Journal de route de Henri Duveyrier
Part 15
Nous arrivons au puits de Mouï er Rebah que l’on me dit avoir été creusé par les Djohāla[223] ; le fait est que ce puits est très célèbre dans le Sahara. L’eau en est bonne, mais a dans ce moment un goût de renfermé et de corrompu, qu’elle doit à ce qu’il n’y a pas de troupeaux dans le voisinage, et que l’eau n’a pas l’occasion de se renouveler par suite de grandes quantités absorbées au dehors. Dans la soirée nous voyons arriver deux ou trois chameaux chargés en partie de « jell » (crottes de chameau) ; on vient en prendre bien loin pour fumer les jardins du Souf !
J’ai oublié de noter qu’hier, peu de temps après notre départ, nous fûmes rejoints par un nègre marron qui demanda la permission de nous suivre à Ghadāmès ; je lui accorde cette permission, car je ne puis que favoriser l’émancipation des esclaves. Cependant Ahmed et mes autres compagnons ne partagent pas mes principes. Le nègre nous suivra donc et si son maître ne vient pas à temps à Berresof, il ira à Ghadāmès et sera là en sûreté. Le motif de la fuite de ce nègre (qui est de Kanō) est que son maître lui donne toujours les plus pénibles tâches à remplir, et qu’il lui défend d’aller aux fêtes des nègres.
Je ne fais pas une longue sieste, et, le soir, je veille un peu pour tâcher de faire des observations astronomiques.
31 juillet.
Nous passons plusieurs puits et nous arrêtons pour faire la sieste en sortant d’une ligne de dunes, à un endroit où le _hād_ apparaît pour la première fois. Nous traversons un immense _sahan_[224] uni parsemé de petits morceaux de calcaire (vétusté) ; si j’osais le penser, je croirais que c’est un bassin d’eau desséché. Il est bordé en partie de petits bourrelets de dunes. Nous couchons à une _ogla_ très profonde appelée Dakhlet Sidi-’Aoūn, qu’il ne faut pas confondre avec El ’ogla ech Cherguiya de Berresof.
1er août 1860.
Aujourd’hui les dunes apparaissent à droite et à gauche de notre route sous forme de petits chaînons. Nous passons plusieurs puits et rencontrons des troupeaux de chameaux et aussi une ou deux huttes habitées par des Ferdjān qui ont là un cheval ; on nous apporte un peu d’une boisson composée pour cet animal de lait de chamelle coupé d’eau. Nous arrivons à la sieste à Bir er Reguia’t[225] où nous trouvons une douzaine de « zeraïb » occupées par des Roubaa’ya[226]. Ces gens prennent plaisir à effrayer mes hommes, déjà si impressionnés par l’idée d’aller au-devant d’un inconnu. Ils finissent par me faire croire à la possibilité que les Touāreg campés autour de Ghadāmès nous empêcheraient d’y entrer.
Une marche moyenne dans l’après-midi nous amène à Berresof, le dernier puits sur notre route. Nous trouvons ici plusieurs groupes de huttes habitées par des Roubaa’ya. La caravane partie peu de jours avant nous avec le Ghadāmsi est encore ici ; elle attend son guide qui est dans les dunes à la chasse du « beguer », antilope oryx ou leucoryx. Elle nous rassure sur les bruits que nous avons entendus ce matin.
Je reçois dans la soirée la visite des principaux Roubaa’ya campés ici ; ils se mettent entièrement à ma disposition, et se plaignent en même temps de ce que, depuis le gouvernement des Français, ils ne peuvent pas aller razzier leurs voisins et sont, au contraire, exposés aux attaques de tous. Je leur explique de mon mieux la politique des Français à cet égard. Ils craignent ici les Ourghamma, les Beni-Zid et les Oulād Yagoub, qui tous ne sont pas loin de ce point. Dans la soirée il y a noce chez les Roubaa’ya ; étant un peu fatigué, je n’y vais pas, mais mes serviteurs me racontent que des femmes y faisaient une sorte de danse ayant leur chevelure dénouée, qu’elles jettaient à droite et à gauche.
2 août.
Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France, et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de rapprocher les ennemis et de cimenter la paix.
Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ; la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain au général de Martimprey.
Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la _nezla_, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit, est usitée chez les Hamamma.
Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd.
Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228] dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route.
3 août.
Aujourd’hui il n’y a d’autres choses de remarquable que la demande du Ghadamsi et de ses compagnons d’El-Ouad de partir avant nous. Le cheikh Othman leur refuse net cette permission. Ces gens sont effrayés du sort qui peut nous attendre et ne veulent le partager en aucune façon. Il y a avec le Ghadamsi deux gens d’El-Ouad qui se rendent à Tripoli.
Le puits est toute la journée le rendez-vous des Roubaa’ya et Oulad Hamed campés ici autour et qui sont divisés en trois petites nezlas ; c’est là que la djemaa se tient, et l’on cause tandis que les femmes puisent de l’eau et qu’un joueur de flûte joue des airs. Le puits n’est pas un instant inoccupé tant il y a de monde, de chameaux, de moutons de chèvres et d’ânes à abreuver. On m’apporte un agneau dont j’envoie la moitié à Othman, qui vient passer une partie de la journée avec moi. On veut reprendre le nègre. Hier et une partie de la journée, il est resté caché dans les dunes et n’a mangé que quelques dattes qu’il avait emportées.
J’ai eu des conversations très intéressantes avec Othman ; j’écris au général de Martimprey[229] et à Paris.
Observations astronomiques comme hier soir.
5 août.
Aujourd’hui nous devons partir. Les chameaux et les méhara arrivent des pâturages et on les mène au puits ; ces malheureuses bêtes en reviennent avec le ventre rond comme un tonneau et un corps aussi large que haut. On dirait qu’elles savent en buvant qu’elles vont traverser un désert sans eau et qu’elles reconnaissent les puits qui précèdent les routes de la soif. Les mehara seuls ne boivent peut-être pas assez. Les chameaux que le khebir Mohammed m’a amenés de Sahan el Kelb[230] sont les plus beaux animaux de cette espèce que j’aie encore vus ; ce sont de vrais monstres par leurs proportions gigantesques. Je prends un peu de repos à la _gaïla_, mais pas assez, au milieu du bruit de l’emballage. Je ferme mon courrier et je plie bagage.
Nous partons. Nous traversons un pays tout à fait analogue à celui qui précède Berresof, immédiatement au nord. Ce sont des espaces sablonneux, couverts d’une végétation dense de _drīn_, appelé par les Roubaa’ya et les Arabes de l’est _sebot_, et de _halma_, enfin de _hād_ et de _seffār_. Ces espaces sablonneux sont coupés par des chaînons de dunes à cime régulière, qui prennent le nom de _Zemla_. Avant la nuit nous trouvons du _baguel_.
La première nuit de marche fut pénible pour moi ; le sommeil me vint d’autant plus vile que j’étais accoutumé, depuis l’été, à faire la sieste au milieu du jour. Je ne puis m’empêcher d’admirer, quand la lune s’est levée, les Touareg sur leurs méhara. Avec leurs armes desquelles tombent des lanières de peau diversement ornementées ; leur vêtement fantastique et leur immobilité sur ces grands animaux au pas lent et régulier, ils ont quelque chose qui me reporte en pensée aux temps de notre chevalerie. Et réellement les Touareg ont dans le caractère quelque chose de chevaleresque qui me plaît beaucoup. Au départ, tous mes Arabes invoquent Dieu, le prophète et tous les saints de leur paradis pour qu’ils nous protègent sur cette route dangereuse par sa longueur et son manque d’eau absolu. Nous dépassons Ghourd el Liyya derrière lequel arrive la route de Djedid à laquelle nous nous joignons. Cette route est, au dire de mes guides, _la plus ancienne_ et la plus directe. Autrefois le dernier puits était précisément celui de Djedid ; mais depuis quelque temps on en a creusé un un peu plus au Sud, c’est le puits de Bou Khalfa. La fatigue me fait commander l’arrêt d’un peu bonne heure pour mes guides, qui sont scandalisés de cet acte de despotisme.
6 août.
Après trois heures de sommeil nous repartons. Les guides aiguillonnent mes domestiques un peu mous en leur disant : « Il faut fuir devant la mort ! » Le pays continue à garder le même aspect, nous rencontrons par endroits des pierres noires et grises (dolomies ?) identiques à celle de la chebka des Beni Mzāb, ce qui se trouve confirmé plus tard par l’apparition d’affleurements de ce plateau et par l’assertion du cheikh Othman que l’on trouve près de Ghadāmès, près de notre route, une dune très élevée au sommet de laquelle perce un rocher.
Une tête de gazelle que nous trouvons me montre que la gazelle commune du pays est de la variété nommée _rim_, caractérisée par ses cornes plus droites et très rapprochée : je crois que c’est l’antilope Corinna. L’autre gazelle commune (_dorcas_ ?) est plus rare, mais se trouve cependant aussi quelquefois dans ces dunes. Les chasseurs Toroud la nomment _el himed_ parce qu’elle affectionne plutôt les _hamada_.
Nous faisons la sieste à l’heure habituelle et avons fait dans nos 24 heures 13 h. 4 m. de marche. Depuis ce matin, comme par un fait exprès, le sirocco s’est levé et a remplacé le vent d’est qui nous avait favorisé sans cesse depuis El-Ouad. Nous repartons à peu près à la même heure qu’hier, cependant pas d’aussi bonne heure à cause de la chaleur qui accompagne le sirocco.
Nous rencontrons sur la route trois charges de chameaux de vêtements et d’autres menus objets rassemblés en un tas. Ces sortes de dépôts, occasionnés le plus souvent par la mort d’un chameau, sont religieusement respectés sur cette route, et j’apprends d’Othman qu’il en est de même sur les routes de Ghadāmès au Touat et au Soudan par l’Aïr ; elles restent quelquefois des années sans que le propriétaire trouve une occasion pour les faire enlever.
Un peu plus loin, nous trouvons les premières traces de cet animal que les chasseurs des dunes appellent « beguer », mais dont le vrai nom arabe est مَهَى[231] et qui est notre antilope oryx ou leucoryx.
Près de Ghourd et Trouniya la nuit nous surprend, et peu après nous arrive un accident qui manque de nous causer un retard sérieux. Un des chameaux des Touareg s’était mêlé aux miens, et soit qu’il eût été effrayé par quelque chose, soit qu’il voulût rejoindre ses frères, il prit tout d’un coup le galop en faisant des sauts et des gambades dont je n’aurais pas cru un chameau capable et il disparut dans les dunes. Quand les Touareg arrivèrent, nous constatâmes que sur quatre outres qu’il portait deux avaient été crevées et ne contenaient plus rien. Othman attribua cet accident à l’_aïn_[232], en disant qu’un de ses suivants, Ihemma, venait de dire tout à l’heure que l’on ne manquerait pas d’eau, et cela avait porté malheur. Après bien des discussions, il fut convenu que le maître du chameau irait sur son méhari à sa recherche et tâcherait de nous rattraper. On lui fit une petite part d’eau dans une outre et il partit, tandis que nous continuâmes notre route.
Lorsque la lune se leva, je pus remarquer que la végétation avait notablement diminué de force et de nombre ; nous n’avons plus que de rares pieds de _seffār_ et de _hād_. Dans l’obscurité complète (lueur des étoiles) je puis continuer presque aussi bien qu’en plein jour le levé des distances et des directions, seulement le détail des dunes à droite et à gauche de la route souffre de cette route de nuit. Je remarque des affleurements du plateau calcaire. Nous voyageons entre des rangées de dunes, qui tantôt s’éloignent tantôt se rapprochent et quelquefois nous barrent la route ; mais elles sont alors très diminuées. De temps en temps aussi nous trouvons des _sahan_ analogues à ceux dans lesquels les puits sont creusés, mais ici on trouve parsemées sur leur surface des pierres (dolomies appartenant au plateau).
7 août.
Après un repos beaucoup moins long que celui d’hier nous repartons, et rencontrons bientôt de nouveaux affleurements de calcaire. Nous arrivons au commencement de la chaleur du jour à des dépressions irrégulières allongées courant à peu près du E. 1/4 S. à l’O. 1/4 N., et séparées par des chaînons de dunes. Othman m’assure que ces dépressions s’en vont jusque sur la route de Ouarglā à Ghadāmès où elles prennent le nom de Oudiān el Halma[233]. Je commence à remarquer qu’Othman a le sens géographique très développé et qu’il possède, ce que je n’ai remarqué chez aucun Arabe, la connaissance du rapport des différents accidents du sol et de leur enchaînement. Nous faisons la sieste dans un de ces derniers oueds, après une marche totale de 13 h. 46 m.
Dans la soirée, un de mes Arabes m’apporte une corne de _meha_[234] qu’il a ramassée sur la route. Nous rencontrons des traces de chacals, ce qui me donne l’occasion d’apprendre du cheikh Othman que partout, dans son pays, les chacals boivent et ne s’éloignent pas de plus d’un ou deux jours de la source qui les abreuve, qu’il ne connaît que l’Erg où le chacal vive naturellement sans boire[235]. Le _fenek_ au contraire ne boit jamais, et aussi se trouve-t-il presque exclusivement dans ces sables. Un proverbe arabe dit : Trace de chacal, eau proche ; trace de _fenek_, ceins-toi et marche.
Mon serviteur Ahmed a encore des accès de fièvre, ce qui dérange tout, mes deux autres Arabes n’étant bons à rien ou à très peu de chose. La végétation est toujours presque nulle[236]. Nous arrivons dans la nuit au Sahan Tángăr où la route de Moui ’Aissa vient rejoindre celle de Djedid ; près de là il y a, à droite, un petit _ghourd_[237] appelé Gherīd Tángăr. Mes chameliers me font remarquer que la marche est devenue plus rapide parce que les chameaux commencent à avoir diminué notablement leur provision d’eau et ont le ventre allégé. Nous faisons la halte de nuit à Ghourd es Sīd.
8 août.
Après un sommeil d’environ une heure et demie, nous nous remettons en marche, et suivons des sortes de boyaux entre deux dunes ; quelquefois ces boyaux s’élargissent et ressemblent à de petits oueds (style du Souf). Nous faisons la sieste dans une dépression après avoir fait une marche de 14 h. 11 m. depuis hier à pareille heure.
Ahmed, au départ le soir, est encore pris par la fièvre.
Le cheikh Othman me dit que nous sommes ici au Dhahar el ’Erg, c’est-à- dire au point culminant de la région des dunes, qu’à partir d’ici le sol va en s’abaissant vers Ghadāmès et vers El-Ouād[238]. Cet avis a besoin d’être pesé, mais le fait sur lequel s’appuie mon compagnon targui est indubitable, c’est la forme nouvelle que prennent les dunes. Les _ghourds_ sont encore petits, pas aussi hauts que le Ketef, à mon avis, mais leurs formes ont changé ; ils ont pris des formes de montagnes pointues, anguleuses sur toutes les faces ; les ghourds sont moins allongés. Nous rencontrons de temps en temps en travers de la route des dunes en cordons hauts de 1 à 3 mètres seulement, mais longues de 400 à 700 mètres et très régulières, que le vent change sans cesse de force et de direction. Ces endroits sont toujours un obstacle pénible pour les chameaux et tout le monde se met à l’ouvrage pour leur frayer un chemin oblique avec une pente légère. Le vieil Othman est toujours le premier à l’ouvrage.
Deux des Arabes ont des symptômes d’ophtalmie.
Le khebir me dit que Ghourd Meçaouda est, selon lui, à moitié route de Ghadāmès à Berresof. Au ghourd Rouba que nous avons passé il y a longtemps, vient se joindre à notre route une des routes de Bīr Ghardāya ; d’autres viennent ici et d’autres plus loin encore. Cette route est peu stable, comme on le voit, et dépend du caprice du guide. La végétation est toujours presque nulle. Nous arrivons au ghourd Ben ’Akkou, qui est le point très connu anciennement comme faisant le point du milieu entre le puits de Djedid et Ghadāmès.
Dans le Haoudh[239] es Sefār je remarque une petite butte d’un blanc éclatant. Nous nous arrêtons pour dormir un peu dans un endroit appelé Ma’dhema.
9 août.
Nous partons comme toujours de bonne heure, et marchons entre les _ghourds_ et les _zemlāt_[240]. Nous arrivons bientôt dans une série de bas-fonds entre les dunes, que l’on a désignés sous le nom générique d’El-Hiádh[241]. De temps en temps des pierres de calcaire gris plus ou moins décomposé. Nous allons faire la sieste à l’extrémité sud du Haoudh El-Hadj S’aīd, aussi nommé Hoūdh el Belbelāt à cause de la plante nommée _belbal_ qui y croît. Le sol de ce terrain est très ferme, composé de détritus de calcaire. Othman et les guides me désignent cet endroit comme étant celui où l’on devrait tenter le forage d’un puits. La présence de _belbal_, disent-ils, est un signe que l’eau ne doit pas être loin. L’endroit me paraîtrait, à moi aussi, bien choisi.
Nous avons rencontré avant l’étape deux Souāfa venant de Ghadāmès avec un chameau ; ils apportent la nouvelle que la plus grande partie des Touareg ont quitté les environs de la ville par suite de la petite vérole qui y règne et qui les décime. Si Othman me dit : « Dieu a créé la petite vérole ennemie des Touareg et aussi la craignent-ils très fort ». On me dit plus tard à Ghadāmès que si elle est si fatale pour les Touareg, c’est qu’ils sont sales, et que même quand ils ont de l’eau, ils font leurs ablutions en se frottant les mains sur une pierre.
Nous avons marché 14 h. 50 m. depuis la dernière étape. A notre départ, la végétation, presque nulle comme toujours, se compose d’_álenda_, de _drīn_ et de _hād_. A la nuit nous passons deux tombeaux d’individus assassinés par les Arabes, dont l’un nommé Mîdi de Ghadāmès a donné son nom à un ghourd voisin. Le vent a tourné à l’est. Nous marchons toute la nuit et ne nous arrêtons qu’à 6 h. 65 m. du chronomètre le 10 août pour faire la sieste. Cette deuxième étape a été de 13 h. 30 m. de marche.
10 août 1860.
Nous nous arrêtons pour la sieste épuisés de fatigue[242] ; je n’ose pas comparer celle de mes domestiques à la mienne tant j’aurais pitié d’eux. On verse dans le nez d’un chameau qui souffre de la soif une gamelle d’eau. Cela vaut beaucoup mieux que donner à boire, parce que le peu d’eau dont on peut disposer ne fait rien dans l’estomac de l’animal. Nous arrivons près du ghourd Mámmer, à une dépression où je reconnais la roche blanc d’argent dont j’ai parlé. Je trouve que c’est une terre très savonneuse et salissant les doigts, toute imprégnée de coquilles de _planorbis_, signe évident qu’il y avait là un petit lac autrefois. Tout à côté de cette terre se trouve sous le sable une poussière noire, qui m’intrigue beaucoup et dont je prends une petite quantité[243].
A la tombée de la nuit, le chameau sur lequel je suis monté, sur un lit formé de mon matelas jeté sur les caisses, prend peur et part au galop en sautant ; je suis lancé en l’air et un peu plus loin tombent les cantines. Rien n’est cassé heureusement ni sur moi ni dans les caisses. J’aurais été tué ou estropié si j’étais tombé sous les cantines.
Les dunes diminuent notablement et rapidement de hauteur, elles reprennent la forme de _zemlat_. Nous traversons un petit _hamada_, nommé Hameida, et nous reprenons les dunes, redevenues simples ondulations de sables. Nous voyageons toute la nuit ; de bonne heure nous entrons sur la hamada de Ghadāmès qui est d’abord recouverte de sable, puis apparaît comme la chebka des Beni Mezāb, semée de pierres de dolomies violettes, noires ou grises.
Peu après nous descendons dans une dépression profonde[244] de la chebka ; c’est un chott à sol de _heicha_, tout semblable à celui de l’Oued-Righ ; nous dépassons une grande dune située au milieu et enfin nous arrivons à l’autre extrémité à une petite _ghaba_[245], appartenant à la zaouiya de Sidi Maābed.
Marche de cette étape, 15 h. 36 m.
[Note 220 : Cf. _Relation du voyage de M. de Bonnemain_, par A. Cherbonneau, _Nouv. Annales des Voyages_, juin 1857, et A. Bernard et N. Lacroix, _Historique de la pénétration saharienne_. Alger, 1900, p. 46-47.]
[Note 221 : Du Sud.]
[Note 222 : D’après la détermination de Bourguignat : _Physa contorta_, _Physa Brocchii_, _Physa truncata_, _Planorbis Maresianus_. (_Les Touareg du Nord_, Append., p. 27.) On sait, par les explorations de MM. Foureau et Flamand, que les fonds de sebkha à coquilles d’eau douce et saumâtre se rencontrent fréquemment dans l’Erg, où ils apparaissent entre les dunes. Le vent soulève les tests légers des coquilles et les éparpille sur les sables.]
[Note 223 : Géants auxquels les indigènes attribuent aussi les tombeaux mégalithiques (_Touareg du Nord_, p. 416).]
[Note 224 : « Dépression de terrain solide en forme de bassin arrondi au milieu des sables » (H. Duv.).]
[Note 225 : Le vrai nom de ces puits est Maatig (H. Duv.).]
[Note 226 : Ou Rebaya ; fraction des Souafa.]
[Note 227 : Le kaïd de Tougourt.]
[Note 228 : Seau de cuir.]