Part 17
Le 28.--_Heureux ceux qui croient sans avoir vu._ Heureux donc les croyants à la poudre homœopathique! heureux donc mon estomac qui vient d’en prendre sur l’ordonnance de Marie! J’ai plutôt foi au médecin qu’au remède, il faut le dire, ce qui revient au même pour l’effet. Quoique je t’aie pressé de consulter cette nouvelle méthode de guérison, c’était plutôt pour le régime doux et long, et par cela d’un bon effet, que pour les infiniment petits qui doivent produire infiniment peu de chose. Que peut contenir d’agissant un atome de poudre quelconque, fût-elle de feu? J’ai donc pris sans conviction, et pour complaire à la tendre amie, pleine de soins pour ma santé. Mon remède est de ne rien faire, de laisser faire dame Nature qui s’en tire seule, à moins de cas aigus. La santé est comme les enfants, on la gâte par trop de soins. Bien des femmes sont victimes de cet amour trop attentif à de petites douleurs, et demeurent tourmentées de souffrances pour les avoir caressées. Les dérangements de santé qui ne sont d’abord que petits maux, deviennent grandes maladies souvent, comme on voit les défauts dans l’âme devenir passions quand on les flatte. Je ne veux donc pas flatter mon malaise d’à présent, et, quoique gémissent cœur et nerfs, lire, écrire et faire comme de coutume en tout. C’est bien puissant le _je veux_ de la volonté, le mot du maître, et j’aime fort le proverbe de Jacotot: _Pouvoir, c’est vouloir._ En effet, quel levier! L’homme qui s’en sert peut soulever le monde et se porter lui-même jusqu’au ciel. Noble et sainte faculté qui fait les grands génies, les saints, les héros des deux mondes, les intelligences supérieures.
Lu _les Précieuses Ridicules_ et _les Savantes_. Quel homme, ce Molière! Je veux le lire.
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Le 1er mai.--C’est au bel air de mai, au soleil levant, au jour radieux et balsamique, que ma plume trotte sur ce papier. Il fait bon courir dans cette nature enchanteuse, parmi fleurs, oiseaux et verdure, sous ce ciel large et bleu du Nivernais. J’en aime fort la gracieuse coupe et ces petits nuages blancs çà et là comme des coussins de coton, suspendus pour le repos de l’œil dans cette immensité. Notre âme s’étend sur ce qu’elle voit; elle change comme les horizons, elle en prend la forme, et je croirais assez que l’homme en petit lieu a petites idées, comme aussi riantes ou tristes, sévères ou gracieuses, suivant la nature qui l’environne. Chaque plante tient du sol, chaque fleur tient de son vase, chaque homme de son pays. Le Cayla, notre bel enclos, m’a tenue longtemps sous sa verdure, et je me sens différente d’alors. Marie craint que ce soit malheur, mais je ne crois pas: il me reste assez de ce que j’étais pour reprendre à la même vie. Seulement il y aura nouvelle branche et deux plantes sur même tronc, comme ces arbres greffés de plusieurs sortes où l’on voit des fleurs différentes.
A pareil jour, peut-être à pareil [instant], Mimi la sainte est à genoux devant le petit autel du mois de Marie dans la chambrette. Chère sœur! je me joins à elle et trouve aussi ma chapelle aux Coques. On m’a donné pour cela une chambre que Valentine a remplie de fleurs. Là j’irai me faire une église, et Marie, ses petites filles, valets et bergers et toute la maison s’y réuniront tous les soirs devant la sainte Vierge. Ils y viennent d’abord comme pour voir seulement. Jamais mois de Marie ne leur est venu. Il pourra résulter quelque bien de cette dévotion curieuse, ne fût-ce qu’une idée, une seule idée de leurs devoirs de chrétiens, que ces pauvres gens connaissent peu, que nous leur lirons en les amusant. Ces dévotions populaires me plaisent en ce qu’elles sont attrayantes dans leurs formes et offrent en cela de faciles moyens d’instruction. On drape le dessous de bonnes vérités qui ressortent toutes riantes et gagnent les cœurs au nom de la Vierge et de ses douces vertus. J’aime le mois de Marie et autres petites dévotions aimables que l’Église permet, qu’elle bénit, qui naissent aux pieds de la foi comme les fleurs aux pieds du chêne.
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Le 2.--Écrit à papa, à une mère sur la mort de sa fille. Lu Andryane. Promenade avec Marie. Parlé de nos frères, ri d’un méchant auteur et rentrées par un orage; tonnerre, pluie et bruit. A présent c’est un jour.
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Le 3.--Pas écrit ni envie d’écrire, même à toi, bien-aimé malade. Si ceci te faisait du bien, si je pouvais te l’adresser, te le mettre en main tous les jours, oh! alors rien ne m’empêcherait d’écrire. Mais pour l’avenir, pour jamais peut-être, cela décourage et coupe tout élan. Que me serviront des pensées que je t’adressais quand tu ne pourras pas les lire, quand je ne sais quoi me séparera de Maurice? car je crains fort de m’en retourner seule au Cayla. Je ne veux pas de cette pensée qui me revient toujours sur ta santé et tant d’autres obstacles. Ce cher voyage me paraît si incertain que je n’y compte plus. Et Dieu sait alors quand nous nous reverrons! Mon ami, faudra-t-il que nous vivions séparés, que ce mariage que je bâtissais comme un nid pour toi, où je viendrais te joindre, nous laisse plus loin que jamais! Je souffre beaucoup de cela maintenant et dans l’avenir. Mes besoins, mes penchants se portent vers toi plus qu’à tout autre de ma famille; j’ai le malheur de t’aimer plus que qui que ce soit au monde, et mon cœur s’était fait son vieux bonheur près de toi. Sans jeunesse, à fin de vie, je m’en allais avec Maurice. A tout âge, il y a bonheur dans une grande affection; l’âme s’y réfugie tout entière. Oh! tant douce jouissance qui ne sera pas pour ta sœur! Je n’aurai d’ouverture que du côté de Dieu pour aimer comme je l’entends, comme je le sens. Amour des saints si désirable, si consolant, si beau, à donner envie d’aller au ciel pour arracher son cœur à Thérèse, l’amante de Jésus!
Je sors d’ici; je vais lire et prendre un calme apparent. Mon Dieu!
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Le 4.--Ces Mémoires d’Andryane, qu’on m’a faits si intéressants, ne m’intéressent pas encore au second volume. Peut-être est-ce ma faute, et suis-je difficile à l’impression. Je trouve ces récits de prison languissants, ces chaînes beaucoup trop traînantes; mais j’irai au bout. Dans tout livre il y a quelque chose de bon; c’est une poudre d’or semée partout, suivant ton expression, mieux appliquée peut-être qu’à présent. Je l’ai vu cet Andryane, l’Adonis des républicains; je l’ai lu et ne lui ai trouvé encore rien de plus beau que son visage.
Je passe presque tout mon temps à lire, quand nous ne causons pas avec Marie; mais même en causant et s’aimant beaucoup, la solitude est trop déserte, trop vide à deux femmes seules. Les livres donc, les livres! Ils rendent service, ils sont utiles; quoi que dise ton ami, je ne voudrais pas les brûler. Ceci me rappelle le soir du fanatisme, hélas! si loin.
Heureuse enfant! Voilà Valentine qui entre ravie de me porter un hanneton. Ce sont cris et transports de joie à faire plaisir, à me faire penser à cet âge, à ces bonheurs perdus. Que d’élans faits pour un grillon, pour un brin d’herbe!
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Le 8.--Ce qu’il y a de bon dans les Mémoires d’Andryane, c’est le triomphe de l’âme sur l’adversité, ce sont ces chaînes portées noblement, c’est le chrétien au cachot, puisant en Dieu dignité et force; profession de foi développée avec esprit et sentiment; puis le journal de sa sœur plein d’intérêt, plein de larmes. Il y a dans ce livre de quoi attacher et faire du bien.
Attente de lettres, et point de lettres, ni pour Marie ni pour moi; ce qui fait nuage au cœur des deux amies, qui voient tout ensemble. Écrit à toi, commencé une robe et lu les premières pages de la _Physiologie des passions_; début qui me plaît.
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Le 9.--Écrit à Mgr de Nevers: lettre qui m’ennuyait d’abord et dont j’ai plaisir à présent, parce que j’ai fait plaisir à quelqu’un. L’Ascension aujourd’hui, une de ces fêtes radieuses de l’Église qui soulèvent l’âme chrétienne vers un monde de joies inconnues, vers le lieu où saint Paul a vu ce que l’œil n’a point vu. Mon ami, y serons-nous un jour, toi, moi, tous ceux que nous aimons? Grande et terrible question! Et si cela n’est pas, nous aurons tout perdu, et la vie n’aura été qu’une illusion! Malheur dont Dieu nous préserve!
Une lettre de Caro, la chère sœur, qui me parle de toi; mais pas assez, mais sans détails, sans intime, sans cela qui fait voir ce qu’on ne voit pas, et que fait M. d’Aurevilly. De toutes les lettres aussi les siennes sont les préférées, pleines de toi, et d’un dire qui les rend charmantes.
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Le 10.--La lettre de Caro m’a laissé des soucis, des inquiétudes sur cette faiblesse qui t’empêchait un matin de te soulever, de te chausser. Que c’est de mauvaise note, mon Dieu, et qu’il me tarde que notre ami m’envoie son bulletin! Je saurai alors ce qui en est de cette chère santé. Le bien, le mal me sont rendus avec détail et précision. Je te vois jusque dans tes veines. Reconnaissance à lui, à l’ami dévoué à mes inquiétudes!
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Le 11.--Si je pouvais croire au bonheur, a dit M. de Chateaubriand, je le placerais dans l’habitude, _l’uniforme habitude qui lie au jour le jour_ et rend presque insensible la transition d’une heure à l’autre, d’une chose à une autre chose, qui se fait voir venir de loin et arrive sans choc pour l’âme. Il y a repos dans cette vie mesurée, dans cet arrangement, dans cet enchaînement de devoirs, d’études, de chants, de prières, de délassements que s’imposent les religieux, qui leur reviennent successivement comme les anneaux d’une chaîne tournante. Ils n’attendent pas ou ils savent ce qu’ils attendent, ces hommes d’habitude, et voilà l’inquiétude, l’agitation, le _chercher_ de moins pour ces âmes. Bonheur sans doute de M. Chateaubriand, et de celui qui disait avec trop de mollesse: «Il me semble que, sur le duvet de mes habitudes, je n’ai pas le besoin de me donner la peine de vivre.» De tout cela je conclus qu’il est bon de savoir ce que l’on veut faire. Marie, à imagination flottante, papillonnante, n’aime pas l’uniformité et ne comprend pas que je l’aime. C’est cependant vrai, et j’éprouve contradiction, malaise de ne pas faire les choses suivant leur temps et leur ordre. C’est que sans ordre la vie est un pêle-mêle d’où ne sort rien de beau, tant au-dedans qu’au dehors. L’harmonie a tant de charmes! et ce n’est que l’accord de choses qui s’appellent et se suivent.
_La Bulle de Savon_, conte oriental, qui m’est venu pour Valentine.
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Le 13.--«_La Reine est une perfection de bonté._ Dans cet hommage de reconnaissance, dans ces mots écrits en un livre, et, ce me semble, aussi sur votre trône, est un doux encouragement, un attrait d’espérance en Votre Majesté.
«Chaque Français a la sienne, et pour moi, Madame, ce serait d’obtenir quelques dons pour ma paroisse, pour notre église en dénûment.
«Mission de quêteuse m’a été donnée, en venant à Paris, et puis-je mieux la remplir qu’en manifestant nos besoins à qui les comprend tous?
«En voyant vos riches cathédrales, le pompeux Saint-Roch où vous étiez, j’ai pensé tristement à notre pauvre petite église, et me suis promis de demander en son nom à notre pieuse reine.
«Cette inspiration venue de Dieu, sans doute, je la suis, je vous l’adresse, Madame, comme à une providence, comme à la protectrice de la foi et du culte religieux en France.
«Royale aumône serait pour nous de grand prix, et graverait en grains d’encens le nom de Votre Majesté dans l’église et dans le souvenir des paroissiens d’Andillac.
«C’est avec leur prière que je dépose à vos pieds les sentiments aussi de leur interprète, de celle qui a l’honneur d’être, Madame, de Votre Majesté, la très-respectueuse et fidèle, etc., etc.»
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Le 16.--Émeute, sang, bruit de canons, bruit de mort. Nouvelle venue comme un coup de foudre dans notre désert et calme journée. Maurice, Caro, amis de Paris, je suis en peine, je vous vois sur le volcan. Mon Dieu! Je viens d’écrire à Caro et commence un mot à M. d’Aurevilly, mon second frère en intérêt.
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Le 18.--Point de lettre hier ni d’écriture ici. Je n’ai fait qu’attendre, attendre un mécompte. Triste fin d’une journée d’espérance, qui revient encore aujourd’hui; rien ne peut l’éloigner du cœur, cette trompeuse.
Je vais lire: que lirai-je? Le choix des livres, malaisé comme celui des hommes: peu de vrais et d’aimables.
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Le 19.--Une lettre de Louise, pleine d’intérêt pour toi: rien que cœur, esprit, charme d’un bout à l’autre, façon de dire qui ne se dit nulle part que dans ces rochers de Rayssac. La solitude fait cela; il y vient des idées qui ne ressemblent à rien du monde, inconnues, jolies comme des fleurs ou des mousses. Charmante Louise, que je l’aime! Je la trouve cette fois d’un calme, d’un désabusé qui m’étonne, elle si illusionnée d’ordinaire. Je vais joindre l’autre Louise, qui ressemble tant à celle-ci, ne trouves-tu pas? et qui prie aussi et fait prier pour ta guérison. «L’autre jour, m’écrit-elle (Louise de Rayssac), j’étais à la Platée, paroisse de ma tante; je m’approchai d’une sainte fille qui habite cette église depuis le matin jusqu’au soir, et qui est en grande vénération de sainteté. Je soulevai un coin de son voile noir et lui dis bien bas: «Pardon, mademoiselle, je voudrais vous demander des prières pour un jeune homme malade, frère de la personne que j’aime le plus au monde.»--«Eh bien! je prierai», me dit-elle, avec cet air de modestie qui donne encore plus de confiance à ma recommandation.--Je ne l’ai pas revue.»
N’est-ce pas un joli trait pieux, mon ami, cette jeune fille quêtant pour toi des prières avec un air d’intérêt céleste? Elle est charmante. Les anges lui auraient donné.
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Le 21.--Mon bonheur, mon charme, mes délices, écrire au soleil, écouter les oiseaux.
Ce n’a pas été long ce beau jour de ce matin. Hélas! mon ami, une lettre de Caro m’est venue parler si tristement de ta santé que j’en suis accablée. Il tousse, il tousse encore! Ces mots retentissent partout depuis, une pensée désolante me poursuit, passe et repasse dedans, dehors, et va tomber sur un cimetière; je ne puis voir une feuille verte sans penser qu’elle tombera bientôt et qu’alors les poitrinaires meurent. Mon Dieu, détournez ces pressentiments, guérissez-moi ce pauvre frère! Que me faudrait-il faire pour lui? Impuissante affection! Tout se réduit pour moi à souffrir pour toi.
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Le 22.--Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l’idée d’une affection permanente, ce quelque chose pour quelqu’un qui vous occupe au coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie mobile et centre de l’âme.--En lisant un livre de géologie, j’ai rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une pirogue déterrée dans l’île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me voilà sur l’éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l’île des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses: la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d’hommes beaux et grands, de femmes s’en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd’hui; et l’île des Cygnes, blanche de fleurs, et de leur duvet, oh! que je la trouve belle! Et ses habitants, qui sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe? Descendants comme nous de l’exilé d’Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire; cette Ève pour laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant d’espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce peuple dont il ne reste qu’une planche? Naufrages de l’humanité que Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la terre, comme pour les dérober à notre curiosité! S’il en laisse voir quelque chose, c’est pour nous apprendre que ce globe est un abîme de malheurs, et que ce qu’on gagne à remuer ses entrailles, c’est de découvrir des inscriptions funéraires, des cimetières. La mort est au fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l’immortalité.
Une lettre de Félicité, qui ne m’apprend rien de meilleur de toi. Quand écriront-ils, ceux qui en savent davantage? Si on voyait battre un cœur de femme, on en aurait plus de pitié. Pourquoi sommes-nous ainsi, qu’un désir nous consume, qu’une crainte nous brise, qu’une attente nous obsède, qu’une pensée nous remplisse et que tout ce qui nous touche nous fasse tressaillir? Souvenir de lettres, heure de la poste, vue d’un papier, Dieu sait ce que j’en éprouve! Le désert des Coques aura vu bien des choses pour toi. Ma douce amie, ma sœur de peines et d’affections est là, pour mon bonheur, d’un côté, pour m’attrister, de l’autre, quand je la vois souffrir, et qu’il me faut lui cacher mes souffrances pour ménager sa sensibilité.
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Le 24.--Inquiétudes, alarmes croissantes, lettre de M. de Frégeville qui t’a trouvé plus mal. Mon Dieu! faut-il apprendre comme par hasard que je puis te perdre? Personne de plus près qu’un étranger ne me parlera pas de toi, ne me dira pas qu’il t’a vu pour moi! Dans l’éloignement, rien n’est accablant comme le silence. C’est la mort avancée. Mon ami, mon frère, mon cher Maurice, je ne sais que penser, que dire, que sentir. Après Dieu, je ne vis qu’en toi comme une martyre, en souffrant. Et qu’est-ce que cela, si je pouvais l’offrir pour te racheter? quand je plongerais dans une mer de douleur pour te sauver du naufrage. Toute rédemption se fait par la souffrance: acceptez la mienne, mon Dieu, unissez-la à celle des sœurs de Lazare, unissez-la à celle de Marie, au glaive qui perça son âme auprès de Jésus mourant; acceptez, mon Dieu, coupez, tranchez en moi, mais qu’il se fasse une résurrection!
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Le 25.--Courrier passé sans me rien laisser. Mêmes doutes et incertitudes, mêmes craintes envahissantes. Savoir et ne pas savoir! État d’indicibles angoisses. Et voilà la fin de ce cahier: mon Dieu! qui le lira[29]?
[29] Qui devait le lire? Ainsi qu’Eugénie de Guérin le pressentait, ce ne fut pas Maurice, qui, ramené par elle, et non sans peine, au Cayla, s’y éteignit moins de deux mois après la date de cette page, le 19 juillet 1839. On trouvera dans un des cahiers qui suivent le touchant récit des derniers instants d’un frère si tendrement aimé.
IX
ENCORE A LUI A MAURICE MORT, A MAURICE AU CIEL
IL ÉTAIT LA GLOIRE ET LA JOIE DE MON CŒUR.
OH! QUE C’EST UN DOUX NOM ET PLEIN DE DILECTION QUE LE NOM DE FRÈRE!
Vendredi 19 juillet, à 11 heures 1/2, date éternelle!
Le 21 juillet [1839].--Non, mon ami, la mort ne nous séparera pas, ne t’ôtera pas de ma pensée: la mort ne sépare que le corps; l’âme, au lieu d’être là, est au ciel, et ce changement de demeure n’ôte rien à ses affections. Bien loin de là, j’espère; on aime mieux au ciel où tout se divinise. O mon ami, Maurice, Maurice, es-tu loin de moi, m’entends-tu? Qu’est-ce que les lieux où tu es maintenant? qu’est-ce que Dieu si beau, si puissant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l’éternité? Tu vois ce que j’attends, tu possèdes ce que j’espère, tu sais ce que je crois. Mystères de l’autre vie, que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux! oui, bien doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur. Pauvre ami, tu n’en as eu guère ici-bas, de bonheur; ta vie si courte n’a pas eu le temps du repos. O Dieu! soutenez-moi, établissez mon cœur dans la foi. Hélas! je n’ai pas assez de cet appui. Que nous t’avons gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais! Puis nous t’avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et pleuré, et nous voici, moi t’écrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre? Oh! moi je ne veux pas te quitter; quelque chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure pas. Quelquefois larmes à torrents, puis l’âme sèche. Est-ce que je ne le regretterais pas? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans intime union. J’aime beaucoup Marie et le frère qui me reste, mais ce n’est pas avec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d’Aurevilly pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela m’a fait sentir ton absence! Il faut que je quitte ceci, ma tête n’y tient pas, parfois je me sens des ébranlements de cerveau. Que n’ai-je des larmes! J’y noierais tout.
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Le 22.--Sainte Madeleine aujourd’hui, celle à qui il a été beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. Que cette pensée, qui m’est venue pendant la messe que nous avons entendue pour toi, m’a consolée sur ton âme! Oh! cette âme aura été pardonnée, mon Dieu, je me souviens de tout un temps de foi et d’amour qui n’aura pas été perdu devant vous.
Où l’éternité réside On retrouve jusqu’au passé.
Le passé de la vertu surtout, qui doit couvrir les faiblesses, les erreurs présentes. Oh! que ce monde, cet autre monde où tu es m’occupe. Mon ami, tu m’élèves en haut, mon âme se détache de plus en plus de la terre; la mort, je crois, me ferait plaisir.
--Eh! que ferions-nous de l’éternité en ce monde? Visites de ma tante Fontenilles, d’Éliza, de M. Limer, d’Hippolyte, de Thérèse, tout monde, hélas! qui devait venir en joie de noces, et qui sont là pour un enterrement. Ainsi changent les choses. Ainsi Dieu le veut. Bonsoir, mon ami. Oh! que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père et tes sœurs!
Des visites, toujours des visites. Oh! qu’il est triste de voir des vivants, d’entrer en conversation, de revoir le cours ordinaire des choses, quand tout est changé au cœur! Mon pauvre ami, quel vide tu me fais! Partout ta place sans t’y voir... Ces jeunes filles, ces jeunes gens, nos parents, nos voisins, qui remplissent en ce moment le salon, qui sont autour de toi mort, t’entoureraient vivant et joyeux, car tu te plaisais avec eux, et leur jeune gaieté t’égayait.
Lettre touchante de l’abbé de Rivières, qui te pleure en ami; pareille lettre de sa mère pour moi. Expression la plus tendre de regret, douleur de mère mêlée à la mienne. Oh! elle savait que tu étais le fils de mon cœur.
Au retour de...
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Sans date.--Je ne sais ce que j’allais dire hier à cet endroit interrompu. Toujours larmes et regrets. Cela ne passe pas, au contraire: les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans ton lit de terre. O Dieu, mon Dieu! consolez-moi! Faites-moi voir et espérer au delà de la tombe, plus haut que n’est tombé ce corps. Le ciel, le ciel! oh! que mon âme monte au ciel!