Journal et fragments

Part 11

Chapter 113,997 wordsPublic domain

Suite du 19 février [1838].--Voici un nouveau cahier. Qu’y mettrai-je, que dirai-je, que penserai-je, que verrai-je avant d’être au bout? Y aura-t-il bonheur ou malheur? y aura-t-il...? Mais qu’importe! Je prendrai ce qui me viendra, comme fait là-bas le ruisseau. Ces recherches sur l’avenir ne servent qu’à se tourmenter, parce que ordinairement on y voit plus de peines que de plaisirs. Malades, morts, affligés, que sais-je les fantômes qu’on rencontre dans cette obscurité?

Hier je pensais qu’il pourrait se faire que papa eût une attaque, parce qu’il se plaint d’un engourdissement au côté droit; son père mourut de cela presque au même âge. Pauvre père! que serais-je sans lui sur la terre? Je ne me suis jamais crue au monde que pour son bonheur, Dieu le sait, et que je lui ai consacré ma vie. Jamais l’idée de le quitter ne m’est venue que pour aller au couvent. Encore cette pensée me quitte-t-elle, tant je sens impossible de m’arracher d’ici, d’en sortir, même pour aller avec toi. Paris ne m’attire guère, je t’assure; je ne ferais pas deux pas de son côté si tu venais ici en famille, être avec nous, vivre avec nous. Bonheur impossible. Tristesse à présent et amertume: voilà pour avoir touché à l’avenir! Il valait mieux reprendre le fil de l’autre cahier, continuer mon conte comme Schéhérazade.

Je demandais donc si tu te souvenais de cet homme que nous rencontrâmes sur le chemin de Gaillac, qui, entrant dans sa maison comme un tonnerre, me fit une espèce d’effroi, et comme nous dîmes bien des choses sur le bonheur et le malheur conjugal. Puis, tombant sur ton mariage, il nous vint de douces pensées. Je te dis que le bon Dieu avait fait pour toi Caroline, comme Ève pour Adam, et tu me demandas de faire une prière pour que le bon Dieu te donne encore un ange de petite fille. Dès que tu seras marié, je ne manquerai pas de le faire. La nuit m’ôte d’ici.

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Le 24.--Jour qui commence par la pluie et le croassement des corbeaux. Voyons ce qui suivra d’ici à ce soir. Je n’ai pas écrit depuis quelques jours à cause de quelques visites qui sont venues, de je ne sais quoi qui m’a empêché d’écrire. Ce n’est pas le cœur qui se tait.

Que j’ai bien fait d’attendre à ce soir! Aurais-je rien mis de plus joli que ce que je vois, que ce que je tiens, que ce que je sens, que le plaisir que m’a fait ta lettre, la seconde que tu écris depuis ton retour à Paris? Oh! comme elle est pleine de bonheur, et que je suis contente de te savoir enfin comme je te voulais! Tu ne sors pas, tu n’exposes pas ta santé, tu ne vois pas le monde; du milieu de Babylone, tu pourrais dater tes lettres de la solitude. Sagesse inespérée qui m’enchante, me fait bénir Dieu, me fait espérer, me console, me remplit le cœur de je ne sais quoi qui me réjouit à ton sujet. Hélas! tant de fois je suis en tristesse, je m’alarme. O frères, frères, nous vous aimons tant! Si vous le saviez, si vous compreniez ce que nous coûte votre bonheur, de quels sacrifices on le payerait! O mon Dieu! qu’ils le comprennent, et n’exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme!

Encore lettres et paquets, cahier de la _Propagation de la Foi_, mandement de notre archevêque. Ce pêle-mêle sort d’un tablier et couvre toute la table ronde.

A dix heures du soir.--Ce jour était destiné aux jolies choses, aux arrivées. La boîte, la boîte attendue est là. Manchettes, jabot, peigne, brosse, épingles, poudre embaumée, circulent de main en main. C’est la petite Mariette de Mme de Thézac qui nous apporte cela de Gaillac. Bonsoir, je vais bien penser à toi et à Caro, je vais bien dormir.

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Le 25.--Il y a un mois, aujourd’hui, à cette heure, de ton départ. Voilà qui change un peu la couleur de rose d’hier au soir, mais adieu. Il me faut penser à tout autre chose qu’à des choses humaines. C’est dimanche, je pars pour l’église. Nous dînons tous chez le pasteur; il aura ton souvenir, et toi, le mien devant Dieu. C’est là qu’ils sont bons.

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Le 26.--Une minute d’échappée, une minute avec toi pendant qu’on m’attend à la cuisine. J’aimerais mieux ma chambrette, mais on fond des canards, on prépare une croustade, un petit dîner de carnaval qui me veut pour auxiliaire. Nous attendons le pasteur; si je pouvais attendre quelqu’un de plus! Tous ceux qui viennent me font penser à toi qui ne viens pas. Rapprochons-nous de cœur, écrivons-nous, toi de ta cellule dans le monde, moi de ma chambrette dans la solitude. Il nous viendra du dehors des choses bien différentes à tous deux; il n’en sera pas de même au dedans, j’espère. Paris et le Cayla se ressemblent moins que nos âmes, que nos idées, que nos deux êtres. Il est ennuyeux de nous quitter pour aller faire une croustade.

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Le 27.--Il pleut; je regardais pleuvoir, et puis je me suis dit de laisser tomber ainsi goutte à goutte mes pensées sur ce papier. Cela éclaircira mon ciel qui, aussi bien que l’autre, est chargé, non pas de gros nuages, mais de je ne sais quoi qui voile le bleu, le serein. Je voudrais sourire à tout, et je me sens portée aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse. D’où cela vient-il donc? De ce que apparemment notre âme s’ennuie sur la terre, pauvre exilée!... Voilà Mimin en prière; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m’ennuie. Oh! moi, que deviendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciel, sans cette piété de la femme qui se tourne en amour, en amour divin? J’étais perdue et sans bonheur sur la terre. Tu peux m’en croire, je n’en ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.

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Le 28, jour des Cendres.--Me voici avec des cendres sur le front et de sérieuses pensées. Ce _memento pulvis es_ est terrible; tout aujourd’hui je l’entends; je ne puis me distraire de la pensée de la mort, surtout dans cette chambre où je ne te vois plus, où je t’ai vu mourant, où ta présence et ton absence me font de tristes images.

Une seule chose est riante, c’est la petite médaille de la Vierge suspendue au chevet de ton lit. Elle est brillante encore et au même endroit où je la mis pour te servir de sauvegarde. Si tu savais, mon ami, comme j’ai plaisir à la voir, les souvenirs, les espérances, les choses intimes qui se rattachent en moi à cette sainte image! Je la garderai comme une relique; et si jamais tu reviens dormir dans ce petit lit, tu dormiras encore auprès de la médaille de la Vierge. Passe-moi cette confiance, cet amour, non pas à un morceau de métal, mais à l’image de la Mère de Dieu. Je voudrais bien savoir si, dans ta nouvelle cellule, on voit la Sainte Thérèse qui pendait dans l’autre près du bénitier

où _toi_, nécessiteux, Défaillant, tu prenais l’aumône dans ce creux[20].

[20] Vers de la _Sainte Thérèse_ de son frère.

Tu ne la prends plus là, je le crains bien, ton aumône; où la prends-tu? Qui sait? Le monde où tu vis maintenant est-il assez riche pour tes nécessités?--Maurice, si je pouvais te faire passer quelqu’une de mes pensées là-dessus, t’insinuer ce que je crois et ce que j’apprends dans les livres de piété, ces beaux reflets de l’Évangile! Si je pouvais te voir chrétien... je donnerais vie et tout pour cela.

M. Fieuzet est avec nous depuis trois jours et fait un peu diversion à nos causeries assez uniformes: toujours champs ou moutons, à moins qu’il n’arrive des lettres; il n’en vient pas tous les jours. Ce bon curé nous amuse, nous raconte mille petites choses de paroisses, de presbytère, d’église, qui, mêlées de traits d’esprit, sont piquantes. Nous avons bien ri d’un curé du voisinage qui a fait sonner la cloche pour une noce qui traversait sa paroisse. Nous avons ri de cette noce montée sur une charrette à bœufs, de l’arc de triomphe sur cette charrette, et de la devise sur cet arc...

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Le 1er mars.--Je regardais tout à l’heure deux petits mendiants qui passaient avec extase sous le grand peuplier. Ils ne pouvaient assez lever la tête et les yeux; et je pensais qu’ainsi tout ce qui est haut attire notre intelligence, et qu’ainsi je ferais sous les pyramides d’Égypte... quand un tout petit oiseau, allant se poser sur la cime du peuplier, m’a fait sentir l’impuissance de notre pauvre nature et tomber l’orgueil de mes pensées.

Voici, voici des provisions de carême, Massillon qu’Élisa vient de m’envoyer. Je lirai un sermon tous les jours. Voilà pour l’âme, l’esprit vivra comme il pourra, je ne sais de quoi le nourrir; point de livres de mon goût. Encore cependant faut-il quelque chose; je ne puis me passer de lire, de fournir quelque chose à ce qui pense et vit. Je vais me jeter sur le sérieux, sur _l’Indifférence en matière de religion_. C’est ce que j’ai de mieux sous la main; puis je suis bien aise de revoir ce que j’ai vu étant jeune, ce qui m’étonna, me pénétra, m’éclaira comme un nouveau ciel. Quand M. l’abbé Gagne me conseilla ces lectures, je ne connaissais guère que l’_Imitation_ et autres livres de piété. Juge de l’effet de ces fortes lectures, et comme elles ouvrirent profondément mon intelligence. De ce moment, j’eus une autre idée des choses; il se fit en moi comme une révélation du monde, de Dieu, de tout. Ce fut un bonheur, une surprise comme celle du poussin sortant de sa coque. Et surtout ce qui me charma, c’est que ma foi, se nourrissant de toutes ces belles choses, devint grande et forte.

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Le 14.--Une lacune, un silence de douze jours. Un voyage à Gaillac où je n’ai pas pris mon cahier. Je comptais revenir le soir même; mais Louise que j’allais voir fut à Saint-Géry et j’attendis la chère amie, ce qui m’a tenue dehors plus que je ne voulais. Je n’aime pas de sortir d’ici; rien ne me plaît comme mon désert; aujourd’hui qu’il est resplendissant de soleil et de douce lumière, je ne le changerais pas avec la plus magnifique cité. Je n’aime pas un toit pour horizon, ni de marcher dans les chemins des rues quand les nôtres se bordent de fleurs. A présent c’est un charme d’être en plein air, d’errer comme les perdrix. Papa a pu aller avec nous jusqu’au bout de la vigne longue. Nous nous sommes assis un peu dans le bois, près de l’endroit où roula Caroline. Nous avons parlé d’elle et de sa chute; j’ai revu le groupe que nous formions au milieu des chênes, groupe, hélas, si fort dispersé! et, réflexions faites, j’ai couru chercher des violettes sur un tertre donnant au soleil. Ce sont les premières que nous ayons vues. J’en mets une ici, que je t’offre comme les prémices du printemps du Cayla.

Je ne te dis pas ce que j’ai fait et vu à Gaillac; ce n’est pas la peine, à moins de parler de Louise. Encore l’ai-je très peu vue et si occupée, si entourée, que nous n’avons pu faire de l’intime. Nous sommes en peine, tu n’écris pas, ni Caro, ni personne. C’est jour de courrier, rien n’arrive. Cependant je t’ai écrit par M. Louis de Rivières et t’ai envoyé un cahier. Cela ne vaudra-t-il pas un mot?

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15.--Une lettre, mais pas de toi! C’est d’Euphrasie qui me donne des nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Cahuzac en faire part à ma tante.

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16.--La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille! elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses qualités, sa fidélité, son attachement pour nous. Étions-nous malades? elle était là; fallait-il un service? elle était prête, et puis d’une discrétion, d’une sûreté! du petit nombre de personnes à qui l’on peut confier un secret. C’était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l’éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.

Aucune des femmes d’Andillac n’approche de la pauvre Marie pour les sentiments élevés, pour la foi vive et forte. Il fallait l’entendre parler droit et clair aux philosophes du hameau, à ceux qui parlaient mal de Dieu, de la confession, de toutes les choses saintes dont on s’amuse aux veillées. Oh! elle les aimait! se confessait, jeûnait, faisait son carême avec cinq sous d’huile, croyait au ciel, et doit y être, j’espère. Dieu aura reçu cette âme simple et pure. Ses défauts n’étaient que des saillies d’humeur, des bizarreries de caractère qui parfois la mettaient mal avec ses voisines. Mais cela s’oubliait bientôt; un service effaçait les paroles, et toutes font à présent son éloge.

Je fus la voir hier au soir, elle ne me connut pas. Je lui pris la main qui était froide et sans pouls; en m’en allant, je compris bien que je l’avais vue pour la dernière fois. Ce bras glacé, ce battement éteint, c’était la mort que je venais de toucher. Que c’est triste, que c’est sombre, que c’est effrayant, le passage dans l’autre vie! Que devenir, mon Dieu, si la foi ne jetait ses lumières, ses espérances là-dessus! Heureux qui peut espérer, qui peut dire comme la Vialarette: J’ai connu Dieu et je l’ai servi! Ses connaissances n’allaient pas au delà du catéchisme, ses prières au delà du _Pater_; mais tout est compris là dedans pour le chrétien, grand et petit. Plût à Dieu que M. de Lamennais s’en tînt là!

Mimi a servi de sœur de la charité à notre pauvre amie et l’a aidée à souffrir par ses exhortations. La malade lui a confié ses secrets pour l’autre vie, les messes qu’elle veut pour le repos de son âme, et lui a remis pour cela soixante francs qu’elle avait déposés dans un fagot, fagot quêté branche à branche comme l’argent sou par sou. Sainte idée de pauvre! Que ce dépôt aura de mérite devant Dieu! De combien de froid, de chaud, de pas, de peines, de privations il se compose! Qui sait les morceaux de pain qu’elle a achetés de sa faim pour en donner le prix à son âme? Simple et admirable foi!

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17.--Je reviens de l’enterrement de cette pauvre fille, la première que j’aie vu mettre dans la tombe. C’était pénible à voir; mais j’ai voulu accompagner jusque-là celle qui n’a ni frère ni sœur, celle qui a suivi sur ce cimetière tous ceux des nôtres qu’elle a vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, _samedi_. Enfin j’ai voulu lui donner cette marque d’affection et l’accompagner de mes prières jusqu’au bord de l’autre monde. J’ai entendu la messe à côté de son cercueil.

Il fut un temps où cela m’aurait effrayée; à présent, je ne sais pas comment je trouve tout naturel de mourir; cercueils, morts, tombes, cimetières ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-haut. La chose qui m’a le plus frappée, ç’a été d’entendre la bière tombant dans la fosse: sourd et lugubre bruit, le dernier de l’homme. Oh! qu’il est pénétrant, comme il va loin dans l’âme qui l’écoute! Mais tous ne l’écoutent pas; les fossoyeurs avaient l’air de voir cela comme un arbre qui tombe, le petit Cotive et d’autres enfants regardaient là dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l’air curieux et étonné. Mon Dieu! mon Dieu! quelle indifférence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir avant l’heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde! Est-ce la peine d’y demeurer? Non, ce n’est pas la peine, si ce n’était quelques âmes chères à qui Dieu veut qu’on tienne compagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m’a laissé en s’en allant deux baisers sur le front. Comment laisser ces tendres pères?

Encore en peine sur ton compte, point de lettres. Je viens de t’écrire à Paris. A présent je vais au sermon; j’en vais lire un au coin du feu. On fait église partout.

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Le 18.--Pluie, boue, vent, jour d’hiver et de dimanche. Un bon petit prône pour me dédommager de la fatigue du chemin. Inquiétude ce soir, point de lettre.

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Le 19.--Les parents de la Vialarette sont venus nous remercier, en s’en allant, des soins que nous lui avons donnés et nous offrir ce que nous voulions... Parmi un tas de fioles et d’autres riens, j’ai vu un petit pot blanc que nous lui emplissions tous les ans de confitures. Je l’ai demandé en souvenir. Je l’ai, je le garde et le regarde, le saint petit pot, comme celui de la veuve de Sarepta.

Une fusée, un peu de lecture, un peu d’écriture, quelques coups d’œil à la pluie, c’est ma journée. Je ne parle pas de ce qui s’est fait dans l’âme. La nuit en songe j’ai vu ton lit tout en flammes. Que signifient ces craintes de nuit et de jour que tu me donnes? Oh! qu’au moins je ne sois pas en peine sur ta santé! C’est bien assez du reste que Dieu sait. Aurons-nous demain de tes lettres?

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Le 20.--Pas de lettre.

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Le 21.--J’attends. Demain, peut-être demain!

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Le 24.--Enfin quelque chose! Ce n’est pas de toi, mais qu’importe? Je sais que tu vis, cela me suffit. J’avais tant de craintes! Mon Dieu, que ton silence m’a fait souffrir! que de tourments, que d’imaginations, de suppositions, de tristesses! Quel effroi en voyant cette lettre à cachet noir! Ah! M. d’Aurevilly ne se doute pas du coup qu’il m’a porté. J’ai laissé tomber sa lettre; Érembert l’a prise, l’a ouverte, et me l’a rendue. J’ai compris, j’ai lu, j’ai vu; plus de frayeur. La pauvre poire est cause de tout cela. Les beaux remercîments et hommages! mais mal venus sous ce cachet noir; aussi l’effet n’a été que triste, je ne sais quoi de lugubre m’est resté dans l’âme, comme une teinte noire sur laquelle nulle autre couleur ne peut prendre. Je me dis cent fois: tu le croyais mort, il est vivant, il se porte bien, sa santé, me dit-on, sera bientôt au niveau de son bonheur; mais ni cela, ni rien ne peut m’ôter de peine sur ton compte. J’ai repris cette lettre et j’y vois la certitude que tu as été malade. Ton ami me dirait-il que, quand j’arriverai à Paris, je te trouverai tout à fait bien, si tu n’avais pas été souffrant? Oh! oui, tu es malade, j’en ai l’idée depuis quelque temps. Pauvre chère santé, que je ne puis ni voir ni soigner... Il ne me reste que de la recommander au bon Dieu, ma sainte ressource.

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Le 25, dimanche.--Excellent prône sur la confession. Que c’était clair, simple et vrai! comme il a su mettre à la portée d’Andillac les preuves de l’institution divine de la confession, mise en doute dans les veillées, et instruire en même temps nos pauvres philosophes ignorants de leur catéchisme! J’aurais voulu te savoir là; tu aurais trouvé cela bien, très-bien, surtout quand après avoir répondu aux objections, confondu la malice, repoussé les prétextes, écarté les refus, il a parlé des bienfaits de la confession, de la paix qu’elle met dans l’individu, la famille et la paroisse, accompagnant cela d’exemples et finissant par nous appeler tous avec sa voix de bon pasteur, tous à ses pieds, dans ses bras, dans son cœur: «Mes frères, une mère qui perd sa fille n’a pas plus de douleur que moi quand je vois une de vos âmes mourir dans le péché.» Et cela n’est pas une phrase, c’est une expression de foi, de charité. C’est une chose qu’ils pensent, qu’ils sentent, ces bons prêtres. Oh! qu’ils sont dignes de respect, ceux qui ont ainsi l’esprit de Dieu, qui passent en faisant le bien! Je les vénère comme des reliques. Je n’estime pas ceux qui en disent du mal. Cela me vient à propos de certains railleurs. Il est nuit; mais d’ailleurs, ce n’est pas la peine de parler de ces gens. Si je puis, je reviendrai ce soir avant de me coucher.

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Le 27.--C’était bien vrai mes pressentiments, tu es malade, tu as eu trois accès, tu tousses. Quelle peine! Mon pauvre Maurice, faut-il être aussi loin de toi, ne pouvoir plus ni te voir, ni t’entendre, ni te donner des soins! C’est à présent que je voudrais être à Paris, avoir une chambre à côté de la tienne comme ici, pour t’entendre respirer, dormir, tousser. Oh! tout cela, je l’entends à travers deux cents lieues! Oh! distances! distances! Je souffre bien, mais Dieu le veut et me fait ainsi payer mon affection fraternelle. Nul bonheur sans amertume, ni même sans sacrifice. Si j’étais près de toi, il me semble que tu te porterais mieux, que je veillerais sur ton manger, sur ton boire, sur l’air que tu respires. La Providence le fasse et te conserve comme la prunelle de l’œil! Et puis cette bonne et tendre enfant qui te sert de sœur me console. C’est elle qui vient d’écrire à Éran, lui dit que tu as été malade et de ne pas le dire aux sœurs. Chère Caro, elle sait combien les sœurs se troublent vite. Que je l’aime, que je suis aise de te savoir auprès d’elle, que j’en bénis Dieu! Que deviendrais-tu dans ton hôtel de Port-Mahon, seul avec des hommes? Ton ami serait bien là; mais quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, un homme ne peut remplacer une femme pour un malade, c’est comme pour un enfant. La faiblesse et la souffrance ont besoin de ces soins, de ces soulagements, de ces douceurs que nous inventons.

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Le 28.--Oh! des lettres, des lettres de cœur, des lettres de peines, car c’est tout un. Bonne tante! elle nous dit, comme Caro, que tu as eu trois accès, que tu es arrivé pâle, défait, triste, à Paris, toutes choses qui me navrent. Dieu sait ce que je ferais pour ne pas te savoir en souffrance de corps ou d’âme. Mais je ne puis rien pour rien. Je n’ai que le pouvoir de prier et je prie, et j’espère, parce que la foi est puissante. Dieu est d’un grand secours, je le sens, je l’éprouve. Oh! si nos espérances, comme dit saint Paul, étaient renfermées dans cette vie seule, nous serions les plus misérables des créatures.

Voilà Lucie, ma petite filleule, qui vient me dire bonsoir. Il faut que je lui fasse une caresse, puis le catéchisme. J’aime à instruire les enfants, à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleurs. Je trouve en Lucie de la pénétration, de la mémoire et une douceur de caractère qui fait de cette enfant une pâte. Je vais bien lui apprendre à connaître Dieu, seule connaissance indispensable à tous dans cette vie triste et rapide, comme l’a dit, je crois, M. de Lamennais.

Mon catéchisme fait, je vais lire un sermon; nous sommes en carême, temps où l’âme se nourrit plus que jamais de choses saintes. D’ailleurs j’en ai besoin pour faire contre-poids aux peines, alarmes, craintes qui me pèsent au cœur. O mon ami, que n’as-tu recours à cela, que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste! Tu ne serais pas si abattu, je te crois malheureux dans ton bonheur apparent, et que c’est la cause de ta maladie. La plupart des maux viennent de l’âme; la tienne, pauvre ami, est si malade, si malade! Je sais bien ce qui la pourrait guérir ou du moins soulager, tu me comprends: c’est de la faire redevenir chrétienne, de la mettre en rapport avec Dieu par l’accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la foi, de l’établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh! alors paix et bonheur, autant que possible à l’homme. La tranquillité de l’ordre, chose admirable et rare qu’on n’obtient que par l’assujettissement des passions. Cela se voit dans les saints.

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