Journal et fragments

Part 12

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Le 29.--Deux lettres écrites, l’une à Marie, l’autre à Irène, cette amie de Lisle. Je lui dois ce souvenir, cette reconnaissance pour son ancienne et constante amitié. Ce fut elle qui m’écrivit la première il y a sept ans, je crois, après quelques jours de connaissance à Lisle. Entre femmes, l’amitié est bientôt faite: un agrément, un mot, un rien suffit pour une liaison; mais aussi ce sont nœuds de ruban pour l’ordinaire, ce qui fait dire que les femmes ne s’aiment pas. Je n’en sais rien; on peut aimer un jour, deux jours, plus ou moins, mais parfaitement: affections éphémères dont j’ai toujours eu peur pour moi et pour mes amies. Rien n’est triste comme une chose morte au cœur, de faire du cœur un cercueil. Aussi, dès que je sens ou vois s’éteindre une affection, je m’empresse de la raviver.

Je vais donc écrire à L. _des Montagnes_ qui m’a paru un peu changée. Peut-être était-ce préoccupation, monde, entourage; mais elle m’a laissé des craintes, des doutes sur son amitié. Cependant quand je songe aux longues larmes qui coulaient sur ses joues à mon départ l’an dernier, cela s’en va de mon esprit.

Ce qui s’appelle une connaissance, je n’en manque pas, et je ne sais comment cela me vient, moi à peine sortie de mon désert et qui, comme Paul l’ermite, vivrais volontiers cent ans dans ma retraite sans m’informer du tout du monde. Dieu le veut sans doute pour quelque fin à moi inconnue. La Providence mène tout, tout jusqu’au plus petit événement. Cela fait qu’on accepte.

Je viens de lire l’épître de l’enfant ressuscité par Élisée. Oh! si je savais quelque prophète, quelqu’un qui rendît la vie et la santé, j’irais comme la Sunamite me prosterner à ses pieds.

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Le 30.--Le beau temps, l’air doux, comme il te ferait du bien! J’y pense et j’y penserai et regretterai tout ce printemps de ne pas te le voir respirer. Cela te vaudrait mieux que l’air de Paris. Il te tuera cet air empesté des villes. Que ne peux-tu vivre avec nous, mon ami! Quel regret de te voir comme banni de la famille! O fortune, fortune! que ne fait-elle pas souffrir, quand elle est mauvaise? Nous en avons bien souffert en toi.

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Le 31.--Je ne sais qui ni quoi me fit jeter mon cahier sous le couvre-pied de ton lit: interruption et cachette dès qu’on entre ici. Je n’écris que pour toi, et pour cela j’use du premier tour venu: tantôt c’est une lettre à écrire, quelques notes à prendre; mais ce qui sert toujours, c’est le cahier de poésies que papa m’a demandé. J’en copie trois ou quatre vers par jour, et quand papa vient dans ma chambre et me dit: «Que fais-tu?» je lui réponds: «le cahier.» Ce n’est pas mentir; seulement j’en fais deux, et l’un m’attache plus que l’autre. Cependant je finirai celui de papa puisqu’il y tient: ce cher père mérite bien que je lui fasse plaisir aussi, lui qui me donnerait la lune.

Que ne puis-je donner à chacun quelque chose! Une marque d’affection à frères et sœur, à tous ceux que j’aime. Voyons que je fasse mon testament. A toi, mon Journal, mon canif, les _Confessions_ de saint Augustin. A papa, mes poésies; à Érembert, Lamartine; à Mimi, mon chapelet, mon petit couteau, mon Chemin de la croix, mes _Méditations_ du père Judde. A Louise, le _Combat spirituel_; à Mimi encore, mon _Imitation_; à Antoinette, l’_Ame embrasée_. A toi encore, mon petit coffre-fort pour tes secrets, à condition que tu brûleras tous les miens, s’il s’y en trouve. Eh! qu’en ferais-tu? Ce sont des choses de conscience, de ces choses entre l’âme et Dieu, quelques lettres de direction de M. Bories et de ce bon curé de Normandie dont je t’ai parlé. Je les garde par souvenir et par besoin; ce sont _mes papiers_, mais qui ne doivent pas voir le jour. Si donc ce que j’écris ici comme en m’amusant s’accomplit, si tu deviens mon légataire, souviens-toi de brûler tout ce que contient cette boîte.

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Le 2 avril.--«... Si l’inévitable nécessité de mourir attriste la nature humaine, la promesse de l’immortalité future encourage et console notre foi; car pour vos fidèles, Seigneur, mourir n’est pas perdre la vie.» Voilà, mon ami, ce que j’ai lu à la préface des Morts, et à quoi je pense tout ce jour où mourut notre mère. Nous avons entendu la messe pour elle ce matin. Vous l’entendiez aussi à Paris, et je te voyais avec plaisir dans cette communion de prières. Je pensais que ma mère te regardait spécialement et t’envoyait du ciel quelque grâce, comme aurait fait Rachel à son fils Benjamin. N’étais-tu pas son dernier et bien-aimé enfant? Je me souviens que tu me rendais quelquefois jalouse, que j’enviais les caresses, les bonbons, les baisers que tu recevais de plus que moi. C’est que j’étais un peu plus grande, et je ne savais pas que l’âge fît changer l’expression de l’amour, et que les tendresses, les caresses, ce lait du cœur, s’en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t’aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cette affection fraternelle, et te voyait avec charme sur mes genoux, enfant sur enfant, cœur sur cœur, comme à présent, les sentiments grandis seulement. Si de l’autre vie on voit ce qui se passe sur la terre, ma mère doit être contente que nous nous aimions ainsi, que cette affection nous soit utile, douce, consolante, que nous nous donnions des conseils, des avis, des prières, secours de l’âme.

Mais tu ne pries plus, toi... C’est triste. Il n’y a pas de jour, surtout aujourd’hui, que je ne sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, ou la contenir, ou l’élever. Je souffrais ce matin; la mort, les larmes, les séparations, notre triste vie me tuaient, et par-dessus, des appréhensions, des frayeurs, des déchirements, une griffe de démon dans l’âme, je ne sais quelle douleur commençait. Eh bien, me voilà calme à présent, et je le dois à la foi, rien qu’à la foi, à un acte de foi. Je pense à ma mère, à la mort, à l’éternité sans peine, sans frayeur. Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. En vain j’ai essayé d’autre chose en pareille occasion; rien d’humain ne console l’âme, ne la soutient.

A l’enfant il faut sa mère, A mon âme il faut mon Dieu.

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Le 3.--J’attendais des lettres de Paris, de tes nouvelles, mais rien. Que dire, que penser? Des _qui sait?_ des _peut-être_, des doutes. La triste chose que le doute, soit à l’esprit, soit au cœur! Que Dieu nous en délivre! Papa est allé à Andillac, voir si le porteur aurait laissé quelque chose; j’attends ici dans la chambrette, mon reposoir. Oh! que je suis fatiguée! fatigue d’âme, mais qu’importe? Je veux travailler, je veux écrire, je ne veux pas plier. Quelqu’un attend une lettre. J’en eus avant-hier de Félicité et de Marie de Thézac. Les lettres ne manquent pas, excepté les tiennes.

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Le 4.--Il fait froid, il pleut, il neige. Un vent langoureux chante à ma fenêtre et me donne envie de lui répondre; mais que dire au vent, à un peu d’air agité? Hélas! que nous ne sommes souvent pas autre chose! J’ai fait cette nuit un grand songe. J’étais avec M. de Lamennais, je lui parlais de toi, de ses ouvrages anciens et nouveaux; nous causions vivement et n’étions pas d’accord, car il ne l’était pas avec lui-même. Il contredisait tout ce qu’il a dit autrefois. Et je le plaignais, le pauvre égaré!--«Oh! vous détestez l’hérétique.--Non, Monsieur, non; vous me causez une douleur profonde, vous me semblez une étoile égarée, mais qui ne peut manquer de reparaître au ciel.» Et sur ce, lui, l’hôtel où nous étions et moi, nous sommes confondus dans le chaos du sommeil; mais cela m’est resté, et j’ai tout aujourd’hui ce génie dans la tête. Quand je pense que tu as vécu chez lui, avec lui, reçu ses leçons, l’intérêt que je lui porte devient intime. Oh! que cet homme m’occupe, que je pense à son salut, que je le demande à Dieu, que je regrette sa gloire, sa gloire sainte! Il me vient souvent de lui écrire sans me nommer, de lui faire entendre une mystérieuse voix de supplications et de larmes. Folie, audace de ma part; mais une femme s’est rencontrée avec lui pour l’enfer, pour compléter la réprobation de ce prêtre: une autre ne pourra-t-elle pas s’en approcher pour le ciel?

On met en terre un brave et saint homme, le _Durel_ de Lentin, del Mas des Mérix[21], un modèle de paysan, simple, bon; religieux, respectueux, nous tirant son chapeau jusqu’à terre. Il était aussi de ceux qu’on ne peut s’empêcher de saluer comme si on voyait la vertu. Ces hommes de bien sont rares, ils s’en vont et on n’en voit pas venir de pareils.

[21] Du hameau des Mérix.

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Le 5.--Lettre de Mlle Martin; arrivée de M. de Faramond, événements de la matinée. Il faut que je pense au dîner, à aider Mimi.

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Le 6.--Il y a aujourd’hui dix-neuf ans que naquit, sur les bords du Gange, une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vient, grandit, s’embellit, et, charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent. J’admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu’il te donne, dans cette Ève sortie de l’Orient avec tant de grâces et de charmes! Puis je lui vois tant de qualités de cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon que je la regarde pour toi comme un trésor du ciel. Puissiez-vous être unis, être heureux! Nous venons d’entendre la messe à votre intention, et, suivant l’expression de Mlle Martin, pour demander à Dieu le bonheur de Caroline et les grâces nécessaires à la nouvelle vie qui va s’ouvrir devant elle. Oh! de grand cœur nous entrons dans ces vues. Mettons, mettons le ciel de notre côté, demandons à Dieu ce qu’il nous faut, pauvres et impuissantes créatures. Le bon pasteur demain dira une autre messe pour toi; c’est lui-même qui l’a offert: «Il faut prier aussi pour M. Maurice...» Suite de l’idée du bouquet, pressentiment de votre union.

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Le 7.--«D’où diriez-vous que je viens, ma chère Marie? Oh! vous ne devineriez pas; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l’on veut, mais où l’on se trouve au milieu de sa parenté. Là, j’étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n’y manquait que ma mère qui, hélas! repose un peu loin d’ici. Mais pourquoi me trouvais-je là? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu’une autre, ma chère. C’est que je suis allée me confesser ce matin: et comme il y avait du monde, et que j’avais froid à l’église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière; et là les réflexions sont venues, et les pensées vers l’autre monde et le compte qu’on rend à Dieu. Le bon livre d’examen qu’une tombe! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s’y dissipent, et tous les enchantements! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins.

Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre.

Il n’est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n’oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.

«Mais que vais-je dire à ma pauvre malade? Pardon, chère amie, je devrais vous égayer, vous distraire, vous chanter quelque chose comme le _joyeux bouvreuil_; mais je suis un oiseau qui s’abat partout, et vous fait son ramage suivant les lieux et les émotions. A vous, toute bonne, à m’écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, il y a en nous des différences de nature et d’éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l’a faite, qu’elle ne repose sur rien d’humain. Ne pas se connaître, ne s’être pas vus et s’aimer, n’est-ce pas tout spirituel? Aussi, je me sens pour vous une affection toute sainte, quelque chose au cœur qui n’est que tendresse et prières pour vous.

«Que je voudrais vous voir heureuse! Votre bonheur... qui le peut faire? Où le croyez-vous? Dites, que je vous aide à le trouver. Ce n’est que pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons. Quelle recherche! Avez-vous lu l’histoire de ce roi désolé de la perte de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter pourvu qu’on lui trouvât trois heureux pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Ce qui signifie sans doute que notre âme resterait morte, s’il lui fallait pour vivre un bonheur humain. Mais, au contraire, il lui faut sortir de toute l’enceinte du monde et chercher au delà, c’est-à-dire en Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. Il n’a pas de bonheur. Ceux qui l’ont le plus aimé le disent. Il distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. _Oh! le monde a de belles fêtes qui attirent; mais, sois en sûre, tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse._ Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d’une amie du monde, le monde est jugé. Quelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu des plaisirs et de ceux qui les partagent! Cela seul me les ferait délaisser si jamais je les rencontrais.

«Savez-vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites connaître le monde dans vos lettres qui sont des tableaux, que vous me détachez fort de toutes mes illusions, de tout ce qui ne nous rend pas heureux. Votre expérience m’instruit, et je bénis Dieu cent fois de ma vie retirée et tranquille. Autrement, quel danger! Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres; le même levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans le développement du cœur. On l’aide à être bon ou mauvais, faible ou fort, à peu près comme un enfant qu’on élève. Aussi n’est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres que l’Évangile dit que nous serons jugés. Oh! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention à sa vie, à son cœur: tant de périls dedans, dehors! Mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter ce monde!

Ah! mon âme craint tant de se souiller sur terre! Ah! comment conserver sa divine blancheur Au milieu de la fange et parmi la poussière Qui s’attache ici bas à tout, même à la fleur?

«Voilà pour _vos oraisons jaculatoires_, je suis toute contente de vous en fournir. Vous en pourriez faire de plus saintes, mais ne les faites pas si haut en plein salon; ma vanité entend, prenez garde.

«Une tristesse, un regret à cette occasion: je vois que mon paquet pour l’Ile de France vous est tout demeuré, mon pauvre cousin sera mort en croyant que je l’oubliais. Je n’ai regret qu’à cela. Je me félicite trop d’un hasard qui vous a remis cette lettre et m’a valu votre amitié. Depuis ce jour vous m’aimez, dites-vous. Que ne le disiez-vous plus tôt! Il a fallu bien des jours, des événements, des choses pour nous enchaîner enfin; mais quand nous verrons-nous? Il ne dépendra pas de vous que ce ne soit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres si gracieuses. Que je vous serais obligée! Je n’accepte pas encore, n’ayant pas pris époque pour mon voyage à Paris. Je n’irai que pour le mariage ou après. On attend des papiers de Calcutta qui décideront l’affaire tout de suite.

«Qu’il me tarde, qu’il me tarde de savoir si mon frère aura une position sortable! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa santé surtout. Cette chère santé, que de craintes! Le voilà encore malade; il a eu trois accès, et la pâleur est revenue. On nous dit qu’il est mieux, que la fièvre le quitte; mais j’ai peur qu’on ne nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d’avoir la complaisance de l’envoyer voir et de me dire franchement ce qui en est. Ce n’était que trop vrai, quand il vous fit dire que son médecin lui défendait de sortir. Moi aussi je lui défendrais ce mauvais air de Paris, et surtout d’éviter toute émotion. C’est ce qui le tue. Qu’on lui évite tout ce qui porte au cœur. Je remercie M. de M... de la visite qu’il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance que vous lui conserverez, j’espère.

«Mais parlons de vous, de votre chère santé, qui m’intéresse aussi, vous savez; non, vous ne le savez pas, ni tout le plaisir que m’ont fait ces mots: «Je suis mieux, beaucoup mieux.» Oh! que ce mieux vous demeure! qu’il aille croissant, de sorte qu’en vous voyant je vous trouve guérie, chère malade, _guérie_, entendez-vous? Il y faut travailler, suivre les ordonnances de votre médecin, ne vous occuper plus que de votre santé; seulement, pour mon bonheur, cultivez un peu l’amitié qui, d’ailleurs, console de bien des choses. Puis, Dieu aidant, nous verrons si tout ira mieux. N’oubliez pas non plus la prière, ce bon remède de l’âme; si mon livre est de votre goût, lisez-le, et votre _ange gardien_ sera content. Quel nom vais-je prendre là? mais, j’accepte tout de vous, et je bénis Dieu de pouvoir vous être utile sous quelque dénomination que ce soit.

«Savez-vous que la fièvre vous inspire joliment, et que votre _hymne aux souffrances_ m’a frappée. C’est une Byronienne. Mais n’allez pas prendre de tels sujets de chants, je vous prie, et vous faire voir crucifiée sur ce calvaire sans espérance, où les souffrances vous disent: _Tu ne nous échapperas pas, la fatalité t’a marquée au berceau, tu nous appartiens._ Il est vrai, nous naissons tous comme voués au malheur. Chacun souffre de quelque chose; mais comme ce martyr, quand on est chrétien, on souffre, mais on voit les cieux ouverts. Oh! la foi, la foi! rien que cela me console et me fait comprendre la vie. C’est vous parler à cœur ouvert, c’est que je vous aime. Adieu, je vous rends un baiser aussi tendre que le vôtre.»

Voilà ce que j’écrivais ce matin à une amie que j’ai depuis peu et que déjà j’aime beaucoup. Le ton que je prends avec elle n’est pas celui d’une lettre de femme, de nos légères causeries; mais il le faut, il m’est inspiré par ce qu’elle attend de moi. Hélas, hélas, pauvre âme malade!

Qu’est-ce que la timidité? d’où vient-elle? Je l’ai cherché; je me suis demandé ce qui faisait rougir, ce qui empêchait de parler, de paraître devant quelqu’un, et c’est toujours pour moi un mystère. Encore ce matin, ayant un mot à dire à M. le curé, qui certes n’est pas intimidant, je n’ai jamais pu me décider à passer à la sacristie. Quelle bêtise! on le sent et on en souffre, je ne sais quoi vous garrotte, vous étreint, si bien qu’il semble que le sang cesse de circuler et se porte sur le cœur, qui fait _pouf, pouf_, à grands coups.

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Le 8.--Pauvre Lili! elle se meurt, je viens d’apprendre qu’elle se meurt de la poitrine. Les peines de cœur l’ont tuée; elle cède à tant de coups qui l’ont ébranlée depuis dix ans. C’est Paul qui vient de nous donner ces tristes nouvelles, et nous dire d’aller, une de nous, auprès de la malade qui nous demande. Nous irons la semaine prochaine, après Pâques. C’est aujourd’hui les Rameaux. Je viens de mettre le mien à ma chapelle, tu sais, sous sainte Thérèse. Il sera flétri l’an prochain, hélas, et bien d’autres choses! Il faut que j’écrive à Louise.

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Le 9.--Une lettre de Caroline, enfin! Je sais, j’entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel plaisir! Faut-il que je lise aussi: «Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux...» Mon pauvre ami, qu’as-tu donc, si ce n’est pas la fièvre qui t’accable? N’es-tu pas content de ta vie, jamais si douce? n’es-tu pas heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui t’aime, de votre union qui s’approche, d’un avenir?... Oh! je crois que rien ne te plaît: un charme goûté, c’est fini, c’est épuisé. Peut-être que je me trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t’empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t’en délivre. Que tu me fais de peine, que tu m’en fais! Si je pouvais quelque chose à cela! mais nous sommes séparés! Tu me dirais ce que tu as, ce que c’est que cette tristesse que tu as emportée d’ici. Le regret de nous quitter? C’est une peine, mais pas dévorante; et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux au plus doux, on se console. Je ne veux pas tant chercher ni tant dire. Nous verrons, hélas! nous verrons. J’ai de tristes pressentiments.

Des hirondelles, oh! des hirondelles qui passent! les premières que je vois. Je les aime, ces annonceuses du printemps, ces oiseaux que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler; j’y passerais longtemps. Je pense au passé, au temps où nous les poursuivions dans la salle, où nous soulevions une planche du galetas pour voir leur nid, toucher les œufs, leurs petits: gais souvenirs d’enfance dont tout est plein ici pour peu qu’on regarde. Murailles, fleurs, oiseaux, tout les porte. Des petits poulets viennent de naître et piaulent au coin du feu. Voilà encore qui fait plaisir. Toute naissance porte joie.

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Le 10.--La date est mise, il faut donc écrire quelque chose. Que sera-ce? que portera cette feuille de papier? Rien; rien n’est venu, rien ne s’est fait ni passé dans notre solitude. Si ce n’est quelque chant d’oiseau, bruit de vie ne s’est fait entendre; un soleil splendide passait sur ce calme; assise dans ma chambre, je dépêchais une paire de bas pour Jeanne-Marie, tout en lisant. Je lisais la merveilleuse époque de saint Louis, de ce temps où l’on vit un si grand roi et de si grands saints.

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Le 21.--Je viens d’Albi, je viens de laisser notre chère Lili au cimetière. Quelle douleur! quels regrets, quel vide, quels souvenirs! Mon Dieu! voir mourir ceux qu’on aime; se dire: C’est fini, tu ne la verras plus! non, plus; l’éternité entre nous! mais l’éternité bienheureuse, j’espère. C’est ce qui console. Mon ami, que deviendrions-nous sans cela, sans un peu de foi dans l’âme? C’est ce qui la soutient, l’empêche de tomber dans un abîme de douleur ou de désespoir. Lili, ma sainte Lili, comme je la crois heureuse! comme je la vois dans une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré! C’est nous qu’elle plaint, nous, ses amis, qu’elle voit dans ce pauvre monde, dans les peines, les agitations, les angoisses! Oh! que je l’ai vue souffrir, mais avec quel calme, la pauvre martyre! Aussi tout le monde l’appelait la sainte; cela se voyait sur son visage devenu tout céleste et beau après sa mort.