Journal de route de Henri Duveyrier

Part 8

Chapter 83,857 wordsPublic domain

J’apprends que le Bey a donné les ordres les plus sévères aux kaïds des villes maritimes de la régence pour qu’ils ne commettent pas d’exactions ; le kadhi est responsable sur sa tête s’il n’avertit pas le Bey le cas échéant.

On me parle beaucoup des montagnes de Ghomerâçen[113], etc. Les tribus arabes qui y habitent (outre les habitants des villes qui sont berbères) sont les plus pillardes et brigandes que j’aie jamais entendu mentionner ; elles ne s’épargnent même pas entre elles. Les hommes ont écrit sur le canon de leur fusil les noms de ceux qu’ils ont tué, et celui qui en a le plus est le plus respecté. On m’en cite qui ont leurs canons de fusils tout couverts de ces marques. Il y a quelque temps, le chef de l’armée des Aàrād[114] vint à Gabès et, pour une raison ou une autre, il voulut soumettre la montagne, en particulier le ksar Mouddenin. Il partit de Gabès, jurant de rapporter tous les brigands enchaînés. Malheureusement les soldats tunisiens portent des pantalons, et lorsque du ksar Mouddenin on vit approcher l’armée, on cria partout : les Chrétiens ! les Chrétiens ! et on commença à écraser l’armée de pierres. Il y eut déroute complète et le chef lui-même arriva malade à Gabès.

21 mars.

Je pars dans la matinée et n’ayant plus de levé à faire sur une route que j’ai déjà parcourue, je fais attention à la végétation qui se compose de _halfa_, de _bou griba_ à fleurs jaunes et de _chih_ ; vers El-Hamma, en traversant la montagne, on voit apparaître le thym. La vie animale est très animée, je remarque des quantités de fourmis et autres hyménoptères, de lépidoptères et coléoptères.

A notre arrivée, j’envoyai un mokhazeni prévenir le cheikh ; mais il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles, parce que le grossier kaïd de Gabès avait eu la bêtise de renvoyer mes deux cavaliers (de Hamma) sans leur donner seulement de l’orge pour leurs chevaux. Moi-même je fus accueilli on ne peut plus froidement ; le cheikh me fit mener à Kessar, de l’autre côté du bordj. Là, je fus reçu très malhonnêtement ; on refusa de chercher un logis avant d’avoir vu la lettre du Bey. Moi qui l’avais donnée à Gabès, je refusai de la montrer, et, voyant les mauvaises dispositions des habitants, je me décidai à camper en plein air, et j’écrivis à la hâte une lettre au khalifa des Benî-Zîd en le priant d’envoyer du monde pour me tirer de cette position et surtout pour m’accompagner sur la route de Gafsa.

Je vins donc me réfugier au pied du bordj, et le chef de la garnison sortit pour savoir ce que je voulais ; lorsqu’il eut vu les lettres du Bey que j’avais dans mon portefeuille, il se fâcha tout rouge, et ne comprenant pas plus que moi la conduite des gens de Hamma, il me dit : « Il ne nous est pas permis de vous recevoir dans le bordj, mais voici une construction séparée où vous pouvez vous installer, et je vous considère désormais comme mes hôtes ; mes hommes veilleront la nuit sur vous. » Je m’installai, remerciant le brave homme de sa bonté, et à peine étais-je assis que les grands de Hamma vinrent me faire toutes sortes d’excuses et de protestations ; ils me priaient de venir en ville où on m’avait préparé une belle maison. Je refusai net, et eus à résister pendant plus d’une heure à leurs supplications. — Enfin ils me quittèrent et m’envoyèrent à dîner et de l’orge pour les bêtes. — Pour moi, je dînai avec le commandant du fort, qui ne voulut pas se défaire de ses droits d’hôte.

[Note 99 : Appelé aussi Cherb-el-Dakhlania.]

[Note 100 : Ce serait une variante de la voie méridionale de Thélepte à Tacapé de la Table de Peutinger ; d’après Tissot, elle passait par Nefta et la rive méridionale du chott Djérid. (Voir _Géog. comparée de la province romaine d’Afrique_, II, p. 686 et la note additionnelle de M. Salomon Reinach.)]

[Note 101 : Le degré d’humidité des chotts varie pourtant d’année en année, selon l’abondance des pluies et l’élévation du niveau des nappes souterraines, qui affleurent et font équilibre à l’évaporation dans les parties basses. C’est ainsi que la mission Roudaire a trouvé sur le même trajet du Kriz au Nefzaoua un sol fangeux et détrempé (rapport cité, p. 41). Ici, comme dans le reste du Sahara, il y a bien desséchement progressif, mais ce desséchement est infiniment lent.]

[Note 102 : Ces deux inscriptions ont été reproduites par Tissot (_Géog. comparée_, II, p. 702-703) et dans le _Corpus_, I. (L. VIII, 84 et 83) d’après les copies de G. Temple et de Tissot lui-même. M. S. Reinach a signalé de légères différences entre ces reproductions et le dessin, dont le fac-similé est donné ici. On sait que Tissot a identifié Tellimīn avec le Limes Thamallensis de la Notitia Dignitatum, le Turris Tamallensis de l’itinéraire d’Antonin. Voir aussi, sur l’occupation romaine de la région au sud des chotts, Cagnat, _L’armée romaine d’Afrique_, p. 561, 753 et suiv. et le chap. VIII du mémoire du regretté P. Blanchet : _Mission archéologique dans le centre et le sud de la Tunisie_, avril-août 1895, _Nouv. Archives des Missions scient. et litt._, IX, 1899.]

[Note 103 : L’Ad Templum des cartes.]

[Note 104 : Rhoma ou Rhouma, chef insurgé du Djébel Tripolitain, où il brava successivement les armées des Karamanli de Tripoli, puis des Turcs. Il fut attiré à Tripoli et pris par trahison en 1843.]

[Note 105 : Appelé aussi Djébel-Tebaga.]

[Note 106 : Cette remarque n’est pas inutile, car les Tripolitains donnent le nom d’halfa à une autre graminée, _Lygeum Spartum_ L. et appellent l’alfa algérien _guedim_ ou _bechna_ (_Les Touaregs du Nord_, p. 203). L’alfa algérien est ici près de sa limite sud.]

[Note 107 : Sans doute l’oued Magroun de la mission Roudaire, ruisseau permanent issu d’une des nombreuses sources qui jaillissent au pied du massif crétacé du Tébaga. (Dru, rapport cité, p. 39.)]

[Note 108 : _Aquae Tacapitanae_. Cf. Tissot, II, p. 654.]

[Note 109 : Duveyrier était parti avec cette idée. Il s’en est expliqué dans une lettre au Dr Barth, datée de Biskra, 19 déc. 1859, dont le brouillon en allemand se retrouve dans ses papiers : « Je regarde comme très probable la connexion du Chott Melrir avec le Palus Tritonis des géographes anciens. Je me représente cette grande dépression reliée jadis aux sebkhas du Djérid, et celles-ci unies à la Méditerranée. Il suffirait d’admettre un soulèvement progressif du sol... » Il ajoutait, il est vrai : « Je me suis arrêté trop longtemps à ces indications incomplètes, et je manque ici à mon principe, qu’un voyageur en route doit bâtir aussi peu d’hypothèses que possible. » — Sur le seuil de Gabès et sa formation, voir notamment L. Dru, _Rapport sur la dernière expédition des chotts_, Paris, 1881, p. 49-51 et coupe. Sur la région des Matmata, voir P. Blanchet, _Le Djébel-Demmer_ (_Annales de Géogr._, 1897, p. 239-254) et commandant Rebillet, _le Sud de la Tunisie_, Gabès, 1886.]

[Note 110 : L’ancien Menzel a été en partie détruit lors de la prise de Gabès en 1881.]

[Note 111 : Reproduite dans Tissot (II, p. 199, 811) et dans Guérin (_Voyage archéologique dans la Régence de Tunis_, II, p. 191) qui la croyait apportée de Henchir Lemtou.]

[Note 112 : L’autre ville de l’oasis de Gabès.]

[Note 113 : Ghoumracen, village troglodytique du Djébel el Abiod, appartenant aux Ourghamma.]

[Note 114 : L’agha des Aarad, comme la plupart des autres gouverneurs de province, résidait à Tunis et venait à Gabès avec sa colonne pour faire rentrer les impôts.]

CHAPITRE VI

RETOUR AU DJÉRID PAR GAFSA

22 mars.

En partant du bordj, nous traversâmes longtemps les plantations, au milieu desquelles apparaissaient çà et là quelques maisons habitées, entourées de basses-cours ; après avoir enfin franchi la limite des palmiers, nous entrâmes dans une plaine à végétation de _zeita_ et à sol sablonneux mais solide ; nous y voyageâmes quelque temps et pénétrâmes enfin dans une sebkha qui représente ici le grand chott.

La surface unie et nue, la vraie sebkha, ne dura qu’un instant et nous continuâmes dans un terrain de bonnes terres, avec quantité de _chih_, de _remeth_ qui apparaît ici, et enfin de _sedra_. Presque sans discontinuité nous voyons des traces de labours, ce qui prouve assez que le chott n’est plus en cet endroit le même que dans l’espace qui sépare le Djérid du Nefzāoua.

Lorsque nous sortîmes du chott, nous entrâmes dans les montagnes que nous avions eues devant nous depuis le moment où nous avions quitté El- Hamma. La vallée de Hareīga se prolonge ici entre deux lignes de hauteurs : celle de gauche est le Hadīfa ; nous continuâmes longtemps dans cette vallée, trouvant souvent des restes de petits établissements romains, postes et autres ; notamment nous touchâmes à des ruines que je crois être celles d’un petit temple ; les pierres, quoiqu’en petit nombre, étaient d’énormes dimensions et un grand nombre d’entre elles avaient une forme courbe, comme si elles avaient servi à former une arcade.

Après avoir dépassé le Hadifa, nous entrâmes dans l’interminable vallée ou plaine de Săgui. Tous les oueds, à partir de ce moment, prennent leur cours vers la droite. Le sol de cette plaine est excellent et parfaitement labourable ; actuellement, il est vrai, le manque d’eau empêche qu’on ne la cultive, sauf dans des proportions insignifiantes, mais il semblerait qu’à l’époque de l’occupation romaine, il en était tout autrement, à en juger par de nombreuses traces d’établissements romains qu’on rencontre en la traversant[115]. L’oued qui forme le fond de la plaine, et qui reçoit des ravines des deux lignes de montagnes, a pu autrefois contenir beaucoup plus d’eau qu’aujourd’hui. J’entends dire qu’il tient des rhedirs[116] et de grandes mares jusque pendant quatre mois, lorsque la pluie tombe.

Nous avions l’intention de marcher jusqu’à El-Ayaēcha ou El-Guettār ; mais, en route, je fus frappé par trois ou quatre pierres romaines d’assez grandes dimensions, et quoique nous les eussions dépassées, je revins vers elles et, sans descendre de cheval, je pus distinguer une inscription sous un tronçon de colonne. Je fis aussitôt revenir la caravane, et décidai de passer la nuit ici.

Nous trouvâmes un monolithe arrondi, sortant d’une base carrée et couché à terre ; à côté se trouvaient les débris incomplets d’une autre colonne semblable ; c’était sur un de ces débris que j’avais vu l’inscription. La colonne complète avait aussi été couverte d’une longue inscription, mais le temps et la main des enfants arabes, qui s’étaient amusés à marteler l’inscription, l’avaient rendue illisible. Je pus bien reconnaître çà et là quelques lettres isolées, mais n’avais pas le temps de les copier ; le travail eût été trop long et trop pénible. Je le laisse à un successeur. Outre le tronçon de colonne gisant sur le sol, il y en avait un autre à demi enterré ; un peu de travail le mit à jour, et j’eus le bonheur d’y trouver une partie de l’inscription qui devait être fort longue. Comme cette inscription est très incomplète[117], je me contenterai de reproduire ce que j’ai pu y reconnaître.

Lorsque nous eûmes fini de déterrer ces pierres, j’en vis une autre dont la partie visible, peut-être longue d’un mètre, me parut être une pierre tumulaire, et, ignorant ses dimensions, je fis commencer le travail pour la déterrer. Le premier résultat de notre travail fut de découvrir que cette pierre était longue de plus de 2 mètres, large de 50 centimètres et épaisse de 45. Nous n’avions pas d’autres instruments que des couteaux et des piquets de tente, et mes six hommes parvinrent à renverser cet énorme bloc. Mais nous fûmes bien récompensés, car nous trouvâmes une belle inscription très peu endommagée.

Pour illustrer nos mœurs, je noterai qu’au moment où la pierre cédait à nos efforts, on signala trois hommes à l’horizon ; comme ils étaient encore assez loin, nous terminâmes le travail et courûmes ensuite à nos armes. Je pris moi-même mon revolver et allai gratter un peu mon inscription. — Nous avions fait de grands préparatifs guerriers, inutiles heureusement, car les arrivants étaient de petits marchands sans armes, qui poussaient devant eux quelques agneaux et chevreaux qu’ils venaient d’acheter aux Hammāma. Je leur achetai un agneau pour récompenser mes hommes (5 fr.) et si nous avions eu de l’eau à volonté, nous aurions été les plus heureux des mortels. Il fallut souffrir de la soif, moi excepté. Nos pauvres bêtes de somme aussi furent obligées de rester à jeun, car le pays ne produit que du _chih_ et du _remeth_, et les bêtes ne mangent que très peu la première de ces plantes seulement[118].

L’inscription que nous venions de déterrer était une borne milliaire[119] et son contenu très intéressant, quoique les chiffres aient été proprement martelés à l’époque romaine sans doute.

23 mars.

Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous suivîmes leur conseil et prîmes à gauche.

Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une « porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers du makhzen.

Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté.

Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais, un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt, emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet, nous tira d’embarras en nous montrant la route.

Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le _retem_, le _rhardeg_ et le _harmel_.

La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin grossièrement fibreux.

Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique, et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar.

El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les habitants ont une renommée de pillards.

D’après le _Nautical Almanach_, le Ramadhan ne devait commencer que demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt.

El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120].

24 mars.

J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations. On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la proximité de la montagne, et on met à découvert un _ruisseau_ d’eau. Je crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits semblables à ceux des Beni-Mezab.

La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! »

Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton.

Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route. Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en orge.

Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ; au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit comme amende.

Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec Ahmed et un _mokhazeni_, voir Si ‘Ali Saci[122].

On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester à _déjeuner_ avec lui après le coucher du soleil.

J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon installation.

Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par les affaires financières de son département, je reçus la visite de plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable homme.

Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait. Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123].

25 mars.

Je me levai tard, et me rendis de bonne heure au camp ; j’y eus un bout de conversation avec Si ʿAli Saci toujours très occupé, et j’allai déjeuner chez le médecin, à qui le Bey a fait cadeau d’un cheval hier ; nous eûmes un fameux repas venant en partie de la cuisine du Bey, avec vin de Marsala.

Je revins en ville plus tard que je ne l’aurais voulu, et en route on me montra l’exécuteur des hautes œuvres, qui porte l’habit d’un canonnier à cheval. Je trouvai le Khalifa tout prêt à nous montrer les inscriptions latines que renferme la ville. Je crus d’abord qu’il n’y en avait que quelques-unes, mais le travail fut beaucoup plus grand que je ne l’avais pensé. Je ne connaissais pas encore bien le labeur de la lecture d’une inscription endommagée ; et ce labeur se renouvela douze fois dans mon après-midi. La plupart des inscriptions sont très avariées, étant toutes placées dans les murailles des maisons, en dehors, et quelques-unes à moitié enterrées dans le sol. Si j’étais plus ferré en archéologie, peut-être eussé-je rendu, mieux que je ne l’ai fait, ces monuments épigraphiques, mais enfin je vais livrer ici le résultat de mes lectures[124]. Quant à des estampages, l’état inégal de la surface des pierres n’aurait pas permis de donner grand’chose de bon.

Dans notre promenade nous touchâmes au Termīl, qui est la source célèbre de la ville, elle est près du bordj, et on y descend par quelques marches ; toutes les constructions à l’entour sont fort solides et datent de l’époque romaine. Le bordj lui-même est un magnifique fort, le plus beau de la régence après ceux de Tunis ; il occupe un vaste emplacement et est fort élevé ; l’architecture en est élégante. Je vis aussi en me promenant l’arc de triomphe (?) et aussi les ruines d’une église chrétienne dont les arcades sont encore très bien conservées.

Au point de vue pittoresque, le fait le plus intéressant de ma journée est ma visite à un juif nommé Moucti ; il est Algérien d’origine, sa maison est un petit palais, et il a une nombreuse famille ; il me reçut dans une chambre avec un lit à rideaux, pendule, etc., et me fit servir de l’absinthe du pays qui est excellente et des gâteaux. C’est une jeune et belle femme qui me servit ; elle peut servir de type du costume des dames de la famille et, me dit Ahmed, des Tunisiennes en général. Ce qui le caractérise est le pantalon collant, depuis la cheville jusqu’au haut, et l’espèce de juste-au-corps collant sur la poitrine. C’est un singulier contraste avec l’ampleur des autres modes musulmanes, mais il n’est pas dépourvu d’élégance, et là il était fort bien porté. Je fus très bien reçu par tout le monde et avec des manières très gracieuses.

Le soir, je vais dans le bordj faire des observations astronomiques complètes.

26 mars.

Aujourd’hui j’ai fini ma tournée archéologique, et quoique j’aie encore trouvé trois inscriptions, je ne doute pas que je sois loin d’avoir tous les documents épigraphiques de Gafsa.