Part 13
Je ne l’ai pas vue alors, mais un peu avant. A genoux auprès de son lit, je lui lisais les prières pour la préparation à la mort, de Bossuet, que j’avais emportées exprès pour elle. Quand je partis d’ici, le jeudi saint, je compris bien que c’était pour la voir mourir. Je pensai à ces provisions pour son âme, dernière marque, hélas! de mon amitié. Je pris aussi ce cahier, je pense à toi toujours, je voulais écrire cette mort; mais impossible de rien faire que prier et demeurer auprès de l’agonisante. En arrivant, j’ai trouvé ta lettre que Mimi m’a remise. Quel plaisir en tout autre temps! Tu vas mieux, bien content, vivant, très-vivant, dis-tu; mais l’autre mort me gâte tout, m’attriste trop pour sentir aucune joie. Ce n’est pas que je sois en larmes, ni désolée; c’est un fond de cœur calme, un deuil intérieur, enfin je ne sais quelle douleur, mais c’en est une, car j’aimais Lili et je l’ai perdue...--C’était le mardi 17 avril, à minuit; je l’avais quittée à quatre heures. Papa ne voulut pas me la laisser revoir et m’emmena chez Mme Combes, où j’ai reçu pendant deux jours la meilleure hospitalité. Nérine de Tonnac, mon ancienne amie, était auprès de moi et ma bonne compagne de nuit et de jour. Je lui suis bien reconnaissante de ce qu’elle a fait pour moi dans cette occasion. Il faut que j’écrive à Caro; puis je reviendrai ici, si je puis.
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Le 25.--Je n’ai pas pu depuis trois jours, encore n’est-ce que pour un moment que je me retire ici. Lili, j’ai toujours Lili en pensée et me sens prête à parler d’elle. Quand j’entends les cloches, je pense aux saintes prières qu’elle a faites à l’église, même ici dans la chambrette; quand je vois le ciel, je me dis qu’elle est là et lui demande bien des choses. Les amis sont, sans doute, bien puissants près de Dieu. Voilà M. F..., visite que j’aime assez; nous parlerons ensemble de Lili. C’est demain une grande solennité à Andillac, une première communion. Augustine, toute jeune qu’elle est, est du nombre des heureux enfants. Dans quelque temps elle pourrait être plus instruite, mais M. le curé préfère l’innocence au savoir, et je trouve qu’il a raison. Le brave homme va demain déployer tout son zèle de bon pasteur, toute sa tendre charité. C’est aussi un beau jour pour lui.
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Le 29.--Quelle douce et simple et pieuse et touchante cérémonie! Je n’ai que le temps de le dire et d’assurer que de toutes les fêtes celle que j’aime le plus, c’est une première communion dans une campagne, Dieu se donnant simplement à des enfants. Miou, la petite Françonil de Gaillard et Augustine étaient ravissantes d’innocence et de beauté. Qu’elles étaient jolies sous leurs petits voiles blancs, lorsque, revenant de la sainte table, elles pleuraient là-dessous! Divines larmes! Enfants unies à Dieu, qui pourrait dire ce qui se passait dans leur âme en ce moment? M. le curé a été admirable d’onction, de mansuétude; c’était le Sauveur disant aux enfants: Venez à moi. Oh! comme il leur parlait amoureusement, et comme il leur a recommandé ensuite cette robe blanche, cette innocence dont ils étaient revêtus! Pauvres enfants, que de risques! Je me disais: «Qui de vous la ternira le premier?» Ils ne s’en vont pas à Paris; mais la terre est partout souillée, partout le mal se trouve, et séduit et entraîne.
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Le 2 mai.--Hier, 1er mai, je n’ai pu rien écrire. Ce fut cependant un beau jour au ciel et ici, grand soleil, grande musique d’oiseaux et trois lettres: Antoinette, Marie de Thézac et Caro se sont rencontrées dans mes mains. Je les aime toutes et leurs lettres; mais celles de Caro me semblent des sœurs, même tendresse et bienveillance pour toi et nous. C’est chose charmante que des amis de la sorte, dévoués et désintéressés. On n’en trouve guère. Depuis Victor et Philibert nous n’avions plus d’amis de cœur. Le bon pasteur aussi nous est tout dévoué: il est venu passer la journée, s’est montré gai, complaisant. Le soir j’étais mieux; la douce gaieté fait du bien, relève le cœur, et j’aime ceux qui l’apportent. Cette fois je l’ai payée d’un petit tribut de complaisance. Voici: M. le curé est chargé de toutes les pompes de l’église aux G..., pour l’arrivée de l’archevêque qui va donner la confirmation. Il lui faut des devises, il m’en a demandé et je n’ai pu dire non. Je n’aime pas de refuser. Cela m’ennuyait un peu; je n’aime pas les devises, qui sont toutes bêtes. Je les ai faites en patois pour sauver l’honneur du français. C’est, d’ailleurs, la langue des campagnes.
Avant hier *** m’a écrit. Je ne suis pas contente de sa santé. Oh! que les passions nous dérangent, qu’elles nous brisent cœur et corps! On n’en revient pas, si Dieu n’aide. Pourra-t-il l’aider? Mes conseils n’y font pas grand’chose. Qui sait ce que tu fais, toi! Cela me peine grandement, toutes ces choses.
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Le 3 mai.--Nous venons du hameau, de voir Romiguières qui est bien malade. Je crains qu’il n’en sorte pas. Ainsi nos voisins nous quittent l’un après l’autre. Après la Vialarette, celui-ci, autre habitué de la maison. Je les regrette: ces braves gens sont de meilleurs amis qu’on ne pense et qu’on n’en trouve dans le monde. Le dévouement ne se tient pas toujours au rang le plus élevé. Voilà qui finit ce cahier assez rempli de deuil, trois morts sous les yeux. Mon Dieu, qui sait qui les suivra? Au moins ceux-ci étaient prêts à rendre compte, de bons chrétiens, de bonnes âmes. Romiguières a demandé de lui-même M. le curé dans la nuit. Le viatique reçu, il est tombé en délire bientôt.
Va sous clef, mon petit cahier.
VII
Le 3 mai au soir [1838].--Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d’un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C’est un charme d’écrire dans ces parfums, d’y prier, d’y penser, d’y laisser aller l’âme. Ce matin j’ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d’autel avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me plaît. _Es néyt_[22].
[22] Il fait nuit.
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Le 5.--Je suis fatiguée d’écriture, deux grandes lettres m’ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas grand’chose ici; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit: Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien, le joli chien de Lili: chère petite bête! il ne me quitte jamais; quand je m’assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu’il me comprend, qu’il sait que je remplace sa maîtresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J’en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre: ce sont des _dames de onze heures_; apparemment ce nom leur vient de ce qu’elles s’ouvrent alors, comme font d’autres à d’autres heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s’ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous? Pourquoi pas? tout s’harmonise dans la nature; des rapports secrets unissent l’aigle et le brin d’herbe, les anges et nous dans l’ordre de l’intelligence. J’aurai un nid sous ma fenêtre; une tourterelle vient de chanter sur l’acacia où il y avait un nid l’an dernier. C’est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.
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Le 7.--On est venu ce matin, à quatre heures, demander à papa des planches pour la bière du pauvre Romiguières. Nous perdons tous nos amis du Pausadou. Deux morts dans quelques jours! que cela s’est fait promptement pour la Vialarette et celui-ci!
Après avoir écrit à Marie, à Antoinette, à Caro, il est nuit et je sors d’ici, mais plus tranquille, plus reposée. Rien ne me fait du bien comme d’écrire, parce qu’alors je m’oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu’il entre quelque chose de suave dans l’âme.
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Le 12.--Depuis cinq jours je n’ai pas écrit ici; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front, qui m’embaume, la première du printemps. J’aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l’an? Une de ces feuilles s’en fut à l’île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas! elle aura disparu comme lui! Quoique je le regrette, ce n’est pas cela, mais je ne sais quoi qui m’attriste, me tient dans la langueur aujourd’hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu’as-tu donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l’air est embaumé comme s’il sortait d’une fleur. Oh! c’est si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Ève le fit voir dans Éden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le corps qui nuit à l’âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd’hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.
Pourquoi est-ce que je m’ennuie? Est-ce que je n’ai pas tout ce qu’il me faut, tout ce que j’aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c’est la pensée du couvent qui fait cela, qui m’attire et m’attriste. J’envie le bonheur d’une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude!... Le monde n’est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu’il sera. Quelle belle-sœur aurons-nous? J’ai deux de mes amies qui, après la mort de leur père, ont reçu leur _congé_ de la maison, et je trouve cela si amer! Ensuite le ciel qu’on s’assure bien mieux dans la retraite. Ce sont mes raisons, pas les tiennes: quittons-nous. Je ne veux plus te rien dire que je ne sois plus tranquille, je ne te dirais rien de bon. Adieu jusqu’à...
Me voici ce soir avec trois lettres, d’Euphrasie, de Marie, de Lucie, jeunes filles bien peu ressemblantes, chacune avec son charme. Les femmes, nous sommes variées comme les fleurs et nous n’en sommes pas fâchées.
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Le 14.--Pas d’écriture hier, c’était dimanche. Saint Pacôme aujourd’hui, le père des moines. Je viens de lire sa vie qui est fort belle. Ces vies de reclus ont pour moi un charme! celles qui ne sont pas inimitables surtout. Les autres, on les admire comme des pyramides. En général, on y trouve toujours quelque chose de bon quand on les lit avec discernement, même les traits les plus exagérés: ce sont des coups de héros qui portent au dévouement, à l’admiration des choses élevées.
Malgré cela, pour bien des personnes, la _Vie des saints_ me semble un livre dangereux. Je ne le conseillerais pas à une jeune fille, même à d’autres qui ne sont pas jeunes. Les lectures peuvent tant sur le cœur, qui s’égare aussi pour Dieu quelquefois. Hélas! nous l’avons vu dans la pauvre C... Comme on devrait prendre garde à une jeune personne, à ses livres, à ses plumes, à ses compagnes, à sa dévotion, toutes choses qui demandent la tendre attention d’une mère! Si j’avais eu la mienne, je me souviens de choses que je faisais à quatorze ans qu’elle ne m’eût pas laissé faire. Au nom de Dieu, j’aurais tout fait, je me serais jetée dans un four, et certes le _bon Dieu_ ne voulait pas cela; il ne veut pas le mal qu’on fait à sa santé par cette piété ardente, mal entendue, qui, en détruisant le corps, laisse vivre bien des défauts souvent. Aussi saint François de Sales disait-il à des religieuses qui lui demandaient la permission d’aller nu-pieds: «Changez votre tête et gardez vos souliers.»
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Le 15.--Une visite hier vint couper notre causerie; je la reprends, moins en train de paroles, à cause d’une peine que j’ai au cœur. C’est ta lettre qui m’a fait cela, qui me fait craindre encore pour ta santé. Pourquoi prends-tu le lait d’ânesse? pourquoi dis-tu que le printemps te rétablira entièrement? N’est-ce pas que tu n’es pas aussi bien que tu dis d’abord? Les bien-portants ne parlent pas de remèdes. On nous trompe, tu nous trompes: l’air de Paris ne t’est pas bon, il te tuera, il a tué le pauvre Victor. Je tremble qu’il n’y ait cette ressemblance de plus entre vous. Mon Dieu, détournez de moi les idées tristes! Mon ami, je voudrais bien avoir une lettre de toi; celle d’aujourd’hui est pour tous, et c’est de l’intime qu’il me faut. L’amitié se nourrit de cela.
Il y a quelque temps que je suis ici; Mimi est seule, je vais la joindre. Je m’amusais à lire d’anciennes lettres. Papa arrive ce soir avec une besace garnie de livres; Éran vient de la foire avec des cochons, des échaudés et du fromage; un _peillarot_[23], des hirondelles, qui sont passés, voilà pour un jour au Cayla. On parle de souper à présent; ô bouche!
[23] Marchand de fil, aiguilles, etc., qui parcourt les campagnes.
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Le 16.--Nous allons à Frauseilles, en caravane, pour voir fondre notre cloche. Cette course m’amuse fort, je pars.
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Le 17.--Oh! c’était bien la peine! nous n’avons rien vu. La cloche se fond et se fait sous terre, rien ne paraît que le fourneau: flamme et fumée. Il y avait pourtant une foule de monde d’Andillac et des environs, ce qui m’amusait de voir des curieux plus attrapés que moi encore et de leur dire: _Qu’abés bist?_[24]
[24] Qu’avez-vous vu?
Je ne suis pas en train d’écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m’est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes; ce que j’ai coulé d’années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d’incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde? L’âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d’un malheur ou d’une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel: _ne plus voir ce qu’on voit_. Il y a là quelque chose qui fait qu’on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu’un brin d’herbe. Ainsi j’ai pensé de l’église de Frauseilles où je me suis recueillie un moment, et dont j’ai bien regardé la porte fermée _pour toujours_, car apparemment je n’y reviendrai plus. Que ce mot doit être triste pour les endroits où le cœur tient! Si pour toujours je voyais se fermer la porte du Cayla, la porte du jardin, la porte de papa, la porte de la chambrette!... Oh! que doit-il en être de la porte du ciel?
Que n’es-tu là! nous partagerions deux pommes que me donna Julie de Gaillard que j’allai voir comme payse. Cette bonne femme ne savait comment me traiter, m’exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je n’ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j’ai fait plaisir, j’ai caressé un petit enfant dans son berceau, j’ai vu en passant près du cimetière les tombes de nos vieux amis de Clairac, indiquées par une croix de fer. Rien ne paraît que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts! Qu’importent les apparences? L’âme, la vie n’est pas là. O mon Dieu! cela serait trop désolant. J’ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce qu’il y avait une troupe de curés qui m’ont demandé de tes nouvelles, ce qui m’a fait bien plaisir de voir que l’Église t’aime. Adieu; tu vois bien que je n’ai rien dit.
Ce soir à dix heures.--Il est nuit sombre, mais c’est à écouter toujours les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu’un, qui chante, chante, chante dans cette obscurité. Comme cette musique accompagne bien la prière du soir!
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Le 18.--Pas moyen de sortir, il pleut. C’est un jour à lire, à écrire pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout moment, on est dehors; nous menons une vie d’oiseau en plein air sous les ombres. C’est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup d’œil, à chaque pas, pour peu qu’on y regarde! Hier Mimi m’apporta de magnifiques rubans d’herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante; c’était à nouer au menton. Je l’ai mise dans un vase où j’admire encore mes rubans un peu fanés. Ils seraient plus jolis sur pied; ces articles de modes ne doivent pas sortir des bois.
J’aimerais bien de connaître un peu la botanique; c’est une étude charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la nature, avec les herbes, les fleurs, les mousses qu’on peut appeler par leur nom. Étudie la botanique, Maurice, tu me l’apprendras. Ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n’y viens que tard; ce n’est pas lorsque l’hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l’expression de notre ami, saint François de Sales) qu’on peut se mettre à botaniser: plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m’intéressent parce qu’elles sont si jolies sur ces tapis verts. J’aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu’il leur faut, leurs propriétés pour m’en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins! Tout est plein pour nous d’une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l’abeille, un baume à l’air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t’en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu’on vient nous demander.
Mais j’ai dit que c’était un jour à écrire. Qu’écrire? Je n’en sais rien, je sens que j’écrirais. Si j’avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours un peu, et cela me ferait du bien. Le trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je n’épanche guère qu’ici, et peu parce que... le papier vole. Qui sait quand je le lance vers Paris où il peut tomber? Aussi m’arrive-t-il d’effacer quand je relis; tu l’auras vu dans le dernier cahier. Il était question d’E***, je m’étais laissée aller à de trop vives peintures, et même fausses, je l’ai vu depuis par ses lettres. C’est une bonté passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ses torts, une enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme venant de Dieu, et je m’attache à l’âme qu’il m’a confiée, qui me dit: «Aimez-moi, aidez-moi à aller au ciel.» Oh! je lui aiderai de mon mieux, je l’aimerai toujours, car l’amitié sainte n’est qu’un écoulement de la charité qui ne meurt pas.
Le rossignol d’hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier! s’il était anglais, je dirais qu’il avait fait un pari.
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Le 19.--Trois lettres et l’arrivée d’Éliza. C’est Louise, Marie et Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon, si ardent, si tendre, qu’elle va souffrir à présent! Lili lui remplaçait sa mère.
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Le 24.--Un mot ce soir que j’ai le temps, que je suis seule, que je pense à toi, que c’est l’Ascension, un beau jour, un jour saint où l’âme monte, monte au ciel. Mais non, je suis bien ici, il semble qu’on ne se détache point d’écrire. On m’appelle.
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Le 26.--Deux jours entre ces lignes sans t’écrire, et depuis sont venues des lettres, des nids d’oiseau, des roses sur la terrasse, sur ma table, partout. Il est venu cent choses de Gaillac; de plus loin, la mort du prince de Talleyrand: c’était de quoi écrire ou jamais; mais nous faisons des pèlerines avec Éliza, et le monde passerait sous notre aiguille qu’on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous suffit! cela m’étonne. Je n’ai pas le temps de dire pourquoi.
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Le 27 au soir.--Premier _Angelus_ de notre cloche neuve. Je viens de l’écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j’aime. Mélange religieux de joie, de deuil, de temps, d’éternité, berceaux, cercueils, ciel, Dieu: la cloche annonce tout cela, me l’a mis dans l’esprit à présent. Oh! surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera! pour qui? je le marquerai; A quelle page? peut-être ne le marquerai-je pas. Quel vivant peut se dire: Je parlerai d’un mort? Mon Dieu, nous passons si vite! Cependant je suis bien portante; mais je vois des fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes mortes ce soir. Ainsi de nous: le vase où nous avons la vie n’en contient pas pour plus d’un jour.
Des visites de curés: celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents: l’un sans esprit, l’autre à qui il en vient, et l’autre qui le garde. Ils nous ont raconté force choses d’église qui intéressent pour parler et pour répondre un moment; mais en général les variantes plaisent en conversation, l’entretien de mille choses diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, comme les Auvergnats de leur pays. L’esprit reste chez soi aussi bien que le cœur.
Éliza vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs attristent; pour me consoler, j’ai une lettre bien tendre et bien aimable devant les yeux et dans le cœur. Ce n’est pas de toi, c’est d’E*** qui me dit toujours de mille façons qu’elle m’aime, qu’elle souffre de corps et d’âme, et que _je sais jeter quelques fleurs sur les heures trop souvent arides de sa vie_. Pauvre amie! pauvre femme! que je m’estime heureuse de lui faire du bien! aussi je m’en vais lui donner tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu’un lui a fait du mal! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des remèdes! Je n’en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement en aide à cette pauvre âme; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du côté du ciel, et cela fait tout espérer. Chaque matin, elle dit une prière à la Vierge, que je lui ai envoyée. «A huit heures, me dit-elle, nous serons ensemble devant Dieu», car je fais à cette même heure la même prière pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t’a guéri, pourra bien la guérir aussi. C’est là mon espérance et mes remèdes... En haut, en haut! Eh! que trouvons-nous ici-bas? On ne sait que s’y faire souffrir.
Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j’accorde tout aux malades. C’est pour la mettre en musique: union d’âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le musicien et le poëte! il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas! il y a si longtemps que je n’ai rien fait; et ce n’est pas facile de bien faire, d’atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit! On sent que c’est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l’intelligence. O chute, chute qui se retrouve partout! Je continuerais s’il ne me fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie est à la foire, plus heureuse que...
Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j’ai planté là mon cahier. J’y viens parler ce soir d’une lettre de Félicité qui me dit: «Maurice tousse encore.» Depuis, j’ai cette toux en moi, _j’ai mal à la poitrine de mon frère_. Oh! quand serai-je tranquille? quand le serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi? L’une ne dépend pas de toi; si fait l’autre, et tu me laisses toujours souffrir, toujours trembler pour ce qui m’intéresse. Adieu; bon soir, méchant que j’aime.
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