Journal de route de Henri Duveyrier
Part 10
La tradition rapporte que cette petite ville se nommait autrefois Merdās.
Dans les pierres qui, avec de la terre, servent à construire les maisons, je reconnais d’assez grandes pierres taillées, quelques-unes même debout en plan. Évidemment il y avait là un établissement romain, moins étendu, mais mieux construit que celui de Chebika.
5 avril.
Nous eûmes de la peine à obtenir ce matin les hommes qui devaient m’escorter jusqu’à Négrīn. Les deux mokhazenis, il faut leur rendre cette justice, ne me quittèrent que lorsque tout le monde fut prêt. Je fus accompagné par onze hommes.
Nous remontions un long oued (oued Midas) ; le terrain était très aisé, mais les malheureux chameaux affamés et fatigués ne nous permirent pas de voyager aussi vite que nous l’eussions désiré. D’abord des montagnes très élevées nous surplombaient à droite et à gauche, puis à mesure que nous avancions, les montagnes s’éloignèrent et enfin cessèrent tout à fait sur la droite, car je ne puis compter comme telles les hauteurs de Hoouarīn et autres[141] qui nous apparaissaient à peine à travers les vapeurs. La végétation était maigre et rare ; je pus à peine distinguer les espèces qui se présentèrent sur la route. Le pays est très dénudé, sauvage et incultivable ; l’eau y est extrêmement rare ; nous ne rencontrâmes qu’un puits, appelé El-Hassey, creusé dans l’oued. C’est près de cet endroit que je vis le seul emplacement évident d’un petit poste romain ; quelques pierres et de nombreux fragments de poterie antique sur un mamelon sont tout ce qu’il en reste.
Cette route est très dangereuse, étant exposée aux incursions des Hammāma et des Oulad el’Aisāoui ; aussi mon escorte était-elle très peu rassurée, ce qui était d’un autre côté très peu rassurant pour moi. Nous rencontrâmes plusieurs tas de pierres indiquant autant de victimes des brigandages qui s’y commettent. Un voyage dans le Sahara pendant le ramadan avec des musulmans trop consciencieux est du reste une chose presque impossible et bien fatigante. C’était le cas ici ; plusieurs des hommes, et Ahmed lui-même, jeûnaient et ne pouvaient pas même boire une goutte d’eau. Comment pouvait-on exiger d’eux de marcher rapidement et d’activer la marche des chameaux ?
Enfin nous atteignîmes des renflements de sable que l’on appelle Erg el Djemīl ; nous les coupâmes et avançâmes vers le but de notre voyage, qui nous apparaissait à l’horizon ; nous voyions du moins les hauteurs entre lesquelles Négrīn est enclavée. Bientôt nous entrâmes dans un pays très accidenté, sillonné de ravins et de rochers et qui présente quelques difficultés. L’oued de Negrīn se distinguait très bien sur la gauche et nous laissâmes, au bout de quelque temps, le bouquet de palmiers de Zaghouān où logent deux ou trois familles.
J’envoyai en avant un homme pour annoncer ma venue à Négrīn, et j’avoue que j’étais un peu incertain de la nature de l’accueil que j’allais recevoir ; bientôt mes doutes furent dissipés, car nous rencontrâmes deux des grands de la ville venus à ma rencontre ; ils me saluèrent en m’embrassant sur l’épaule et me souhaitèrent la bienvenue. On me logea dans la maison du cheikh qui venait d’arriver, et qui me salua à mon entrée. C’est un jeune homme nommé Cheikh Mohammed qui a de très bonnes manières, et qui me paraît très dévoué à la cause des Français. Je reçus la visite des grands de la ville, qui se conduisirent très bien et que je ne congédiai que vers le _maghreb_[142]. L’accueil de Négrīn, après ma course si aventureuse dans la Tunisie, me fit bien du plaisir. Le cheikh avait été averti de ma venue il y a deux jours par une lettre venue de Tebessa (car Négrīn dépend de Tebessa qui est à trois journées de marche). En un mot, je croyais être dans un pays pacifié, et on verra demain qu’il n’en était rien.
Négrīn se trouve bâtie dans un ravin d’un abord difficile sur le bord occidental de l’oued. Les palmiers sont plantés dans le lit même de la vallée, et en échelons, car la pente de l’oued ici est très forte et le ruisseau qui coule au milieu des palmiers va par bonds et cascades. Cette nature du sol permet que l’on arrose facilement les palmiers, car on n’a qu’à détourner à chaque jardin l’eau qui est nécessaire à l’arrosage, et le courant de l’oued l’y amène par sa propre force au moyen d’un saguia. — Outre les palmiers, les plantations renfermaient encore des figuiers, des abricotiers, des pêchers et surtout des oliviers.
Dans la soirée, on m’annonça qu’un des chameaux était tellement malade que le départ pour demain était impossible ; je me soumis de mauvaise grâce ; mais l’espoir de bien explorer Besseriani[143] me consola un peu.
6 avril.
Ce matin, je partis avec le cheikh, un autre cavalier et Ahmed, pour explorer les ruines de Besseriani ; un assez grand nombre d’hommes devaient nous rejoindre aux ruines par un chemin plus court mais plus difficile pour les chevaux. En quittant la ville, nous gardâmes quelque temps les plantations à notre gauche, et marchâmes tantôt sur les hauteurs dominant les ravins, tantôt dans le lit même de ces derniers ; nous atteignîmes enfin l’oued, qui forme ici une petite rivière, coulant entre de nombreux tamaris et au milieu d’un thalweg bordé de petites collines ; là commencent les labours et les semis d’orge. Nous ne quittâmes l’oued que lorsque nous fûmes près des ruines ; nous le laissâmes alors, sur la droite, aller arroser les labours qui commencent au N.-O. de Besseriani, et se prolonger à l’ouest et enfin au S.-O. jusqu’à 1 kilomètre au delà des ruines. A gauche nous avions, à peu de distance, un sommet de la chaîne de montagnes qui borde d’un côté l’oued de Négrīn. De là la montagne[144] se prolonge très haute vers l’orient, formant ainsi la limite du véritable Sahara : à ses pieds s’étend un terrain rocheux et raviné, formant une pente rapide vers le sud, et qui est excessivement difficile à traverser.
La première ruine que je touchai est un support d’arc de triomphe formant le seul vestige reconnaissable qui en reste ; au pied étaient dispersées de nombreuses pierres de taille assez volumineuses qui avaient complété ce monument ; dans la partie intérieure du support de l’arc, au milieu de la baie, se distingue une colonne mutilée formant corps avec le support, laquelle colonne était ornée de cannelures et d’un chapiteau sculpté[145]. Au pied de l’arc de triomphe, je trouvai deux pierres portant chacune une inscription, malheureusement un peu mutilées et effacées par les intempéries des saisons. Peut-être ces deux pierres font-elles partie d’une même inscription qui était placée au- dessus de l’arc de triomphe[146] :
A côté du support de l’arc encore debout, se trouve un mur d’une admirable construction, encore très bien conservé jusqu’à une certaine hauteur ; peut-être servait-il à soutenir l’autre pilier de l’arc ; cependant je le crois à peine, à cause de la distance qui sépare les deux ruines.
De là je me rendis au monument le plus remarquable que renferme actuellement Besseriani ; c’est un arc de triomphe encore très bien conservé dans sa partie principale. A son sommet se trouve une belle pierre très plane sur laquelle on lit le milieu d’une inscription en grosses et belles lettres d’un travail fini et d’une régularité remarquable. En regardant l’inscription, on a sur la gauche du monument un mur y attenant, encore assez bien conservé ; le tout atteste l’importance considérable[147] de l’établissement romain, et la tradition à Midas m’avait déjà appris qu’autrefois, Besseriani commandait à toutes les petites villes des environs que j’ai visitées depuis Chebika. J’ai dessiné sur les lieux mêmes, sur la planche I, une esquisse grossière de ce monument[148]. La belle inscription de cet arc de triomphe étant incomplète, je me mis à chercher les deux pierres qui manquaient, et je parvins bientôt à en trouver une seconde formant le commencement du document. Dans une ruine dont je parlerai tout à l’heure, je trouvai bien une troisième pierre portant trois lignes d’une inscription en aussi gros caractères que la première, mais je ne trouve pas à première vue un sens ni beaucoup de rapport entre ces trois lignes et les quatre lignes de la première inscription ; il est cependant probable qu’elle en fait partie[149]. Voici les deux premières :
Voici maintenant la troisième pierre que j’ai trouvée à une petite distance de l’arc de triomphe, dans des ruines de belles et grandes pierres qui devaient appartenir à quelque bâtiment public ; la surface de cette pierre a plus souffert que celle des autres.
J’allai ensuite à un monceau de ruines, peut-être les restes d’un autre arc de triomphe, qui est situé à l’ouest du dernier monument, et à peu près sur la ligne des ruines que j’ai visitées les premières, c’est-à- dire plus dans le voisinage des labours. J’y trouvai d’énormes pierres de taille parfaitement taillées, trois portaient des inscriptions malheureusement un peu écornées[150].
Besseriani, ainsi que la ville romaine de Chebika, sont situées au bas de la montagne, là où l’oued sort des rochers, et l’on voit à l’opposite que les Arabes et les Berbères ont bâti leurs villages au milieu des rochers dans les positions les plus difficiles[151].
Je prenais quelques angles pour baser un plan grossier de Besseriani, lorsque l’on signala cinq cavaliers à l’horizon. Or ce pays est tellement peu sûr que l’on donna immédiatement le signal de se rassembler et que l’on cria aux cultivateurs dans les labours de se rallier à nous. Dans la bagarre, je négligeai de remettre mon haïk que j’avais ôté pour travailler, et me contentai de mes burnous et de mes culottes. Chacun arma son fusil et je sortis mon revolver pour être prêt le cas échéant.
Les cavaliers ne nous avaient pas vus à cheval, et ils n’étaient plus très éloignés, lorsque quatre d’entre nous, dont le cheikh, partirent au galop pour aller au-devant d’eux. Dès qu’ils nous aperçurent, les étrangers s’enfuirent à fond de train, l’un d’eux gagnant le Sahara ; les autres tâchèrent de se réfugier dans la montagne. Aussitôt tout le monde cria qu’ils étaient ennemis, Hammāma ou Oulad el’Aisāoui, venus pour un coup de main, et nous partîmes nous aussi au galop pour prêter main forte au cheikh. Le terrain dans lequel nous galopions est un labyrinthe de casse-cou, et Ahmed et moi, ne connaissant pas le pays, nous allions hésitants ; le vieux qui était resté faisait un peu le traînard ; je m’aperçus bientôt que la peur l’enchaînait, et lui répétai plusieurs fois de prendre les devants ; je fus enfin obligé de le menacer de mon revolver pour le décider à nous guider. Nous galopions toujours, et pendant ce temps nous n’entendions que les cris de guerre sauvages que poussaient nos amis ; un fort coup de feu nous échappa au milieu du bruit du galop de nos chevaux. Nous arrivâmes enfin au pied de la montagne et rejoignîmes les nôtres, au moment où les étrangers, que leur fuite folle avait portés sur des points inaccessibles, abandonnaient leurs montures pour sauver leurs têtes. Nous nous contentâmes de prendre trois chevaux dont un fort beau, puis nous tâchâmes de poursuivre celui qui avait gagné le Sahara, mais abandonnâmes bientôt ses traces.
Pendant que nous revenions triomphants, et que mon brave Ahmed se voyait déjà de retour à Biskra, monté sur un cheval, nous aperçûmes au loin un homme qui venait en faisant des protestations ; c’était un homme bien connu des Nemēmcha soumis, qui, reconnaissant enfin la nature de notre cavalerie, venait demander de quel droit nous avions fait acte d’ennemis. Il nous raconta qu’il nous avait pris pour des Hammāma ou des Oulad el’Aisāoui et que c’était là la cause de leur fuite. Nous sûmes donc que nous avions fait méprise des deux parts, et revînmes ensemble à Besseriani. Nous promîmes de rendre les chevaux à leurs maîtres dès que ceux-ci viendraient les réclamer, ce qu’ils firent à Négrīn dans la soirée. Nous rentrâmes épuisés à Besseriani, où j’achevai de dessiner l’arc de triomphe debout, et nous retournâmes en ville, rencontrant sur notre route une foule d’habitants, hommes et femmes, qui venaient soit prendre part au combat, soit savoir ce qui était arrivé. — Deux de nos cavaliers ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de faire une fantazia, et nous entrâmes chez nous.
A peine étais-je assis, qu’un homme ensanglanté, venant demander justice, se présenta devant moi. On avait tué une chèvre aujourd’hui, et il avait acheté la peau de la bête avec la tête, croyait-il ; le vendeur prétendit que c’était sans la tête ; l’acheteur jura qu’il ne la rendrait pas, quoi qu’il dût arriver ; il s’ensuivit un combat, où mon homme reçut sur la tête un coup de pierre qui lui avait fait une forte blessure ; le crâne heureusement n’avait pas été entamé. Comme je n’avais pas entendu l’adversaire, je priai le cheikh de s’enquérir de cette affaire ; et les deux parties ayant tort, il proposa une amende de 6 douros pour chacun.
Ma course effrénée de ce matin, en plein soleil, sans mon haïk, m’avait été nuisible et je commençai, dès le retour, à sentir les symptômes d’un violent mal de tête avec dégoût, presque mal de cœur.
Vers les trois heures de l’après-midi, arriva en ville un jeune homme nous annonçant que des Hammāma l’avaient dépouillé et venaient d’emmener les troupeaux de chèvres de Négrīn, dont il était le gardien, et qui étaient au pâturage près de Zaghouān. Aussitôt le cheikh, quoique jeûnant, fit seller son cheval et se prépara à la poursuite ainsi que les hommes armés de la ville ; les chevaux partaient, et dans le premier mouvement je montai aussi en selle, oubliant ma maladie ; je pris le fusil d’Ahmed qui avait été au frais sous les palmiers ; mais, à peine sorti de la ville, je vis que j’étais trop malade pour suivre l’allure des autres chevaux, et laissant le mien à un des fantassins, je revins vers la ville. Je rencontrai Ahmed, qui me gronda de m’être dérangé, et plus encore d’avoir laissé mon cheval ; mais c’était un peu tard. Dans la soirée tout le monde revint, les Hammāma, au nombre de 7 à 8 fantassins, avaient pris la fuite dans la montagne, abandonnant les troupeaux, et n’emportant qu’un fusil et un burnous. J’appris à cette occasion que trois familles de Négrīn habitaient Zaghouān. Après le retour de la petite armée, je tombai très malade, et n’eus que le temps de prendre de l’ipécacuanha, puis après les vomissements une dose de quinine ; j’eus un instant le délire et un mal de tête fou, puis je tombai dans un état de prostration jusque vers les 10 heures du soir. Je me réveillai alors presque guéri, me déshabillai et me couchai ; il faisait une chaleur très grande.
Je vis, avant de tomber tout à fait malade, les hommes que nous avions poursuivis le matin ; l’un d’eux était précisément celui qui avait été réclamer sa jument à Si-Mohammed ben Rabah, et qui la ramenait dans sa tribu. Ils avaient rencontré dans le chott un homme des Oulad el’Aisāoui, l’avaient dépouillé et renvoyé après lui avoir administré une bastonnade. Mes aventures d’aujourd’hui dénotent que ce pays est loin d’être pacifié. En effet, les gens de Négrīn n’osent à la lettre pas sortir de chez eux pour aller commercer, de crainte des vexations et actes d’hostilité des Oulad el’Aisāoui et des Hammāma. Tous les ans, ces deux tribus hostiles leur enlèvent leurs troupeaux de chèvres et tout ce qu’ils peuvent prendre. Le seul chemin qui leur soit ouvert est la route de Tebessa depuis l’occupation française.
7 avril.
Aujourd’hui, je suis resté à la maison toute la journée ; j’étais heureusement guéri. J’écrivis dès le matin une lettre au cheikh de Ferkān, pour lui demander une mule et deux hommes, qui m’accompagnent demain à Zéribet Ahmed.
Dans le milieu de la journée, la nouvelle arriva qu’un mulet qui était à paître dans les plantations avait disparu, et il parut évident que c’étaient les Hammāma d’hier qui, cachés dans la montagne, n’avaient pas voulu partir sans butin et étaient venus dans la journée enlever ce mulet. Le village fut encore sur le point de se mettre en armes, mais on abandonna ensuite le projet.
J’apprends aujourd’hui que Négrīn peut compter environ 60 maisons et peut-être 120 hommes en état de porter les armes. La population se divise en quatre tribus ; les Oulad ech Cheikh, les Oukid Hamza ; les Obbaouma et les Oulad Mansour. Le tribut de Négrīn est de 1.180 francs par an.
A Négrīn, un individu vint me trouver, et, après m’avoir fait comprendre qu’il avait beaucoup d’argent, il me pria de lui écrire une amulette pour que sa femme qu’il avait répudiée revînt à lui. Il l’aimait et elle en préférait un autre avec lequel elle devait se marier. Je répondis à cet homme que, si j’avais le pouvoir d’écrire de tels talismans, je commencerais par m’en servir, mais qu’en tous cas je ne lui aurais pas pris un centime.
Ferkān subit l’influence des Oulad el’Aisāoui, qui s’y font héberger de force, et se servent du village comme point de ravitaillement dans leurs expéditions de pillages. Cela tient à ce que les habitants ont beaucoup de Nemēmcha et même d’Oulad el’Aisāoui au milieu d’eux. Outre ces étrangers, la population de la ville se divise en trois tribus, les Oulad Brahīm, les Oulad ’Adouān et les Oulad Yoūnis. Le tout forme 65 maisons et, partant, peut-être 130 hommes au moins en état de porter les armes ; ce chiffre me fait soupçonner un peu de bonne volonté de leur part à héberger nos ennemis.
Des messagers viennent de Ferkān, apportant une réponse peu polie ; je les gronde bien fort et les renvoie brusquement ; cela cause des pourparlers à n’en plus finir, des séances avec différents hommes de Ferkān qui venaient d’arriver au Djérid[152]. On finit par s’en aller en promettant de revenir avant demain avec la mule et les deux hommes.
8 avril.
Nous quittons Négrīn de bonne heure, le cheikh de Ferkān, qui a au moins un digne extérieur, est venu lui-même cette nuit amener le mulet et les deux hommes que j’avais demandés. Il nous accompagne ce matin jusqu’à la rivière de Ghēsrān[153] où nous faisons boire les chevaux et remplissons nos outres, puis nous partons chacun de notre côté, lui retournant à Ferkān, et nous coupant dans le Sahara pour atteindre le Zāb. Quatre cavaliers de Négrīn m’accompagnent : je renvoie le cinquième, qui, voulant tuer un lièvre, décharge son fusil qui éclate, sans causer d’accident heureusement.
Nous voyageons dans un terrain aisé, le commencement du Sahara, qui se prolonge indéfiniment sur la gauche, et nous avons toute la journée à une certaine distance sur la droite, la chaîne de collines, au milieu de laquelle est bâtie Ferkān, et qui est séparée par une plaine de montagnes plus hautes[154]. Je déjeune dans l’oued Djērech maintenant à sec, parce que l’année n’a pas été pluvieuse.
Une autre longue marche nous amène à l’oued el Miyta, dont le lit est divisé en plusieurs canaux à cet endroit. Un peu plus loin, vers l’ouest, commencent des plaines appelées communément El Feyyād[155], et qui méritent beaucoup d’attention. Le sol de ces plaines est composé d’argiles mêlées de sables et très lavées[156] ; par conséquent, elles renferment tous les éléments de fécondité, et il ne leur manque en effet que l’eau[157]. Après les pluies se montrent une quantité de plantes annuelles, telles que graminées et petites fleurs champêtres que les ardeurs de l’été dessèchent ; tandis que, dans les années sèches comme celle-ci, cette végétation elle-même ne se montre pas. Dans plusieurs endroits de ces Feyyād, les Arabes labourent lorsque les pluies arrivent ; dans d’autres parties beaucoup plus rares les oueds descendant de la montagne leur permettent de cultiver chaque année. Or il est évident que si, par des barrages ingénieux ou des forages artésiens, on parvient à assurer de l’eau à ces plaines désertes, on assurera par le fait même de belles récoltes sur une superficie considérable de celle partie du Sahara.
Ces plaines cultivables sont séparées par des renflements à peine sensibles couverts de cailloux et de pierres anguleuses.
Nous marchâmes bien toute la journée, et nous n’atteignîmes l’oued Ouazzāren que quelques instants après le coucher du soleil. Cet oued est, comme les précédents, bordé de tamaris ; et nous plantâmes la tente au chant des chouettes qui s’appelaient dans ces fourrés. Je n’ai pas besoin de dire que l’oued est à sec.
9 avril.
Aujourd’hui encore nous nous sommes mis en mouvement avant le lever du soleil, et nous continuâmes de voyager dans les plaines cultivables que j’ai notées hier ; je remarquai ici pour la première fois bien distinctement le mirage, _sarab_. La plaine au sud-est paraissait un lac à l’horizon et des lignes de _Rhamnus arabica_ et de tamaris semblaient dominer les eaux et former un rivage. Je crus d’abord que c’était le chott, mais fus obligé de m’apercevoir de mon erreur. Du reste, ces plaines nues, uniformes et de couleur grisâtre, frappées par les rayons obliques du soleil le matin ou le soir, offrent toutes les conditions nécessaires pour le phénomène du mirage. Les inégalités du sol, de vraies gerçures sur une peau, disparaissent à peu de distance pour l’œil.
Nous traversâmes quelques ravines et aperçûmes au bout de quelque temps les oasis de Bādes, Liana et Kessad, ressortant sur la couleur rougeâtre des montagnes ; peu après, le village de Zéribet Ahmed nous apparut, et nous l’atteignîmes pour déjeuner.
Zéribet Ahmed est un village muré, placé sur une petite élévation. Il n’a pas de palmiers, et la petite saguia qui passe devant le village est à sec parce que Liana en absorbe toute l’eau[158]. Les habitants ont voulu réclamer contre une mesure qui leur ôte leurs récoltes, leur seule ressource bien sûre ; mais il est probable que dans les années pluvieuses, l’eau de l’oued arrive jusque chez eux. Ils boivent actuellement à un puits situé vers le sud-ouest du village, à une certaine distance. Il y avait au pied des murs trois ou quatre tentes de Nemēmcha. Les habitants sortirent pour reconnaître les nouveaux venus, mais je ne voulus pas m’arrêter chez eux ; les quatre Negarniya[159] me quittèrent ici, et laissant les chameaux suivre de leur pas, je partis en avant pour arriver le plus tôt possible.
A moitié route, mon guide me montra sur la gauche « les ruines d’un village qui fut détruit par un scorpion ». Ce village malheureux était bâti dans le même genre que Zéribet Ahmed, et a dû être encore moins considérable.
J’arrivai enfin à Zéribet el Ouad, nous touchâmes d’abord l’oued, dans lequel sont plantés les palmiers ; puis, le descendant un peu, nous le coupâmes en face de la ville, au moment où nous touchions à la goubba de Sidi-Hassen, marabout célèbre dans le pays. Nous traversâmes la petite rivière qui coule au fond du thalweg, et entrâmes en ville par quelques minces jardins. Je trouvai chez El Arbi, le mamelouk italien[160], le meilleur accueil, et décidai aussitôt que je profiterais de son départ pour aller à Biskra cette nuit.
10 avril.
Hier au soir, nous sommes partis à 9 heures et demie ; nous avons voyagé toute la nuit par le vent et le froid, et ce matin je suis arrivé avant El Arbi que je laisse à Sidi’Okba. Je déjeune avec le colonel, qui donne par le télégraphe la nouvelle de mon arrivée à Constantine.
[Note 134 : Le _Cardium edule fossile_ se trouve représenté dans les chotts tunisiens par deux formes principales : la forme actuelle méditerranéenne, et la forme saumâtre des étangs de la Barre, de Lavalduc, de la Caspienne, etc. (Dru, in _Rapport Roudaire sur la dern. expéd. des chotts_, p. 55).]
[Note 135 : Le chott El-Rharsa.]
[Note 136 : Il y a donc peut-être quelque exagération à dire avec Tissot que Duveyrier « représente ces ruines comme celles d’une _grande_ ville ». (Ouv. cité, II, p. 682.)]
[Note 137 : C’est la chaîne occidentale de Gafsa ou Djebel Blidji, qui renferme une partie des gisements de phosphate découverts en 1885 par M. Ph. Thomas.]
[Note 138 : L’oued Alenda, ou oued Tamerza.]