Journal et fragments

Part 18

Chapter 184,026 wordsPublic domain

Aujourd’hui grande venue de lettres que je n’ai pas lues. Que lire là dedans? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide. Que j’éprouve cruellement la vérité de ces paroles de l’_Imitation_! Ta berceuse est venue, la pauvre femme, toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m’ont donné ces figues! Le plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel si beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l’aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la mort. Cette femme, cette berceuse qui t’a veillé et tenu un an malade sur ses genoux, m’a porté plus de douleur que n’eût fait un drap mortuaire. Déchirante apparition du passé: berceau et tombe. Je passerais la nuit ici avec toi sur ce papier; mais l’âme veut prier, l’âme te fera plus de bien que le cœur.

Chaque fois que je pose la plume ici, une lame me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d’écrire. A quoi sert ce Journal? Pour qui? hélas! Et cependant je l’aime, comme on aime une boîte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et d’amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te garde un parlant souvenir, où je te retrouverai dans ma vieillesse... si je vieillis. Oh oui! viendront les jours où je n’aurai de vie que dans le passé, le passé avec toi, près de toi jeune, intelligent, aimable, sensibilisant tout ce qui t’approchait, tel que je te vois, tel que tu nous as quittés. Maintenant je ne sais ce qu’est ma vie, si je vis. Tout est changé au dedans, au dehors. O mon Dieu! que ces lettres sont déchirantes, ces lettres du bon marquis et de ton ami surtout. Oh! celles-ci, qu’elles m’ont fait pleurer! Il y a là dedans tant de larmes pour mes larmes! Cet intime ami me touche comme ferait te voir. Mon cher Maurice, tout ce que tu as aimé m’est cher, me semble une portion de toi-même. Frère et sœur nous serons avec M. d’Aurevilly; il se dit mon frère.

Lu les _Confessions_ de saint Augustin à l’endroit de la mort de son ami. Trouvé un charme de vérité, une saillante expression de douleur à cette lecture qui m’a fait du bien. Les saints savent toujours mêler quelque chose de consolant à leurs larmes.

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Le 28.--Rien n’est poignant comme le retour des mêmes personnes dans des jours tout différents, revoir en deuil qui vous avait porté la joie. Sa tante, la tante de Caroline, celle qui, il y a deux ans, nous amenait ta fiancée, est arrivée, est ici où tu n’es pas...

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Le 4 août.--A pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, hélas! ce qui va souvent ensemble. J’ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens d’avoir vu son berceau, quand on m’amena de Gaillac où j’étais, pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu’aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J’avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j’allai annoncer en grande joie à ma mère: «Maurice, Maurice a marché seul!» Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.

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Le 6.--Journée de prières et de pieuse consolation: pèlerinage de ton ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il est venu prier avec tes sœurs près de ta tombe. Oh! que cela m’a touchée; que j’ai béni dans mon cœur ce pieux ami agenouillé sur tes restes, dont l’âme, par delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si elle souffre! Maurice, je te crois au ciel. Oh! j’ai cette confiance, que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu m’inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n’aurait-il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh! il y a trois ans qui m’affligent; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites! Mon Dieu, vous les avez entendues, vous les aurez exaucées. O mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu?

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Le 13.--Besoin d’écrire, besoin de penser, besoin d’être seule, non pas seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. O solitude vivante, que tu seras longue!

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Le 17.--Commencé à lire les _Saints désirs de la mort_, lecture de mon goût. Mon âme vit dans un cercueil. Oh! oui, enterrée, ensevelie en toi, mon ami; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J’avais tout mis en toi, comme une mère en son fils; j’étais moins sœur que mère. Te souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant son Augustin, quand nous parlions de mes afflictions pour ton âme, cette chère âme dans l’erreur? Que j’ai demandé à Dieu son salut, prié, supplié! Un saint prêtre me dit: «Votre frère reviendra.» Oh! il est revenu, et puis m’a quittée pour le ciel, pour le ciel, j’espère. Il y a eu des signes évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j’ai plus à vous bénir qu’à me plaindre. Vous en avez fait un élu par les souffrances qui rachètent, par l’acceptation et résignation qui méritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était revenue vive et profonde; cela s’est vu dans des actes religieux, des prières, des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant d’âme et d’amour un peu avant de mourir! Oh! moi qui le voyais faire, qui le regardais tant dans ses dernières actions, j’ai dit, mon Dieu, j’ai dit qu’il s’en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s’en vont dans la vie meilleure.

Maurice, mon ami, qu’est-ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne me donneras-tu signe de là? Ne t’entendrai-je pas, comme on dit que quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s’il existe quelque communication entre ce monde et l’autre, reviens! Je n’aurai pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort nous sépare! J’écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de cœur et d’intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence. Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. _Mort!_ terrible et unique pensée de ta sœur.

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Le 20.--Hier allée à Cahuzac entendre la messe pour toi en union de celle que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander à Dieu ta guérison, hélas! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort, la réponse est venue m’apporter douleurs au lieu d’espérance. Que de regrets de n’avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a sauvé tant d’autres! C’est sur des faits bien établis que j’avais eu recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu, j’y crois encore, j’y crois en pleurant. Maurice, un torrent de tristesse m’a passé sur l’âme aujourd’hui. Chaque jour agrandit ta perte, agrandit mon cœur pour les regrets. Seule dans le bois avec mon père, nous nous sommes assis à l’ombre, parlant de toi. Je regardais l’endroit où tu vins t’asseoir il y a deux ans, le premier jour, je crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de maladie et de guérison! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir. Je prie Dieu à tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ce ciel des âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de l’éternité? O profondeur! ô mystères de l’autre vie qui nous sépare! Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu’il soit maintenant, c’est fini. Je le suis dans les trois demeures, je m’arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frère ne soit pas là, qu’il n’y soit pas! Il n’y est pas; son âme, l’âme de Maurice parmi les réprouvés... Horrible crainte, non! Mais au purgatoire où l’on souffre, où s’expient les faiblesses du cœur, les doutes de l’âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps: «Soulagez-moi, vous qui m’aimez.» Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l’ai tant fait et le ferai toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c’est la rosée du purgatoire.

Sophie m’a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m’aime en elle et vient me consoler. Mais rien d’humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu’un, m’employer au salut des Arabes dans l’établissement de Mme Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s’en était allée, qui s’était retirée devant toi, me revient.

Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase donné par Marie, emporté dans notre voyage, avec nous dans la voiture de Tours à Bordeaux, de là ici! Ce rosier te faisait plaisir; tu te plaisais à le voir, à penser d’où il venait. Je voyais cela et comme étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.

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Le 22.--Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je te disais: «Et la bague?» Oh! qu’elle m’est triste à voir et que je l’aime! Mon ami, tout m’est relique de toi.

_La mort nous revêtira de toute chose._ Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le cœur d’espérance, ce pauvre cœur dépouillé.

Comme j’aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu, recevez ce que j’en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Voilà que cette âme m’attriste, que son salut m’inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières: éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir! Oh! quelle douleur de voir s’égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ah! qu’ils sont à plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la rédemption qui s’étend à tout le genre humain. Mais le cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n’est pas défendu. Jésus, n’aviez-vous pas votre Jean bien-aimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu’il ne mourrait pas? Faites qu’ils vivent toujours, ceux que j’aime, qu’ils vivent de la vie éternelle! Oh! c’est pour cela, pas pour ici que je les aime. A peine, hélas! si l’on s’y voit. Je n’ai fait que l’apercevoir; mais l’âme reste dans l’âme.

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Le 25.--Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l’étonnant penseur. J’ai recueilli cette pensée sur l’amour de Dieu, qu’on aime sans le connaître: _Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas._ Bien souvent j’ai senti cela.

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Le 26.--Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu’il tonne, qu’il passe des torrents d’eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n’est pas ce calme affaissant.--Si j’écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d’événements, à tant d’intérêts, à tant de cœurs! peu de vies semblables.

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Le 27.--Je ne sais, sans mon père, j’irais peut-être joindre les sœurs de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu’en faire à présent? Je l’avais mise en toi, pauvre frère! Tu me disais de ne pas te quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un _ecce homo_, l’homme de douleur, tous les autres derrière celui-là. Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques pensées et méditations. Écrit à Louise comme à Marie; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m’effraye à présent: pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L’âme qui vous est unie, qu’a-t-elle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et éternel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s’endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque! Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d’une poitrine humaine, hélas! j’ai vu comme la mort nous l’ôte. Plutôt m’appuyer, Jésus, sur votre couronne d’épines.

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Le 28.--Saint Augustin aujourd’hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d’avoir aimé Dieu si tard. Que je n’aie pas ces deux regrets: oh! que je n’aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait l’âme à la mort! Mourir sans amour, c’est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.

Accablement, poids de douleurs; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire? Oh, que l’âme est ignorante! Il faut s’attacher à Dieu, à celui qui soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle, que je suis sur un océan de larmes!

Recueillir chaque jour une pensée. Voici celle d’aujourd’hui: «C’est une chose horrible de sentir continuellement s’écouler ce qu’on possède et qu’on puisse s’y attacher, sans avoir envie de chercher s’il n’y a point quelque chose de permanent.»--Beaucoup lu, soigné de petits oiseaux qu’on a apportés, sans goût, par pitié, toutes mes affections mortes; toutes, hormis celle que la mort m’a prise.

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Le 29.--_L’homme est un roseau pensant._

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Le 30.--Qu’il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisins-chasselas que tu aimais! En m’y voyant, en mettant le pied où tu l’avais mis, la tristesse m’a rempli l’âme. Je me suis assise à l’ombre d’un cerisier, et là, pensant au passé, j’ai pleuré. Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d’automne sont belles, la température adoucie, le ciel plus nuagé, des teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l’aime, je m’en savoure l’œil, m’en pénètre jusqu’au cœur, qui tourne aux larmes. _Vu seule_, c’est si triste! Toi, tu vois le ciel! Oh! je ne te plains pas. L’âme doit goûter d’ineffables ravissements,

Se plongeant dans l’extase où fut l’aveugle-né Quand le jour apparut à son œil étonné.

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Le 31.--Quelle différence de ce que je dis à ce que je dirais s’il vivait! Mon Dieu, tout est changé en moi et hors de moi: la mort étend quelque chose de noir sur toutes choses.--Écrit à Misy sur la mort de son oncle Jules de Roquefeuil, disparu tout jeune de ce monde. De tous côtés, des tombes s’ouvrent.

«Cet étrange secret dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue de l’homme, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes.»

«L’homme est ainsi fait qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit; et à force de se le dire à soi-même, on le croit...»

«... Dieu a créé l’homme avec deux amours: l’un pour Dieu, l’autre pour soi-même... Le péché étant arrivé, l’homme a perdu le premier de ces amours; et l’amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d’un amour infini, cet amour-propre s’est étendu et débordé dans le vide que l’amour de Dieu a laissé[30].»

[30] Pascal, _Pensées_; Lettre sur la mort de son père.

Il pleut; cette pluie, qui reverdit prés et bois, tombe sur la terre qui te couvre et dissout tes restes au cimetière, là-bas, à Andillac. Qu’on est heureux de penser qu’il y a dans l’homme quelque chose que n’atteint pas la destruction!

«Il est des créatures que vous retirez de ce monde pour de légères faiblesses; c’est par amour et pour leur sauver de nouvelles chutes.»--Si on ne savait que cette pensée est de Shakspeare, on la croirait de Fénelon. Oh! je sais à qui je l’applique.

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Le 5 septembre.--Une lettre de Marie, la triste Marie, qui récite tous les jours l’office des morts. Ainsi le cœur de la femme: même en se tournant vers Dieu, il regarde ses affections.

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Le 9.--Le découragement me prend pour tout dans la vie. Je ne continuerai pas d’écrire. A quoi bon ce mémorandum? Pourquoi? puisque ce ne peut être pour lui! Quand il vivait, j’avais en lui mon soutien; j’avais mon plaisir dans la pensée de lui faire plaisir.--Cela ôté, que reste-t-il à ces distractions humaines, lectures, pensées, poésie? rien que leur valeur, qui n’est rien.

Écrit à Marie, autre poésie vivante encore. Je lui dis: «Croyez que vous êtes aimée du cœur le plus mort.»

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Le 25.--Encore à Marie.

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Le 30.--A mon frère de Paris, le frère de celui de la tombe.

Plus d’écriture ici, plus de pensées; l’illusion n’est plus possible; à chaque mot, à chaque ligne, je vois qu’il ne me lira pas. Mon Dieu, j’avais tant l’habitude de lui tout dire; je l’aimais tant! «Le plus grand malheur de la vie, c’est d’en rompre les relations.» Oh! que j’éprouve la vérité de ces mots, qui m’avaient frappée dans un livre aux Coques.

J’ai besoin du Ciel.

Ce n’est pas pour rien que nous nous serons rencontrés dans la vie. Je tâcherai, mon Dieu, de les tourner vers vous.

Je voudrais que le ciel fût tout tendu de noir, Et qu’un bois de cyprès vînt à couvrir la terre; Que le jour ne fût plus qu’un soir.

Une gazelle errante S’abrite en cette tour, Et l’hirondelle y chante, Y chante nuit et jour.

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Le 3 octobre.--Écrit à Paris. Oh! quel jour anniversaire de mon départ l’an dernier!--Dirai-je ici tous les souvenirs qui me viennent, larmes, regrets, passé perdu, sitôt changé en deuil?--Mon cœur est plein, il veut pleurer.--Maurice, Maurice, n’est-ce pas vrai, les pressentiments? Quand je pense à ceux qui me tourmentaient dans la route et à Paris et le jour de la noce, et qui se sont accomplis! Je rêvais mort; je ne voyais que draperies mortuaires dans ce Salon où l’on dansait, où je dansais dans ma tristesse, car je voulais écarter ces pensées.

N’est-ce pas temps perdu que de rappeler ces choses, mon Dieu! Je suis seule devant vous: je pourrais mieux faire que de m’affliger. N’êtes-vous pas là pour mon espérance, pour ma consolation, pour me faire voir un monde meilleur où est mon frère?

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Le 4.--Je voulais envoyer à son ami deux grenades du grenadier dont il a travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier mouvement sur la terre.

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Le 6.--A l’heure qu’il est, midi, premier dimanche d’octobre, j’étais à Paris, j’étais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an passé, mon Dieu!--Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui l’avais rêvé mort dans la route!--Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice à la messe à une heure. Aujourd’hui à Lentin, dans la pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C’est ton frère, ton ami, le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l’autre. Consolons-nous dans cette espérance, et qu’en Dieu on retrouve tout ce qu’on a perdu. Si je pouvais m’en aller en haut; si je trouvais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l’âme au ciel, oh! je n’aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie c’est une épreuve, et la mienne est-elle assez longue; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire, on voit ce que coûte le ciel. Oh! bien des larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je goûté de tout cela? Mon Dieu, ôtez-moi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimèrent.

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Le 19.--Trois mois aujourd’hui de cette mort, de cette séparation. Oh! la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu’elle reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. Eh! qu’y mettrais-je maintenant, si je n’y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j’ai le plus aimé? C’est tout ce qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, _mon tous les jours_ au Cayla. J’allais cesser de le faire, il y avait trop d’amertume à lui parler dans la tombe; mais puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m’entendre, je continue ma causerie intime; je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort. _J’écrirai pour vous comme j’écrivais pour lui._ Vous êtes mon frère d’adoption, mon frère de cœur. Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse: Maurice partout. C’est donc aujourd’hui 19 octobre que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque dans ma vie, ma vie d’isolement, de solitude, d’inconnue qui s’en va vers quelqu’un du monde, vers vous à Paris, comme à peu près, je vous l’ai dit, je crois, si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant, mais ne m’étonne pas. Quelqu’un, une femme, me disait qu’à ma place elle serait bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gêne avec vous. En vérité, pas plus qu’avec Maurice, vous m’êtes lui au cœur et à l’intelligence. C’est à ce point de vue que se met notre intimité.

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Le 20.--La belle matinée d’automne! Un air transparent, un lever du jour radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages d’un éclat, d’une couleur molle et vive, du coton d’or sur un ciel bleu. C’était beau, c’était beau! Je regrettais d’être seule à le voir. J’ai pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si bien et prend sitôt le beau dans son âme d’artiste. Et puis Maurice et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla; mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre!

En allant au Pausadou, j’ai voulu prendre une fleur très-jolie. Je l’ai laissée pour le retour, et j’ai passé par un autre chemin. Adieu ma fleur. Quand j’y reviendrais, où serait-elle? Une autre fois je ne laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela n’arrive-t-il pas dans la vie?

Dimanche aujourd’hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante d’herbe. Comme c’est venu vite, ces plantes! Comme la vie se hâte sur la mort, et que c’est triste à notre vue! Que ce serait désolant, sans la foi qui nous dit que nous devons renaître, sortir de ces cimetières où nous semblons disparus!

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Le 21.--Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce calme d’une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l’agitation. Le repos n’est bon qu’en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement! Je meurs d’envie de tout ce qui est céleste: c’est qu’ici-bas tout est vil et porte un poids de terre.