Part 14
Le 30.--Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d’abeilles et fait de ma chambre une ruche? Depuis ce matin, ce n’est que bourdonnement, bruissement d’ailes qui ne me déplaît pas. J’aime les abeilles et les laisserais volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n’était l’aiguillon qui gâte la poétique bête. Hier je fus piquée d’une bonne piqûre: ce qui me fait tenir à l’écart des abeilles, ce qui me fait dire aussi que ce qui fait du miel est souvent bien méchant.
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Le 31.--C’est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol, en vue de mes acacias tout fleuris et tout embaumés, que je dis adieu au mois de mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas! tout finit. Clôture aussi du mois de Marie, belle dévotion printanière.
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Le 1er juin.--Passé la journée à Cahuzac. Trouvé au retour un cahier des _Annales de la Propagation de la Foi_. Événement que tout écrit venu au Cayla, celui-là surtout dont les pages sont recueillies par des saints dans toutes les parties du monde.
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Le 2.--M. Jules de Villefranche est venu nous voir; il m’a semblé grandi, fortifié, mieux que de coutume, avec sa douceur accoutumée. Toujours gai, causeur, nous demandant de tes nouvelles. Le bon petit jeune homme!
Caro, la chère, vient d’écrire à Mimi. Quel plaisir nous fait une lettre de Paris! Mais de voir que tu tousses, que chacun le dit, que c’est peut-être plus qu’on ne dit: que c’est triste! Puis tu ne m’écris pas, pas mot de tant de choses intimes que nous savons. Oh! nous voilà bien séparés! Je ne sais plus rien de toi. Dieu sait ce qu’il m’en coûte, et comme je mets ce silence au rang de mes peines. Pauvre cœur, tout construit pour les souffrances! Il y en loge! tout est plein dans ce moment. Toi seul n’en es pas cause; il en vient d’ailleurs dont personne ne se doute, douleurs de l’âme qui souffre parfois d’étranges choses. Dieu les envoie, les permet pour notre bien. C’est, disent les saints, le feu qui purifie, qui refond; je le crois, nous avons parfois besoin de repasser au creuset. Quelqu’un me disait: Dans ces moments-là, faites comme saint Jérôme, écrivez. Écrivons. La poésie est ce qui occupe le plus. Si j’en faisais?
Mon Dieu, mon Dieu, mon cœur vous adore et vous aime; Rien que dire: mon Dieu! m’est un bonheur suprême; C’est le ciel qui sur moi descend, Et jamais, sous le diadème, Reine auprès de son roi n’eut un bonheur plus grand.
Vous êtes mon amour, vous êtes ma lumière; Un coin pour vous prier me vaut la terre entière; Sous votre regard nonpareil, Mon âme s’ouvre heureuse et fière, Comme la fleur des champs aux rayons du soleil.
Ah! que me dites-vous et que vous dit mon âme? Que dit le ciel à l’aube et la flamme à la flamme? Ah! que se disent deux torrents? Qu’entendit la première femme Quand vous apparaissiez aux jardins ravissants?
Oh! du céleste amour choses inénarrables! Choses que les mondains peuvent traiter de fables, Mais dont le divin Raphaël Ferait des tableaux ineffables Comme ceux qu’il a faits pour exposer au ciel.
Voyez Monique en pleurs et Thérèse en extase, Thérèse devant Dieu versant, immense vase, Versant un océan d’amour; Et, dans le tablier de gaze, L’aumône se changer en roses chaque jour.
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Le 4.--Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C’est, en l’honneur de la fête votive, la bruyante musique d’Andillac qui retentit jusqu’ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m’y trouve. C’est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d’oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l’autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu’un me disait: «Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne.» C’est vrai, je le sens, et que mon être s’harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l’air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.
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Le 5.--Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise! On vient de me dire que son père était mourant ou mort. Érembert, qui était à Gaillac au reçu de cette nouvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que nous perdons! le digne homme! Je vais écrire à Louise.
Un nouveau livre envoyé par Louise, les _Méditations_ du Père Judde pour des religieuses, ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.
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Le 7.--La mort de M. de Bayne, certaine aujourd’hui. Une belle âme de plus au ciel. Il avait une foi débordante; il trempait tout de Dieu. Homme rare aussi pour les qualités du cœur; il savait être ami aux dépens de ses intérêts. Sa fortune s’est ressentie de son dévouement à plus d’une infortune.
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Le 8.--Rousou! la servante de la pauvre Lili. Que cette visite me fait plaisir! Il y a des plaisirs tristes, comme celui de parler des morts, de voir ceux qu’ils ont aimés. Elle m’a apporté une lettre d’Euphrasie et une de Louise qui me dit: «Mon père va très-bien.» C’était presque la veille de sa mort. La mort vient vite.
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«Je regarde votre enthousiasme[25] de la laideur comme un excès, dans quelque bonne disposition qu’il semble vous être venu. L’amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d’un miracle de conversion comme cela s’est vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l’âme, lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme occasion de péché. Quel épurement! quel détachement! Qui de nous, femmes, en est là? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez où j’en suis avec mes «sublimes contemplations», elles n’ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Oh! ne parlons pas de contempler; c’est l’état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres pécheurs, c’est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères et lui confesser nos fautes. Il est beau de s’élever, mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez soi, connaissance indispensable à nos affaires spirituelles... Il y a dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d’anges, d’idées séraphiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l’amour et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous parlerions le langage des anges, nous ne serons que _des airains sonnants et des cymbales retentissantes_. Ce passage d’une Épître m’a toujours frappée, me fait craindre de parler de la piété sans en avoir assez dans l’âme. Mais vous m’assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui m’encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive, me rend heureuse de croire au bonheur que je vous fais.
[25] Extrait d’une lettre à Mme A. de M...
«Le trône même a eu ses saints. On n’a qu’à penser à saint Louis pour croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l’histoire de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si humble dans les grandeurs, si retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, donnant aux pauvres ce qu’elle recevait pour son luxe, les délices du roi son frère et de la cour par sa douceur et ses gracieuses qualités qui la firent pleurer de tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à Longchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la grâce dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le monde! En fait de salut, vouloir c’est pouvoir, suivant la devise de Jacotot. Qu’était-ce que ce Jacotot? Un homme sans doute comprenant la puissance de la volonté, ce levier qui peut soulever l’homme jusqu’au ciel.
«Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C’est mon endroit; ailleurs, je serais moins heureuse peut-être. Je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d’une chose à l’autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui.»
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Mon cher Maurice, à toi maintenant; hé! non, pas encore! quelqu’un entre. Que de fils rompus! La moitié de celui de là-haut est déjà bien loin; je ne renouerais pas, si ce n’était un brin de poésie que j’envoie et que je veux te laisser. Mais avant, la leçon à Lucie, ma filleule.
Depuis cette leçon, un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu’il n’en meure. Pauvre bête! comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit: «Soulagez-moi!» Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu’il lèche sur mes doigts; c’est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d’aimer? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c’est bête, mais le cœur n’a pas d’esprit ni trop d’amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux me venant de Lili! Un chien, c’est si riant, si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.
Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d’elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd’hui j’en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange: tant le cœur change l’esprit! Je n’aimais pas Bijou alors; ma conscience ne s’offusque pas d’intéresser le bon Dieu à la conservation d’une bête. Y a-t-il rien d’indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu’on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au _bon Dieu_. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m’inspire toute sorte de confiance. Il y a loin de là à l’Être suprême, aussi loin que de Rose Dreuille à Voltaire. Mais à quoi servirait la foi des philosophes quand on est malheureux? Qu’attendre d’un être inaccessible, si loin, si loin de l’homme qu’on ne peut pas l’aimer en l’adorant, et le cœur, cependant, veut aimer ce qu’il adore et adorer ce qu’il aime; ce qui s’est fait quand Dieu s’est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Si tu savais tout ce qu’on demande et qu’on obtient quelquefois! Les miracles le prouvent. Je crois aux miracles de guérison et à d’autres bien avérés, comme ceux dont parlent saint Augustin, Bossuet, ou ceux qu’on voit de nos jours. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m’a menée assez loin.
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Le 1er juillet.--Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n’ai guère envie d’écrire.
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Le 2.--Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s’appellera le _rosier du Chien_. J’ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu’il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.
Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger! O mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi!
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Le 6.--Toujours des lacunes, des empêchements d’écrire. Depuis trois jours, je n’ai pas quitté l’aiguille. C’était d’abord une robe d’enfant, que nous faisions, jolie petite robe rose que j’ai cousue de jolies pensées. C’est si gracieux l’enfance et sa parure! De si jolies boucles tomberont sur ce corsage, un bras si blanc, si rond remplira ces manches, une si jolie petite main en sortira, et l’enfant est si jolie et s’appelle Angèle! C’est avec charme que j’ai travaillé pour elle.
Mais aujourd’hui raccommoder du vieux linge m’ennuyait; je n’avais pas le cœur ni l’esprit à l’aiguille, je pensais à toi tristement. Hélas! nous avons reçu ta lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n’apporte que des tristesses, des mécomptes. Caro doit être bien contrariée, bien affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous aurez de quoi vous marier? Cette question résout toute votre existence: aussi papa l’a pesée mûrement. Tu sauras ce qu’il pense dans sa lettre. Ici, je ne fais que de toi à moi. Tu ne saurais croire combien cette incertitude, cette hésitation de ton sort m’occupe, je ne dis pas m’accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois j’ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien! Si j’étais exaucée, si quelque jour tu me disais: «Je suis content!» Je palpite à l’idée de cette félicité que je pourrais voir; et quand je ne la verrais pas!...
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Le 7.--Rien fait qu’entendre la messe ce matin et écrire tout le jour presque. C’est à toi, à Raynaud, à Caroline. Que de choses, de pensées sorties du cœur, et qu’il y en reste encore! Ton avenir m’occupe tellement! Je n’ai fait que vous voir, vous entendre toute cette nuit, tous malheureux, gémissants d’une union rompue. Il n’en sera pas ainsi, j’espère. Caroline et sa tante ont écrit hier; rien de bon, d’espérant. Des revers, rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela nous peine! si tu le savais, mon ami! Je t’ai écrit aussi aujourd’hui et te dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier, tout sera décidé. Sera-ce heur ou malheur? Dieu le sait. Rien d’humain ne se prononce en bien.
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Le 9.--Premier jour des moissons. Rien n’est joli à la campagne comme ces champs de blé mûr, d’une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, ces épis coulant l’un sur l’autre font de loin l’effet des vagues; le grand champ du nord est une mer jaune. A tout moment tu verrais papa à la fenêtre de la salle, contemplant sa belle récolte. Douce jouissance du cultivateur!
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Le 10.--Filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. Nous avons la suite; mais tu n’es pas là pour m’aider à voir les beaux morceaux. Je recueille donc ce que je puis. Si tu m’écrivais, si j’étais moins en peine sur toi, je ferais tout avec bien plus de plaisir: une peine au cœur, c’est un levain qui fait tout monter en aigre, en quelque chose d’amer. Ainsi ma vie depuis que tu la tourmentes; que je voudrais en être délivrée! que de fois je dis à Dieu: «S’il est possible, éloignez de moi ce calice!» Oui, mon ami, je l’éloigne et le reprends; je te vois tantôt heureux, tantôt malheureux, je veux et ne veux pas ton mariage. Que la volonté de Dieu se fasse! le vouloir humain doit se perdre en celui-ci; sans cela, point de repos, ni de lumière, ni de sûreté. Lucie, ma filleule, qui n’a pas ces soucis, est là attendant sa leçon.
Cela fait, il me vient une pensée du sermon _sur l’Honneur_ que j’ai lu, que je veux laisser ici; il s’agit de la vanité humaine et de tout son train: «Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et ainsi du reste; toutefois, qu’il se multiplie autant qu’il lui plaira, il ne faut toujours, pour l’abattre, qu’une seule mort. Mais il n’y pense pas, et dans cet accroissement infini que notre vanité s’imagine, il ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul, néanmoins, le mesure au juste.» Quel homme! conduisant tout au cercueil. Nul, comme Bossuet, n’a su rendre la mort frappante et solennelle: il vous atterre.
Je m’en vais à la salle joindre papa. J’écrivais au chant de jeunes poulets qui piquent l’herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et qui chantent!
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Le 11.--Les gracieuses choses qui se voient dans les champs, que je viens de voir! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et de gerbes, et parmi ces gerbes une seule debout faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand’mère les faisant déjeuner avec du lait.
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Le 12.--Qu’aurons-nous sur cette page aujourd’hui? Rien n’est venu que le chant des cigales. Attendons au soir.
Ce soir au crépuscule.--J’écris d’une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau. C’est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d’herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l’eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau! C’est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l’image de la vie, un _chemin courant_, le réservoir du baptême.
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Le 16.--Un peu de calme enfin! Un peu d’espérance sur ton mariage. Mlle M. nous écrit des choses qui vont le décider. J’y vois un bien-être, une vie qui ne commencent pas mal; cela nous rend tous heureux. Aucun du Cayla qui ne fût triste depuis trois semaines. La douleur d’un membre passe à tout le corps. Comme je me sens le cœur tout autre! Je ne sais quoi d’amer s’en est allé qui me gâtait tout le plaisir de penser à toi, d’en parler. J’ai bien eu l’occasion de remarquer comme un nom prononcé, pensé, porte tristesse ou joie. Une cigale chante dans la salle; il y a aujourd’hui un peu de gaîté partout. Il faut que j’écrive à Antoinette. Misy m’a chargée de lui apprendre l’arrivée de la femme de Philibert. Pauvre cousine de l’Ile de France, elle est venue chercher asile chez ses parents. Son fils va t’être envoyé. Il me semble que son père est avec lui, nous le recommande. Je t’écrirai bientôt à l’occasion de ce cher petit enfant.
Ne croyez pas qu’il soit amusant d’écrire à un grand vicaire comme sur mon petit cahier ou à Louise, à Caro, à mes amies. Ces lettres de tendresse sortent toutes faites du cœur; mais l’autre, il m’a fallu la faire, et rien n’est ennuyeux comme ce travail d’esprit, une rédaction claire et nette de choses positives. Jamais rien ne m’a tant coûté. Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j’écrirai; je ne sais quoi vous inspire: la plume marque, et voilà tout. Mais les affaires de paroisse ne se traitent pas de la sorte. Enfin c’est fait, malgré moi. Cela m’apprend qu’un bon vouloir et la patience viennent à bout de tout. J’ai aussi épargné à papa une application fatigante; il s’agissait d’affaires entre Alos et Andillac.
Pour me délasser, je viens de me reposer la tête sur une gerbe là-bas dans le champ de Délern à Sept-Fonts, parmi des bergers et des vaches, le petit Estève jasillant. Il me parlait de son alphabet, car il va à l’école et se croit bien le plus savant. _Lous daissi toutés darrè_[26]! Naïf orgueil de six ans qui va croître. Cet enfant est, en effet, très-supérieur aux autres; mais que deviendra cette intelligence mal tournée? C’est la façon de le développer qui fait l’homme. Que de grands scélérats ont de quoi faire de grands hommes! Pauvre petit Toinou, qui deviendra mauvais sujet! Si je pouvais, je l’ôterais de chez son père.
[26] Je les laisse tous derrière.
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Le 20.--Vie mélangée, _Marthe et Marie_. Après la messe que j’ai entendue pour l’anniversaire de notre grand’mère, je me suis mise à coudre des tabliers de cuisine, à raccommoder un pantalon d’Érembert, cela entremêlé de diverses lectures, histoire et poésie, cette poésie grecque d’André Chénier dont j’aime le _Mendiant_ et le _Malade_.--Les bouquets de Caroline! J’entends cela à la salle. J’y vole.
Ils sont charmants, nos bouquets de la Vierge. Charmante Caro! que je la voudrais là pour l’embrasser! Une lettre de Marie, de Gabrielle et de M. Périaux en même temps. Que de choses pour un jour du Cayla! Aussi j’ai le cœur plein, tout plein de fleurs, d’amitiés, de pieuses choses pour ce bon curé de Normandie qui me parle d’une façon si saintement aimable. Il me parle aussi de Lili, et voilà la mort sur ce peu de joie! Me voilà pensant à cette pauvre cousine, qui pourtant est au ciel, comme M. Périaux dit qu’il faut l’espérer. Il le peut savoir, lui qui la dirigeait, lui qui avait la connaissance de ce lis intelligent.
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Le 21.--Une grande lettre à Euphrasie, c’est mon premier plaisir de ce matin; maintenant, allons en attendre d’autres dans la salle. Que peut-il venir aujourd’hui? On ne sait, mais on espère; l’ignorance du bonheur en fait le charme; c’est si vrai, que Dieu nous a fait un mystère du paradis. Ils ne savent pas être heureux, ceux qui veulent tout comprendre.
Qu’est-il survenu? Rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur l’aire. Cette cadence au chant des coqs et des cigales fait quelque chose d’infiniment rustique que j’aime.
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Le 22.--O bonheur, bonheur! une lettre de Raynaud qui décide ton mariage, qui demande à papa de me laisser venir à ta noce. Je ne pourrai pas, je crains bien, jouir de ce beau jour; mais pourvu qu’il vienne, que je sache ta félicité, quoique de loin, je suis contente, je bénis Dieu de toute mon âme. Je n’oublierai pas que c’est le jour de sainte Madeleine que cette espérance est venue; comme elle est douce après les amertumes passées! Maurice, cher frère, que je sens que je suis sœur dans ce moment et toujours! Ceci écrit, mon petit cahier s’en va dans le bureau sous ma table, et moi à *** demain matin. Je voudrais bien le prendre, mais où le tenir là-bas?--Je prendrai note au cœur, et puis nous mettrons ici: Adieu, au revoir, Maurice et papier. Vous quitter, quel dommage!
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[Le 30.]--Me voici après huit jours, après une chute, après la mort qui m’a tenue et laissée au vouloir de Dieu. Oh! c’est bien Dieu qui m’a sauvée, qui m’a voulue encore sur la terre, ici, près de papa, dans ma chambrette à présent pour t’écrire et à bien d’autres, pour faire je ne sais quoi de bon, de doux, d’utile de ma vie, tout ce que je pourrai. Je t’ai conté mon aventure ce matin dans une lettre. A présent, je veux te dire mon bonheur de venir enfin à Paris, non pas à Paris, à ton mariage, c’est cela que je viens voir; j’ai cela bien avant dans le cœur.
Quel homme que Hugo! Je viens d’en lire quelque chose: il est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est homme, femme, peintre, poëte, sculpteur, il est tout; il a tout vu, tout fait, tout senti; il m’étonne, me repousse et m’enchante; à peine si je le connais pourtant que dans _Cromwell_, quelques préfaces, _Marie Tudor_ et quelque peu de _Notre-Dame_. J’irai la voir cette Notre-Dame, à Paris. Que de choses à voir pour moi, au sortir de mon désert!
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