Part 6
--Ici, rêva-t-il, les pauvres ont à eux le plus magnifique des palais; le Paradis descend au-devant d’eux, afin qu’ils y montent comme des rois; le Pain d’éternité leur est offert, _et il ne leur coûte rien_.
Les tracas de sa librairie, les amertumes de son ménage, l’oppression des temps de guerre reculaient très loin de son cœur extasié; et il supposait que les siens partageaient sa totale allégresse.
Hélène, cependant, se bornait à un bien-être plus sensitif. Elle percevait par toutes les fibres de ses nerfs l’enchantement des voix; ses prunelles se délectaient dans la puissance des architectures et les vitraux la ravissaient comme une imagerie d’Épinal merveilleusement chatoyante. L’église lui représentait moins une maison de prière qu’un lieu de volupté spirituelle.
Aussi, quand l’_Amen_ du _Gloria_ eut expiré, son esprit dériva-t-il vers les accidents extérieurs qui dissipaient son attention. Tandis qu’Adèle suivait, dans son paroissien, la lecture de l’Épître et que Charles, les pieds joints sur le barreau de sa chaise, se tenait sage, pénétré d’un respect docile, Paulette cherchait, à droite et à gauche, des objets divertissants ou comiques.
--Pourquoi, se dit Hélène, le premier et le dernier de mes enfants ont-ils le tempérament dévot? Pourquoi Paulette est-elle née indifférente? C’est elle qui, toute petite, me demandait:
--Maman, il n’y a qu’un bon Dieu?
--Oui, Paulette.
--Oh! fit-elle, _c’est bien suffisant_. Elle tient de ma mère et des Restout. Les choses qui ne se laissent ni voir ni palper, elle s’en méfie. Elle a l’esprit de contradiction: parce qu’on lui enseigne à croire, elle est tentée de ne pas croire. Un je ne sais quoi la tourmente que Bernard appellerait diabolique...
Elle ne scruta point davantage le problème dont l’idée la traversait. Devant elle étaient assis deux jeunes gens portant l’uniforme de médecin militaire: l’un paraissait attentif à l’office qui se déroulait; l’autre, les jambes croisées, y assistait comme on entend, au concert classique, un morceau très connu. A l’Évangile, tous deux se levèrent; et, par un de ces mouvements simultanés que rien de conscient ne justifie, ils se retournèrent, dévisagèrent les Dieuzède; Hélène, tout en affectant de ne pas les remarquer, enregistra, d’un prompt coup d’œil, leur physionomie.
Le plus proche d’elle était moyen de stature, mince, les joues comme consumées d’une fièvre de labeur ou de passion; sa barbe, aux anneaux blonds très soyeux, atténuait la dureté sensuelle de ses lèvres; Hélène fut presque blessée de son regard fulgurant et froid comme l’éclair bleu d’une épée; elle en reçut un choc analogue à la décharge fluidique émise par les pupilles d’un hypnotiseur.
Son compagnon, au contraire, se dressait avec une prestance avantageuse; il portait dans sa mine l’aplomb d’un homme riche. Une tête longue casquée de cheveux extraordinairement noirs, un teint chaud et bronzé, des lèvres comme vermillonnées sous une moustache ondoyante déclaraient un sang exotique. Il arrêta sur Bernard et sur Hélène des yeux vibrants de curiosité et d’obscure sympathie.
Ni l’un ni l’autre ne retint les réflexions d’Hélène; elle fit une simple remarque: celui des deux qui suivait la messe d’un air convaincu, c’était le blond, le médecin à l’œil dissecteur et oppressif; le grand, celui qui avait une tournure de galant homme, n’était là, visiblement, qu’en dilettante ou pour accompagner son ami.
Mais cette comparaison glissa dans les remous d’une pensée qu’elle ne voulait assujettir à rien. Elle regardait vers le haut de la nef, entre les doigts gantés d’une femme, la tranche dorée d’un paroissien, d’où le soleil rebondissait comme d’un miroir. Cet or divertit sa vue, puis la fatigua. Elle ouvrit son petit livre de piété, essaya de lire. Mais son âme s’en allait ailleurs, abandonnée à l’enveloppement de l’orgue qui jouait seul un offertoire.
Les ondes massives des jeux graves dissolvaient des harmonies fondues, par des transitions chromatiques, de tonalité en tonalité, tandis qu’au-dessus tremblait un chant incertain, modulé dans le prisme des timbres ainsi qu’à travers les nuances d’un vitrail. Une fois de plus, elle se revit à Portzic, en automne, au crépuscule: elle soulevait un rideau de sa chambre; la nappe de la mer montante murmurait contre les rochers; des brumes derrière des brumes s’éclairaient, jusqu’à la zone purpurine de l’occident, perdu comme au delà des songes. Elle écoutait comme on écoute en dormant une musique fictive investie de sonorités inconnues.
Soudain, elle se dégagea de cette incantation; Bernard, après le _Sanctus_, s’était agenouillé; elle demeura, un instant, assise et réfléchit:
--Portzic est loin. Il n’y a plus que notre misère. En sortirons-nous? Bernard est-il homme à m’aider? Il aurait dû se faire moine. Même tondu, il serait beau sous le capuchon d’un froc. Je l’imagine chantant des psaumes, méditant, lisant des mystiques, sans avoir à chercher son pain. Voilà sa vie qu’il a manquée...
Or, à la même minute, Bernard, délogé de son exaltation par une soudaine reprise des soucis terrestres, s’égarait en des calculs budgétaires dont l’incertitude n’avait rien de jovial.
--Pourrai-je payer à Bonfils les trois mille francs de la première annuité, plus les cinq cent cinquante d’intérêts pour les quinze mille non encore soldés? Si, au moins, j’avais une femme économe...
Mais la hallebarde du suisse frappa sur les dalles trois coups secs. Il se fit un remuement de chaises, puis un silence révérentiel. La Consécration commençait. Hélène, à genoux, le front incliné, bien qu’elle ne priât point du fond de son cœur, participait à la solennité du mystère, ses vaines inquiétudes s’écartaient. Confus d’avoir subi, juste alors, des pensers lourdement profanes, Bernard se jugeait semblable à ce personnage des anciennes crucifixions qui, debout près de la Croix, tourne vers la foule un visage distrait, oubliant que le sacrifice est pour lui.
--Ah! mon Dieu! s’humiliait-il, je ne mérite pas à votre table le plus bas bout de la nappe. Je voudrais être l’encensoir balancé devant l’hostie, et le moindre souffle m’emporte, comme une vile fumée sur un toit. Que je suis ladre et sordide! Celui qui ne vous donne pas tout, c’est comme s’il ne vous donnait rien. Vous voyez ma détresse, non pour moi, mais pour les miens. Je tremble pour eux, parce que je ne suis pas sûr de vous. Devant vous, non devant les hommes, nous sommes des indigents, d’insolvables débiteurs. Donnez-nous votre paix et délivrez-nous du seul mal qui est de ne point vous aimer.
Hélène trouva brève la fin de la grand’messe, comme le dernier acte d’un drame dont le prologue a duré longtemps. Paulette fut contente de voir au maître-autel, le prêtre se retourner pour la bénédiction finale. Adèle eût souhaité que la cérémonie se prolongeât sans terme. Elle avait, mieux encore que son père, la béatitude aisée. Son minois suave semblait plus limpide, comme si la clarté que buvaient ses prunelles, fût ressortie de tout son être. Jamais elle n’avait assisté à une messe aussi opulente, dans une église pareille à cette cathédrale. Le chœur, plein de surplis blancs, de chasubles et de chapes dorées, entre les colonnes angéliques, sous les reflets des hautes fenêtres multicolores, lui présentait l’image d’une cour céleste. Les splendeurs du dehors se réfléchissaient dans sa contemplation naïve, de même que les flammes des cierges sur la page d’un missel fraîchement enluminé. Sa prière aurait été le simple cantique d’un ravissement, si elle ne se fût souvenue devant Dieu avec tendresse des siens et de leur infortune, des morts de la guerre, des blessés, des agonisants, et de son oncle qui se battait sans doute là-bas pour qu’une Adèle pût, tranquille, entendre chanter un si bel office dans cette nef aux pierres blanches qui, elles aussi, chantaient leur joie.
Mais les clergeons, les officiants, la maîtrise, les chanoines deux à deux l’aumusse au bras, et l’évêque sous sa mitre éclatante, s’en allaient vers la sacristie ample et ensoleillée. Le peuple, hâtif, s’écoulait par toutes les portes. L’orgue se déchaîna en une sortie fougueuse; l’orage d’une colère divine gonflait ses poumons tonitruants. Bernard, avant de quitter la cathédrale, voulut en faire le tour; la famille Dieuzède s’avança jusqu’au transept et s’arrêta devant les degrés du chœur, considérant de plus près ce miraculeux ensemble. Bernard se tint, quelques secondes, suspendu entre l’étonnement et l’enthousiasme. S’il élevait ses yeux vers la voûte, ce gouffre de hauteur le confondait. Mais le juste essor des piliers le rassura; l’enthousiasme prévalut; il dit à mi-voix:
--Plus beau qu’une symphonie!
Ensuite, il ajouta, pour lui seul, un mot où s’articulait la finalité surnaturelle du sanctuaire:
--_Adorer, c’est grandir._
Oui, les architectes, en portant si haut dans l’espace les sommets de l’édifice, n’avaient pas seulement voulu se jouer de la matière asservie, ou éclipser, pour l’orgueil du chapitre, les chœurs des autres cathédrales. Leur œuvre configurait un monde béatifié par l’Ascension du Verbe, victorieux des rampements de la Chute.
Hélène, attentive aux détails, admira de quelle svelte poussée les colonnettes, d’un poli d’ivoire, avec leurs chapiteaux délicats, allégeaient, en les cantonnant, les piles de l’hémicycle.
Les arcs aigus des travées, plus étroits derrière l’autel que sur les flancs, de même qu’au-dessus la flexible armature des vitraux, et, autour, l’harmonie du double déambulatoire, le jour diapré qui, descendant du triple étage des verrières, immergeait les profondeurs de l’abside et, sous les arêtes des bas côtés, tissait de vagues oriflammes roses, tout cela, se disait Bernard, était sublime comme une vision, solide comme une arche sainte, souple comme les lignes d’une futaie, mystérieux comme le seuil d’un tabernacle d’éternité.
Cependant, Paulette, impatiente de voir du nouveau, s’était engagée, entraînant Charles, à gauche, vers le creux des chapelles. Hélène allait les suivre; Bernard et Adèle la retinrent vis-à-vis de la grande rosace du Jugement dernier. Elle est dressée à vingt mètres du sol, et Bernard ne pouvait, même avec ses lunettes, définir les personnages insérés entre les nervures de ses rayons. Mais, au dessous, il en discernait d’autres, bleus ou rouges, presque trop diaphanes, lavés de blanc; et, tout bas, un prêtre, des princes à genoux, joignant ou éployant leurs mains, renversant en arrière leurs faces suppliantes foudroyées sous les blancheurs d’en haut.
Il tendait, pour mieux contempler, son visage illuminé de ses cheveux bouffants. Hélène, moins captivée, se retourna, et aperçut, immobiles, à quelques pas, les deux jeunes médecins militaires qu’elle avait remarqués pendant la messe. Le grand, un crayon et une feuille de papier entre les doigts, observait Bernard à la façon d’un artiste qui prend un croquis. L’insistance de son attention déplut à Hélène, peut-être parce qu’elle-même n’en était point l’objet. Elle toucha le bras de son mari, chuchota:
--Pressons-nous; il serait temps de rentrer.
Qu’étaient devenus Paulette et Charles? On les retrouva au fond du chœur, devant Notre-Dame du Chevet. Là, Paulette montrait à son petit frère un vitrail où le clerc Théophile, celui qui vendit son âme au Démon, met sa main dans la patte d’un Satan grotesque, habillé de vert, une sacoche jaune au côté, et dont le museau d’ours rougeoie comme une escarboucle de tous les feux de la géhenne. L’image amusait Paulette; elle interrogea son père sur la légende du pacte. Il se contenta d’expliquer:
--Tu vois, pour la sacoche pleine d’or, il se vend à la Bête! L’or, c’est le Diable.
--Il en faut quand même, murmura Hélène, levant les yeux jusqu’aux ogives de la voussure. Des anges y étaient peints, d’une grâce nonchalante, penchés avec des théorbes à cordes d’or qu’ils touchaient. Ceinte de ses vitraux qui se découpent en médaillons céruléens et rutilants, la chapelle ressemblait au vestibule d’un Paradis qu’illuminerait le soleil d’un autre monde. Hélène eut un instant de douceur inopinée. Ces magnificences l’enveloppaient comme un vêtement.
Puis, soudain, elle vit resurgir, derrière la grille, à l’entrée de la chapelle, les deux poursuivants inconnus. Le blond paraissait examiner les sujets d’un vitrail. Le dessinateur ne tenait plus son crayon; il considérait la famille Dieuzède d’un air d’étonnement avide, indéfinissable, comme si elle fût un mystère à déchiffrer. Lorsque Hélène, en sortant, passa devant lui, rapide, indifférente, elle sentit glisser le long d’elle son regard scrutateur et caressant. Elle ne se crut point troublée. Malgré tout, pour la première fois depuis son arrivée au Mans, l’hommage d’une œillade virile, venu d’un homme qu’elle devinait hors du commun, s’adressait à sa personne. Un léger sursaut de vanité contente s’amalgama dans son impression aux éblouissements de la cathédrale.
Elle avait hâte d’être rentrée chez elle; le dimanche, elle faisait l’économie de Mme Couaneau. Personne, en leur absence, n’avait préparé le repas. Elle se précipita tout droit vers la cuisine; et, tandis qu’elle s’agitait, faisant sonner sur le carrelage les hauts talons de ses bottes lacées, elle dit tout d’un coup à Bernard qui, au seuil de l’arrière-boutique, dépliait un journal:
--Sais-tu? A la fin de la messe, une idée heureuse m’a distraite. Pour attirer la clientèle, nous devrions vendre des journaux.
--Tenir des journaux! s’étonna-t-il. Pourquoi pas un zinc où nous servirions des apéritifs? D’abord, je n’admettrais que certains journaux; je ne veux pas être un empoisonneur public. Et puis, il faudrait ouvrir le dimanche...
--Eh bien! trancha-t-elle d’un ton brusque, nous ouvrirons jusqu’à midi. En temps de guerre on n’est pas si _puritain_...
--Non, ma chérie, c’est impossible. Mieux vaudrait organiser un cabinet de lecture.
--Il y en a un déjà, et dans une ville où on ne lit rien...
Les enfants, après être montés mettre leurs tabliers, redescendaient. Hélène, devant eux, ne prolongea point le débat, confiante de ployer Bernard à ses vues, non sans résistance, car, sur les questions de principes, elle le connaissait épineux. En attendant, l’accueil hostile qu’il faisait à «son idée» la froissa. Elle s’attabla, manifestement boudeuse. Bernard s’en voulut de l’avoir contrecarrée en termes rudes. Mais cette perspective de vendre des journaux l’indignait comme une chute inutile dans la vulgarité. Hélène recommençait à tourner la meule de ses tristesses. Fallait-il donc qu’au sortir des plus saintes merveilles on se retrouvât les mêmes qu’auparavant? Peut-être aussi la salle où ils mangeaient pesait-elle sur son humeur. Les volets du magasin restant clos, l’arrière-boutique prenait la morosité d’une cave; à peine si les reflets du soleil qui chauffait la muraille de la cour franchissaient l’unique et basse fenêtre et dégageaient de la pénombre quelques assiettes bretonnes contre la tapisserie.
Pour chercher une diversion, Bernard lui proposa:
--Veux-tu que nous allions passer l’après-midi à la campagne? Il fait si beau!
--Sortez, si vous voulez, répondit-elle avec une pointe d’amertume. J’ai trop de choses à mettre en ordre dans la maison.
Il insista, la supplia; sans elle, rien d’agréable n’était possible; elle priverait les enfants «d’une bonne partie». Elle baissa les yeux, grignotant des miettes qu’elle ôtait à la croûte de son pain... Plus elle voyait Bernard contrarié, plus elle se retranchait dans un silence négatif. Le dîner fini, Paulette, afin de vexer son père, prétexta une migraine, déclara qu’elle ne sortirait pas. Adèle la suivit en haut et se mit en devoir de la secouer:
--Tu veux faire _bande à part_! Tu n’es qu’une sotte.
--Pas du tout, protesta Paulette, d’une voix traînarde qui affectait une gentillesse d’apitoiement, petite mère va être seule; moi, je lui tiendrai compagnie.
--Alors, ta migraine?
--Oh! oui, la tête me fait mal, de plus en plus. Je vais m’étendre sur mon lit. J’ai trop, ce matin, à la cathédrale, regardé.
Bernard, l’entendant se plaindre, ne put être dupe de sa comédie. Pourtant il s’abstint d’intervenir: s’il bousculait Paulette, Hélène en serait chagrine. Mais le cabotinage précoce de cette enfant l’effraya; comme elle savait déjà mentir, et en se persuadant qu’elle disait vrai!
Adèle, heureusement, était sa consolation. Il retrouvait en elle, plus déliées et pures, les parties lumineuses de son être; et, des Restout, elle n’avait pris que les énergies pratiques. Une grâce d’élection avait filtré les deux ascendances pour en conjoindre le meilleur dans cette âme exquise.
Il l’emmena donc seule avec Charles; tous trois firent un simple tour le long des quais. Lorsqu’ils revinrent au logis, ils s’étonnèrent en percevant de la rue les sonorités d’une harpe. Bernard tressaillit d’une sorte de joie amoureuse.
--Ah! dit Adèle, maman voulait nous faire une surprise.
Ils trouvèrent en effet Hélène aux prises avec son instrument délaissé depuis des mois. Une fantaisie, pendant leur absence, lui était venue de reprendre contact. Elle s’évertuait à remettre au diapason les cordes trop basses. Paulette était là, installée au fond d’une bergère, flattant d’une main l’échine de Tuong assoupi sur ses genoux, et lisant le feuilleton d’un journal de mode; car elle se plaisait, disait-elle, «à lire en musique».
--Tu n’imagines pas, exprima doucement Bernard, ce qu’à t’entendre j’ai ressenti. J’ai cru que nous n’étions plus ici, mais encore là-bas, chez nous...
Hélène s’interrompit de jouer, repoussa, comme lasse, la harpe sur le tapis.
--C’est trop de misère pour _s’accorder_. J’y renonce.
--Voyons! protesta son mari, tu n’es plus une débutante. Un peu de patience. Que vas-tu nous jouer?
--Il faudrait d’abord me refaire des durillons, répliqua-t-elle en montrant le gras de ses doigts potelés, rouge et mordu par le pincement des cordes.
Elle se rassit pourtant, ramena la crosse de la harpe contre son épaule et préluda d’une façon vague; ses mains parcouraient au hasard le clavier tremblant; elle paraissait chercher dans sa mémoire un thème qui ne revenait plus.
--Joue donc _Une fièvre brûlante_, insinua Bernard debout contre la cheminée, caressant les longues mèches de sa chevelure subtile comme une harpe éolienne.
Hélène se laissa persuader; la musique était une sphère où elle se rencontrait avec lui sans froissements. Elle aimait, d’ailleurs, à faire vibrer sur sa harpe cette romance de _Richard_ si simple et rythmée comme le souffle qui gonfle une poitrine.
Bernard s’établit dans un fauteuil, à distance, le dos tourné au jour, afin de se recueillir profondément. La vieille cantilène, tant de fois réentendue, tisonnait en sa mémoire des émotions jamais éteintes: à cette heure, pour les exilés qu’étaient lui et les siens, chaque note disait l’attente d’une délivrance inconnue; une infinité de cœurs endoloris semblaient, par ce sanglot mélodique, alléger leur compassion. Bernard amalgamait à l’impression du chant des réminiscences de l’orgue et de la cathédrale.
Mais, quand la musicienne eut achevé le motif, elle le reprit avec des variations improvisées. La nostalgie pieuse de Bernard se résolut en molles délices qu’il connaissait trop bien. De temps à autre, il suivait des yeux les doigts d’Hélène courbés sur les cordes, son pouce écarté nerveusement. Les pulsations des veines sous la peau bleuâtre n’étaient-elles pas elles-mêmes une musique?
La trame éthérée des arpèges défaisait et laissait renaître la forme d’une Hélène idéale vêtue d’une lumière de songe. Apparition instable volatilisée dans les spirales sonores, et où se mêlaient des images de feuillées scintillantes sous des brises, d’un arc-en-ciel irisant la plus lointaine vague de la mer, et d’un rayon de lune que ses lèvres, un soir de printemps, baisaient sur le front blanc d’une femme heureuse...
Mise en ardeur par ce début, les nerfs exaltés, les joues presque vermeilles, Hélène commença un autre morceau, un andante de Beethoven, celui de la sonate en ut dièse mineur; et, de son mieux, elle pétrissait les harmonies du majestueux lamento. Deux coups de poing, cognés au dehors contre les volets de la librairie, l’arrêtèrent brusquement. Adèle, assise près de la fenêtre, l’ouvrit à la hâte, et Charles se pencha comme elle, regarda.
--Un porteur de dépêche, dit-elle tout émue, avant de bondir vers l’escalier.
De qui venait, un dimanche, ce télégramme? Il ne pouvait enclore que des choses anormales ou sinistres. Les Dieuzède furent précipités hors de la féerie musicale sous l’appréhension des durs événements. Hélène s’élança au devant d’Adèle et, en remontant, déchira plutôt qu’elle ne décolla les coins du papier bleu.
--Ah! fit-elle suffoquée, après avoir lu. Je m’en doutais... Le pauvre garçon!
Bernard prit de ses mains la dépêche et, à son tour, lut haut:
«Jules sérieusement blessé. Évacué sur le Mans.
«RESTOUT.»
Un silence de consternation, au premier instant, opprima toute la famille. Bernard, avec sa grande bonté, s’empressa de le rompre, commenta dans un sens rassurant la désolante nouvelle. «Sérieusement blessé» ne signifiait point que Jules fût en péril de mort. Cela se disait d’une balle dans l’épaule, d’un «éclat» au talon. Pourquoi s’affoler? D’ici peu, on saurait. Peut-être même Jules était-il arrivé déjà.
Paulette, s’approchant de sa sœur, fit à voix basse une réflexion:
--Si l’oncle Jules mourait, nous sommes perdus.
Adèle haussa les épaules, détourna la tête:
--Oiseau funèbre, tais-toi.
Elle courut à sa mère et se pendit à son cou, sur-le-champ imitée par Paulette qui exagéra. Hélène était encore pâle, trépidante de la commotion, mais s’évertuait à se maîtriser, car, enfin, Jules vivait, elle le verrait; sa présence serait une force.
--Maman, s’écria, joyeuse de tout, Adèle, c’est tant mieux que l’oncle vienne! Nous le soignerons, nous le gâterons...
--Oui, appuya Bernard d’un ton grave, comme si cette parole lui coûtait étrangement, c’est un bonheur pour lui...
Mais, trop averti par l’expérience, il n’osa terminer:
--Et pour nous.
III
Un lundi d’avril, vers une heure, deux hommes en uniforme bleu passé, ayant à leur képi du velours et trois galons à leur manche, entrèrent dans la librairie. C’étaient les deux médecins militaires rencontrés par les Dieuzède, l’automne d’avant, à la grand’messe, le docteur Woronslas Glenka et le docteur Brouland. L’un et l’autre avaient leur service au même hôpital, celui justement où Jules était soigné.
Trépané à la suite d’une blessure au sommet du crâne, Jules restait sous la menace de troubles nerveux, de crises épileptiformes, d’idées sinistres et, certains jours, d’une obsession de suicide. En allant le voir, Bernard et Hélène avaient revu Brouland et Glenka. Entre eux et ces médecins s’étaient nouées les relations d’une amitié, semblait-il, passagère. Brouland venait, pour se récréer, à la librairie; il y feuilletait les livres nouveaux. Glenka, plus dessinateur que neurologue, choyait en Bernard le modèle qu’il avait une fois crayonné, et songeait à faire de ce visage fantastique une série d’études.