Journal de route de Henri Duveyrier
Part 9
Je profitai de ma promenade pour observer près de la maison du Bey un vaste bassin, vraie piscine de construction romaine, dont l’eau est encore plus chaude que celle du Termīl. Il y a des poissons, les mêmes que ceux du Termīl, dont j’aurais bien voulu prendre un échantillon, car je suis bien sûr qu’ils forment une espèce nouvelle pour moi, c’est-à- dire différente de celles que j’ai observées jusqu’à présent en Afrique.
Je me promène avec un tailleur de pierres de Dresde qui, bien que jeune encore, a vu beaucoup de pays ; maintenant il est ici un des élégants du pays, s’est fait musulman ; il travaille à construire des maisons et gagne, me dit-il, 5 fr. par jour. Il me propose d’aller voir vers l’ouest de la ville de vastes carrières souterraines du temps des Romains, mais comme ce fait a moins d’intérêt pour moi que pour lui, je me borne à en prendre note.
Je vais au camp. L’armée reste encore attendant l’argent d’El-Ayaēcha qui ne paraît pas se presser. Si ‘Ali me reçoit toujours très bien, je prends congé de lui, car demain je me mets en route.
Le Bey a demandé hier à son médecin quelques détails sur moi.
Source du Termīl = Temp. 30°.
{ Temp. 23°,5, prise le 28 au matin. Puits de la cour = { { Prof. 11 1/2 _dra_ = 5m,75.
27 mars.
Nous partîmes de Gafsa assez longtemps après le lever du soleil, car le seul moment où je puis dormir dans cette ville est précisément le matin, où les puces qui font aussi le ramadan me laissent un peu de repos.
La route qui nous mène à Hamma était trop longue pour l’heure de notre départ. Nous suivîmes tantôt de près tantôt de loin le cours de l’oued Beyâch, qui change plusieurs fois de nom en cette petite étendue de pays. L’oued forme le fond d’une large vallée ou plaine bordée à gauche par le Djebel-Chareb, et à droite par la continuation des montagnes de Gafsa. Il finit réellement à Tarfaouï où nous traversâmes une sorte de chott sablonneux, mais cependant plus loin, et jusqu’à près d’El-Hamma, je pus voir le fond de la plaine occupé par une sebkha allongée ressemblant à un oued.
Vers la fin de la journée nous nous rapprochâmes des dernières hauteurs du Chareb ; nous rencontrâmes là plusieurs piétons hammāma qui nous firent hâter la marche ; je ne puis pas m’expliquer la terreur que ces gens inspirent à mes compagnons de route. Cependant un chaouch alla voir ce qu’ils voulaient, et nous trouvâmes de simples voyageurs comme nous. Un de ces Hammāma se joignit à nous.
Nous n’atteignîmes El-Hamma que bien tard dans la nuit ; j’arrêtai mon itinéraire à la Hadjra Soûda, pour le reprendre demain. A notre arrivée, nous fûmes reçus par un ami de Si ʿAli Saci auquel ce seigneur nous avait recommandés.
28 mars.
L’oasis d’El-Hamma a environ 380 hommes de population, ce qui donne un chiffre d’environ un millier d’habitants. L’année dernière, le pays ne payait que 4.000 réaux ; cette année, il donne 12.000 réaux ; la différence de l’impôt tient à ceci, que l’année dernière il y avait un autre cheik, et qu’un homme de l’oasis alla au Bey et lui dit : « Donne- moi El-Hamma, je te donnerai un revenu triple de ce que cette oasis te rapporte. » C’est ainsi que se passent les choses dans ce pays ; ainsi aujourd’hui chaque homme de la ville est taxé à 31r,6, soit environ 21 fr. !
J’ai couché à Nemlāt, un des villages de l’oasis.
Ce matin, j’ai été me promener à cheval, j’ai vu les sources d’eau chaude, qui sont d’eau douce ; on y voit une piscine et une ligne de pierres, un quai de construction romaine. — Voici les températures :
Ruisseau sortant de terre 37° 3
Dans l’eau, près d’une source dans le sable 39° 1
Dans la piscine, à la source 39° 6
Plus loin, je visitai la Hadjra Soūda, rocher noir qui se montre isolé à peu de distance des palmiers sur la route de Tunis. Ce rocher est curieux, en ce qu’il est évidemment d’origine plutonienne, ou métamorphique ; il est de couleur noire et de structure ovoïde ; il est très dur. La forme est allongée, on voit que c’est une roche éruptive qui a été poussée des sous terre par une force qui a probablement donné naissance à une hauteur que l’on voit à côté.
L’oued d’El-Hamma est d’eau salée et tiède ; il nourrit de singuliers petits poissons, qui portent leurs petits dans leur bouche[125], et Si- Mohammed ben Rabah me dit qu’ils appellent leurs petits en battant des nageoires, à la manière des poules, que les petits savent ce signal et viennent se réfugier dans la bouche du gros.
Les constructions de Hamma sont moitié comme celles du Djérid[126], moitié comme celles des qsours[127] ; mais on n’y voit pas d’élément romain.
Nous rencontrons ici un Nemmouchi des Oulād el ʿAïsawi, qui vient demander au Bey, pour sa tribu, la permission d’entrer dans la Régence ; il me dit qu’ils m’amèneront en paix à Négrīn, si le Bey le leur demande, mais à part il dit à Ahmed que, s’il avait su que nous étions en voyage, il serait venu nous égorger tous deux de nuit, parce que nous sommes des chrétiens !
Il me dit qu’il y a un mois, la nouvelle leur est arrivée que les Kabyles se sont révoltés et nous ont vaincus et que les Français, en désespoir de cause, ont promis 50 douros et un cheval à quiconque viendra à leur secours (des Musulmans) !
J’arrive à Tōzer en très peu de temps, et y trouve le vice-consul qui m’installe dans une maison à côté de la sienne.
29 mars.
J’ai passé la journée, à la maison, à mettre au courant mes itinéraires, et, le soir, j’ai calculé quelques latitudes.
Aujourd’hui comme hier, le temps est lourd et le ciel couvert de nuages transparents.
Le soir, un coup de vent à la tombée de la nuit disperse mon herbier qui était à sécher ; je crains bien que beaucoup de plantes ne soient perdues. C’est un coup de « chĕhili[128] ».
Je détermine le genre des poissons de l’oued de Hamma, de Termīl, etc... Ce sont des « cyprinus » (Cuvier) ; dans l’édition allemande de Vogt, ils ne sont pas décrits et probablement ils ne le sont pas du tout.
30 mars.
Ce matin, au moment où j’y pensais le moins, lisant sur mon lit, je vois ma cour envahie par des hommes et des chevaux. Je demande ce que cela veut dire et prie tout le monde de s’en aller. Mais comme le sont souvent les serviteurs des hommes les plus gracieux, ces gens font la sourde oreille et refusent de m’obéir. Il y a longtemps que la moutarde me chatouille le nez à propos de l’insolence des gens du makhzen. Cette fois, le manque de politesse est trop formel ; je n’y tiens plus, et empoignant la chaise de Si Mohammed, je fais une charge furieuse sur hommes et chevaux et en deux minutes suis maître du champ de bataille.
Dans la soirée, arrive le voyageur français dont j’ai parlé à Gabès : c’est M. Guérin, professeur de rhétorique et voyageur historien. Il connaît déjà l’Orient et nous nous connaissons de Paris où nous suivions ensemble les cours de M. Caussin de Perceval. Il arrive dans un état déplorable, car ils ont été assaillis en route par l’ouragan d’ouest dont nous n’avons pu nous faire qu’une faible idée en ville. Nous causons tout de suite d’inscriptions, et rectifions mutuellement quelques erreurs que nous avions commises dans les lectures.
Le khalifa qui vient voir M. Guérin me fait ses excuses sur ce qui s’est passé ce matin.
L’armée est arrivée à Hamma et viendra demain ici.
31 mars.
Ce matin, le Bey a fait son entrée avec sa petite armée ; on a tiré vingt coups de canon pendant une petite revue que le Bey a faite à son arrivée.
Je vais voir Si ʿAli Saci qui me reçoit avec une extrême politesse et se tient debout pendant que nous causons. Il promet de m’expédier après- demain, et demain il me donne du monde pour aller à Sebaa-Regoud ; la caverne a quelque chose d’intéressant au point de vue géologique.
Promenade à Belidet-el-Hadar[129] avec M. Guérin[130] ; nous reconnaissons, auprès du minaret dont j’ai déjà parlé, le plan par colonnes d’un vaste temple ou église ; les entrepas des colonnes ont 2m,50 environ. M. Guérin est d’avis que les buttes de sable et de débris de brique qui entourent la petite ville marquent la circonférence de l’ancien Tusurus. Nous trouvons près de là un puits romain carré, de nombreuses pierres dans les maisons.
Puis nous visitons la prise d’eau romaine, qui est encore très bien conservée.
1er avril 1860.
Je vais voir encore une fois le Djebel Sebaa Regoud.
Je n’ai qu’une note topographique à ajouter à celles que j’ai déjà, c’est que 600 à l’ouest de Keriz, on coupe l’oued Sebie Biar qui sort de la montagne ; à sa source il y a un puits romain (carrière) ; l’oued est petit et va arroser les palmiers.
La grotte ou plutôt les grottes[131] sont dans un ravin, au nord un peu est de la ville, à une petite distance. Celle que j’ai visitée, la plus grande, se divise en deux branches ; la branche profonde est très difficile, on n’y pénètre qu’en rampant sur le ventre, et souvent la paroi est trop étroite pour qu’on passe les deux épaules en même temps. Dans la chambre étroite où on arrive il y a beaucoup de fossiles dont j’ai pris des échantillons ; on trouve sur la paroi des stalagmites en forme de couches. Sur une de ces couches je lus : READE 1845. La grotte ne s’arrête pas là, elle se prolonge par différents couloirs ; un tailleur de pierres allemand me dit qu’on voit encore les traces des coups de marteau qui ont servi à la creuser, et que l’un des couloirs conduit à une chambre taillée de main d’homme.
Je retourne ensuite à l’inscription[132], dont je complète le dessin, je découvre un peu plus haut, sur la même plate-forme, une figure grossièrement taillée comme l’inscription elle-même. C’est peut-être une grossière imitation de la lune[133]. Dans le ravin, je remarque la formation de la montagne. Les assises les plus basses qui soient découvertes sont des bancs de terre glaise sans fossiles, alternant avec des bancs de sable fin et entassé (grès très tendre en formation) et remplies de jolis petits cailloux de quartz hyalin ou autre et de silex. Par-dessus tout cela vient le calcaire coquillier marin.
2 avril.
M. Guérin revient aujourd’hui de Nafta. Nous faisons une grande tournée dans l’oasis. Puis nous revenons en ville et nous voyons les différents quartiers qui sont : au S.-O. Zebda ; au S. Oulad el Hādef, à l’E. un peu N. Zaouyet Debabsa qui est séparée de la ville, au N. Oussouāu, au N.-N.-O. le tombeau du Sidi ʿAbīd, à l’O. un peu N. Guetna, à l’ouest Masrhona et un peu plus loin Cherfā.
A un petit partage d’eau de El ʿAguela dans l’oued Zebbāla, à 4 h. 1/2, l’eau avait 28° 4, l’air au thermomètre fronde 26°,4.
3 avril.
J’ai oublié de mentionner hier qu’outre de nombreuses pierres romaines, fondations de maisons, colonnes (dont une de marbre), constructions dans les saguias, partages d’eau, etc., que nous avons rencontrés dans les plantations et les villages de Tōzer, nous avons encore remarqué en ville une pierre portant une branche de zizyphus lotus très bien sculptée en relief.
[Note 115 : Sur l’occupation romaine du sud de la Tunisie, voir, outre les ouvrages généraux de Tissot, Cagnat, Gauckler, Toutain, etc., les études du Dr Carton (_Revue Tunisienne_, 1895, p. 201, 1896, p. 373, 530), de P. Blanchet (rapp. cité, _N. Arch. des Missions_, IX, 1899) et de A. du Paty de Clam (_Bull. de Géogr. historique et descriptive_, 1897, p. 408-424).]
[Note 116 : Flaques d’eau douce.]
[Note 117 : Voir la reconstitution dans Tissot, II, p. 658.]
[Note 118 : Ceci ne s’applique qu’aux chameaux du sud algérien et tunisien. C’est ainsi que ceux de la Cyrénaïque mangent très bien le remeth (Rohlfs, _Kufra_, p. 538) et que ceux du Fezzàn font du chih leur nourriture favorite (Ascherson, _Kufra_, p. 481). C’est précisément la répugnance des chameaux à se nourrir de plantes inaccoutumées qui oblige les caravanes à changer d’animaux dans la traversée du désert.]
[Note 119 : Dite milliaire d’Asprenas. (Cf. pour lecture plus complète Tissot, II, p. 650 et _C. I. L._, VIII, 10023.)]
[Note 120 : Le Djébel Arbet ou Orbata (crétacé).]
[Note 121 : Frère du Bey régnant.]
[Note 122 : Kaïd du Djérid.]
[Note 123 : On sait que la puce épargne le Sahara proprement dit.]
[Note 124 : Voir à l’Appendice.]
[Note 125 : M. Warnier me dit que probablement les poissons de Hamma gardent leurs petits dans leur bouche pour empêcher que la chaleur de l’eau ne leur fasse mal.]
[Note 126 : C’est-à-dire en briques.]
[Note 127 : C’est-à-dire en tôb (argile séchée au soleil).]
[Note 128 : Sirocco.]
[Note 129 : Ou Bled-el-Adher : un des villages situés dans l’oasis de Tōzer.]
[Note 130 : Voir V. Guérin, _Voyage archéologique dans la Régence de Tunis_. Paris, 1862, in-8o.]
[Note 131 : Elles ont valu à la montagne le nom de Sebaa Regoud « des Sept Dormants ». Voir sur la légende Tissot, II, p. 366, 683.]
[Note 132 : Cf. p. 54.]
[Note 133 : On lit dans une note de Duveyrier : « M. Tissot a donné, page 480 du tome I de sa _Géographie comparée_, la reproduction de mon dessin, sans en indiquer la provenance. M. Tissot comptait réparer cet oubli. »]
CHAPITRE VII
DE TOZER A BISKRA
Nous partîmes de Tōzer un peu trop tard pour la route qui nous attendait. Jusqu’à Hamma nous ne vîmes rien que je n’eusse noté auparavant ; nous entrâmes alors dans des marécages qui évidemment sont cause de l’insalubrité de toute l’oasis. Ils s’étendent vers le chott, et sont formés par les eaux de l’oued qui se perdent peu à peu dans les terres.
Notre marche était peu rapide, aussi mîmes-nous beaucoup de temps à sortir de ces terrains glissants et meubles peu propres à la marche des chameaux.
Après les marécages vint une curieuse nature de terrain ; c’était le bas de l’oued Beyāch, endroit où autrefois avait séjourné la mer, à en juger à la fois par la nature de sebkha du sol, et surtout par les coquilles de _Cardium edule_[134] qui s’y trouvaient mêlées à celles du _Bulimus truncatus_ apporté par les eaux de l’oued. La végétation devient ici plus rare ; les tamarix s’y maintinrent cependant toujours. Toute cette plaine est très dangereuse à cause des excursions de maraude qu’y font les Hammāmas d’un côté et les Nemēmcha de l’autre. C’est pourquoi nous ne marchions pas sans quelque inquiétude, et les mokhazenis nous racontèrent différentes histoires terribles de drames qui s’étaient passés dans cet endroit.
Enfin nous entrâmes dans le chott[135], qui est une petite imitation du grand chott de Nefzāoua ; il finit par former plusieurs bassins de plus en plus bas, fournis d’une végétation assez riche quoique uniforme, elle se compose principalement d’une plante nommée « _goreyna_ » et de « _zeita_ ».
La nuit nous surprit en route, ce qui nous fit hâter la marche ; après, nous débouchâmes dans une plaine uniforme et aride, et enfin, au moment où nous nous rapprochions de Chebika, nous nous trouvâmes sur un champ de pierres très dures, qui ont été apportées de la montagne par les ravines qui en descendent. Quelques-unes de ces pierres atteignaient une grande dimension.
La montagne que nous longions en nous en rapprochant est très régulière à son sommet ; en cet endroit, elle avait une altitude croissante de droite à gauche jusque vers Chebika.
Nous coupâmes au bas des palmiers les fondations des murailles d’une ville romaine qui, d’après ce que j’ai vu le lendemain, doit avoir eu une certaine importance ; cet endroit est aujourd’hui consacré à des cultures de céréales. — Nous montâmes ensuite dans les plantations (ici l’expression convient très bien), nous les trouvâmes arrosées par des eaux courantes, où l’on remarquait çà et là dans les canaux des pierres grossièrement taillées, mais évidemment de travail romain, qui ont été apportées des ruines de la ville, ou bien même sont peut-être encore à leur place.
Arrivés au petit village de Chebika, on fit quelques difficultés pour nous recevoir, car on craignait quelque exaction du Bey, mais lorsqu’on nous eut bien reconnus, il fallut nous loger, et l’on choisit une maison au sommet de la ville. — Les rues sont tellement agrestes qu’il fallut décharger les chameaux à la porte de la ville, et monter le bagage à bras d’hommes. Voyant que j’avais à faire à de pauvres gens, je les avertis tout d’abord que je paierais tout ce qui me serait livré. Je me couchai bientôt ; et ne pris pas part au dîner qui fut très maigre.
4 avril.
Ce matin, je pus examiner la curieuse position de Chebika. Elle est bâtie en amphithéâtre sur un rocher, entre deux ravins qui descendent de la montagne. Au nord du rocher s’élève un roc peu important, mais qui présente de curieux murs bâtis très anciennement sur certains côtés pour compléter une forteresse naturelle. Ne pouvant pas très bien reconnaître l’âge de ces constructions, j’en ai pris un échantillon de ciment. La source de Chebika, ʿAîn Chebika, coule du nord et descend à l’est arroser les plantations, qui s’étendent au sud ; on trouve encore un bouquet de palmiers à l’ouest ; ce dernier s’appelle ʿAin Beidha. Du reste, la ville compte à peine 20 hommes, ce qui donne un très petit chiffre de population totale. Ce sont des Hammāma. La tradition leur rappelle que le nom chrétien de cette ville ou plutôt sa traduction est Qoçeïr Ech-Chems, le château du soleil (ηλιοπολις). Ils prétendent aussi que les chrétiens fendirent une partie de la ravine pour amener l’eau à la ville.
Je retournai voir les restes de l’ancien établissement ; il s’étend sur toute la ligne sud des plantations. Cette promenade me convainc une fois de plus de l’importance de ce point sous l’occupation romaine ; cependant les pierres y étaient très mal taillées[136].
Les habitants de la ville sont pauvres, comme je l’ai dit, mais j’ai vu quelques jolies femmes, toutes vêtues à la mode occidentale.
Je partis ensuite pour Midas ; outre mes deux mokhazenis, on nous donna cinq hommes armés de fusils, dont on me vanta beaucoup le courage, mais dont la conversation annonçait très peu de décence. Nous longeâmes pendant quelque temps le bord de la montagne[137] puis arrivâmes à un endroit appelé Foum en Nâs. C’est une fort large ouverture dans la montagne, qui donne passage à une petite rivière[138] qui se perd près de là et qui est employée en partie à arroser des semis de céréales que nous apercevons verdoyants. Nous entrons dans cette coupure et rencontrons l’oued, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, l’eau en est fraîche et bonne. Le chemin devient plus difficile à mesure que les rochers se rapprochent, et bientôt ils nous rendent la marche très pénible. Vers cet endroit, j’aperçus, à mi-hauteur de la montagne, les ruines d’un petit fort romain, où l’on reconnaît encore une partie de voûte ; il pouvait avoir 25 mètres de long sur 8 mètres de large environ, et commandait le passage ; il porte aujourd’hui le nom de El- Hānout. Plus loin je touchai une petite source appelée El-ʿAouina, elle sort du roc vif et est réputée fraîche en été ; son eau a 21°,9. Nous montâmes ensuite dans des passages où c’est un miracle que les chameaux et les caisses ne se soient pas mille fois renversés. Nous marchions fort lentement, et, après deux petites terrasses que nous atteignîmes, nous retombâmes dans l’oued, qui nous conduisit presque aussitôt en vue des palmiers de Tamerza.
Nous laissâmes les palmiers à droite, et entrâmes dans un affluent de l’oued, qui porte le nom d’El-Oudey, et qui contribue pour un petit filet d’eau. Les deux côtés de la montagne formaient comme deux murs presque à pic, qui tantôt, s’élargissant, bordaient une surface de sable unie, tantôt se rétrécissaient et formaient des défilés des plus pittoresques et des plus curieux. Les tamaris persistaient ; l’eau courante était couverte par places d’une petite cypéracée que j’ai cueillie à Nafta. Nous passâmes à Garen un premier défilé, auprès duquel celui d’El-Kantara n’est rien ; les murailles me parurent être d’un marbre grossier ; deux vautours planaient au-dessus de leur domaine, et les excréments répandus par endroits indiquaient qu’ils avaient là leurs nids. Toute cette partie de la montagne présentait des traits géologiques très prononcés ; des couches inclinées attestaient le mode de formation[139]. Après des détours et des montées sans fin, où hommes et bêtes se trouvaient épuisés, surtout ceux qui jeûnaient, nous fûmes obligés, pour passer un défilé, de décharger les caisses et de les porter à bras d’hommes ; peu après, nous aperçûmes sur les hauteurs les restes d’un petit blockhaus carré romain, encore assez bien conservé, qui dominait le passage. Nous gravîmes ensuite une pente et, redescendant de l’autre côté, nous nous trouvâmes à côté de Midas.
L’oasis de Midas est située comme un nid d’aigle dans une assiette[140] au milieu de la montagne ; les ravins qui l’entourent ne la laissent accessible que d’un côté où l’on voit plusieurs koubbas appelés les Sebaa Regoud. On entre dans la ville par les plantations, et, de l’autre côté, les maisons sont suspendues sur un ravin ou précipice comme à Constantine ; la population de Midas peut monter à 30 hommes environ. Ce sont des Beldîa. Toute la petite oasis présente les sites les plus charmants ; les jardins offrent un sauvage pittoresque que l’on y rencontre rarement ; quelques palmiers surtout, à la tête du ravin, adossés à un rocher à pic de strates horizontales, me tentèrent beaucoup pour un croquis, mais je crus devoir y renoncer.
Nous fîmes notre entrée en ville par la seule porte qui s’ouvre dans la muraille (comme à Chebika) et fûmes bien reçus quoique froidement. Il n’y eut qu’un petit incident fâcheux, ce fut une scène d’injures que fit le maître de la maison où on nous installa, un nègre, qui fit sortir les mokhazenis de leur assiette et engagea une lutte corps à corps, dans laquelle ils eurent le dessus. Je craignis un moment que la lutte ne devînt sérieuse et m’armai moi-même en faisant armer mon monde ; je sortis pour parler au nègre, mais je vis heureusement que tout s’apaisait peu à peu.
Il y avait en ville les chefs des Oulad Sidi’Abid au nombre desquels se trouvait Si Ramdhān, leur chef, pour qui Si ʿAli Saci avait donné une lettre. Ils vinrent tous, et se conduisirent très bien, car il faut bien leur pardonner leur curiosité, causée par leur ignorance. Ils causèrent et plaisantèrent avec moi. Plusieurs ont leur maison ici. Ils me demandèrent entre autres si Paris était près de Sidi’Okba. Je sacrifiai ma demi-journée à mes hôtes, ne voulant pas les indisposer par des observations et mon travail ordinaire ; je craignis de gâter mes affaires au moment de quitter la régence de Tunis, et en même temps le pays de la peur. Du reste, j’y gagnai d’un autre côté en jetant un coup d’œil dans les mœurs et l’état social et moral de cette population.
Ce que j’en dirai peut s’appliquer à Chebika et probablement aussi à Tamerza qui est la grande ville de la montagne, et où réside ordinairement un parent de Si ʿAli Saci. Actuellement il est à Tōzer, il a eu des difficultés avec ses administrés qui ne doivent pas être faciles, à cause de l’impôt ; le Bey menace de faire détruire la ville. Les hommes de Midas sont mal vêtus, et pour la plupart malades. Je n’ai jamais eu autant de consultations. La syphilis est très commune à tous les degrés : descendue aux jambes, aux bras, etc., rendant une femme impotente ; enfin on me l’amène sous la triste forme d’un petit enfant à la mamelle couvert de glandes et dégoûtant de saleté, déjà jauni par la mort ! Les femmes sont habillées à l’occidentale avec d’assez vives couleurs ; quelques-unes, je dirai même la plupart, ne sont pas mal. Mais le pays est, à ce que je crois, perdu par les maladies vénériennes et la fièvre. Les Oulad Sidi’Abid paraissent eux-mêmes beaucoup souffrir des maladies vénériennes. — Les femmes sont assez libres et me jettent quelques coups d’œil intéressants. — On voit pas mal de nègres.