’âme qui pressent le _quelque autre part_ le croit aussi. Eh, quel bonheur que tout ne soit pas ici! Impossible, impossible! Si nous finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant; oui, méchant, de créer pour quelques jours des créatures malheureuses: horrible à penser. Rien que les larmes font croire à l’immortalité. Maurice a fini son temps de souffrance, j’espère, et aujourd’hui je le vois à tout moment parmi les bienheureux; je me dis qu’il doit y être, qu’il plaint ceux qu’il voit sur la terre, qu’il me désire où il est, comme il me désirait à Paris. Ah! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour l’an dernier; que j’avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant d’intimité! C’est en ceci que la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au cœur, il faut plonger dans la tombe et dans l’éternité. Qui n’a pas Dieu avec soi en cet effroi, que devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort, quand votre douleur se tourne vers l’autre monde? Oh! la foi ne vous manque pas, sans doute; mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse? Pensant que trop que vous ne l’avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j’avais à cet égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère. Je ne puis pas dire à quel degré je l’aimais, ni auquel je l’aime: c’est quelque chose qui monte vers l’infini, vers Dieu. Là je m’arrête; à cette pensée s’attache un million de pensées mortes et vives, mais surtout mortes, mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l’an dernier et maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, _j’ai été délaissée en une terre où il y a larmes continuelles et continuelles angoisses_.

[31] Ce cahier a échappé aussi à nos recherches.

Le jour des Morts.--

Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon; Voilà le vent qui s’élève Et gémit dans le vallon. . . . . . . . . . . . . . C’est la saison où tout tombe, Aux coups redoublés des vents: Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants.

Il y a peu d’années nous disions cela; nous récitions ces vers, Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu, le voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d’enfants qui m’auraient pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c’est moi qui pleure; c’est moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j’ai eu d’espérance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela déprend de toutes choses et porte l’âme affligée loin de cette vie, vers le lieu où n’est pas la mort. Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd’hui. O terrible fête des morts!

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Le 3 novembre.--Je vous ai écrit hier, ami de Maurice, toute triste que j’étais. Il n’y a qu’à vous que je puisse parler dans les larmes, comme je l’ai fait dans ma lettre. A Marie, cela ferait mal, à d’autres sans intérêt, et puis la douleur ne se laisse voir qu’aux intimes.

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Le 5.--Posé mon front sur les mains de mon père posées sur ses genoux. Oh! le doux oreiller! Tout mon cœur s’était porté à ma tête dans ce repos pour en jouir. Mon père est bon, d’une bonté tendre, ardente et pour ainsi dire amoureuse, comme on dit de la bonté divine dont les pères tiennent, et il se fait aimer avec abandon. Je ne lui cache que ce qui pourrait le peiner. Les lettres de Marie, les vôtres, je lui fais tout voir. J’hésite pourtant encore à lui montrer mes cahiers, à cause de ce fond de vie quelquefois triste qui s’y trouve.

Une visite, un curé du voisinage qui m’a fait plaisir. La vue d’un prêtre, quand il est bon, est bonne aux affligés, et celui-ci est de ceux à qui les saints tireraient leur chapeau. Il nous a parlé de sa petite église, de sa petite paroisse, de ses petites croix, et, de l’un à l’autre, nous a menés à une heure de conversation que j’ai trouvée courte. En trouve-t-on autant dans le monde? Plus d’une fois, dans un salon, il m’est arrivé de bâiller dans mon mouchoir. Ce n’est pas tant l’esprit ni ce qu’on dit qui attache, qu’une certaine façon de dire.

Le facteur! des lettres! Oh! sait-on ce que c’est que des lettres à la campagne? Ces chers absents qui vous reviennent en cœur et en âme. Que ne peut-on écrire au ciel!

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Le 6.--Un enfant est venu m’apporter un oiseau mort qu’il avait pris sous une pierre. Pauvre oiseau! Je suis à penser comme cette jolie petite vie d’indépendance, de chants, tout aérienne, a été atteinte comme une autre, est tombée sous ce trébuchet de la mort où tout tombe.

Je n’ai pas écrit hier et n’écrirai pas de suite. Que feriez-vous de trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an durant, passer des flots pareils? La diversion fait l’intérêt des yeux et de l’esprit, car nous ne nous plaisons qu’en curiosité. Où il n’y a pas de nouveau, on s’ennuie. Il y a eu tels jours d’immobilité où j’ai souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel? car, excepté ce qui me vient du cœur ou monte à la tête, rien ne fait mouvement dans ma vie.

Dans ce moment, je rentre d’une petite promenade au soleil, et rien ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l’air chaud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement me fait vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole qu’intérieure, sans sentiments que d’intelligence, sans vie que celle de l’âme: il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller cacher à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour cela, comme saint Arsène et tant d’autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent pas retourner au monde. C’est que le monde ne contente pas l’âme; il l’amuse et ne la fait pas vivre: c’est ce qu’on sent pour peu qu’on avance en âge, quand le cœur se déprend des illusions comme il s’y était pris de lui-même. On se trouve tout étonné et triste près du vide que font les plaisirs en se retirant. Que devenir alors? La foi l’enseigne, le chrétien le sait. Mon pauvre Maurice! que de fois je lui parlais ainsi, lui demandant s’il le trouvait vrai, et il ne me disait pas non. Je ne hais pas le monde néanmoins; je sais y vivre et m’en passer, et je plains ceux qui sont ou ses esclaves ou ses fidèles, ses malheureux ou ses fous.

Voilà certes ce que je ne pensais pas écrire en revenant du soleil; mais voilà où la solitude me mène, à l’aimer et à en parler, et cela avec vous, ami du monde. Il faut bien que vous vous soyez fait mon frère. A un frère on dit tout ce qui vient en pensée. Je ne sais si vous vous plairez aux miennes. J’ai parfois douté si je n’ennuyais pas Maurice; mais écartant bientôt le doute (que pour rien je ne puis souffrir), j’écrivais en pleine foi lettres et cahiers qu’il aimait. Je l’ai su, bien su, ce qui lui venait de son amitié pour moi. Cher ami! que je pense à lui aujourd’hui; que ce matin dans la prière je me sentais portée vers l’autre vie où il est, où il m’attend comme il m’attendait à Paris! Eh! que nous verrons là d’autres merveilles que dans ces villes sur la boue! Depuis cette mort, je n’estime rien la terre; Dieu m’en avait avant appris le prix; mais le comprendre, le peu qu’est ce monde, il faut que le cœur ait sa leçon, et le mien l’a eue! Maintenant je vais m’occuper d’autre chose que d’écrire ici. Avec ou sans plaisir, tant que l’âme est ici, tant qu’on a charge de vie, il faut en remplir les obligations.

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Le 8.--Louise, Marie des Coques me sont arrivées ce soir par lettre: aimable rencontre des plus aimables femmes et amies que je connaisse. Ressemblant beaucoup l’une à l’autre. Marie plus développée dans le monde. Causé longuement à leur sujet avec mon père et des affections du cœur. Je l’ai consulté à cette occasion et sur un chapitre de l’_Imitation_ qui m’avait troublée. Il m’a calmée et fait voir que je prenais les choses dans un sens trop exclusif, que ma lecture pieuse s’appliquait aux personnes des cloîtres et non à celles qui sont dans le monde. Grâce à mon père, je puis donc garder sans crainte toutes mes affections; car, après des élans de cœur, je me retire effrayée, craignant d’aimer trop. Si le cœur s’employait ici, il n’y en aurait pas pour le ciel. Je veux porter ce qui aime dans l’autre vie.

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Le 10.--Caroline nous a écrit après un assez long silence, assez long pour me donner le temps de croire à un oubli. J’en avais de la peine; je voudrais un avenir sinon d’amitié, du moins de bienveillance avec cette jeune femme, cette femme de mon frère. Ce titre l’attache tant à mon cœur! Je serais sensiblement affectée si je la voyais se détacher entièrement. Sa lettre est bonne, marquée d’intérêt; j’en suis contente. Pauvre chère veuve, que je voudrais pouvoir l’embrasser en ce moment! Je la regarde comme une sœur, comme une sœur qui se trompe. Il ne faut pas lui en vouloir, elle ne croit pas se tromper.

Demain matin, après l’aurore, je m’achemine chez des parents à deux lieues d’ici. Journée perdue pour écrire et pour ma vie d’habitude; mais je reviendrai peut-être avec quelque chose de neuf, comme font les touristes, qui ont tous vu de l’extraordinaire où qu’ils aillent.

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Le 12.--Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans les bois, me laissait beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui, et que le cœur fournit abondamment? Je ne sais, mais n’ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n’offre pas l’intérêt que j’y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n’est changé, c’est donc moi au dedans. Tout me devient d’une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d’écrire. Qu’écrirais-je d’ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à qui il est difficile d’en faire?

Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand? Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces choses perdues. Ce n’est pas un malheur d’être une fleur sans date. Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m’intéresse plus qu’elle n’eût pu faire sur sa rose et son rosier. J’en ai quitté de lire. Pour peu qu’on ait l’âme réfléchissante, il y a de quoi s’arrêter à chaque instant et se mettre en pensée sur ce qui se présente dans la vie.

Le front sur une fleur, je pensais à la tombe.

La pensée de la mort, de Dieu et de ceux que j’aime ne me quitte pas.

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Le 14.--Revenue encore à ma solitude complète. Mon père est allé chercher quelques livres dans une bibliothèque voisine. Je ne sais ce qu’il apportera. J’ai demandé _Notre-Dame de Paris_, que jusqu’ici je n’avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai-je à présent? C’est que je me sens le cœur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu’on dit qu’il y a des beautés là-dedans que j’ai envie de connaître, et qu’un homme de Dieu qui a du crédit sur moi m’a dit que je pouvais faire cette lecture, et que le mal est annulé par la façon de le voir. Le diable même, quand il déplaît, que peut-il? Le rencontrer n’est pas le prendre. Peut-être serait-il mieux de rester dans l’ignorance de tout livre et de toute chose; mais je ne me soucie pas non plus de savoir. Ce n’est pas pour m’instruire, c’est pour m’élever que je lis; tout m’est échelle pour le ciel, même ce petit cahier que j’attache à une pensée céleste. Dieu la connaît. Quand Dieu ne verrait pas tout, je lui ferais tout voir. Je ne saurais me passer de l’approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m’enquiers de celle des hommes, encore moins des femmes.

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Le 15.--Mon Dieu, mon Dieu, quel jour! le jour de son mariage. A pareille heure, un an passé, nous étions à l’Abbaye-aux-Bois, lui, vous, moi, moi à côté de lui. Je viens d’une église aussi, et d’auprès de lui sur sa tombe.

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Le 16.--Plus rien mis hier après ces lignes. Il est des sentiments qui dépassent toute expression. Dieu sait dans quel abîme j’étais plongée et accablée des souvenances de noces. C’était lui et sa belle fiancée agenouillés devant l’autel, le Père Buquet les bénissant et leur parlant d’avenir, la foule assistante, le chant de l’orgue, cette quête pour les pauvres où j’avais quelque embarras, la signature à la sacristie, tant de témoins de ce brillant contrat avec la mort.--La rencontre dehors d’un char funèbre; le déjeuner à côté de vous où vous me disiez: «Que votre frère est beau!» où nous parlâmes tant de sa vie;--la soirée, le bal où je dansai pour la première et dernière fois. Je dois à Maurice des choses uniques. Le plaisir de lui voir l’air content, d’être à sa fête, et au fond de cette joie des serrements de cœur, et cette horrible vision des cercueils autour du salon,--posés sur ces tabourets longs et drapés à franges d’argent. Oh! que je fus glacée au sortir de leur chambre, en toilette avec des fleurs pour le bal, que cela me vînt! J’en fermai les yeux. Journée, soirée si diversement mémorables, date de tant de douleurs, je n’en puis ôter mon âme. Je m’enfonce en toutes ces choses, et quand je songe à tout ce que j’avais mis de bonheur dans un être qui n’est plus maintenant qu’en souvenir, j’en éprouve une inénarrable tristesse, et j’en apprends à ne faire fond sur aucune vie ni sur rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi; c’est fini du peu qui m’y pouvait plaire. J’ai des liens de cœur, plus aucun de bonheur, de fête. Maurice et moi nous nous tenions intérieurement par des rubans roses. Tout m’était riant en lui, tout me plaisait, jusqu’aux peines: mon Dieu! mon Dieu! avoir perdu cela! que voulez-vous que j’aime à présent?

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Le 17.--Belle journée radieuse, chaleureuse, un plein air de soleil. Cela ravive, fait du bien, tant à sentir qu’à jouir, qu’à admirer. Quoiqu’à présent je m’informe beaucoup moins de l’état du ciel qu’hélas! il y a quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau jour, la seule jolie chose à voir à la campagne en novembre.

Ah! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne l’attendais pas sitôt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas surprenant; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours un peu. Je ne sais à quoi cela tient. Puis j’ai trouvé dans cette lettre des choses qui m’ont affligée, de ces chagrins chrétiens de l’âme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu’un qui dit: _Je ne prie pas._ Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre. J’ai l’intérêt de la vie future de ceux que j’aime, et qui n’y croient pas, tant en croyance et tant à cœur, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. Ceci n’est pas une exagération, mais bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi.--Érembert, Marie qui arrivent!

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Le 28.--Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune qui ne seront nulle part, pas même ici!... Repris pour noter une lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade. Hélas! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve inutile d’écrire!

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Le 10 décembre.--Enfin pourrai-je écrire? Que de fois j’ai pris la plume depuis huit jours, et la plume m’est tombée des doigts sans rien faire! Il y a eu tant de tristesse dans mon âme, tant de secousses dans mon être! O Dieu! je semblais toucher à ma fin, à une sorte d’anéantissement moral. Que cet état est terrible! Rien n’apaise, rien ne soutient: travail, repos, livres, hommes, tout est à dégoût. On voudrait mourir. Dans cette lutte, l’âme sans foi serait perdue, oh! perdue, si Dieu ne se montre; mais il ne manque pas, mais quelque chose d’inattendu vient d’en haut.

J’ai trouvé dans les paroles d’un prêtre (encore un ami de Maurice!) un secours inespéré, un apaisement, un calme, un baume religieux qui me fait sentir la foi dans ce qu’elle a de plus doux et de plus fort, la puissance de consolation. De moi-même souvent je ne puis pas y atteindre. Ce sont des efforts qui me fatiguent, me brisent. Nous sommes trop petits pour les choses du ciel. Le besoin d’un médiateur se fait sentir en nous-mêmes. Entre Dieu et l’homme, Jésus-Christ. Entre Jésus-Christ et nous, le prêtre, celui qui met l’Évangile à la portée d’un chacun. Aux uns il faut les menaces, aux autres les espérances: à moi, il me faut l’amour, l’amour de Dieu, l’unique véritable. Dès qu’on me remet là, dès que j’y suis en plein, je cesse de souffrir de souffrances désespérées. Que béni soit le saint prêtre, l’ami du frère qui a consolé la sœur! C’est parce qu’il a connu Maurice que je suis allée le trouver, que j’ai pensé qu’il me connaîtrait plutôt qu’un autre. Je ne me suis pas trompée; en effet, il m’a comprise. Il a connaissance du cœur et des agonies de l’âme et des tristesses jusqu’à la mort, et il vous soutient, cet ange...

Qui m’eût dit, il y a dix ans, quand ils étaient au collége, que cet enfant saurait mes douleurs, que je les lui confierais, qu’il les apaiserait par des paroles comme je n’en ai pas entendu, paroles divines que j’irai de temps en temps écouter quoique ce soit un peu loin d’ici? Quand je souffrirai trop, je ferai ce pèlerinage. Frère de cœur, vous me voyez toute ici jusqu’à l’intime, au fond de l’être, comme voyait Maurice. Peut-être ne lirez-vous ceci qu’après ma mort, et alors vous trouverez moins incomprenable, moins étrange pour vous, ce qui se passait en cette pauvre anachorète pendant sa vie, ce qu’elle vous contait de son âme.

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Le 13.--Avant de sortir d’ici, de ma chambre, je veux dire à ce cher mémorandum que vous me priez de continuer, que je viens de lire une de vos lettres, lettre de frère et d’ami, toute franche d’affection et d’épanchement, où ces mots surtout m’ont touchée: _Je veux que vous ayez le fil de mon âme, je veux que vous puissiez vous dire ma sœur de prédestination autant que d’adoption volontaire et réfléchie..._ Je me saisis de cela, et j’en forme de vous à moi, de ce _fil de votre âme_, un nœud qui ne se détachera pas. Prié pour Paula. Pauvre âme de jeune fille, où est-elle? Cette mort qui vous l’a prise, où l’aura-t-elle portée? Il est plusieurs demeures dans l’autre monde, et moi je tremble pour ceux qui partent, qui meurent dans la jeunesse si passionnée, si fautive. Je ne connaissais pas Paula, mais un mot de vous me fait craindre; et puis qui sait comment elle vous était liée, cette enfant qui vous était attachée plus qu’âme vivante? Mais laissons-la, aussi bien est-il de ne penser pas à mal sur personne.

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Le 14.--Lettre à Marie pour ce que vous me demandez d’elle. Ni lu ni rien fait qu’écrire. La pensée renaît et coule, source arrêtée par un cercueil, mais le flot a passé dessus. Je reprendrai ici mon cours, tantôt torrent, tantôt filet d’eau, suivant ce qui vient à l’âme. La nuit me sort d’ici et de ma chambrette, où j’ai passé tout un jour en calme et en solitude. C’est singulier comme je l’aime, cet à part de tout.

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