Journal et fragments

Part 15

Chapter 154,018 wordsPublic domain

Le 8 [août].--Françoise, la sœur de M. Limer, m’est venue voir dans ma solitude plus que solitaire, puisque Mimi n’y est pas; elle est à Gaillac, la chère sœur. En attendant son retour, je suis enchantée que Françoise soit venue remplir un peu de lacune; c’était notre compagne du dimanche, bien gracieuse, bien rieuse, bien gaie. Je l’ai trouvée un peu changée. Le temps, oh! le temps! Il y a deux ans qu’elle nous a quittés, depuis elle a perdu son frère, qui s’est noyé; un cousin, beau et grand jeune homme, qu’elle a vu réduit à rien, tout consumé par la souffrance, qu’elle a veillé pendant trois mois nuit et jour. Pauvre bonne fille, c’est ce qui l’a vieillie. A présent, elle va offrir sa vie à un couvent, sa vie éprouvée, désembellie, sans plaisir au monde. C’est ainsi que les femmes se consolent, heureuses, bien heureuses que Dieu leur ait fait un bonheur en lui. Je viens de lui écrire une longue lettre pour son affaire. Voilà comme en m’occupant pour les autres de ces retraites, je reviens à y penser, à me dire qu’elles s’en iront vers Dieu et moi dans le monde, comme disait le petit frère de saint Bernard à ses frères partant pour Cîteaux. Déjà bon nombre de nos connaissances s’en sont allées de cette façon. A présent je vais écrire, pour ne pas l’oublier, une inspiration de nuit que j’ai trouvée bien le jour.

En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de chênes aux Mérix, la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux; merveilleuse faculté de _voir_, si élevée, si étendue, si jouissante! On jouit du ciel quand on veut; la nuit même, de sur mon chevet, j’aperçois, par la fente d’un contrevent, une petite étoile qui s’encadre là vers les onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m’endorme avant qu’elle soit passée; je l’appelle aussi l’étoile du sommeil, et je l’aime. La pourrai-je voir à Paris? Je pense que mes nuits et mes jours seront changés, et je n’y puis penser sans peine. Me tirer d’ici, c’est tirer Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon désert, toi pour qui Dieu sait que j’irais au bout du monde. Adieu au clair de lune, au chant des grillons, au _glouglou_ du ruisseau; j’avais de plus le rossignol naguère; mais toujours quelque charme manque à nos charmes. A présent, plus rien qu’à Dieu, ma prière et le sommeil.

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Le 9.--Dirais-tu ce qui me fait souffrir à présent en moi? C’est cette petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à qui je pense.

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Le 10.--Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blessée à l’aile, mais bien leste encore, bien vive, bien gentille; elle se coule comme un rat dans tous les coins de sa prison et se prive, s’accoutume à me voir, si bien qu’elle mange et boit à mes côtés. Je voudrais la porter à Charles.

Un peu de malaise m’a fait jeter sur ton lit, ce lit où tu as couché six mois dans la fièvre, où je t’ai vu si pâle, défait, mourant, d’où le bon Dieu t’a tiré par prodige. Tout cela s’est mis avec moi sur ce lit, j’ai vu, revu, pensé, béni, puis un petit sommeil et un rêve où je me trouvais seule dans un désert entre un serpent et un lion; la frayeur m’a réveillée. Jamais je n’ai vu de lion que celui-là, mais c’en était bien un. Comment nous arrangeons-nous pour créer ainsi en dormant, nous qui ne pouvons produire un atome? est-ce un reflet de la puissance divine qui passe alors en notre âme? Je me couche après une lettre écrite et deux reçues de Louise, ma pauvre Louise, si aimante, si aimable, si triste depuis la mort de son père: «Je ne suis pas de ceux qui se consolent bientôt, me dit-elle, plus je pleure et plus je veux pleurer; mais je vous mêle à mes larmes.» Chère Louise! Mimi m’écrit aussi de Gaillac qu’elle a vu le tableau, que l’enfant Jésus est bien, très-bien; on trouve à la Vierge les yeux curieux et le coloris trop vif; on n’observe pas que c’est fait pour un lieu élevé et sombre.

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Le 12.--Oh! la Vierge, la Vierge! Elle est dans la salle, exposée sur le buffet; toute la maison là: Jean, Jeannot, Paul, le berger et autres adorateurs, comme ceux de Bethléem. Aussi, l’enfant Jésus leur sourit, divinement appuyé sur le cou de sa mère. Oh! il est beau, ce petit Jésus, délicat, gracieux, céleste; je me charme à le regarder, tantôt de près, tantôt de loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne crois pas que ce doive être exposé au clair d’un salon; ces saintes figures sont faites pour le jour mystérieux d’une église. Le 12.--Oh! la Vierge, la Vierge! Elle est dans la salle, exposée sur le buffet; toute la maison là: Jean, Jeannot, Paul, le berger et autres adorateurs, comme ceux de Bethléem. Aussi, l’enfant Jésus leur sourit, divinement appuyé sur le cou de sa mère. Oh! il est beau, ce petit Jésus, délicat, gracieux, céleste; je me charme à le regarder, tantôt de près, tantôt de loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne crois pas que ce doive être exposé au clair d’un salon; ces saintes figures sont faites pour le jour mystérieux d’une église.

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Le 13.--Joie sur joie; une autre lettre de Caroline: encore des tendresses, des amitiés sans fin à papa, à Éran, à Mimi, à tous; une caisse de choses pour nous. Bonne, bonne, bonne sœur, que Dieu lui rende en bénédictions tout ce qu’elle fait pour nous, tout ce que je me sens au cœur pour elle! Mon ami, comme je l’aimerai, cette charmante sœur, comme je l’aime! que je voudrais la tenir dans mes bras!

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Le 14.--Rien qu’un mot, parce que je suis fatiguée, qu’il me faut dormir, que je ne dormirais pas si j’écrivais; et puis, corps et âme, tout est brisé. Des lettres de Caroline, de Louise, d’Irène, de Mimi. Le cœur plein. Bonsoir.

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Le 15.--J’ai cru mourir cette nuit: un affaissement, un engourdissement, une palpitation de cœur sur le premier sommeil. Je me suis secouée, j’ai couru à la fenêtre, à l’air, à la fraîche nuit qui m’a remise. Cela m’a valu de jouir un moment du beau ciel, de ces belles étoiles que j’ai été au moment d’aller voir là-haut; puis je suis rentrée dans mon lit avec de sérieuses pensées de mort, cette mort qui vient on ne sait à quelle heure. Tenons-nous prêts.

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Le 16.--La jolie bénédiction que... (Sans encre!)

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Le 17.--De l’encre, enfin! je puis écrire; de l’encre! bonheur et vie. J’étais morte depuis trois jours que la circulation de ce sang me manquait, morte pour mon cahier, pour toi, pour l’intime. Mon ami, j’ai le cœur plein de toi, de Caro, de votre bonheur, de cette caisse, de ces robes, de ces capotes à fleurs, de ces gants blancs, de ces petits souliers, de ces bas à jour, de cette robe de dessous toute brodée. Oh! tout ça, je le vois, je le touche, je le porte, je m’en habille le cœur cent fois depuis une heure que c’est arrivé. Oh! bonne, bonne et charmante sœur! que l’Inde avait là un beau trésor que Dieu te donne! quelle bonté d’âme, quel plaisir de faire plaisir! Jamais cadeau de noce ne fut donné avec plus de joie ni reçu avec plus de reconnaissance; elle me déborde et je ne puis en parler; ce sont choses que Dieu voit et sait. Je lui demande, à l’auteur de tout bien, tous les biens, le bonheur éternel pour elle. Je vais me trouver bien heureuse dans mes parures, quoique les parures ne fassent pas mon bonheur; mais dans celles-ci il y a quelque chose de plus doux, de plus beau que l’apparence, quelque chose de plus que pour la vanité, c’est le cadeau de ta fiancée, c’est une robe de sœur qu’elle me donne. Je lui ai écrit dès avoir vu sans plus tarder. J’ai le cœur pressé pour elle; je veux qu’elle sache tout de suite le plaisir qu’elle m’a fait et fait à tous avec ses fleurs d’autel, sa nappe, sa Vierge, ses robes et tant de belles et gracieuses choses. Que je l’aime! que Dieu la bénisse, Dieu qui ne laisse pas un peu d’eau donnée sans récompense!

Voilà ce qui nous est venu de Gaillac avec l’encre, une lettre de Mimi, du poivre et de l’huile, c’est te dire tout. J’ajoute encore qu’Éran a tué un lièvre et une perdrix et m’a rapporté deux cailles vivantes et souffrantes. Le souffrant est pour moi et l’a toujours été. Étant enfant, je m’emparais de tous les poulets boiteux; faire du bien, soulager est une jouissance intime, la moelle du cœur d’une femme.

Je finis par où j’ai commencé, par cette bénédiction des bestiaux le jour de saint Roch, cérémonie si religieuse, si grande à qui sait y voir Dieu entourant l’homme de tant de créatures bénites pour son service; vraie image de la création que ce rassemblement de bestiaux: tout, jusqu’au cochon. Je pensais à Bijou que j’aurais bien fait bénir.

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[Sans date.]--Hier dimanche, passé la journée à l’église ou dans les chemins, et, chemin faisant, je pensais au solitaire et à l’ange comptant ses pas, histoire qui m’est demeurée des lectures de mon enfance et qui me revient dans mes promeners solitaires. Dans la Garenne-au-Buis, à Sept-Fonts, où nous avons été ensemble, je me retrouve ce compagnon céleste.

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Le 20.--Mimi, Lucie, Amélie, sa cousine, Fontenilles, tout ce monde entrant à la fois dans la salle, me tire d’ici. Il faut aller à la cuisine, au salon, à de petits poulets naissants qui m’occupent; voilà plus qu’il n’en faut pour m’empêcher d’écrire. J’enferme mon cahier dans le placard.

A dix heures du soir.--C’est trop joli ce que je vois pour ne pas te le dire: nos demoiselles, là-bas, le long du ruisseau, chantant, riant, se montrant çà et là sous des touffes d’arbres comme des nymphes de nuit, à la clarté d’un feu d’allumettes que fait Jeannot, leur fanal courant: c’est la pêche aux écrevisses, plaisir qu’Érembert a voulu donner à ces jeunes filles que tout amuse. J’ai mieux aimé être ici à les voir faire et te le dire. Je les entends rire et toujours rire; cet âge est une joie permanente. Pour moi, j’ai besoin de repos, de me coucher au lieu d’errer sur le frais gazon d’un ruisseau. Adieu, Maurice; nous avons bien parlé de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne voudrais pas te quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la nuit ici à décrire ce qui se voit, s’entend, dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient m’y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits papillons mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma lampe. En voilà un qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de poussière qui marche. Que d’habitants dans ce peu d’espace! Un mot, un regard à chacun, une question sur leur famille, leur vie, leur contrée, nous mènerait à l’infini; il vaut mieux faire ma prière ici devant ma fenêtre, devant l’infinité du ciel.

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Le 22.--Mme et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une d’Antoinette, plaisir et bonheur. Demain, je pars avec ces demoiselles. Adieu, cahier; mais je le prendrai peut-être pour me trouver avec toi.

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Le 25.--Oh! les vieux châteaux, avec leurs grandes salles, leurs meubles antiques, leurs larges fenêtres d’où l’on voit tout le ciel, les portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais quel plaisir à voir, à s’y voir errant de chambre en chambre. Oh! j’aime les vieux châteaux, et je me complais depuis un jour dans cette jouissance. C’est de Montels que je t’écris, dans une chambre écartée où j’ai, par bonheur, trouvé de l’encre; j’avais oublié d’en prendre, et c’était grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui se peint en moi dans cette demeure de mon goût. Je m’y plairais toujours d’autant qu’à chaque endroit ce sont des souvenirs d’enfance, et tu sais comme ce passé fait plaisir. J’avais neuf ans quand je vins à Montels. En arrivant j’ai reconnu l’église sous son grand ormeau où j’allais sauter à l’ombre, puis la grande cour et puis la petite avec son puits, la porte à vitres du salon, et dans ce salon, les grandes belles dames que j’aimais tant à voir; une à côté d’un capucin en méditation qui fait contraste, chose que je n’avais pas tant remarquée qu’à présent. Dans l’enfance, les effets de réflexion touchent peu. Nous sortons, nous courons, nous errons deçà, delà, dans les bois, les allées de marronniers superbes, dans des prairies immenses. Charmante vie de campagne si nous étions moins seules; nous sommes ici Mme de Paulo, sa fille, Louise de Thézac et moi; le petit Henri par-dessus pour nous divertir. Un enfant fait au moins du bruit, et le dedans des vieux châteaux en a besoin, sans quoi les peurs, les revenants, les sorciers. Il y a plus d’une légende dans ce genre sur ce château. Jadis, certaine religieuse...

On me prit l’encrier, ce qui m’a fait manquer mon histoire d’apparition; mais voici une légende qui la vaut bien:

LA BALLADE DES MONTAGNARDS

Chères sœurs, un _De profundis_: La cloche sonne pour ma mie; Elle a quitté sans moi la vie, Pour s’envoler au paradis. Le paradis vaut bien la terre Où l’on n’éprouve que chagrin: Cloche, sonne pour ma bergère, Tu sonneras pour moi demain.

J’ai vu rouler le météore; Ma pastourelle, était-ce toi? Serais-tu condamnée encore A souffrir à cause de moi? J’ai vu le soir sur la fougère Danser, aux tremblantes clartés De la céleste messagère, La plus légère des beautés.

Lise, j’ai cru te reconnaître. Hélas! à cette heure peut-être Tu payais d’un affreux tourment Des jouissances d’un moment! Cloche, sonne pour ma bergère, Du ciel ouvre-lui le chemin; Appelle, appelle à la prière Tous ceux à qui Lise fut chère Et pour terminer ma misère, Cloche, sonne pour moi demain.

Si malgré ma douleur amère, Lise, je ne te suivis pas, C’est que tu n’avais pas de mère Pour prier après ton trépas; Mais aussitôt que de la terre Ton âme aura pris son essor, A l’instant où le grand saint Pierre T’ouvrira son royaume d’or, Venez, venez à la prière, Redira la cloche au passant. Vous priiez hier pour la bergère, Aujourd’hui priez pour l’amant.

Il disait, et l’heure dernière Vint le guérir de son chagrin. Et j’entendis sa pauvre mère Dire à son tour dans sa misère: Cloche, sonne pour moi demain.

Charles, Charles arrivant de Paris! Tout le monde court. Je vais savoir de tes nouvelles. Point de lettre, tu es bien méchant de ne pas m’écrire, à moi qui t’écris de partout.

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Le 30.--Des nouvelles, des lettres: Mimi, papa qui m’écrivent, mon amie de Maistre; Étienne portant tout cela et m’emmenant ce soir à Rayssac. La chère Louise sera étonnée et heureuse de me voir.

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Le 4 septembre.--A Rayssac depuis quatre jours, dans tout le charme de l’amitié et des montagnes. Causer avec Louise, nous promener deçà, delà, m’ont si bien pris tous mes moments que je n’ai pas écrit pour toi. J’ai répondu seulement à Marie, cette autre amie qui me fait voir un autre Rayssac aux Coques. Je trouve bien des rapports entre Louise et Marie: même caractère ardent et élevé, même dévouement, même grande et haute intelligence, même affection pour moi. Être aimée d’elles, oh! d’où me vient ce bonheur?

Une course, un pèlerinage, mi-chevauchant, mi-à pied, à Saint-Jean de Jannes, petite église cachée sous des monts comme une cellule au Liban. Nous y avons trouvé une jolie statue de la Vierge et un tableau de saint Jean plein d’expression et de naturel. Il n’est pas commun d’en trouver d’un si beau travail dans les campagnes. Ici les maisons sont pauvres et les églises riches; la foi fait comprendre à ces populations éminemment croyantes que mieux valait orner la maison de Dieu que celle de l’homme, la demeure éternelle que la demeure d’un jour. Dans ces monts et vallées où l’imagination se plaît tant, j’ai rencontré aussi des souvenirs de cœur, des chemins où tu as passé il y a trois ou quatre ans. Que de pas faits depuis!

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[Le 5.]--N’écrivez pas la nuit si vous voulez qu’on vous lise. Je m’aperçois ce matin de mon griffonnage d’hier soir, mais entre nous tout passe. Tu me passeras cette mauvaise écriture comme je te passe de ne pas m’écrire, bien pire chose à mon avis. En lisant une _France pittoresque_, j’ai trouvé que le Nivernais était habité du temps de César par les Vadicasses et les Roji, que les habitants de la Nièvre sont hospitaliers, que, parmi les antiques, on a remarqué une statue de reine au pied d’oie et, dans une carrière de marbre, à Clamecy, une main de femme dont les os étaient convertis en turquoises. Puis le poëte Adam Billaut, de Nevers. Me voilà campée sur le pays de Marie, je pourrai lui en parler la première. C’est pour cela que j’ai pris ces notes. Toujours quelque intérêt de cœur dans ce qu’on fait et dit.

Sans Louise qui me tombe sur cette feuille comme un papillon sur la fleur, j’aurais continué d’écrire je ne sais quoi, mais qui n’aurait pas valu pour moi ce que nous avons dit avec mon amie, ces choses intimes, à voix basse, du cœur au cœur, d’un si grand prix d’amitié. C’est à toi maintenant que je pense, à toi malade, pâle, mourant, dévoré de fièvre et guéri, ressuscité à pareil jour, 8 septembre, comme par miracle, vrai miracle de guérison dont je vais rebénir l’anniversaire à l’église.

Une chose à faire pitié, une pauvre folle venue comme un tourbillon à l’église, se précipitant à genoux devant le tabernacle où elle a chanté un cantique à l’Eucharistie. C’était touchant cette sainte folie, cette exaltation délirante pour Dieu, seul amour de la pauvre folle. Au moins elle sera contente un jour, quand la raison lui reviendra au ciel et lui fera voir que le comble de la sagesse sera d’aimer ce qu’elle aimait follement. Tant d’autres insensés ne seront pas si heureux. Ceci mènerait loin, il me faut aller faire connaissance avec Mme de Bayne et sa suite qui arrivent de Toulouse.

C’est une douce et bonne petite femme, mais silencieuse et timide, faisant deviner les qualités de son cœur et de son esprit, et des talents agréables. Elle peint, dessine, fait de la musique, brode beaucoup et charme ainsi la rusticité des montagnes, séjour nouveau pour elle et un peu étrange du monde au désert, si elle n’avait de quoi en adoucir le brusque passage. Ce sont du moins les réflexions qui me viennent sur la position de cette jeune femme, venant presque de la cour, car elle arrive d’Autriche, près des princes que M. de Montbel ne quitte plus. Ce contraste du passé et du présent m’a frappée.

Louise me dit qu’où les autres ne voient rien je trouve beaucoup à dire. «Tenez, me disait-elle, vous diriez cent choses sur cela.» C’était un loquet de porte qu’elle tirait en s’en allant. Assurément, on aurait de quoi dire et penser sur ce morceau de fer que tant de mains ont touché, qui s’est levé sous tant d’émotions diverses, sous tant de regards, sous tant d’hommes, de jours, d’années. Oh! l’histoire d’un loquet serait longue!

Je pars demain. Pauvre Louise, que de regrets à présent! La fin de tout, c’est la peine. C’était toute joie il y a huit jours. Toute joie, non, car une pensée de deuil s’y mêlait; à chaque instant nous pensions à son pauvre père, nous en parlions; j’ai bien trouvé qu’il manquait à Rayssac, ce bon M. de Bayne, causeur, bon et doux. Je me suis approchée de cette maison comme d’un cimetière, avec tristesse et regret. Puis du monde, des promenades, des causeries ont fait distraction. Les teintes de l’âme sont changeantes et s’effacent l’une sous l’autre comme celles du ciel.

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Le 12.--A sept heures je l’ai embrassée et laissée tout en larmes dans son lit. Que d’amitié dans cet adieu, ce serrement de main, ce _revenez_, ce plus rien de la voix que font les larmes! Pauvre et chère Louise, j’ai eu le courage de la quitter, de ne pas pleurer du tout. Je ne conçois rien à moi-même, ce moi qui ne me paraît pas trop dur ne s’attendrit pas dans ces occasions. Mais qu’importe? j’aime autant qu’une autre; autant vaut ce qui vient du cœur que ce qui sort des paupières. Mais cette tendre Louise aime et pleure. C’est qu’elle me regrettait fort, parce qu’elle a besoin d’une amie, qu’elle me contait ses peines, son avenir, ses projets, peut-être ses illusions. Toujours les femmes en ont quelqu’une.

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[Sans date.]--Visites, bruit de chasse au Cayla, et nous travaillant avec Euphrasie dans l’embrasure d’une fenêtre de la salle. J’aime fort cet à-part et d’entendre causer plus loin, et de dire un mot de temps en temps qui vous lie à la causerie. Je suis si occupée à mon petit trousseau de voyage, qu’il n’y a pas moyen d’écrire ni de lire. Mais aussi je viens à Paris dans quinze jours!

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Le 19.--Il est venu aujourd’hui au Cayla une jeune enfant bien intéressante, remplie de grâces, de souvenirs et de malheurs, la plus jeune fille de notre cousin de l’Ile de France. Je ne puis la voir sans une émotion profonde, tant elle remue en moi d’affections et de regrets. Je pense à son pauvre père si aimable, si distingué, qui m’aimait tant, me dit sa fille. Pauvre chère petite, qu’elle est gentille avec sa vivacité, son esprit, ses grâces de quatorze ans et quelque chose d’étranger dans la figure et l’accent qui ajoute un charme à ses charmes! Son petit frère est aussi bien gentil et tout content dans son collége. Il n’a que neuf ans et sent le prix de l’éducation. Tous deux sont ignorants comme des créoles: «Là-bas, disent-ils, nous ne faisions que jouer, mais en France il faut savoir bien des choses, autrement on se moquerait de nous.» Mon cousin, tant qu’il a vécu, les envoyait aux écoles; depuis sa mort, sa femme les a retirés, faute de fonds sans doute. Mais voilà qu’ils trouvent tout ce qu’il leur faut en France, chez leurs parents de Lagardelle et les frères de leur père. Ainsi la Providence vient au secours d’un chacun.

Oh! j’en suis bien la preuve encore, moi qui vais pouvoir faire ce voyage, ce beau voyage de Paris. Je t’ai dit comment. Aurions-nous cru, l’an dernier, en venir là? Dieu soit béni! bien béni! Papa vient d’aller à Andillac faire viser mon passe-port au maire. Signe que nous allons nous voir. Écrire à Marie de Gaillac, à Marie des Coques, ici un peu, causer et nous promener avec Félicie, c’est ma journée. Adieu; il y en a eu de plus malheureuses. A pareille époque, l’an dernier, nous t’avions si malade.

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Le 24.--Point d’écriture ni de retrait ici depuis plusieurs jours; du monde, du monde, tout le pays à recevoir. Nous étions douze à table aujourd’hui, demain nous serons quinze, visites d’automne, de dames et de chasseurs, quelques curés parmi comme pour bénir la foule: la vie de château du bon vieux temps. Ce serait assez joli sans le tracas du ménage qu’il faut faire. Ah! j’ai eu aussi la visite attendue du paladin de Rayssac, qui est venu en messager extraordinaire m’apporter une lettre et des nouvelles de bonheur, un commencement d’espérance, l’assentiment de quelqu’un de très-influent dans cette affaire. Cela m’a fait bien plaisir pour mon amie et pour lui. Je ne sais lequel m’intéresse le plus, tous deux aimables, d’un caractère élevé, d’un bon et noble cœur, et s’unissant en moi par leur confiance. Oh! s’il n’était pas si tard, que je dirais de choses sur ces deux jours de mystérieuse visite, de promenades, de mots semés dans les bois, sous les feuilles des vignes!

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