Job le prédestiné

Part 7

Chapter 73,677 wordsPublic domain

Hélène aimait peu Brouland; elle redoutait la pointe fascinatrice de son coup d’œil, dont le froid bleuâtre la traversait comme avec une lame de dissection. Elle se tenait devant lui, sur le qui-vive, en défense contre ses duretés d’analyse. Normand, il maintenait partout son quant-à-soi de Normand. Travailleur concentré, ambitieux, mais timide par complexion et fier, il observait les autres et leur fermait les approches de son intimité. Ses paroles sortaient lentes et rares, proférées d’une voix sourde; il dardait volontiers d’acerbes aphorismes, n’épargnant point les femmes, bien qu’il eût adoré la sienne, morte en mettant au monde un fils qu’il choyait jusqu’à la folie. On le disait très rude à l’égard des blessés, implacable pour les simulateurs, et il les démasquait à force de torpillages électriques; Jules, simpliste dans ses hyperboles, comparait le matelas où les patients devaient s’étendre «au chevalet de l’Inquisition».

Glenka, au contraire, les eût persuadés, en les torturant, qu’il les couchait sur un lit de roses. Polonais par son père et, par sa mère, Provençal, il était né avec un étrange privilège d’insouciance radieuse; il se croyait fait pour tous les bonheurs; la vie ne l’avait pas encore détrompé; et il communiquait autour de lui son illusion. Il ressemblait au Merlin de la légende que suivait la fée du printemps; n’importe où il passait, quelque chose de magique vibrait dans l’air. Dès qu’il avait connu les Dieuzède, il s’était empressé de leur prédire la réussite; en effet, il les prôna, décrivit à quelques femmes, ses admiratrices, le libraire aux cheveux éoliens, son intérieur original, ses enfants «délicieux», le talent d’Hélène sur la harpe; et, sans tarder, un noyau de clientèle s’ébaucha.

Bernard accueillit comme un envoyé du ciel le bienfaiteur imprévu; il lui rendait, selon sa coutumière largesse, pour un œuf, un bœuf; sa gratitude ornait de tous les prestiges l’ami bénévole: Glenka était un artiste surprenant; Glenka comprenait merveilleusement la musique; Glenka était un homme de grand cœur, un héros: n’avait-il pas, aux Dardanelles, blessé lui-même, rapporté sur son dos, jusqu’au poste de secours, un officier mourant?

Un point trouble, malgré tout, offusquait la beauté du personnage: on savait Glenka marié; or, il sous-entendait sa femme, la délaissait et lui envoyait tout juste de quoi vivre à Toulon où, depuis quatre ans, Mme Glenka mère l’avait recueillie.

En dépit de son enthousiasme, Bernard sentait les tendances du médecin hostiles au plus profond des siennes: Dieu, pour Glenka, se réduisait à «l’ensemble des Forces»; la volupté et la mort, prétendait-il, rythmaient la seule loi divine des êtres; il s’égayait presque à regarder bondir, se culbutant sur le fond rouge de la guerre, les marionnettes des peuples en furie. Il ne voulait, par delà les apparences, concevoir que «l’abîme inconnu». Enfin, sous l’aménité de son humeur, Bernard apercevait un naturel inconstant, voluptueux, et quelquefois le mépris des faibles.

Hélène, bien plus que lui, admirait Glenka. Elle oubliait, lorsqu’il lui parlait, tant sa camaraderie se faisait simple, qu’elle était une petite commerçante, dans une boutique de misère. Opposée aux gaucheries de Bernard, sa victorieuse aisance l’émerveilla: il n’avait qu’à toucher de l’ongle les obstacles, et les obstacles s’effaçaient; il charmait, sans se mettre en peine de charmer, comme si chaque pulsation de sa jeunesse, dans sa chair en fête, avait émis autour de sa présence les atomes d’une clarté fluide, pleine de bien-être. Mais l’attrait qui sortait de lui ne paraissait impliquer rien, pour elle, d’un émoi périlleux. L’hypothèse d’une inclination demeurait infiniment distante des possibilités qu’elle eût admises. Elle se jugeait une honnête femme; elle ne s’imaginait pas devenue autre chose. Se laisser prendre eût été si banal et si sot! D’ailleurs, Glenka gardait avec elle un ton de paisible gentillesse, ne l’inquiétait par aucune galanterie. Et, d’un jour à l’autre, il pouvait recevoir un ordre de départ, retourner au front; peut-être, ensuite, ne le reverrait-elle jamais. Il ne serait, dans sa vie, qu’un passant lumineux entrevu par le soupirail d’une cave.

Une seule chose lui déplaisait, la liaison de Glenka et de Brouland. Ils arrivaient très souvent ensemble; impossible de recevoir l’un sans accepter l’autre.

Ces deux hommes étaient deux antinomies. Par quel mystère s’entendaient-ils si bien? Brouland adhérait à d’intransigeantes certitudes; il avait écrit, sur _la possession diabolique_, un livre où l’expérience de l’observateur s’étançonnait des arcs-boutants du dogme. Quelles raisons lui faisaient tolérer le scepticisme de Glenka? Espérait-il le convertir? Chacun d’eux, comme l’expliquait Bernard, concédait sans doute à son ami un domaine réservé dont il ne violait point la clôture.

En fait, Glenka, ondoyant, trouvait une jouissance à éprouver sa souplesse contre les rigueurs d’une logique malaisément réfutable. De plus, il utilisait, dans les cas difficiles, le savoir du neurologue; Brouland, à son tour, subissait les séductions de Glenka et convoitait ses puissances de réussite; il y avait toute une part de Glenka qu’il aurait voulu être lui-même.

Bernard n’eut donc aucune surprise, quand il reconnut, devant la porte du magasin, leurs ombres jumelles. A une heure,--c’était le moment de liberté qu’ils s’octroyaient,--il les attendait toujours d’une façon vague; il désirait leur visite brève, de même que celle de Toustain, car il avait soif d’amitiés, et le poids de son intérieur augmentait son obscur besoin d’une diversion.

Il était assis à son bureau, tout seul, des feuillets administratifs étalés autour de lui. Pour grossir de quelques sous les piètres gains de chaque jour, il copiait sur des feuilles de rôles les noms des contribuables; ses yeux s’usaient à cette besogne ingrate; il s’y acharnait, même le soir, éclairé, faute de pétrole, par un débile lumignon à essence; il noircissait des pages jusqu’à ce que les mots se brouillassent pour ses pupilles et que son porte-plume tremblât entre ses doigts crispés.

A l’entrée des deux docteurs, il glissa vivement les rôles dans son buvard, ôta ses lunettes et se leva, quelque peu lourd, les membres raides.

--Cher ami, dit-il à Glenka, tandis que Brouland restait en arrière, vous êtes, cette fois, le fourrier du renouveau.

Le printemps de 1917 avait commencé par des jours de glace, comme maudits sous les neiges et l’aquilon. Pas une feuille des marronniers n’osait s’ouvrir. Mais, ce lundi, une tiédeur soudaine dissolvait l’hiver; le ciel rapprenait à se montrer bleu. Bernard, le matin, avait humé dans son jardinet l’acide humidité du gazon qui repousse.

--Le printemps, répondit Glenka, fait surgir les escargots de leurs coquilles. Nous vous annonçons une visite...

--En effet, expliqua Brouland, j’ai accordé une permission à Jules; il est assez bien pour supporter une sortie. Vous le verrez tout à l’heure.

--Ah! tant mieux, fit Bernard, quoique la nouvelle ne lui fût pas entièrement agréable.

Au fond du magasin, la tenture fleurdelisée bougea. Paulette, avantagée d’un tablier rose, parut et s’avança, l’air lutin et coquet; elle plia le genou pour faire sa révérence à Glenka, puis à Brouland, et leur tendit le bout de ses doigts comme une demoiselle bien apprise. Charles trottinait sur ses talons, ébaudi, curieux, attiré par la force souriante de Glenka. Le docteur enleva d’une seule main, à la hauteur de ses lèvres, l’enfant qui attendait cette prise de possession familière et, pour l’embrasser sur les deux joues, écarta les boucles en désordre de ses cheveux ingénument dorés, plus fins qu’un duvet d’oiseau.

--Oh! le bon petit gas, dit-il en le reposant à terre; et, d’un regard, il nota les accents de son minois poupin, mais négligea cette fleur d’innocence ineffable qui angélisait la rondeur des lignes.

--Oui, appuya Paulette, becquetant avec une sorte d’avidité jalouse les joues de son frère, il est bon... il est bon _comme de la graisse d’oie_.

Glenka rit de sa boutade; Bernard la trouva choquante; Brouland considéra Paulette de même que, dans son cabinet, un malade dont il eût établi le diagnostic: quelle profondeur de jalousie, quel dur orgueil d’intelligence accusait ce geste, ce mot non prémédité?

Mais il tomba en arrêt devant un ouvrage sur _la physiologie de l’extase_, s’assit à l’écart, découpant un chapitre, et sembla oublier tout ce qui l’environnait.

Glenka s’était dirigé vers l’armoire flamande; Bernard l’ouvrit à son intention; il en retira un carton vert où le dessinateur avait enfermé des esquisses. Glenka voulait, puisque le temps était doux et beau, achever en plein air, dans le jardin, le portrait de Bernard délaissé plusieurs semaines. D’après lui, pour fixer l’intime d’un visage, la couleur était grossièrement inutile; mais la lumière modifiait le mouvement des formes, leur tacite harmonie:

--Vous regarderez l’herbe neuve, un arbre verdissant. Le soleil immergera vos contours. Les directives de vos traits n’auront plus la même inclinaison mélancolique. Et puis le nimbe de vos cheveux...

--Volontiers, répondit Bernard que sa lassitude d’un travail abêtissant et son indolence originelle portaient à chérir l’occasion d’un repos. Si des clients se présentent, Adèle descendra. Ma femme est occupée...

Adèle, d’ordinaire, se dispensait de paraître lorsque Glenka survenait. Ce n’était point chez elle sauvagerie; seulement les prestiges de l’étranger beau parleur lui causaient une sorte d’inquiétude qu’elle ne s’expliquait pas.

--Est-ce possible, disait-elle dans sa naïveté lucide, qu’un homme qui ne croit guère en Dieu soit si charmant?

Quant à Hélène, on l’entendait circuler à travers sa chambre, achevant sa toilette, ce jour-là, tardive.

Les deux messieurs passèrent donc au petit jardin, où Paulette s’empressa d’apporter un pupitre de violon, chevalet improvisé dont l’artiste se contenterait.

Bernard, assis contre la maison, dans la courte zone d’ombre que le soleil avançant sur le toit allait bientôt dévorer, prit comme objet de contemplation une branche de magnolia, pendante par-dessus le mur de la cour voisine.

A Portzic, le jardin s’enorgueillissait d’un bosquet de magnolias taillés ou plutôt ciselés en cônes; chaque été, quand s’ouvraient, au faîte des verdures étincelantes, les grosses fleurs d’un blanc charnu, on eût dit qu’une forêt de citronniers concentrait autour du manoir ses effluves exaltants. Bernard ne demandait qu’à suivre la réminiscence pleine de délices. Mais la vue des feuilles épaisses, vernissées, suscita pour sa mémoire une similitude avec les arbres à caoutchouc. Cette espèce botanique lui était devenue exécrable; afin d’éloigner l’analogie importune, il se retourna vers le portraitiste debout vis-à-vis d’un carton posé sur le pupitre.

Le crayon de Glenka, finement pointu, manié d’une façon nonchalante entre le pouce et deux doigts conjoints, jetait au milieu d’une feuille blanche comme de légères arabesques. En construisant le profil de Bernard, il ne se préoccupait du modèle que par intervalles, se souvenait d’esquisses antérieures, de la figure déjà formée dans sa vision. L’admirable angle facial apparut, le nez tranchant, le nez à la Paganini, l’oreille au lobe trop long, mais à demi perdue sous la chevelure vaporeuse. Sa légèreté, son assurance d’exécution étaient surprenantes. Il massait les ombres à traits rapides, revenait sur certaines lignes, les caressait lentement, sans paraître les retoucher. Surtout il s’arrêtait à l’œil nébuleux et suave, à ce regard enfoncé dans l’invisible, celui, songeait-il, d’un revenant qui a longé les rives du grand mystère.

Pendant quelques minutes, la ferveur de son attention tint Bernard silencieux. Il participait à la volupté de la main qui recréait la forme idéale de son visage et, cependant, souffrait un confus malaise d’abandonner à un maître ce double de sa personne.

Mais il entendit sortir de la cuisine un bruit de fourchettes piquant des viandes, de mâchoires mastiquant. Mme Couaneau dînait et sa fille Sidonie l’aidait à faire les plats nets.

Sidonie Couaneau avait été, dix-huit mois, femme de chambre chez la marquise de Bonnétable, dans une maison où «l’on avait son content». Elle venait de perdre sa place, à la suite d’une aventure avec un soldat belge qu’elle rencontrait au skating de Pontlieue. Elle dut confesser à sa mère qu’elle «pouponnait».

--Toi! _Un enfant!_ s’était récriée la pratique Mme Couaneau. _Par ce temps de vie chère!_

Elle confia, en pleurnichant, aux Dieuzède, l’embarras de sa fille. Bernard fut attendri; Hélène avait besoin d’une lingère pour les raccommodages; Sidonie savait coudre. Hélène la prit à cette condition qu’elle la nourrirait, mais la paierait très peu, jusqu’à ses couches.

Bernard, en écoutant bâfrer la mère et la fille, s’avisa de réfléchir quelle aggravation de dépenses ces deux bouches en plus lui infligeraient au bout du mois. Puis il se tança de regretter une bonne œuvre, d’être, encore là, un chrétien d’une foi mesquine. Cette idée sans douceur altéra tout d’un coup sa physionomie tranquille, la contracta, la déprima. Glenka s’en aperçut et, n’atteignant plus l’expression cherchée, il interrompit son dessin, s’approcha de Bernard:

--Mon cher Dieuzède, _êtes-vous trop heureux en amour_? ou bien travaillez-vous à l’excès? Vous avez, pour l’heure, une mine de fatigue. Vous devriez vous mettre, une bonne huitaine, au vert.

La première et indiscrète question étonna Bernard; il la laissa tomber et répondit avec un sourire quelque peu contraint:

--Je travaille, c’est vrai, au delà de mes forces. Il le faut bien. J’apprends à vivre pauvre.

«Vivre pauvre», ces deux termes, en apparence, contradictoires, firent glisser un nuage sur la face de Glenka. Un homme dans la gêne n’aurait pas dû remettre en mémoire à un ami fortuné qu’il pouvait devenir gênant, si, quelque jour, par un appel de détresse il troublait la libre allure de ses capitaux.

--Mon cher, protesta le docteur, en lui posant la main sur l’épaule, avant que vous ayez connu la vraie pauvreté, l’aisance vous reviendra. L’affaire de Jules va se relever, soyez-en certain.

--Mais, reprit Bernard, d’une voix plus insouciante, après la guerre, tout le monde, sauf les voleurs, sera pauvre. Il vaut mieux s’exercer à l’être dès maintenant.

Hélène, au même instant, surgit hors de l’arrière-boutique, pressée, impatiente on ne savait de quoi, ou comme soulevée par des ailes d’une illusion. Sa mise accusait des velléités d’élégance. Sur un corsage gris perle à peine fané elle avait jeté une pèlerine de fourrure en faux skungs, récente et folle acquisition qu’elle aurait naguère abandonnée à sa femme de chambre. Un parfum subtil d’origan voltigeait à la suite de sa fluette personne.

--Vous venez pour que je fasse aussi votre portrait? lui demanda Glenka d’un air de négligence badine.

--Oh! non, docteur, pas ici. J’aurais trop la silhouette d’une panthère en cage qui s’étire et bâille contre les barreaux.

Elle refusait, confusément dépitée qu’il n’eût pas commencé _par elle_. Sans y prendre garde, elle jalousait Bernard en tant qu’il absorbait l’attention de l’artiste. Mais Glenka, au lieu de la supplier, se rabattit vers un autre caprice:

--Eh bien! Vous m’accorderez Paulette pour un dessin à la plume qui m’amuserait.

Paulette avait disparu, pendant que Bernard posait, comme si elle voulait signifier que cette séance la laissait indifférente. Elle revenait à présent, enveloppée d’un manteau blond et coiffée d’une capote brune qu’égayait un nœud bleu; elle portait sous son bras une serviette d’écolière, car l’heure de la classe approchait.

--Oui, grand ami, s’écria-t-elle avant que sa mère eût permis ou défendu, je suis tout à vous.

Preste comme un moineau, elle s’élança jusqu’à la chaise inoccupée, en face du pupitre.

Au même instant, Adèle, prête à partir avec Paulette, entra d’une démarche paisible, dans le jardin. Elle tenait un petit paquet de livres et des cahiers noués par une courroie. Son manteau, du même blond que celui de sa sœur, seyait beaucoup mieux au blanc rosé de son teint. Elle salua modestement Glenka et vint droit auprès de Bernard qu’elle embrassa en lui disant: «Au revoir.» Il méditait, incliné devant l’esquisse de son profil:

--Admire,--et il retint Adèle comme seule capable d’admirer,--ce délié des traits, cette profondeur du regard, ce nuageux des ombres...

--C’est bien toi, répondit Adèle, c’est _quelque chose de ton âme_.

Glenka fut saisi de cette parole et de la voix cristalline qui la prononça. Auparavant, il n’avait qu’entrevu Adèle dans la demi-clarté grise du magasin. Elle lui révéla soudain les grâces d’un angélique printemps: le duvet de lumière qui veloutait ses joues, les lignes incarnadines de ses lèvres achevées en deux fossettes, son nez mutin l’eussent fait songer à une ingénue de Greuze; mais la coloration des sourcils relevait d’une énergie singulière la fluidité des yeux; ce front si délicat semblait touché par les fraîcheurs d’une aurore supraterrestre.

Une idée traversa la fantaisie de Glenka: portraiturer ensemble Adèle et Paulette; il expliqua aussitôt son désir à Mme Dieuzède. Mais Paulette, sans attendre la réponse, eut l’audace d’insinuer entre haut et bas:

--Vous savez, docteur, Adèle n’aime pas à poser; elle me l’a dit; n’est-ce pas, Adèle, que tu me l’as dit? C’est maman qui voudrait être à sa place; vous devriez la prendre.

Hélène devint rouge; une veine bleuâtre qu’elle avait au milieu du front se gonfla sauvagement. La colère l’emporta d’une façon foudroyante, et deux claques cinglèrent la figure de Paulette abasourdie:

--Taisez-vous, mademoiselle; en classe, tout de suite!

Paulette, suffoquée de cette violence, décampa, et sa sœur s’éclipsa, légère comme une sylphide.

Bernard se demanda, stupéfait, quel bizarre motif déchaînait contre l’enfant préférée un courroux exorbitant. Glenka prenait un air sérieux, presque froissé:

--Pardonnez-moi, docteur, dit Hélène, la gorge tremblante, si j’ai déçu un de vos souhaits. Mais Paulette est intolérable. Il lui fallait une leçon rude et subite. Et puis, je suis tellement nerveuse, contrariée! Tout m’exaspère. Je dors à peine trois heures par nuit; et, quand je m’endors, même dans le sommeil, ce qui est affreux, l’imminence de l’insomnie m’obsède.

Devant ces impétueuses excuses féminines Glenka fut aussitôt rasséréné. Il pénétra Hélène de son œil chaud, paisiblement dominateur; puis sa voix incisive et grasse énonça:

--Chère madame, je vais vous proposer un remède pour l’insomnie; chaque fois que vous vous réveillerez ou que vous ne pourrez dormir, répétez-vous: «Notre ami, le docteur Glenka, veut que je dorme», et ne songez à rien d’autre.

Le conseil fut émis d’un ton si naturel qu’Hélène ne s’en offensa point. Elle éclata d’un rire incrédule:

--Vous croyez que votre vouloir, à distance, serait efficace? Alors il faudrait ne plus penser qu’à vous. Qu’en dirait mon mari?

--Il serait plus expédient, opina sans respect humain Bernard, d’invoquer Notre-Dame du Bon-Secours.

--Cela peut revenir au même, répliqua le docteur en affectant un grand calme. Reste à savoir laquelle des deux forces de suggestion aura le plus de réalité.

Sur ces mots, il retira du pupitre le carton où il enfila son incomplète esquisse, et, tendant la main à Bernard après avoir baisé celle d’Hélène, il se dirigea vers la maison. Mme Couaneau et Sidonie, au seuil de la cuisine, se tenaient curieusement; elles le regardèrent s’enfoncer avec Hélène dans la pénombre de l’arrière-boutique. Bernard, le pupitre à la main, marchait devant eux. Mme Couaneau chuchota contre l’oreille de sa fille une phrase dont la malice égrillarde dérida la grosse et plate figure de Sidonie.

Dans le magasin, Bernard, voulant réparer les brusqueries d’Hélène, dit à Glenka:

--Je pense bien, cher ami, que la petite tourmente de tout à l’heure ne changera rien en vos projets. Le jour où vous voudrez, mes enfants seront à votre disposition. Nous tenons à honneur qu’ils soient crayonnés par vous.

--Soyez tranquille, repartit Glenka, je voudrais conserver les nuances de vos traits _à tous_. Peut-être ne suis-je plus ici pour longtemps.

Prononça-t-il cette dernière parole afin d’évaluer quel en serait l’effet? Hélène y parut indifférente, même trop; en revanche, la bouche de Bernard se plissa d’un déplaisir qui n’était point affecté: il aimait Glenka, comme s’il avait reçu de lui des bontés prodigieuses; il s’étonnait de ses précellences, et, par son contact, de même que Brouland, se les appropriait.

Brouland était resté assis dans son coin, aux prises avec le livre dont il se soumettait la matière, happant au milieu des pages l’essentiel à mesure qu’il les découpait.

--Ce bouquin signifie quelque chose? s’enquit Glenka par complaisance, comme pour avertir Brouland: «Mon vieux, c’est l’heure de nous en aller.»

--Oui, beaucoup. Ainsi, la fameuse extase simultanée de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse enlevés tous deux jusqu’au plafond du parloir, bien que l’un se cramponnât à sa chaise, et l’autre à la grille, ce phénomène est commenté d’une façon intelligente qui respecte l’inexplicable là où cesse le jeu des causes naturelles... Je l’emporte, ajouta-t-il, passant le volume à Bernard.

Le libraire se mit en devoir de l’envelopper. Les deux médecins continuaient quelques propos antagonistes sur la nature de l’extase; plus attentif à leurs arguments qu’au paquet à plier, Bernard l’achevait avec une lente nonchalance. Hélène, tout d’un coup, le lui ôta des mains, et, à mi-voix:

--Laisse-moi ça, frémit-elle; tu me fais bouillir.

Il ne se rebiffa point au choc de cette humiliation rapide. Une voiture s’était arrêtée devant le magasin; appuyé sur une canne, Jules entra; tous les regards convergèrent de son côté. Son visage glabre, jaune comme un marbre oublié chez un antiquaire, devait à sa maigreur une âpreté de contours plus sculpturale; il évoquait, avec sa mèche au milieu du front, le masque impérieux de Bonaparte au pont d’Arcole. Mais la commissure des lèvres se renflait amèrement, le blanc anémique des prunelles était presque terrible; un feu hagard y tressaillait, puis se voilait. Il se présenta, la mine haute, le buste dégagé, se donnant l’air d’être valide, certain de sa guérison. Comme Brouland s’informait si cette première sortie ne l’avait pas trop secoué:

--Moins que vous l’auriez cru, monsieur le major. Quelques vertiges, des contractions, par instants, dans la jambe droite. Les bruits de la rue, le grand soleil me font un peu de tintouin. J’arrive à dominer tout cela...

Brouland, précis dans ses enquêtes, lui posa encore une ou deux questions. Mais Jules lui déclara qu’il ne voulait rien savoir de ce qu’il éprouvait. Raidi contre son infirmité, il aurait voulu l’ignorer pour l’anéantir. Il tremblait, au fond, de retomber entre les serres du désespoir, et, d’avance, s’évertuait à l’annihiler par des idées adverses.

--Les psychologues, déclara-t-il en plastronnant, ressemblent à des gens qui regardent leur langue dans une glace. Moi j’ai autre chose à faire...

Pourtant, dès que les médecins s’en furent allés,--et leur départ le soulagea,--il s’affala sur un siège, ferma les paupières; il sentait les fibres de sa tête taraudées par les vibrations du dehors subies durant son trajet, et son entendement vide comme une plaque photographique où nulle image ne pouvait se révéler. Il venait d’ôter son bonnet de police. Au sommet de son crâne, dans le creux que Paulette, avec sa drôlerie féroce, dénommait «le bénitier de mon oncle», sous la peau tendre et luisante, Hélène voyait presque palpiter le cerveau nu. La déchéance physique de son frère la contristait, et, plus encore, l’effrayait pour l’avenir de son entreprise. Ce garçon si fier de sa vigueur ne serait peut-être désormais qu’un éclopé, inapte aux travaux amples et au commandement. S’il retournait à Singapour, le climat l’achèverait.