Journal et fragments

Part 16

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Le 28.--Rien, rien depuis ce jour, pas mot d’écriture ni moyen de dire ce qui s’est fait, vu et dit, au Cayla et en moi. Que de personnes et de choses, de visites, de rires, de jeux, d’adieux, de bon voyage souhaité à moi qui vais partir! Un jour douze à table, le lendemain quinze, il venait du monde deçà, delà. On aurait dit qu’on s’était entendu de tous côtés pour s’abattre en nombreuse volée au Cayla. Grande compagnie dans la grande salle; c’était en harmonie, et folle joie venait de tant de jeunesse. Sept demoiselles et autant de chasseurs, moitié à cheval, moitié à pied. Bon nombre des convives sont partis le soir, emmenant la jeune créole, celle que je voyais s’en aller avec le plus de peine. Je l’aime et ne sais quand je la reverrai. Le messager des montagnes nous avait quittés le matin, me promettant pour moyen de correspondance une lettre de sa sœur dans laquelle il mettrait un signe, s’il espérait bonheur de ses parents, sinon rien. Le rien me fait peur.

Ce soir.--J’arrive des Cabanes; Érembert, de Gaillac, m’apportant la lettre attendue. Point de signe. Pauvre jeune homme! pauvre amie! ils vont être bien malheureux. Caroline et toi, nous avez écrit aussi; c’est bien de quoi occuper cœur et plume, mais je n’ai pas un moment à moi. Il y a une douce joie pour moi de toi dans ta lettre à papa. Oh! Dieu finit toujours par nous exaucer. Chère chambrette! il faut te quitter pour ce soir et bientôt pour longtemps.

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Le 29.--Adieu ma chambrette, adieu mon Cayla, adieu mon cahier, quoique je le prenne avec moi, mais il voyagera dans ma malle.

Je reviens d’une messe de bon voyage que le bon pasteur m’a dite. J’ai reçu tous les adieux et serrements de mains d’Andillac[27].

[27] Ce septième cahier s’arrête le 29 septembre 1838, au moment où Mlle E. de Guérin quittait le Cayla pour aller assister au mariage de son frère Maurice. Le huitième, imprimé déjà par nous (_Reliquiæ_, Caen, 1855), fut commencé à Nevers le 10 avril 1839. On verra plus loin que, dans l’intervalle, pour complaire à Maurice, Mlle E. de Guérin avait tenu aussi le journal des cinq mois qu’ils passèrent ensemble à Paris; mais ce cahier, ainsi que le premier de la série, a échappé à nos recherches.

VIII

Vous m’êtes témoin, Seigneur, que je ne trouve nulle part de consolation, de repos en nulle créature.

L’_Imitation_.

10 avril [1839], à Nevers.

Huit jours, huit mois, huit ans, huit siècles, je ne sais quoi de long, de sans fin dans l’ennui, depuis que je t’ai quitté, mon ami, mon pauvre malade! Est-il bien? est-il mieux? est-il mal? Questions de toujours et de toujours sans réponse. Ignorance pénible, difficile à porter, ignorance du cœur, la seule qui fait souffrir ou qui fait souffrir davantage. Il fait beau, on sent partout le soleil et un air de fleurs qui te feront du bien. Le printemps, la chaleur vont te guérir mieux que tous les remèdes. Je te dis ceci en espérance, seule dans une chambre d’ermite, avec chaise, croix et petite table sous petite fenêtre où j’écris. De temps en temps, je vois le ciel et entends les cloches et quelques passants des rues de Nevers, la triste. Est-ce Paris qui me gâte, me rapetisse, m’assombrit tout? Jamais ville plus déserte, plus noire, plus ennuyeuse, malgré _les charmes qui l’habitent_, Marie et son aimable famille. Il n’est point de charme contre certaine influence. O l’ennui! la plus maligne, la plus tenace, la plus emmaisonnée, qui rentre par une porte quand on l’a chassée par l’autre, qui donne tant d’exercice pour ne pas la laisser maîtresse du logis. J’ai de tout essayé, jusqu’à tirer ma quenouille du fond de son étui où je l’avais depuis mon départ du Cayla. Cela m’a rappelé l’histoire de ce berger qui, parvenu à la cour, y conservait le coffre où était sa houlette, et l’ouvrait quelquefois pour trouver du plaisir. J’ai aussi trouvé du plaisir à revoir ma quenouille et à filer un peu. Mais je filais tant d’autres choses! Voyage enfin aux îles Pelew, ouvrage aussi intéressant que des étoupes. Je n’en ai pu rien tirer en contre-ennui. Qu’il demeure, cet inexorable ennui, ce _fond de la vie humaine_. Supporter et se supporter, c’est la plus sage des choses.

Une lettre, enfin! Une lettre où tu es mieux, une lettre de ton ami qui t’a vu, qui t’a parlé, qui t’a trouvé presque en gaieté. _O res mirabilis!_ de la gaieté! pourvu que ce ne soit pas factice, que tu ne veuilles pas nous tromper! Les malades jouent de ces tours quelquefois. Pourquoi ne pas croire aussi? Le doute ne vaut rien pour rien. Ce qui me fait tant estimer ton ami, c’est que je n’en doute pas, que je le crois immuable en amitié et en parole, un homme de vérité. Ce qui me fait aimer et vouloir ses lettres encore, c’est qu’il est le plus près de toi par l’intelligence et le cœur, et que je te vois en lui.

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Le 14.--Lettre de toi, de notre ami, le général, l’aimable et gracieux visiteur, qui m’écrit ses regrets d’être venu trop tard me faire ses adieux. J’étais partie l’instant d’avant. J’avais perdu de le voir, hélas! et tant d’autres choses. Ce départ, cette séparation si imprévue, si douloureuse par tant d’endroits, me fait comme un martyre au cœur, à l’esprit, aux yeux qui se tournent toujours vers Paris. Mais ta lettre m’a fait du bien; c’est toi que j’entends encore, c’est de toi que j’entends que tu dors un peu, que l’appétit va se réveillant, que ta gorge s’adoucit. Oh! Dieu veuille que tout soit vrai! Combien je demande, désire et prie pour cette chère santé, tant de l’âme que du corps! Je ne sais si ce sont de bonnes prières, que celles qu’on fait avec tant d’affection humaine, tant de vouloir sur le vouloir de Dieu. Je veux que mon frère guérisse; c’est là mon fond, mais un fond de confiance et de foi et de résignation, ce me semble. La prière est un désir soumis. _Donnez-nous notre pain, délivrez-nous du mal, que votre volonté soit faite._ Le Sauveur, au jardin des Olives, ne fit que cela, ne pas vouloir et accepter. Dans cette acceptation, dans cette libre union de la volonté humaine à la volonté divine est l’acte le plus sublime d’une pauvre créature, le complément de la foi, la plus intime participation à la grâce qui coule ainsi de Dieu à l’homme et opère des prodiges. De là les miracles de guérison, qui font partie de la puissance des saints qui ne font qu’un avec Dieu, _consommés dans l’unité_, comme dit saint Paul. Voilà pourquoi Marie, croyante et aimante, fait faire pour toi une neuvaine à Nevers. Elle a chargé son père de ce soin, son père, le saint qui doit s’unir à nous, sœur et amie. Touchante marque d’intérêt et de faire trouver une âme d’homme parmi des femmes affligées! J’admire comme cette famille est intelligemment chrétienne, et le bien qui en résulte. Que la société serait belle, si elle se composait de ce que je vois ici, intelligence et bonté!

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Aux Coques.--Désert, calme, solitude, vie de mon goût qui recommence. Nevers m’ennuyait avec son petit monde, ses petites femmes, ses grands dîners, toilettes, visites et autres ennuis sans compensation. Après Paris où plaisir et peine au moins se rencontrent, terre et ciel, le reste est vide. La campagne, rien que la campagne ne peut me convenir.

Notre caravane est partie de Nevers lundi à midi, l’heure où il fait bon marcher au soleil d’avril, le plus doux, le plus resplendissant. Je regardais avec charme la verdure des blés, les arbres qui bourgeonnent, le long des fossés qui se tapissent d’herbes et de fleurettes comme ceux du Cayla. Puis des violettes dans un tertre, et une alouette qui chantait en montant et s’en allant comme le musicien de la troupe.

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Le 18.--Dans ma chambre de cet hiver, d’où je vois ciel et eau, la Loire, la blanche et longue Loire qui nous horizonne. Cela plaît mieux à voir que les toits de Nevers. Mon goût des champs se trouve à l’aise ici dans l’immensité: plaisir des yeux seulement. Je ne sors pas, et c’est l’imagination qui fait l’oiseau et s’envole de tous côtés. Je parcours le Bourbonnais, le Berry; je m’arrête avec charme aux montagnes d’Auvergne, si neigeuses au sommet, si fraîches, si fleuries, si vertes et abondantes dans leurs pentes. Je cherche Montaigu, d’où nous sommes venus, d’où tant de chevaliers sont partis pour les combats de Terre-Sainte et autres lieux; d’où l’évêque de Senlis s’en alla ordonner Bouvines (l’ordonnance de la bataille fut due à Guérin, évêque de Senlis, dit je ne sais quel narrateur de l’époque). Je parcours les domaines et terres des seigneurs nos aïeux. Comme alors, j’y vois des bergeries de vaches et de moutons, j’y vois couler les ruisseaux qui coulaient, verdoyer les bois qui verdoyaient, chanter les oiseaux qui chantaient: j’y vois tout ce qui s’y voyait, hormis les maîtres, pauvres diables tirant au Cayla le diable par la queue. On a vu des rois maîtres d’école. Les revers sont de toute date, de toute famille, et ces malheurs de fortune ne sont pas les plus pesants quand on sait les porter.

Le soir.--Un malaise, un sans appétit qui m’ôte l’envie de dîner, me vaut le plaisir de me tenir ici pendant qu’on dîne, plaisir de solitude avec Dieu, mes livres et toi. Fait mes prières et placé dans mon secrétaire une jolie petite valise que m’a donnée Valentine, aimante et donnante comme sa mère. Cette enfant tient beaucoup d’elle pour le caractère, l’esprit, et je crains pour la santé, et je crains pour le cœur, ces deux choses trop tendres de Marie. Cette cassette me fera toujours plaisir par le souvenir du temps, du lieu, de tant de choses, et par le titre de cadeau d’enfant. Tout ce que touche ou donne leur petite main a tant de charme!

Mon esprit s’est tourné vers toi tout le jour. J’ai butiné roses, pavots et soucis dans ton enclos indien; j’ai suivi riantes et tristes pensées, mon bien-aimé malade. Oh! la distance, les distances! Que je souffre de me voir si loin de toi, disait un ami à un ami qu’il avait au ciel. Et moi qui te sais dans ton lit malade...

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Le 19.--Fini une lecture que je croyais plus intéressante, un roman pris sur son titre: _La Chambre des Poisons_, qui m’annonçait la Brinvilliers, Louis XIV et son siècle. Au lieu de cela, sorcière, crapauds privés, d’horribles choses dans de petits lieux, parmi des princes et princesses; Louis le Grand rapetissé, petit vieillard sous la main d’une vieille femme, et puis les jésuites et autres choses malavisées; le duc d’Orléans, le cardinal Dubois, personnages saillants de l’époque, qui devaient ressortir le plus dans le tableau, dont on esquisse à peine le bout du nez. Les poisons ne me plaisent pas. Passons à la _Physiologie des Passions_, du docteur Alibert.

Pas de _Physiologie_, pas de clef à la bibliothèque: nous l’avons cherchée partout comme la clef d’or. Et, en vérité, c’est bien de l’or pour moi qu’un livre, une chose de prix dans notre désert et besoin d’âme. Inconcevables que nous sommes! rien ne peut donc nous contenter! Vivre avec Marie, à la campagne, être avec elle, me semblait un bonheur fini, et j’ai besoin d’autre chose; Marie, ce livre oriental aux feuilles de roses, écrit de perles, me laisse sans plaisir. _On trouve au fond de tout le vide et le néant._ Que de fois j’entends ce mot de Bossuet! Et celui-ci plus difficile: «Mettez vos joies plus haut que les créatures.» C’est toujours là qu’on les pose, pauvres oiseaux, sur des branches cassées, ou si pliantes qu’elles portent jusqu’à terre.

Oh! qu’est-ce que la vie? Exil, ennui, souffrance, Un holocauste à l’espérance, Un long acte de foi chaque jour répété! Tandis que l’insensé buvait à plein calice, Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice, Et tu disais: J’ai soif, mais d’immortalité!

Promenade avec Marie dans le jardin, autour du petit bois. Lu le journal en rentrant, dansé avec Valentine, chanté _Ay rencountrat ma mio dilus_, que Marie accompagnait au piano. Journée finie, bonsoir à tout, _adiou à tu_.

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Le 20.--Pas de lecture, donc écriture, quelque chose qui fixe, captive, occupe. Je n’ai pas assez du travail des mains; mes doigts ne sont pas ces fées habiles qui enchantent certaines femmes de broderies, dentelles et découpures, ces dix fées logées sous dix feuilles de rose, comme disait quelqu’un à de jolis doigts aux ongles vermeils. Je n’ai ni rose, ni rien dans mes mains, qu’un _bas_ qui m’échappe. Marie fait de la musique dans le salon sous mes pieds, et je sens quelque chose qui lui répond dans ma tête. _Oh! oui, j’ai quelque chose là._ Que faut-il faire? mon Dieu! Un tout petit ouvrage, où j’encadrerais mes pensées, mes points de vue, mes sentiments sur un objet, me servirait peut-être. J’y jetterais ma vie, le trop-plein de mon âme, qui s’en irait de ce côté. Si tu étais là, je te consulterais, tu me dirais si je dois faire et ce qu’il faudrait faire. Ensuite nous vendrions cela, et j’aurais de l’argent pour te revenir voir à Paris. _Oh! voilà qui me tente encor plus que la gloire._ La gloire ne serait pour rien, je te jure, et mon nom resterait en blanc. Nous réussirions peut-être. J’ai pour appui de ma confiance M. Andryane, M. Xavier de Maistre, qui ont dit des choses à faire partir ma plume de joie comme une flèche. Mais où viser? Un but, un but! Vienne cela, et je serai tranquille, et je me reposerai là dedans.

L’oiseau qui cherche sa branche, l’abeille qui cherche sa fleur, le fleuve qui cherche sa mer, volent, courent jusqu’au repos. Ainsi mon âme, ainsi mon intelligence, mon Dieu, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé sa fleur, sa branche, son embouchure. Tout cela est au ciel, et dans un ordre infiniment parfait; au ciel, lieu de l’intelligence, seront comblés les besoins intellectuels. Oh! je le crois, je l’espère. Sans cela, je ne comprendrais pas l’existence; car, en ce monde, ombre de l’autre, on ne voit que l’ombre de la félicité.

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Le 21.--Dimanche, partie pour la messe avec l’espoir d’une lettre au retour. Le retour et pas de lettre! et tout m’est lettre d’ici à Paris. Je vis entre deux feuilles de papier. Hors de là, rien ne m’intéresse aujourd’hui. Le soleil que j’aime, le rossignol que j’ai entendu pour la première fois ce printemps, ni ce monsieur de Chouland qui m’avait paru si aimable cet hiver, qui est venu, qui est bien le même, ne m’ont fait plaisir: il y a des moments où l’âme est morte civilement, ne prenant part à rien de ce qui se fait autour d’elle. Que Dieu me soutienne dans ma lutte d’abattement! Du courage, du courage! Trente fois par jour je le dis, et le fais? je ne sais.

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Le 22, au lever.--Que viendra-t-il sous cette date? Je la marque seulement, en attendant facteur, peine ou plaisir, sombre ou soleil, ce qui fait un jour.

Au soir.--Pas de lettre! pensée qui me suit au lit avec tant d’autres toutes tristes. _Ne rien savoir_, cela se grave au cœur avec une lame. Que fais-tu, mon pauvre Maurice? Dix-neuf jours de silence, et tu n’étais qu’un peu mieux, et le mal revient et il va vite! Que je suis aise de voir que sainte Thérèse, dont je lis l’_Esprit_ dans mon lit, avait un frère qu’elle aimait beaucoup, auquel elle écrivait longuement et tendrement, lui parlant de toutes sortes de choses, d’elle et de lui. Mélange de vie, de sentiments, d’idées qui font voir que les cœurs des saints ressemblent aux nôtres, et que de plus Dieu les dirige. Me voilà loin du couvent d’Avila, et d’Espagne à Paris, et de Thérèse à une autre femme, et par l’effet d’un mot, rien que d’un mot, d’un _obligez-moi_ que j’ai rencontré dans ces lettres et qui m’a fait penser à celui que j’ai entendu si souvent dans la maison indienne. Je l’entends ce désobligeant _obligez-moi_, et tout un ordre d’idées, de souvenirs, de regrets, de craintes le suivent. Oh! puissance d’un mot, d’un son qui change tout à coup notre âme. Ainsi d’une vue, d’une odeur. Je ne puis sentir l’eau de Cologne sans penser à la mort de ma mère, parce qu’au moment où elle expirait on en répandait sur son lit, tout près du mien. On me réveilla dans cette odeur et dans cette agonie.

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Le 23.--Oh! si j’étais plus près, je saurais bien pourquoi je n’ai pas de nouvelles. J’irais, je monterais à la maison indienne, j’entrerais dans ta chambre, j’ouvrirais tes rideaux et je verrais dans cette alcôve... Que verrais-je? Ah! Dieu le sait. Pâle, sans sommeil, sans voix, sans vie presque. Ainsi je te fais, ainsi je te vois, ainsi tu me suis, ainsi je te trouve dans ma chambre où je suis seule. Maurice, mon ami, Caro, ma petite sœur, et vous tous qui deviez m’écrire, pourquoi ne m’écrire pas? Peut-être es-tu trop souffrant, Caro trop occupée; mais ton ami, ton frère d’Aurevilly, qu’est-ce qui lui fait garder silence? Vous entendez-vous pour me désoler? Oh! non; plutôt on ne veut pas me dire, on attend pour me dire mieux, ou ton ami est malade, et toi, paresseux, tu ne penses à rien. En effet, il souffrait de violents maux de tête, me disait-il dernièrement, et cela pourrait bien s’être changé en maladie. Je crains, j’ai plus que crainte qu’il soit malade. Double peine à présent. Pauvre cœur, n’auras-tu pas trop de poids? Oh! le mot, encore un mot de sainte Thérèse: «Ou souffrir ou mourir!»

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Le 24.--Que tout est riant, que le soleil a de vie, que l’air m’est doux et léger! Une lettre, des nouvelles, du mieux, cher malade, et tout est changé en moi, dedans, dehors. _Je suis heureuse aujourd’hui._ Mot si rare que je souligne. Enfin, enfin cette lettre est venue! Je l’ai là sous les yeux, sous la main, au cœur, partout. Je suis toute dans une lettre toujours, tantôt triste, tantôt gaie. Dieu soit béni d’aujourd’hui, de ce que j’apprends de ton sommeil, de ton appétit, de cette promenade aux Champs-Élysées avec Caro, ton ange conducteur! Le cher et bon ami me mande cela avec un détail d’amitié bien touchant. C’est trop aimable de se mettre ainsi entre frère et sœur séparés pour leur correspondance intime, pour servir mes sollicitudes, pour couper la longue distance qui s’arrête où je le rencontre. Toujours, toujours j’aurai obligation, reconnaissance infinie de ce service, de cet affectueux dévouement du plus aimable des amis.

Causé longtemps avec Marie de cette lettre et de choses infinies qui s’y sont rattachées. Les enchaînements se font si bien de chose à autre, qu’on noue le monde par un cheveu quelquefois. Ainsi avons-nous tiré le passé, le passé de l’éternité où il est tombé, pour le revoir entre nous, entre Elle et moi, moi venue si extraordinairement auprès d’Elle.

La belle vision, l’admirable figure de Christ que j’aperçois sur la tapisserie vis-à-vis de mon lit! C’est fait pour l’œil d’un peintre. Jamais je n’ai vu tête plus sublime, plus divinement douloureuse avec les traits qu’on donne au Sauveur. J’en suis frappée, et j’admire ce que fait ma chandelle derrière une anse de pot à l’eau dont l’ombre encadre trois fleurs sur la tapisserie qui font ce tableau. Ainsi les plus petites choses font les grandes. Des enfants découvrirent les lunettes d’approche, un verre par hasard rapprocha les astres, une mauvaise lumière et un peu d’ombre sur un papier me font un tableau de Rubens ou de Raphaël. Le beau n’est pas ce qu’on cherche, mais ce qu’on rencontre. Il est vraiment beau, plus beau que rien de ce que j’ai vu en ce genre à l’Exposition. Quelque ange l’a-t-il exposée pour moi dans ma chambre solitaire, cette image de Jésus, _car Jésus est doux à l’âme, et avec lui rien ne lui manque et rien ne lui paraît difficile_. Eh bien! donc, que cette image me soit utile, me soit en aide dans la pensée qui m’occupe. Demain, je vais pour toi faire un pèlerinage qui me coûte, non pour les pas, c’est pour autre chose qui demande courage d’âme, force de foi. Je l’aurai, Dieu aidant. Ne va pas croire à un martyre; il ne s’agit que d’aller me confesser à un prêtre auquel je n’ai pas confiance, mais c’est le seul de l’endroit, et j’ai besoin de me confesser pour la neuvaine que nous faisons faire. Dans cet acte de religion, il faut toujours séparer l’homme du prêtre et quelquefois l’anéantir.

Adieu; je vais dormir avec ces pensées, avec ton souvenir et tant d’autres.

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Le 26.--Est-ce possible? est-ce _disable_? Qu’importe? ici tout se met, tout se dit; c’est mon _dépositoire_. Je laisse ici rire et penser. Je ris à présent d’un soulier, soulier magique, plus magique que la pantoufle de Cendrillon, plus enchanteur que le bijou de pied de la Esméralda, puisque le plaisir de le tenir dans mes mains l’a emporté sur le plaisir d’écrire à M. Xavier de Maistre.

Ce n’était pas qu’il fût joli, Qu’il fût brodé, qu’il fût mignon.

Il est vieux, déformé, sans bordure, et j’ai cousu un ruban autour, trouvant à cela un charme étonnant. Pauvre soulier! je l’aurai rajeuni et remis en état de paraître encore, de reprendre son rang aux pieds qu’il chaussait si élégamment naguère, qui l’ont porté sur de délicats tapis, des beaux salons aux cathédrales, des Tuileries aux champs du Nivernais. O mon soulier! ton histoire serait longue, et de tes pas faits à Paris, jamais pages, tant que j’écrirai, n’auraient l’intérêt et ne me diraient rien de joli comme ce que j’ai lu sur tes légères semelles.

J’écrirai demain à monsieur Xavier.

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Le 27.--Il fut un temps, il y a quelques années, où la pensée d’écrire à un poëte, à un grand nom, m’aurait ravie. Si, quand je lisais _Prascovie_ ou _le Lépreux_, l’espoir d’en voir l’auteur ou de lui parler m’était venu, j’en aurais eu des enthousiasmes de bonheur. O jeunesse! Et maintenant j’ai vu, écrit et parlé sans émotion, de sang-froid et sans plaisir, ou que bien peu, celui de la curiosité[28], le moindre, le dernier dans l’échelle des sensations. Curiosité encore, il faut le dire, un peu décharmée, étonnée seulement de ne voir rien d’étonnant. Un grand homme ressemble tant aux autres hommes! Aurais-je cru cela, et qu’un Lamartine, un de Maistre, n’eussent pas quelque chose de plus qu’humain! J’avais cru ainsi dans ma naïveté au Cayla, mais Paris m’a ôté cette illusion et bien d’autres. Voilà le mal de voir et de vivre, c’est de laisser toutes les plus jolies choses derrière. On se prendrait aux regrets sans un peu de raison chrétienne, qui console de tout; raison chrétienne, entends bien, car la raison seule est trop sotte et n’est pas ma philosophie.

[28] _Erreur._ (Ms.)

Lettre de toi, lettre de convalescence, de printemps, d’espérance, de quelque chose qui me fait bonheur, d’une vie qui reverdoie. O mon ami, que je te remercie!

Visite d’une dame et de sa petite-fille, jeune plante un peu flétrie, pâle, inclinée sous une fièvre lente, sous le développement de la vie qui la fait souffrir. Elle est blanc d’albâtre, ***, à peine rosée aux lèvres, veloutée de violet sous les yeux, air abattu et complet de langueur intéressante. Que sa grand’mère a vu de choses! Ces aïeules sont des collections d’antiques en tout genre.

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