Journal et fragments

Part 24

Chapter 243,929 wordsPublic domain

Le 23 mai.--Enfin, je sais que cette chère publication du _Centaure_ a paru. Des jeunes gens venus de Gaillac me l’ont appris. Depuis je ne pense qu’à cela, et au passé, hélas! où moindre chose me ramène. Me l’enverrez-vous? Qui sait? Je suis injuste peut-être, mais votre silence est si durable et le cœur humain si changeant! Et qu’y aurait-il d’étonnant que quelqu’un du monde vînt à oublier une pauvre amitié d’anachorète qui ne peut pas lui offrir beaucoup d’agrément? Je n’ai d’autre titre que d’être la sœur de Maurice, et cela se peut effacer: _le temps efface tout_.

Ce matin visite aux champs pour les Rogations, au lever du soleil. Que c’est joli de parcourir à cette heure-là la campagne! de se trouver au réveil des fleurs, des oiseaux, de toute une matinée de printemps, et qu’alors la prière est facile! qu’elle s’en va doucement dans cet air embaumé, à la vue de si gracieuses et magnifiques œuvres de Dieu! On est trop heureux de revoir un printemps. Dieu l’a voulu sans doute pour nous consoler du paradis terrestre. Rien ne me donne l’idée de l’Éden comme cette nature renaissante, ondoyante, resplendissante dans la belle fraîcheur de mai.

Arrêtée au village. Passé au cou d’un jeune homme malade la petite croix d’or que Maurice portait sur lui. Il l’a baisée avec des larmes, et cela lui fera du bien. La vue d’une croix est bonne quand on souffre. Je ne connais pas de meilleur calmant, et je le donne avec foi et amour.

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[Sans date.]--Non, je n’écrirai pas mes émotions d’aujourd’hui, si diverses d’ailleurs. Oh! que cela fait voir les mille facultés de l’âme, tant de sentiments et pensées! l’arc-en-ciel a moins de couleurs, et cela en si peu de temps! En quelques minutes, parfois, par combien de sensations je passe!

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Le 28.--Encore une mort, encore un disparu de cette association d’amis qui se rattachait à Maurice: pauvres jeunes gens tous pleins de joie et d’avenir, tous réunis naguère à Paris, et maintenant deçà delà dans des tombes! Oh! que c’est désolant! que de lamentations me viennent sur ces destructions lamentables et si rapides des hommes! Hommes du monde, hélas! plus à pleurer que d’autres, que j’ai vus, connus, appréciés, aimés par quelque endroit! J’avais trouvé M. Bodimont fort dévoué à Maurice; sa jolie petite femme (morte également) m’avait aussi gagnée d’intérêt, et tout cela, se rattachant à mes plus chers souvenirs, m’a frappée de tristesse en trouvant dans _la Gazette_, à l’article nécrologique, le nom de M. Bodimont. Il ne me manque plus que d’y rencontrer le vôtre, que je ne trouve plus nulle part.

Mon Dieu, ayez pitié de ces pauvres âmes d’amis!

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[Sans date.]--Que c’est beau, que c’est beau ce _Polyeucte_, et ce Corneille! quel vers:

Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Après cela et tant de belles et sublimes choses que les grands auteurs ont de tout temps puisées dans la religion, qu’on vienne nous dire si cette religion n’est point un beau songe, une image flatteuse! «Quoi! notre unique bien est-il une illusion! Quoi? ce christianisme descendu du ciel sur la terre avec le Fils de Dieu, promis par les prophètes, annoncé par les apôtres, vérifié par tant de miracles, confirmé par tant de martyrs, cette religion seule digne de Dieu, cette doctrine visiblement céleste qui a formé tant d’hommes merveilleux sur la terre, n’est-ce qu’un songe?» Paroles de quelqu’un qui me reviennent.

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Le 30.--«Chère Eugénie, votre cœur si aimant sera tristement affecté en lisant le récit des souffrances de votre amie.» Commencement d’une lettre toute remplie de douleurs, en effet, écrites et senties. Pauvre Marie! qui n’a plus la force de me parler de ses souffrances. Je n’ai plus de son écriture, c’est sa mère qui m’écrit le désolant bulletin. Deuil sur deuil, angoisses sur angoisses, la vie n’est plus qu’un cours d’afflictions; rien que des larmes, et encore n’ai-je pas en cela tout ce que je veux, car je voudrais tant ce _Centaure_. Ce matin, je comptais mes amitiés perdues, mortes de mort ou d’indifférence, et le nombre en est grand, quoique j’aie peu vu de monde.

Entre autres beaux effets du vent à la campagne, il n’en est pas qui soient beaux comme la vue d’un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. Il s’en fait, par le mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers l’une sur l’autre avec une grâce infinie. J’ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. Oh! que je voudrais réellement voir la mer, ce grand miroir de Dieu où se reflètent tant de merveilles!

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Le 1er juin.--Visite rare, conversation distinguée. Il passe par intervalle quelque passant aimable au Cayla, le grand désert vide ou peuplé à peu près comme était la terre avant qu’y parût l’homme. On y passe des jours à ne voir que des moutons, à n’entendre que des oiseaux. Solitude qui n’est pas sans charme pour l’âme non liée au monde, désabusée du monde.

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Le 5 juin.--Oh! ceci se date, ce jour, cette Revue arrivée, ce moment où je vais lire enfin le _Centaure_! Je l’ai là, je le tiens, je le regarde, j’hésite à l’ouvrir, ce recueil funéraire, pour lequel j’aurais donné mes yeux il y a un instant. Mon Dieu, que le cœur a des contraires!

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Le 9.--Depuis quatre jours je suis sans bouger sous l’impression de ce _Centaure_, de ces lettres, de ces révélations si hautes ou si intimes, de ces mots du cœur si profonds et si tristes, de ces pressentiments si malheureusement réalisés d’une fin prochaine, de ces tant précieuses et douloureuses choses de Maurice que m’a apportées la _Revue des Deux Mondes_. Rien ne m’avait émue comme cette lecture, même de ce que je lis de Maurice. Serait-ce que ces écrits de lui, que je ne connaissais pas, renouvellent et accroissent en se montrant le sentiment de sa perte, ou que, présentés avec un charme qui en fait ressortir le prix, j’en suis plus touchée que de ce que j’avais vu sans cela? Quoi qu’il en soit, je goûte une jouissance trempée de larmes, un bonheur à deux goûts, une possession plus pleine, mieux estimée et par cela plus triste que jamais de Maurice, dans ce beau _Centaure_ et ces fragments intimes. Qu’il est pénétrant dans ses dires du cœur! dans cette douce, délicate et si fine façon de parler douleur que je n’ai connue qu’à lui! Oh! Mme Sand a raison de dire que ce sont des mots à enchâsser comme de gros diamants au faîte du diadème. Ou plutôt, il était tout diamant, Maurice.

Bénis soient ceux qui l’estiment son prix, bénie soit la voix qui le loue, qui le porte si haut avec tant de respect et d’enthousiasme intelligent! mais cette voix se trompe en un point, elle se trompe quand elle dit que la foi manquait à cette âme. Non, la foi ne lui manquait pas: je le proclame et je l’atteste par ce que j’ai vu et entendu, par la prière, par les saintes lectures, par les sacrements, par tous les actes de chrétien, par la mort qui dévoile la vie, mort sur un crucifix. J’ai bien envie d’écrire à George Sand, de lui envoyer quelque chose que j’ai dans l’idée sur Maurice, comme une couronne pour couvrir cette tache qu’elle lui a mise au front. Je ne puis supporter qu’on ôte ou qu’on ajoute le moindre trait à ce visage, si beau dans son vrai; et ce jour irréligieux et païen le défigure.

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Le 15.--Que me vient-il de Paris pour Maurice? pour lui qui ne se doutait point de gloire, qui n’en voulait pas. Mais je l’accepte en sa mémoire et pour sa mémoire. Voici ce qu’un comte de Beaufort vient de m’offrir: la publication d’une notice dans la _Revue de Paris_, qui fera regard à celle de la _Revue des Deux Mondes_, dans toute la beauté et pureté de ressemblance chrétienne. Mme Sand fait de Maurice un sceptique, un grand poëte à la façon de Byron, et cela m’affligeait de voir présenter sous ce faux jour le nom de mon frère, un nom resté pur de ces déplorables erreurs. Je voulais écrire pour rendre hommage à la vérité, et voilà qu’une voix s’élève. Dieu soit béni! je n’ai qu’à donner notre approbation qu’on demande. Nous la donnerons avec joie.

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Vendredi 19 juin.--Onze mois juste (et un vendredi!) de sa mort. Quel jour et comme je l’ai passé! Après la prière, cette élévation de l’âme vers Dieu et vers lui, je n’ai fait que remuer ses papiers, ses lettres, ses poésies, chères et saintes reliques, que je n’osais pas toucher d’abord et dans lesquelles j’ai trouvé ensuite je ne sais quoi à ne pouvoir m’en détacher. D’abord des larmes et puis comme un enivrement de ce passé rouvert, goûté, bu à longs traits de cœur. Oh! quel triste charme à cela! et qu’ai-je rencontré dans ce carton funèbre en l’ouvrant sur un tas de choses? Ces lignes, ces lignes frappantes de rapport et laissées là, il y a deux ans!

«Je ne demande point où tu reposes, je ne chercherai pas ta tombe. Nous avons connu les plus beaux jours de la vie, les plus funestes n’appartiennent plus qu’à moi.

«Si je pouvais pleurer comme je pleurais autrefois, j’aurais sujet de verser des larmes en pensant que je n’ai pu veiller auprès de ton lit...

«Combien je préfère à tous les objets aimables le souvenir que je garde de toi!...»

Hélas! d’où donc avais-je tiré ces choses qui renfermaient une si cruelle vérité, il y a bien sept ou huit ans de date? Ne dirait-on pas que notre âme entend de loin venir le malheur, tant ces pensées et d’autres que je trouve dans le passé se rapportent à ma perte, à ce cher Maurice. Mon Dieu!

C’est pour lui que j’ai fait ce triste inventaire, pour rendre à sa mémoire ce soin pieux dans ce qu’il m’a laissé. Jusqu’ici je n’avais mis à part que ses dernières lettres, et j’y veux mettre tout, comme une chose sainte.

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Le 1er juillet.--Entendu la première cigale. Quel plaisir c’eût été de l’entendre à pareil jour, l’an dernier, avec Maurice à ma fenêtre! Mais nous étions sur la route de Bordeaux dans la chaleur, la poussière et les angoisses.

L’inattendu et charmant billet de M. Sainte-Beuve! cet auteur exquis dont je reçois l’écriture vivante. C’eût été bonheur autrefois, mais à présent tout porte amertume et tourne aux larmes. Il en est ainsi de ce billet et de tant d’autres choses que je dois à la mort de Maurice. Toutes mes relations, toute ma vie presque se rattachent à un cercueil.

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Le 8.--Nous arrivions au Cayla à sept heures du soir, un an passé.

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[Sans date.]--Depuis quelque temps, je néglige fort mon Journal; je m’en étais déprise presque, je m’y reprends aujourd’hui, non pour rien d’intéressant à y mettre, mais par simple retour à une chose aimée; car je l’aime, ce pauvre recueil, malgré mes délaissements. Il se rattache à une chaîne de joies, à un passé qui me tient trop au cœur pour ne pas tenir à ce qui en fait suite. Ces pages donc seront continuées. Je les laisse et je les reprends, ces chères écritures, comme les pulsations dans la poitrine, toujours, mais suspendues quelquefois par les oppressements.

Le petit cours de mes jours va donc reprendre au naturel. Pour le moment, j’y note une visite, de celles que je voudrais quelquefois pour diversion agréable. Quoique ce soit un jeune homme bien jeune, on peut causer avec lui, parce qu’il a lu, vu le monde, et qu’il a dans l’esprit une douceur et un aplomb de jugement que j’aime pour discourir diversement de diverses choses. Nous n’avons pas la même façon de voir, et mon âge me permettant d’exprimer et de soutenir la mienne, je me plais à le contredire, par plaisir et par conviction; car ce que je dis, je le pense.

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Si quelque chose est doux, suave, inexprimable en calme et en beauté, c’est bien certainement nos belles nuits, celle que je viens de voir de ma fenêtre, qui se fait sous la pleine lune, dans la transparence d’un air embaumé, où tout se dessine comme sous un globe de cristal.

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[Sans date.]--Il y a dans la Bretagne, non loin de la Chênaie, une campagne appelée le Val de l’Arguenon, profonde solitude au bord de l’Océan, où Maurice a demeuré. Il s’en fut là, à la chute de M. de Lamennais, et y vécut en ami chez un ami, le bon et aimant Hippolyte de La Morvonnais. J’aurai toujours souvenir et reconnaissance infinie de cet accueil et attachement distingué, et de je ne sais quelle touchante sympathie que m’avaient vouée et exprimée cet ami de Maurice et sa charmante femme. Nous avons eu quelque temps des relations suivies avec cette famille et qui se sont continuées avec M. Hippolyte lorsqu’il eut perdu sa femme. Après un long silence de deux ans, il m’arrive aujourd’hui une lettre comme celles d’autrefois, et de plus, hélas! toute pleine de Maurice mort. Vous dire comme cela m’a touchée, ce témoignage du cœur, cette sorte de résurrection d’un ami sur la tombe de son ami! Aussi je lui répondrai, je lui dirai pourquoi je ne lui ai plus écrit, pourquoi je lui ai laissé annoncer cette mort par un journal, car c’est ainsi qu’il a su la perte que nous avons faite. Je ne me pardonnerais pas cela, si je n’avais de trop bonnes raisons d’excuses, une fatalité qui a fait que mes dernières lettres ou les siennes se sont perdues. C’est la _Revue des Deux Mondes_ qui a porté cette mort, ce deuil à l’Arguenon, pauvre douce campagne toute remplie de Maurice...

Nous allons voir cela dans une publication de M. Hippolyte, et qu’il dit qu’il m’envoie avec une autre; mais je n’ai rien reçu que sa lettre, qui est assez pour la pauvre sœur de Maurice. Celui-là aussi m’avait appelée sa sœur: fraternité lointaine, inconnue, mais il devait venir et m’amener Marie, sa petite fille, que Maurice avait baisée, caressée au berceau et sur les genoux de sa mère, charmante enfant, disait-il. Enfant qui m’a préoccupée à côté de sa mère vivante et morte, que je me faisais un charme de tenir ici sur mes genoux, rêves et sentiments que cette lettre réveille. J’avais écrit à cet ami à la prière de Maurice, car de moi-même jamais je n’aurais eu l’idée de continuer avec lui une correspondance brisée par la mort de sa pauvre jeune femme. Reprendrons-nous à présent que moins que jamais je veux des correspondances? Mais c’est un ami de Maurice, qui l’a secouru dans le malheur, qui a su l’estimer son prix, qui lui fut bon de dévouement et de foi, dans des jours mauvais pour l’âme. C’en est assez, sans compter ce qu’il fait encore, un article pour Maurice dans _l’Université catholique_. Oh! c’en est assez pour que je réponde et avec effusion à cette dernière lettre. Il est dans mon cœur et dans ce que Dieu m’enseigne de reconnaître jusqu’aux bonnes intentions des hommes.

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Le 18.--Dernier jour qu’il a passé sur la terre.

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Le 19, à onze heures du matin.--Douloureux coups de cloche que je viens d’entendre, au même instant, à la même heure où son âme quitta ce monde, au même son lugubre et tout comme si cette cloche eût sonné pour lui à présent. C’était pour une autre mort ce glas, de retour au même jour, au même instant, que j’entends dans mon âme tout ce matin. Mon Dieu, quel anniversaire! quel souvenir vif et présent de cette mort, de cette chambre, chapelle ardente et lugubre, de ce lit entouré de larmes et de prières, de cette figure pâle, de cet _in manus tuas, Domine_, dit et redit si haut! Maurice! Dieu aura entendu et reçu au ciel ton âme qui demandait le ciel.--Oh! adieu encore, et aussi amèrement qu’alors; le temps et la mort t’ont transposé, mais non changé dans mon cœur. Toujours là, frère bien-aimé! autrefois pour mon bonheur, à présent pour mes larmes, qu’autant que possible je transforme en prières. C’est le _meilleur témoignage d’amour que les chrétiens puissent donner_. Ce jour donc ne sera qu’un pieux recueillement dans la mort; dans cette vie au-dessus de celle où nous sommes, bien cachée, bien mystérieuse, impénétrable, mais réelle, mais révélée et établie sur la foi, _sur la foi, la base de ce que nous espérons et la conviction de ce que nous ne voyons pas_. Bienheureux ceux qui croient! que je voudrais que tous pussent croire, que je le voudrais! et que d’adorables mystères fussent adorés de tous les hommes! Les vérités révélées ont la propriété des abîmes: elles sont sans fond et sans lumière, c’est ce qui fait le mérite de la foi. Mais on y est conduit par des routes sûres et lumineuses, qui sont la parole de Dieu et les témoignages rendus à cette parole. C’est ce qui fait que la soumission aux vérités de la foi est une obéissance solide et raisonnable. Quand on considère ces choses saintes, on les voit ainsi.

XI

Le 26 juillet [1840].--C’est une bien triste et précieuse relique que l’écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j’ai regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j’ai mises par ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence, et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que nous avons perdu en Maurice. Par combien d’endroits n’était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d’une nature si élevée, rare et exquise, d’un idéal si beau, qu’il ne hantait rien que par la poésie: n’eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur?

C’est bien vouloir s’enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus d’impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. J’ai éprouvé cela maintes fois.

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Le 28.--Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, qui chanteront quand j’écrirai, me feront musique et accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël quand elle écrivait. Le son est inspirateur; je le comprends par ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard, et d’un si grand effet sur l’âme. Que doit-ce être d’une harmonie de science et de génie, sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, développée par l’étude et la connaissance de l’art? Rien au monde n’est plus puissant sur l’âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j’écouterais avec autant de plaisir un grillon qu’un violon. Les instruments n’agissent pas sur moi ou bien peu. Il faut que j’y comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis opéras, je n’en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur les pianos. Parmi les fruits défendus de ce paradis de Paris, il est deux choses dont j’ai eu envie de goûter: l’Opéra et Mlle Rachel, surtout Mlle Rachel, qui dit si bien Racine, dit-on. Ce doit être si beau!

Une autre personne encore que j’aurais eu plaisir à voir, et que, certes, je ne me suis pas défendue, c’est Mme ***, cette gracieuse et charmante femme, dont on m’a dit tant de bien, et ce mot qui suffirait pour m’attirer: «Elle est d’une _bienveillance universelle_.» Qualité si douce et si rare, surtout dans une femme du monde! La bienveillance, c’est le manteau de la charité jeté sur ce qu’on voit de pauvre et de nu, comme fait une âme bonne et que la bonté arrête sur cette pente à railler que nous suivons communément, Mme *** montre là un trait de distinction remarquable et charmante, car rien ne plaît comme un esprit bienveillant, rien ne me donne l’idée de Dieu sur la terre comme l’intelligence et la bonté. J’aime au suprême de rencontrer ces deux choses ensemble, et d’en jouir en les goûtant de près. Voilà ce qui m’attirait vers une personne que probablement je ne verrai jamais. Je ne sais quel mystérieux destin et enchaînement de choses m’a toujours fait m’occuper d’inconnus sans m’y tourner de moi-même, et que par les rapports indépendants de ma volonté. La vie d’une certaine façon se fait sans nous; quelqu’un au-dessus de nous la dirige, en produit les événements, et cette pensée m’est douce, me rassure de me voir dans les soins d’une providence d’amour. Quelque malheureux que soient les jours, je dis et je crois qu’ils ont un bon côté que j’ignore: celui qui est tourné vers l’autre vie, l’autre vie qui nous explique celle-ci, si mystérieusement triste. Oh! là-haut, il y a quelque chose de mieux.

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Le 30.--Un suicide à Andillac. L’affreux suicide venu jusqu’ici! Pauvres malheureux paysans qui se mettent au courant du siècle, à oublier Dieu et à se détruire!

Deuxième mort depuis celle du 19 juillet; mais nous n’aurons pas la douleur de voir ces deux tombes voisines, un mauvais mort à côté de notre Maurice béni. J’en aurais eu de la peine, quoique ceci ne touche qu’à la mémoire; quant à l’âme, il est incompréhensible ce qu’elle doit souffrir parmi les réprouvés en enfer, qui n’est que le lieu de réunion de tout ce que la terre a porté d’infâme et de méchant. Un des grands supplices, c’est de s’y trouver en mauvaise compagnie pour toujours. Que Dieu nous en préserve!

Oh! la douleur de craindre pour le salut d’une âme, qui la peut comprendre! Ce qui fit le plus souffrir le Sauveur, dans l’agonie de sa passion, ne fut pas tant les supplices qu’il devait endurer, que la pensée que ses souffrances seraient inutiles pour un grand nombre de pécheurs, pour ces hommes qui ne veulent pas de rédemption ou ne s’en soucient pas. La seule prévoyance de ce mépris et de cet abandon était capable de rendre triste à la mort l’homme-Dieu. Disposition à laquelle participent plus ou moins, suivant leur degré de foi et d’amour, les âmes chrétiennes.

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Le 4 août.--Anniversaire de sa naissance, si près de celui de sa mort, deux dates qui se touchent. Que ç’a été fait vite de sa vie, mon pauvre Maurice! Je ne sais tout ce que je voudrais dire, et je ne dirai rien; la pensée en certains moments ne peut pas venir. Je vais lire _le Dernier jour d’un condamné_, un cauchemar, m’a-t-on dit. Qu’importe! je m’ennuie tant aujourd’hui, qu’il n’est rien de trop lourd pour écraser cela, rien d’effrayant. Allons!

Je n’ai pu soutenir cette lecture, non par émotion, n’en étant pas encore émue, mais par dégoût de l’horrible que j’ai senti dès l’abord aux premières pages. Livre fermé. Ce n’était pas ce qu’il fallait à ma disposition d’âme: je m’étais trompée en cherchant un poids, tandis qu’il faut s’alléger alors. La prière me désaccable, une conversation, le grand air, les promenades dans les bois et champs. Ce soir, je me suis bien trouvée d’un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C’était joli de voir tomber les fléaux en cadence et les épis qui dansent, des femmes, des enfants séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces paisibles et riantes scènes font plaisir et plus de bien à l’âme que tous les livres de M. Hugo, quoique M. Hugo soit un puissant écrivain, mais il ne me plaît pas toujours. Je n’ai pas lu encore sa _Notre-Dame_, avec l’envie de la lire. Il est de ces désirs qu’on garde en soi.

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