Journal de route de Henri Duveyrier
Part 14
Ce jour s’est annoncé comme devant être très chaud ; mais le ciel fut pur. Je passai ma journée sur mon lit, attendant pour utiliser mes faibles forces que le moment de l’éclipse fût arrivé. Je calculai par construction graphique le moment où elle devait avoir lieu, mais me trompai fort en prenant pour heure, celle où l’éclipse _totale_ aurait lieu sous la longitude d’El-Ouad. Et l’éclipse ne devait pas être totale ici. Cela fut cause que quand j’allai à la lunette, dix minutes avant le premier contact (comme je le croyais), je trouvai le disque solaire entamé. Je me mis en observation, et je vis la lune couvrir successivement les taches du soleil. L’éclipse était au moins au tiers et la population d’El-Ouad ne s’en était pas aperçue ; alors elle fut simultanément reconnue, et quelques bavardages inquiets firent place à un profond silence. Mais lorsque les progrès de l’éclipse furent marquants, des cris poussés de tous les côtés annoncèrent la détresse des Arabes. On entendait partout : « Iā chĭfā Si Mohammed rasoul Allah ! »
Je vis le disque lunaire approcher à une distance extrêmement minime du bord du soleil ; je crus un instant voir certaines montagnes faire éclipse totale et au moment où je m’apprêtais à marquer l’heure de ce contact, l’éclipse commença à diminuer.
Je vis alors des pigeons voler au-dessus de la maison, se rendant à leurs gîtes. Des Arabes de la ville me disent avoir vu des étoiles. La lumière la plus faible a été celle qui succède dans cette saison au coucher du soleil. L’éclipse diminua lentement et je pus observer le dernier contact à 4 h. 54 m. 45 p. de mon chronomètre qui marque encore le temps de Paris.
Après l’éclipse, j’eus une députation des _mechaikh_ qui vinrent me demander si l’année serait pluvieuse. Ma prédiction accomplie de l’éclipse, mon ancienne prédiction de pluie de cet hiver, vérifiée par le fait, leur faisait croire que non seulement je puis prédire la pluie, mais encore la donner.
Je fus pris le soir de fièvre violente et de vomissements ; le soleil et la chaleur brûlante à laquelle j’ai été exposé pendant plusieurs heures avaient rappelé la fièvre.
19 juillet.
Cette nuit, le kaïd vient me réveiller et me dire qu’ayant reçu la nouvelle que les Oulad Yagoub étaient en course, il allait faire monter son goum et aller les chercher. Il partit avant le jour. — Je vais mieux. Je reçois des plaintes contre le kaïd.
20-21 juillet.
Je reste encore chez moi toute la journée. — Je prends de nombreux renseignements sur le pays qui sépare le Souf du Nefzāoua. Des Ourghamma de Kessār Mouddenīn, marabouts, viennent ici pour voir si on leur ouvrira le marché d’El-Ouad. Les Ghorib de Sabrīya[207] qui sont sur leur route et qui apportent ici les mêmes produits qu’ils apporteraient, leur ont fait peur. De façon qu’ils ont laissé leurs marchandises, consistant principalement en beurre, à Sabrīya, et qu’ils sont venus en _mi’ad_. Je leur fais un petit discours qui les enchante, et leur ouvre le marché ; je promets même d’intimider les Ghorib, ce qui est très facile, vu que cette tribu réside à moitié dans le Nefzāoua et à moitié au Souf (El-Ouad) où ils ont des palmiers.
22 juillet.
J’écris à Biskra pour rendre compte des plaintes que j’entends contre le kaïd.
Je reste encore toute la journée à la maison.
23-24-25 juillet.
Le kaïd revient avec ses goums ; il n’a rien trouvé dans sa course, cependant on tire des coups de fusils au retour comme s’il y avait eu une victoire ; ces Arabes sont toujours les mêmes.
Hier et aujourd’hui on a fait l’Achoura ; nous sommes, je crois, à peu près au milieu des dix jours de fêtes. La fête a lieu la nuit, des bandes de jeunes gens se promènent dans les rues en chantant au son d’un bendier ; puis ont lieu quelques scènes, des individus se déguisent en mettant quelques hardes grotesques s’ils en ont, puis ils se couchent et, prenant une voix de polichinelle, ils font des dialogues invariablement terminés par des disputes et des coups comme chez Gringalet. Cette année, la fête est peu brillante. Un homme hier a reçu un coup de sabre sur le dos pendant la mascarade et il a une large blessure. Cela a été fait par méchanceté.
Le cheikh Ahmed Ben Touāti vient me voir, c’est un homme qui me plaît beaucoup, franc et ouvert ; il connaît très bien le Sahara, il vient du reste à Ghardaya (puits) six mois[208] : il est venu en trois jours sur un méhari et avait reçu des nouvelles de Ghadāmès par un homme monté sur son méhari qui était allé de Ghadāmès à Bīr Ghardâya en cinq jours.
_Note sur le commerce d’El-Ouad._ — Pour l’or, j’apprends d’une manière plus certaine que le _mithcal_ de _teber_[209] se vend ordinairement 15 francs lorsqu’il est recherché et 13 fr. 30 lorsqu’il abonde[210]. Quant au _khôss_[211], il vaut, dans les mêmes circonstances, de 11 fr. 10 à 13 fr. et 13 fr. 15. J’ai déjà dit que le mithcal d’ici a 21 _nouaya_ et pèse 4 gr. 175 ; tandis que le mithcal de Constantine a 26 _nouaya_, que par conséquent le poids du mithcal d’El-Ouad se rapporte à celui de Constantine comme 21 à 26.
Les dépouilles d’autruches sont vendues sur le marché par les chasseurs eux-mêmes ; et il n’y a personne qui en fasse un commerce spécial[212]. On les achète isolément pour les porter à Tunis ou à Tébessa. Voici les prix de vente sur le marché. — Une belle dépouille de mâle (_delīm_) vaut 100 fr. et 125 fr. lorsqu’elles sont recherchées et très belles. Une belle dépouille de femelle (_ramdha_) ne vaut que 40 fr. au plus 45 fr. Un œuf d’autruche vaut de 50 à 60 centimes.
Le commerce du Souf avec _Tébessa_ repose sur les objets suivants :
1o Exportation du Souf. — Dattes, peaux brutes de chèvres (avec poil), tabac en feuilles, vêtements de laine ;
2o Importation de Tébessa, — _Gountĕs_ (racine condimentale), beurre, laine, moutons, chèvres, blé, _gueddīd_ (viande desséchée).
Quant aux objets que le Soūf donne à Tunis, ce sont : des vêtements confectionnés, des peaux brutes de chèvres et de moutons (pour Kaïrouān), des _douros_, des chameaux, des dattes.
_Ouargla._ — On y apporte d’El-Ouad, de l’huile, du tabac, des vêtements confectionnés, des meules (venues de Gafsa), de la garance, du blé, des cotonnades, des pierres à fusil (venues de Tunis), du soufre[213]. On en rapporte de la laine, des chameaux, du beurre, de la graisse, de la viande desséchée, de jeunes plants de palmiers en grand nombre, qui sont vendus sur le marché, des burnous du Mzāb, du sel, des dattes.
_Biskra et le Zab._ On y apporte : vêtements confectionnés, peaux brutes de chèvres, dattes, _tellīs_[214], (_gherāra_), du tabac ; ce dernier article vaut ici 25 c. à 50 c. le _kef_ composé de 5 plants ou 4 grands et 6 petits. Voici la liste des objets qu’on en rapporte avec les prix qu’ils obtiennent à El-Ouad :
Henné, le 1/2 kil. 0 fr. 70 à 1 fr. 35.
Tapis arabes, qualités diverses, de 100 à 300 francs.
Laine, la toison à 2 francs.
_Settāl_ (gamelles en fer battu pour boire), les grands 1 fr. 60, les petits 1 franc[215].
Indigo, la bonne qualité, le 1/2 kil. 6 fr. 20, la qualité inférieure 4 francs[216].
Foulards de coton imprimés, les bons, la douzaine 6 fr., la qualité inférieure 3 francs.
Bougie, le 1/2 kil. 1 fr. 35 jusqu’à 1 fr. 50.
Sucre blanc, le 1/2 kil. 1 fr. 50.
Cassonnade, le 1/2 kil. 0 fr. 90 à 1 franc.
Ganse blanche, le 1/2 kil. 6 francs.
Loŭk, substance tinctoriale[217], les 50 kil. 150 fr. la bonne qualité.
Tărtăr id. les 50 kil. 150 francs. id.
Miroirs ronds montés en cuivre, les grands, la douzaine, 1 fr. 60.
id. les petits, id. 1 franc.
Miroirs ronds montés en étain, les grands, la douzaine, 1 franc.
id. les petits, id. 0 fr. 75.
Ficelle, le 1/2 kil. 2 francs.
Grandes aiguilles pour tellis, le 100 de 50 à 60 centimes.
Gaze grossière, pièces de 16 à 17 drà, 3 francs.
Abricots secs, 1 fr. le saa (2 1/2 kil.).
Beurre, mesure de 5 3/4 livres, selon les temps, de 7 fr. à 3 fr. 50.
Souliers de Constantine, la paire, 4 à 5 francs.
Burnous ’abbāsi (épais), les beaux, 60 à 65 francs.
id. qualité inférieure, 40 à 45 francs.
Calottes rouges de fabrique, les grandes 2 fr. 50, les petites 1 fr. 50.
Soie, le 1/2 kil. 20 fr. la qualité supérieure et 15 fr. la qualité inférieure.
Café en grains, 2 fr. le kil.
Suif (de Bou Saada), selon le temps, de 50-60 cent. à 1 fr. la livre.
Savon (hadjri) en morceaux, le 1/2 kil. 0 fr. 75 à 1 franc.
id. arabe liquide, le 1/2 kil. 75 à 1 fr. 10.
Alun, la livre 30 à 40 centimes.
Aiguilles, le cent, 20 centimes.
Les cotons ne peuvent pas faire concurrence à ceux venus de Tunis qui sont de fabrique anglaise.
_Gabès._ — On y apporte du Souf : laine de rebut (servant à faire des couvertures brunes dont se vêtissent les gens du Sahel, peaux de chèvres et de moutons non préparées, tabac en quantité, chameaux, dattes (_degla_).
Le commerce d’El-Ouad avec _Gabès_, surtout celui par la route directe, est fait par les gens de Matouiya[218] qui, étant sujets du Bey de Tunis, jouissent d’un peu plus de sécurité que les Souafa. Cette route est rendue très dangereuse pour le voisinage des Oulad Yagoūb.
_Ghadāmès._ — On y apporte des vêtements confectionnés surtout, des dattes (_degla_[219], _rhers_, _fezzāni_), du tabac et des grains (blé et orge) lorsqu’ils sont chers à Ghadāmès.
_Beni Mezab._ — On y apporte des meules, des vêtements (_haouli_), fusils (de Tunis), des pioches (de Kairouān), des pièges à gazelles (de Kairouān), soufre, garance, huile, cotonnades, _guemmām_ (gomme adorante). On en rapporte des chameaux, des _guedaouis_ (blouses de laine de couleurs différentes), burnous, laines, moutons, viande desséchée, suif.
On me dit que, dans les mauvaises années, il vient ici 5-600 mitcals d’or de Ghadāmès ; dans les bonnes années, de 1.500 à 3.000 mithcals. Cela ne fait que pour 45.000 fr. d’affaires dans les meilleures conditions. Cela fait 12.525 grammes d’or.) L’_oukiya_ de Tunis timbrée = 31 gr. 725 ; elle a 7 2/3 de mithcal.
Le soir, je suis piqué par un scorpion ; la douleur monte très vite à l’aisselle (du bord de l’index), je souffre excessivement. La nuit, je ressens des picotements ou de la paralysie aux pieds, au nez et aux lèvres. Je me soigne en mettant de l’ammoniaque sur la piqûre élargie au bistouri, et en buvant un peu de ce médicament dans de l’eau. Ampoules sur le doigt piqué. Froid sur tout le membre atteint, taches violettes, etc.
[Note 175 : Le plus au sud.]
[Note 176 : Chéchias.]
[Note 177 : _Mebred_.]
[Note 178 : Ce poids est le mithcal de Tunis. Duveyrier dit ailleurs (_Revue algér. et col._, novembre 1860) qu’il l’a trouvé égal à 4 gr. 175. Les mithcal de Tripoli et d’Agadès sont un peu plus forts.]
[Note 179 : Once, 1/16 de la livre tunisienne, que Duveyrier évalue à 508 grammes.]
[Note 180 : _Zebed_, sorte de pommade faite avec la graisse de l’animal du même nom, et dans laquelle il entre en outre de l’huile, du benjoin, du girofle, etc.]
[Note 181 : Ce que Duveyrier appelle ici 1/2 kil. est la livre tunisienne de 508 grammes. (Cf. son article de la _Revue alg. et col._)]
[Note 182 : _Açaïb et saye_ ou _tourkedi_.]
[Note 183 : Natron, carbonate de soude plus ou moins pur, extrait des petits lacs du Fezzān.]
[Note 184 : _Teber_.]
[Note 185 : _Khores_.]
[Note 186 : Cf. sur leur construction, J. Brunhes, _Les oasis du Souf et du Mzab_, _La Géographie_, V, 1902, p. 14-15.]
[Note 187 : La vue ci-jointe a été trouvée, sans indication d’origine, dans les papiers de Duveyrier.]
[Note 188 : Tradition confirmée par Ibn Khaldoun : au IXe siècle, les Zenata occupaient le Sahara algérien et tunisien (_Hist. des Berbères_, traduct. de Slane, III, p. 275, 286, 303, etc.).]
[Note 189 : Le _zeïta_, comme Duveyrier l’a reconnu plus tard, n’est pas le _Statice monopetala_ L., mais une autre plombaginacée : _Limoniastrum Guyonianum_ Dur.]
[Note 190 : Briques d’argile séchées au soleil.]
[Note 191 : En grande partie comblés depuis par les soins du bureau arabe.]
[Note 192 : Une autre porte, Bab-el-Gharb, a été rouverte plus tard.]
[Note 193 : Bey de Constantine, qui assiégea Tougourt en 1788.]
[Note 194 : Le lieutenant Auer a été un remarquable exemple d’endurance européenne au Sahara. Resté lié avec Duveyrier, il lui écrivait de Biskra en 1869, évoquant le souvenir de leur commun séjour à Tougourt : « J’ai vieilli depuis, mais n’ai perdu ni la volonté virile, ni la santé, bien que je compte aujourd’hui vingt ans de séjour au Sahara. Vous avez bien raison de me déconseiller l’Europe ; ma nature, toute forte qu’elle soit, ne supporterait plus un autre climat, et je veux passer en Afrique les jours qui me restent à vivre » (29 décembre 1869).]
[Note 195 : حلاج veut dire, en arabe, is qui gossypium a semine mundat. (H. Duv.)]
[Note 196 : On sait qu’avant de se fixer au Mzab, une partie des Ibâdhites a habité cette région. (Masqueray, _Chron. d’Abou-Zakaria_, p. 262, etc.)]
[Note 197 : Lait de palmier fermenté.]
[Note 198 : Dans cette éclipse une vieille femme de Tebesbest, soupçonnée de sorcellerie, fut accusée d’avoir caché la lune dans un seau d’eau. Ses voisins et le cheikh de Tebesbest vinrent prier le kaïd de la mettre en prison. (H. Duv.) L’éclipse de soleil du 18 juillet 1860 eut moins d’effet : on ne fit « que peu de cas de l’événement, excepté quelques talebs trop croyants qui se portaient vers la mosquée pour prier et conjurer le sorcier qui causait ce désastre au soleil ; à leur sortie, les autres leur riaient au nez. » (Lettre d’Auer à Duveyrier, 22 juillet 1860.)]
[Note 199 : _Djinn_ (pluriel _djenoun_) : génies.]
[Note 200 : Groupe de tentes.]
[Note 201 : Les marabouts s’en font apporter constamment par les Arabes de leur confrérie, parce qu’ils craignent les fièvres occasionnées par les eaux de l’oued Righ (H. Duv.).]
[Note 202 : Cf. Féraud, _le Sahara de Constantine_.]
[Note 203 : La « forêt de palmiers » de Nezla, à 2 kilomètres de la ville actuelle.]
[Note 204 : Douaouda, tribu arabe qui fit irruption au XIe siècle dans l’Oued-Rir et à Ouargla. (Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, II, p. 73.)]
[Note 205 : Cf. sur cette légende Jus dans Rolland, _Hydrologie du Sahara_, p. 224.]
[Note 206 : Graines de caroubier.]
[Note 207 : Oasis de l’extrémité ouest du Nefzāoua.]
[Note 208 : C’est-à-dire : y garde ses troupeaux au pâturage.]
[Note 209 : Poudre d’or.]
[Note 210 : Le gramme de poudre d’or vaut donc, d’après les circonstances du marché, de 3 fr. 59 cent. 3 (maximum) à 3 fr. 23 cent. 3 (H. Duv.).]
[Note 211 : _Khores_, poudre d’or mélangée de débris d’or travaillé.]
[Note 212 : Ces dépouilles venaient de l’Erg, au nord de Ghadāmès ; les autruches y ont à peu près disparu aujourd’hui.]
[Note 213 : Pour la fabrication de la poudre.]
[Note 214 : Toile de bât (sacs de chargement) pour les chameaux.]
[Note 215 : Fabrication européenne. (Cf. Duveyrier, _Notice sur le commerce du Souf_ (_Rev. algér. et coloniale_, nov. 1860).]
[Note 216 : Fabrication européenne.]
[Note 217 : Gomme-laque (rectification de Duv., art. cité).]
[Note 218 : Petite ville du littoral au nord de Gabès.]
[Note 219 : Ou _deglet-nour_ (espèces diverses de dattes).]
TROISIÈME PARTIE
VOYAGE A GHADAMÈS
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
DANS L’ERG
26 juillet.
Ce matin, on charge les chameaux pour le voyage de Ghadāmès.
Je vais au bordj rendre au kaïd une visite qu’il m’a faite de bon matin, et nous mangeons ensemble la pastèque des adieux. Il est plus aimable que les jours derniers, et me promet de m’envoyer à Berresof le prochain courrier. Enfin nous partons. J’ai repris mon ancienne manière de voyager sur mon matelas plié en deux sur le dos d’un chameau.
Nous traversons bientôt un cimetière, et entrons ensuite dans ’Amīch. ’Amīch est le prolongement de l’oued Souf : c’est là que se perdait l’ancienne rivière, selon la tradition. En effet, ce pays a bien la forme d’une longue dépression (très peu sensible), faisant suite à celle qui commence à Ghamra et arrive à El-Ouad ; en le traversant dans sa longueur comme nous le faisons aujourd’hui, on a à droite (ouest) des dunes assez hautes à une petite distance et l’on traverse des groupes de maisons et de nombreuses cabanes en palmes (_zérība_, pl. _zeraīb_), formant ainsi pour ainsi dire autant de petits hameaux qui prennent le nom de « _nezla_ », mot emprunté à la vie nomade. C’est dans ’Amīch que vivent une partie des Toroūd, quand ils ne sont pas avec leurs troupeaux dans le Sahara. A gauche de la route sont les jardins de palmiers dispersés dans les intervalles des dunes. On peut voir là de magnifiques échantillons de palmiers.
Nous rencontrons un cavalier rebāyi ; il est à remarquer, pour cette portion des Toroud, que leur manière de se vêtir et de harnacher leurs chevaux, et leurs fusils surtout, sont identiques à ceux des tribus du sud de la Tunisie et de la Tripolitaine. Ces tribus sont surtout caractérisées par le haïk tourné simplement par-dessus une calotte rouge un peu renfoncée sur le côté et qui paraît à moitié sous le haïk ; par leurs vastes et immenses étriers et enfin par leurs longs fusils à crosse ornée de nacre et de corail. Je possède une de ces armes.
Nous nous arrêtons à la zaouiya de Sidi Abd el Qāder, presque à l’extrémité d’ʿAmīch. Le kaïd avait prévenu de mon arrivée, de sorte que je trouve un bon tapis étendu dans l’élégante et propre goubba, et je m’établis dans ce lieu saint. On m’apporte un repas inmangeable, mais succulent pour des Arabes. Il fait si chaud que, malgré mon désir de m’éloigner le plus tôt possible du Souf, nous restons la nuit ici. Le soir, de pieux khouān de toutes les sectes possibles étaient venus faire leurs récitations et chants autour de la goubba. Je les disperse en leur faisant remarquer que le désert est vaste et qu’il n’est pas hospitalier de troubler le sommeil d’un voyageur.
ʿAmich a, à mon estime, autant d’habitants qu’El-Ouad, à la saison où toutes les huttes sont occupées (9 à 10.000 habitants). Les femmes ici s’habillent comme à El-Ouad, de deux manières, soit avec un _haouli_ blanc accroché sur les épaules, soit avec un _haouli_ bleu suspendu de la même manière ; puis elles ont de grosses tresses de laine de chaque côté de la figure, et quelques-unes savent se faire pardonner cette hérésie par des ornements rouges de bon goût du côté droit de la figure.
27 juillet.
Nous partons d’assez bonne heure, et rencontrons sur la première partie de la route des partis de Toroud avec leurs bagages, femmes, enfants, troupeaux rentrant à El-Ouad. Une de ces dames, assez jolie, demande, en faisant la mine à Ahmed, où nous allons. Ahmed lui répond : « Comment, toi tu vas faire paître tes chameaux dans le Sahara et nous, nous n’irions pas faire paître les nôtres ? »
Nous rencontrons aussi un nègre occupé à ramasser des crottes de chameaux sur la route pour fumer les palmiers. Ce travail, je dois le dire, a une grande importance dans le Souf et occupe beaucoup de monde ; on va jusqu’à une et deux journées de marche pour en ramasser. Ces crottes servent à entourer la racine des _jeunes plants_ de palmier ; ensuite on n’en met plus.
Nous laissons bientôt sur la droite un chemin qui passe d’abord au puits de Zerrīt et se continue ainsi jusqu’à Ghadāmès. Nous passons la _gaïla_ dans le pays appelé Drā el Khezīn, ce sont des dunes plus régulières et moins accidentées que les autres, il y avait là un puits que M. de Bonnemain[220] a vu donnant de l’eau. Nous reprenons, le soir, notre route et allons coucher près de Moui Bel Rhīt.
Nous avons vu aujourd’hui deux plantes nouvelles pour moi : le _goseyba_, graminée, et le _godhām_ ou _guedhām_, plante dans le genre du _dhomrān_.
28 juillet.
Avant de partir, je mesure la direction de l’arête de la dune sous laquelle j’ai dormi ; je la trouve égale à 150° (boussole) ; les grains de sable sont chassés par le vent de l’est vers l’ouest. Presque au début de la journée, nous arrivons aux Haouād el Azoūl où nous nous séparons de la route de Mouï ’Aissa qui reste sur la droite. La végétation de cet endroit est composée principalement de _drin_, _arta_ et _ārfij_. Nous passons ensuite le puits mort de Mouï el Arneb. Tous ces puits morts que nous allons rencontrer ne le sont ainsi que momentanément ; ainsi, dès que les bergers trouvent de bons pâturages dans un endroit, ils refont le puits le plus voisin et y restent jusqu’à ce que bon leur semble.
Une bonne marche de la matinée nous amène à Choūchet el Guedhām, puits de bonne eau, où nous arrivons au moment où on allait abreuver un troupeau de moutons et de chèvres. Les pasteurs de la tribu des Mesăaba (celle d’Ahmed) lui laissent choisir le plus bel agneau qu’il peut trouver et ne veulent pas en recevoir le prix ; ils viennent plus tard me rendre leurs hommages. Après avoir fait notre provision d’eau, nous rétrogradons un peu pour venir passer la sieste sous de petites huttes de broussailles faites probablement par une caravane qui a passé avant nous. Après une longue sieste, une courte marche nous amène au puits mort de Mouï er Rebăya el Gueblaoui[221] (par opposition au puits de même nom qui se trouve entre le Souf et l’Oued-Righ).
29 juillet.
Après avoir longé dans toute son étendue une petite chaîne de dunes (Zemlet Ahmed Ben ’Aād), nous arrivons à un puits appelé Bīr ez Zouāīt, dont l’eau de couleur verdâtre est lourde et légèrement saumâtre. Nous nous arrêtons ici une heure, et en me promenant aux environs, je vois à mon grand étonnement, dans un petit bas-fond semblable à celui du puits, la surface du sable couverte par endroits de petites coquilles minces et fragiles ressemblant en tous points à des coquilles d’eau douce, telles que celles des genres _Limnæa_ ou _Bulla_[222]. Je m’abstiens de toutes notices et dissertations sur cette trouvaille. Je remarquerai cependant qu’aujourd’hui nous avons ensuite rencontré un grand nombre de petits bas-fonds de ce genre, mais que je n’ai pu examiner ; ils ont au plus 100 mètres carrés de superficie et ne peuvent pas être pris en considération sur la carte.
Nous voyageons le reste de la journée dans une plaine unie de sable avec végétation variée d’_alenda_, _arta_, _ezal_, _drin_, etc... Nous rencontrons un jeune _ourân_, des cigales et un petit oiseau gris que j’ai déjà rencontré dans le Sahara et qui a pour cri la gamme en sautant une note sur deux, chant à intervalles écartés de six à huit pauses.
Nous faisons la sieste dans un endroit qui ne présente rien de remarquable, et après la sieste nous atteignons facilement, quoique à la nuit tombante, le puits de Maleh ben ’Aoūn. Nous y rencontrons deux Toroūd avec une dizaine de chameaux venant de Berresof et qui ne font que prendre de l’eau au puits.
30 juillet.
Notre marche d’aujourd’hui n’a été que fort peu de chose ; nous allons simplement à Mouï Rebah ; le pays qui sépare ce puits de celui où nous avons couché hier est une plaine de sables unis légèrement ondulés et couverts d’une assez riche végétation (comme hier) de _drin_, _arta_, _’alenda_, _baguel_, _ezal_. Nous passons plusieurs puits morts et un puits d’eau saumâtre.
Pendant la marche, mes gens prennent une gerboise des sables, que je dépiote en arrivant. Au puits de Mouï er Rebah, Ahmed tue une sorte de petit corbeau ou de grande corneille à tête et à nuque d’un brun bois pourri foncé ; le reste du plumage est tout noir. Les chameliers et mes gens mangent cet oiseau. En route une autre prise, celle d’un gros mâle de _cherchimāna_ (_Scincus_ .....) à bandes latérales brun foncé, séparées par des bandes de jaune gomme gutte. Tête d’un noir brunâtre clair.