Journal de route de Henri Duveyrier
Part 13
Le kaïd arrive d’El-Ouad dans la matinée, nous allons ensemble chez le marabout Si Mohammed el’Aïd que nous trouvons dans une maison assez belle, mais couché sur un lit déchiré et vêtu d’un haïk à peine propre. Cette fois, le marabout se montre très poli et daigne causer avec nous de mille et un sujets. Il a reçu les lettres du général et toutes celles que je lui ai apportées. Il me promet tout son concours ; en somme, je suis content de cette entrevue. Nous déjeunons là ; on nous apporte, en fait de friandises, du concombre frais et une pastèque verte, mais mangeable.
Le 19 juin.
Je fais une visite à Si Mohammed el’Aïd qui me donne son _ouerd_ et qui me remet différentes lettres pour les Touareg Cheikh Othman et Cheikh Ikhenoukhen. Le marabout cause d’une manière très aimable comme hier. Il veut me faire son mokaddem à Paris.
J’ai oublié de noter que pour le commerce d’El-Ouad la monnaie de compte est le réal _bou cherchour_, équivalant à 1 fr. 35. Il vaut à Tunis deux réals tounsi dits _nehas_. On le divise en quarts « _rouba’_ » ou en huitièmes « _themen_ ». Un réal a 94 _nasri_.
Je visite les puits de Gomar, et j’en choisis 4.
Bir Talat Chriaa’ Prof. 6m,75 Temp. 21°,05
Bir Sidi Abder Rahman, 6m,66 21°,70
Bir Djama’ el gharbi, 6m,50 21°,35
Bir Djama’ el Akhouān. 6m,84 21°,20
On m’apporte le soir un dîner fort peu convenable ; je le fais envoyer au kaïd en le priant de m’y trouver un morceau de viande. Le kaïd frappe d’une amende de 200 francs le cheikh qui a apporté le dîner, et il m’envoie le sien avec d’excellente viande grasse.
Le 20 juin.
Je suis parti aujourd’hui de Gomar. En passant devant les jardins, je remarquai deux arbres fruitiers : figuier et grenadier. On était en train d’arroser les plates-bandes. Nous voyageâmes d’abord à travers une région de sables, qui, comme toutes celles qui avoisinent les villes du Souf, est tout à fait dénudée. Puis nous revîmes la végétation, qui dans cette région consiste principalement en drin et alenda. Nous avons le sirocco toute la journée, mais nonobstant nous marchons bien ; et nous campons un peu en deçà de Mouïa el Ferdjān.
21 juin.
Nous nous mettons en route de très bonne heure et nous arrivons très vite à Mouïa el Ferdjān. A la _gaïla_ j’ai le spectacle d’un ouragan très curieux quoique peu agréable. Toute la journée il a fait un sirocco violent. A 1h,20 du soir, le ciel s’est couvert ; coups de vents terribles qui renversent deux fois ma tente ; ces vents viennent du S.-S.-E. — 5mm de pluie d’orage ; deux coups de tonnerre lointains. A 1h,35, coups de tonnerre très haut au-dessus de nous ; pas tout à fait au zénith (N.-O.), puis au N.-E., puis de l’horizon. A 2h,10, coups de vent épouvantables. Le vent chasse le sable de manière à me faire mal aux jambes. A 2h,35, coups de tonnerre au zénith au N. et au N.-O., ciel couvert, vent de N.-O. faible. Éclairs au N.
En partant de l’endroit où nous avons fait la sieste (d’une singulière façon) nous atteignons vite une sorte de forêt ou de bois taillis appelé _zouitaya_ du _zeïta_, _Statice monopetala_[189], qui y est pour ainsi dire la seule plante dominante. Cela me rappelle les environs de Chegga du sud. Cette _zouïtaya_ finit à l’Erg Meggarīn, où nous voyons, entre les dunes, des dépressions de sables humides, ce qui fait dire à mes Souāfa que c’est un « Erg toloūa » ; on pourrait y planter, comme au Souf, des palmiers s’arrosant eux-mêmes par absorption.
Nous arrivons à Meggarīn Djedid, où je laisse mon monde et je continue jusqu’à Tougourt avec le spahi bleu. A Tougourt au coucher du soleil, ciel embrasé d’un rouge sombre ; air lourd, le soir pluie. Je trouve ici Auer malade et le caporal Dhem ayant manqué d’être emporté par les fièvres deux jours avant. Cependant tous vont un peu mieux. Abd Allah l’Allemand va aussi mieux.
Tougourt, du 22 juin au 1er juillet.
Je fais un peu de photographie.
J’essaye de faire un baromètre en passant par la délicate expérience de Torricelli. Je casse 4 tubes de verre en faisant bouillir le mercure, mais le 5e tube réussit et j’ai restauré ainsi mon no 903 de Tonnelot.
L’oasis de Tougourt est très vaste, elle possède environ 180.000 palmiers, d’après une bonne évaluation faite par M. Auer. Ce chiffre représente les palmiers en rapport. Il y avait, il y a deux ans, 325 puits artésiens d’un débit plus ou moins fort dans toute l’oasis en comptant les palmiers appartenant aux villes de Tebesbest, Nezla, Sidi- Bou-Djenan, Beni-Souid, Zaouya Sidi el Abid, etc. Le nombre des puits tel que l’a donné M. Auer, il y a deux ans, n’a pas dû changer depuis, en comptant les puits qui ont tari et ceux qui ont été forés depuis, tant par les indigènes que par les sondages français.
A 5 kilomètres de Tougourt au sud-sud-est se trouve un lac d’eau salée Merd-jādja qui a 1/2 kilomètre de long sur 200 mètres de large et une profondeur maximum de 45 mètres (Auer).
Tout près de Nezla se trouve le tout petit village de Sidi-Mohammed ben Yahiya qui est le tombeau du marabout qui régna sur Tougourt avant les Beni-Djellāb.
A l’extrémité sud de l’oasis se trouvent des prolongements de jardins qui ont actuellement dépassé les premières hauteurs de Bou Yerrō et qui, plantés de palmiers encore en broussaille et arrosés par des puits artésiens, donnent un bon témoignage de l’influence française sur l’oasis, car ils ont été commencés depuis la conquête. C’est le cheikh Bou Chemăl qui en a eu l’initiative et la plupart des jardins lui appartiennent.
Les hauteurs de Bou Yerrō commencent à 4 kilomètres sur la route de Merdjadja (en partant de Tougourt) ; elles sont de peu d’importance, mais doivent exister sur les cartes.
On trouve dans l’oasis palmiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, poiriers (peu), pommiers (peu), vignes (peu), cotonniers (d’ancienne et de nouvelle date). Ce dernier arbre devient très fort ; il n’est pas utilisé. Légumes, choux, ail, oignons, tomates, _gara_, _kabouya_, sorte de concombre, melons, pastèques, poivre rouge, _bou deraga_ (pourpier), navets, carottes, radis blanc (_fedjel_), haricots du Souf (peu), fèves, poireau, — luzerne en quantité, orge (pas de blé), réglisse (en quantité, sauvage). Le henné ne vient pas, du moins les essais faits par les indigènes avec des graines envoyées de Biskra n’ont pas réussi. La garance se trouve un peu à Meggarin, à Ghamra, à Tamerna et à Sidi Khelil.
La ville de Tougourt est construite en _tôb_[190]. Les maisons n’ont qu’un étage. La ville est entourée de fossés remplis d’une eau stagnante[191] et salée qui nourrit des poissons et quelques serpents d’eau. Elle a aujourd’hui une seule porte, Bab-el-Khrūkha[192] qui s’ouvre au nord-est et qui est gardée par un détachement de tirailleurs indigènes. La Kasba est au sud-ouest du côté opposé. Elle comprend des bâtiments assez considérables quoique peu élevés qui ont été construits par les Beni Djellăb, et ensuite diversement modifiés par les Français jusqu’à la construction de la caserne l’année dernière ; ce dernier bâtiment forme un carré oblong à un étage ; les pièces sont hautes et bien aérées. Les démolitions de la Kasba pour la construction de la caserne ont détruit la seconde petite porte appelée Bab-el-Ghadăr ou de la trahison, qui était particulière à la Kasba et que j’ai vue encore debout. A la prise de Tougourt la ville avait quatre portes en comptant celle de la Kasba que je viens de nommer, mais les Français en ont fait fermer deux. Les rues de Tougourt sont étroites, mais assez propres, dans le quartier des Medjehariya il y a deux rues couvertes. Les principaux monuments de la ville sont, à part la Kasba, la grande mosquée, rétablie par les Français et l’ancienne mosquée avec son minaret de construction djéridienne en petites tuiles qui porte encore des traces de boulets de Salah Bey[193]. Les maisons de Tougourt sont de la couleur du sol ; elles possèdent toute une cour intérieure autour de laquelle sont rangés des magasins et les chambres. Le marché de la viande se tient sur une petite place qui est à la porte de la mosquée, mais le marché du vendredi où se font presque toutes les transactions se tient devant la Kasba sur une place bordée de boutiques et de magasins grossiers garantis du soleil par une sorte de voûte soutenue par des piliers carrés.
Le kaïd, qui a son logement dans la Kasba, a 35 spahis bleus commandés par un officier indigène. M. Auer[194] 100 tirailleurs indigènes.
La population de Tougourt se compose de Rouăgha, de Mestāoua (Rouāgha mêlés de sang arabe ou Arabes mêlés de sang righi) et de Medjehariya ou juifs convertis à l’Islam. La population est divisée en trois quartiers : les Rouāgha habitent le quartier Tellis situé à l’est ; les Medjehariya habitent le quartier auquel ils ont donné leur nom à l’ouest et les Mestāoua habitent au nord. La Kasba occupe le sud. Les habillements des trois castes sont les mêmes, seulement les Medjehariya se distinguent par leur propreté, les Mestāoua sont plus propres que les Rouāgha et d’une couleur plus blanche. Les Medjehariya ont conservé entièrement le type israélite, surtout les femmes, parmi lesquelles il y en a de fort jolies. Ils ne se marient qu’entre eux et sont fort sévères de mœurs et de principes religieux ; ils n’aiment pas qu’on leur rappelle leur origine. Cependant eux, comme le reste de la population, boivent des spiritueux, seulement ils le font en cachette.
J’ai déjà décrit les fêtes du mariage des Rouāgha. Ils s’unissent aussi facilement qu’ils se divorcent et cette facilité des unions n’exclut pas cependant une moralité peu stricte à notre point de vue européen. J’ai déjà dit que les femmes des premières maisons de l’Oued-Righ ne faisaient pas de difficultés à devenir les maîtresses des derniers Djellāb, et je connais encore aujourd’hui deux cheikhs qui ont encore dans leur harem des femmes qui pourraient raconter bien des petites choses qui se sont passées dans l’absence de leurs maris alors exilés. Je me suis laissé dire que, quand on rencontrait dans l’oasis une Righia bien seule, elle refusait rarement d’accorder son corps. Ceci s’applique cependant plus à Ouarglā qu’à Tougourt ou Temassīn, car dans ces deux villes, surtout dans la dernière, tous les travaux d’extérieur reviennent au mari, et la femme reste plutôt dans la maison. A Ouarglā, au contraire, on m’a raconté qu’il se passait bien de petites aventures aux sources où les femmes viennent puiser l’eau. Il doit en être de même à Merhayyer.
La plupart des prostituées de Tougourt sont des Righia, des Soufia et des Naylia, en comprenant sous cette dernière dénomination les Harazlia et enfin toutes les Arabes de l’ouest. Je ne puis m’empêcher de noter ici quelques détails sur les Naylia ; ils paraîtront curieux pour déterminer les mœurs des Arabes du désert algérien. Mais qu’on ne croie pas que nous soyons pour quelque chose dans cela, au contraire, depuis notre domination nous avons cherché à limiter de diverses manières cette vaste prostitution. Les femmes de l’Oued-Righ et du Souf qui exercent le métier à Tougourt sont généralement des veuves ; il y a des cas où elles trouvent ensuite à se remarier. Les Naylia sont en grande partie aussi de jeunes veuves, mais on voit aussi parmi elles des mères ou des pères amener leurs filles encore vierges et vendre cette virginité qui est toujours longtemps marchandée. Les Naylia viennent à l’époque de la maturité des dattes et un petit nombre d’entre elles seulement restent jusqu’au printemps suivant. Leur but est d’acheter des dattes pour leur année. Autrefois on ne connaissait pas d’autre manière de payer leurs faveurs que par une certaine quantité de dattes ; deux fois les deux mains pleines par exemple était un très bon prix.
Une autre particularité commune à Tougourt et à Temassīn sont les _halladj_[195], sorte d’hommes efféminés qui, je crois, avaient un nom chez les Grecs. On en voit même avec des cheveux blancs danser mollement avec les femmes dans les danses publiques à Témassīn.
Parmi les coutumes bizarres des Rouāgha, coutume que l’on reproche aussi aux Beni-Mezāb[196], et que des écrivains du moyen âge imputent aux habitants de Sedjelmāsa, est la prédilection qu’ils ont pour la viande de chien. Ils prétendent s’excuser de cette licence contre leur loi religieuse en disant que c’est un préventif contre les fièvres. C’est surtout pendant l’hiver que les Rouāgha achètent des chiens qui leur sont alors vendus en plein marché par les Arabes du dehors. On les engraisse, on les fait rôtir, et ils sont mangés en grande fête avec force lagmi[197].
Les Rouāgha sont très superstitieux ; mon ami M. Auer m’a souvent raconté l’effet singulier produit par une éclipse de lune sur les habitants de Tougourt. Les tolbas sortirent en corps et battant à tour de bras sur des plats de bois et des marmites, ils rappelaient la lune en invoquant leur prophète : « Ya chefā Si Mohammed ! »[198] Ils croient, comme beaucoup d’autres populations algériennes, à la toute- puissance des _djenoun_[199]. Les femmes surtout les redoutent, et attribuent à ces esprits toutes leurs indispositions. Ordinairement on combat leur influence par des amulettes ou bien on tâche de les apaiser par des offrandes de couscous, de tchertchoukha, plats que l’on dépose à l’endroit où l’on suppose que les djenoun se tiennent, et qui est souvent dans les lieux d’aisance.
Tougourt peut compter 300 maisons, et a, dans la saison d’été, une population d’environ 1.500 âmes ; en hiver, où des familles du Souf et des Arabes viennent habiter la ville pendant six mois, la population peut monter au double 3.000 âmes. Nezla, Tebesbest, Zaouiya ont chacune plus d’habitants que Tougourt même.
Dans les mariages, le dernier jour, on amène la mariée chez son futur ; si c’est une vierge, elle est portée sur un lit en _djérid_ (comme la plupart des Rouāgha en usent) par quatre hommes ; si c’est une veuve, elle est portée simplement dans les bras d’un homme.
1er juillet.
Je vais à Temassīn avec un spahi, le marabout Si Mammar m’y avait fait appeler pour m’y trouver en présence du Cheikh Othmān ; je trouve un chef targui bien mis sans recherche, mais proprement, accompagné de deux ou trois jeunes hommes de sa tribu terriblement marqués de la petite vérole. Tous ont un visage ouvert, je dirais presque prévenant.
Nous avons une longue conférence. Cheikh Othman lit les dernières lettres que j’ai pour lui ; mais tout en m’offrant ses services, il cherche vivement à me détourner de rien entreprendre cette année, où tout le Sahara est sens dessus dessous : les Hoggar en querelle avec les Azgar d’un côté et les Aouelimiden de l’autre ; la grande razzia d’Aïr par les Arabes de la Tripolitaine, etc., enfin les habitants d’Insalah en guerre avec le sud du Touat. Cependant, après de longues et éloquentes délibérations, Si Mammar décide, force même un peu Cheikh Othman à m’accompagner à Ghadāmès ; de là il ira consulter Ikhenoukhen sur ce qu’il y a à faire, et savoir si ce chef tout-puissant m’accorde sa protection, et viendra me rendre réponse, d’où nous conclurons nos plans postérieurs. Je dis adieu au Cheikh Othman ; je conviens avec Si Mammar d’envoyer 50 fr. au Cheikh Othman pour qu’il fasse ses provisions de route et il doit me rejoindre à El-Ouad vers le 20 de ce mois. — Il a son camp tout maltraité par la petite vérole, personne n’est sur pied ; les troupeaux sont en mauvais état ; la _nezla_[200] est à Bey Salah (puits).
J’ai bu à Temassīn de l’eau des rhedirs de l’oued Retem[201]. Il a plu dans le Sahara, et les oueds voisins se sont remplis.
2 à 12 juillet.
Je commence à sentir quelques caresses sourdes de fièvres ; je suis obligé de me tenir, comme avant, renfermé dans la Kasba.
Travaux de linguistique. Je recueille un vocabulaire complet du dialecte righi de Temassīn.
Le 7 juillet, malade au lit.
Le 11, mangé les premières figues _Kartous_.
Renseignements historiques recueillis par moi auprès de Ben Chemāl[202]. Les premiers sultans de Tougourt furent la dynastie des Oulad Beiffo, dont les descendants excessivement pauvres habitent encore un des villages de l’oasis, Tebesbest, je crois. Ils gouvernèrent Tougourt et Kedima, dont l’emplacement était dans la _Ghaba_[203] près de Sidi Mohammed ben Yahiya. C’étaient des Rouāgha. Tougourt el Kedīma fut peu à peu abandonnée, dit-on, à cause des scorpions, et la nouvelle ville fut bâtie par Sidi Zekri, marabout righi de Tougourt et Kedima. Une Djemaʿa gouverna Tougourt dans l’origine, et Sidi Zekri n’en fut que le bon conseiller ; Tala était alors plus puissante que Tougourt ; elle avait des cheikhs ; dont le plus célèbre est connu sous le nom de Cheikh el Tālāoui. Sidi Mohammed Ben Yahiya succéda à Sidi Zekri et gouverna de même par ses conseils. Il résida 40 ans dans la Kasba. Lorsque ce marabout avait 15 ans, Sidi Khelil, Sidi Ali Ben Soultān et Sidi Embarek es Saim venaient faire leur pèlerinage à Sidi Bou Haniya près de Goūg.
Avant la mort de Sidi Mohammed, deux frères du nom de Beni Djellāb passaient souvent à Tougourt. Leur pays originaire était Telemsen (ils descendaient des Mérinides) et ils avaient alors leurs biens dans le Djebel Sahāri. A Tougourt ils prêtèrent des sommes considérables à tous ceux qui leur en demandaient, si bien qu’au bout de bien des années, ils vinrent un jour à Tougourt et voulurent faire leurs comptes, ne voulant plus y revenir. On trouva que tout le bien de Tougourt ne pourrait plus payer les dettes des habitants. Les habitants de Tougourt allèrent à Sidi Mohammed Ben Yahiya et lui demandèrent conseil ; ce marabout se fit amener les deux frères Ben Djellāb, et leur dit qu’il allait habiter dans son village (le même qui porte aujourd’hui son nom) et qu’il leur abandonnait la ville et tout ce qu’elle renfermait. — Ainsi commença la dynastie des Ben Djellāb. — Plus tard les Oulad Sidi M. Ben Yahiya ne s’entendirent pas bien avec les Ben Djellāb et ils émigrèrent dans le Tell où ils sont actuellement avec les Oulad Abd en Nous près de Constantine.
Dans ce temps-là, il y avait des juifs à Tougourt.
L’un des frères Ben Djellāb, ʿAbd el Hakk el Merīni, fut le premier cheikh de Tougourt ; — de là à Cheikh Selmān il y a une lacune dans la généalogie ; le cheikh Ben Chemāl ne connaît pendant ce temps d’autre fait que la destruction de Tāla qui eut lieu, comme il croit, sous le fils d’Abd-el-Hakk. Abd-el-Hakk conquit lui-même Meggarin, Qsoūr, etc., et ne s’arrêta que devant Tala qui résista à ses armes. Mais son fils usa d’un stratagème qui lui réussit. Il offrit au cheikh de Tala de cimenter une paix durable en épousant sa fille. Celui-ci y consentit. — Ben Djellāb déguisa, le jour désigné pour la fête, un homme en mariée ; il fit travestir un grand nombre de ses serviteurs en femmes venues à la fête ; tous portaient des armes sous leurs vêtements. Il fit accompagner le tout de 50 cavaliers. Le cheikh de Tala reçut sa prétendue femme et sa suite et fit loger les cavaliers chez ses serviteurs. La fausse mariée avait prévenu qu’elle donnerait le signal de l’attaque en tuant le cheikh lorsqu’il viendrait la nuit. Cela arriva en effet : dans la nuit, en entendant le coup de feu du signal, tous les serviteurs de Ben Djellāb se précipitèrent au carnage et eurent bientôt raison de la ville qui fut détruite par des renforts venus de Tougourt.
Sous le cheikh Selmān, le premier à partir de la lacune, eut lieu un événement curieux. Une femme arabe appelée Oumm Hāni Bent el Bey (fille d’une femme Douaouda[204] et d’un bey de Constantine), voulut devenir cheikha des Arabes au Sahara et fit de grandes razzias elle-même à cheval et armée, tua le Douaouda, son mari, ses frères et beaucoup d’autres chefs. Enfin Selman voulut faire une alliance avec elle et lui proposa d’épouser son fils. Elle fit semblant d’accepter, mais lorsque Selman vint à son camp, à la Regouba de Sidi Khelil avec 500 chevaux, on distribua habilement son monde dans les tentes et Selman logea dans la tente de Bent el Bey. La nuit, elle tua elle-même le cheikh et ce fut le signal d’une tuerie générale.
Cheikh Mohammed ben Selman lui succéda ; puis Selman, son fils ; Brahim, fils du précédent ; Abd-el-Kader ; Hamed, fils de Brahim ; ’Amer, fils d’Abd-el-Kader ; Mohammed el Akhal, fils de Hamed ; Hamed, fils de Mohammed ; Abd-el-Kader, petit-fils d’Amer ; Farhāt, frère du précédent ; Brahim, fils de Hamed ; El-Khāzen ben Farhat ; Mohammed, fils de Hamed ; ’Omar, fils de Mohammed ; Brahim, fils de Mohammed ; ’Ali, fils de Mohammed ; Ben Abd er Rahman, petit-fils d’Amer ; Selman, fils d’Ali ; les Français.
13 juillet.
Je pars de Tougourt dans la soirée et nous prenons la route de Mouïa el Ferdjān. Après deux heures de marche, nous faisons halte dans une dépression qui continue le bas-fond de la Chemorra (en deçà des dunes). L’endroit s’appelle Benga. Le sol portant trace de l’action des eaux est très dur formé d’un conglomérat de sable et de petits morceaux de chaux et de calcaire.
14 juillet.
Nous marchons 5 heures et faisons la sieste entre El-Ouibed et El- Māleha. De là, une heure et demie de marche au puits de Mouï Chabbi dont nous trouvons l’eau pourrie et verdâtre. On l’avait récemment fourni d’une nouvelle garniture de drīn.
De là, une heure 20 minutes au puits de Mouïa el Ferdjān. Je relève ce petit bout de route que je n’avais pas encore fait.
15 juillet.
Hier au soir, j’ai eu un premier accès de fièvre.
Nous marchons 5 heures 1/4 et arrivons au puits de Mouïa el Kaïd. Après la sieste, 2 h. 3/4 de marche nous amènent dans les dunes de l’Erg-Said, où la nuit nous prend et où nous couchons.
J’ai remarqué dans la dernière partie de la route que le guide était souvent obligé de frayer un chemin artificiel aux chameaux dans les dunes. Il disait en travaillant : « El-Bahri oua’ar » (le vent de l’est est dur). Il est clair, en effet, que c’est ce vent qui, dans cette saison, fait progresser les dunes vers l’ouest. Toutes les dunes que nous coupons ont la forme des vagues de la mer ; elles sont orientées à angle droit de la route ; leur côté à pic était de notre côté, c’est-à- dire qu’elles viennent en sens opposé. C’est donc un vent d’E.-N.-E. ou de N.-E. qui les produit.
16 juillet.
Une marche de 3 heures 3/4 nous amène à Kouïnīn par Ourmās. Je croyais d’abord ne faire que la sieste à Kouïnīn, mais une fièvre violente me prend ; vomissements, courbature générale ; douleurs de poitrine et de reins, faiblesse. Je prends de l’ipécacuanha qui agit ; de la quinine deux fois, que je rends. Eau sucrée et éther.
Tribus de Kouïnīn :
Djebirāt } } Oulad Mansoūr } Toroūd. } El-Gouāïd }
El-Beldiya (Soufiya) — ’Adouān.
On me raconte ici que les ancêtres de la population actuelle lui ont raconté qu’autrefois, lorsqu’ils montaient sur leurs palmiers, ils dominaient une rivière d’eau courante, qui commençait à Chegga (nord du Souf) et finissait à ’Amīch (Ras el Ouad)[205]. Cette rivière était comme celle de Nefta. Encore aujourd’hui, les Souafas en creusant un nouveau jardin trouvent des chaudrons de fer et d’autres objets appartenant à la population passée, dans des endroits inhabités aujourd’hui.
17 juillet.
Je me rends à El-Ouad comme je peux sur un cheval qu’on me prête à Kouïnīn. Je trouve le kaïd qui me reçoit bien comme d’habitude ; mais je suis obligé de changer quelque chose aux dispositions qu’il avait prises pour mon départ, ce qui va me causer quelques retards.
— Je pèse un _mithcal_ d’El-Ouad, et j’obtiens par ces doubles pesées 4 gr. 175 ; ce mithcal a 21 _nouayā_[206] ; celui de Constantine en a 26.
18 juillet.